QUI AIME
LE PLUS
_Qui aime le plus_
I
Il me faudrait citer, dans son entier, pour y bien répondre, la
lettre qui m’inspire cette glose nouvelle sur le seul sujet qui m’ait
intéressé dans la vie. Aussi bien le lecteur n’y perdrait rien. Car,
ainsi qu’il en pourra juger par quelques passages, elle est de forme
bien française, claire et élégante, très précise, d’ailleurs, dans ses
questions. Celle qui l’a écrite y dialogue, avec son amant, sur des
subtilités amoureuses empruntées à leur propre tendresse. Je me méfie
un peu d’une passion qui philosophe. Il s’agit de savoir lequel aime
l’autre davantage. Je vais vous le dire tout de suite, Mademoiselle.
C’est celui qui, le premier, interrompt cette dissertation, en fermant,
de ses lèvres, les lèvres de son interlocuteur et en l’étreignant
de ses bras. Le véritable et unique langage de l’Amour, c’est le
baiser. Rien n’est moins bavard que les gens vraiment épris. Les
lassitudes nécessaires que la possession nous impose, les vrais amants
les occupent plutôt par de muettes contemplations et des adorations
silencieuses que par de jolis discours. Celui de vous deux qui aime le
plus est celui qui se dérobe le premier à ces conversations inutiles.
[Illustration]
Je cite maintenant: «Il me dit: tu m’accuses d’aimer moins que toi
parce que je te montre les dangers de notre liaison secrète, dangers
que je méprise à force d’amour, mais que je connais et que je mesure...
Le jeune soldat, ignorant du péril, qui se précipite dans la mêlée,
est-il aussi méritant que le vieux brave qui marche au feu, sachant
bien qu’on y reçoit des blessures et qu’on y meurt quelquefois. Je sais
aussi que les amours les plus ardentes ont la fragilité de toutes les
choses d’ici-bas et qu’un jour viendra fatalement où nous chérirons
moins.--A ceci je réponds:--Mon amour est plus grand puisqu’il
m’empêche de voir le danger; je ne le veux point connaître et j’en
détourne les yeux lorsque tu cherches à me faire apercevoir son noir
fantôme et jamais la pensée cruelle d’une fin ne hante douloureusement
mes rêves.»
Vous auriez pu lui répondre encore, Mademoiselle--: «Je t’aime plus
parce que le danger que tu évoques et, qu’au demeurant nous bravons
tous les deux, n’existe, en réalité, que pour moi.» Quand une liaison
secrète se découvre, l’homme y peut perdre un peu de sa tranquillité;
mais la jeune fille y perd certainement son honneur et le respect
de toute sa vie. Le jeu n’est vraiment pas égal et un Monsieur qui
parle de ses risques personnels, en telle occurrence, prête quelque
peu à rire. A moins qu’il ne soit de telle conscience et de telle
probité intime que le plus grand malheur qu’il redoute soit d’avoir
compromis une autre destinée que la sienne. Mais ceux-là sont rares,
et encore ont-ils pris leurs précautions pour ne rien décliner de leur
responsabilité et se sacrifier, au besoin, à leur tour. Car les actes
sont indifférents, en morale intime, et le seul crime, vis-à-vis de
nous-même, est la lâcheté qui en fuit les conséquences prévues. Il
n’y a rien à dire à un homme qui, séduisant une fille, est résolu à
l’épouser sans aucun motif d’intérêt; qui, faisant un enfant, est prêt
à l’élever; qui, tuant, est prêt lui-même à mourir.
L’argument de votre amoureux me touche davantage quand il parle
du courage qu’il faut pour aimer encore, quand on a aimé déjà,
c’est-à-dire mesuré les abîmes grands ouverts que laisse au cœur
l’amour après soi, compté les larmes qu’il coûte et ce grand
effeuillement d’illusions qu’il emporte comme une tempête. Mais cela
n’est que spécieux. Car, s’il a appris que l’amour n’est pas une chose
éternelle, il sait aussi que l’amour est la seule chose qui vaille
qu’on brave tout pour elle et, sans laquelle, vivre n’est plus possible
quand on a aimé. Alors le beau mérite de l’affronter encore quand on
ne s’en pourrait plus passer! C’est comme un homme qui se croirait
héroïque parce qu’il respire, bien que l’air nous donne quelquefois des
fluxions de poitrine!
Après avoir souffert, il faut souffrir encore.
Il faut aimer encore après avoir aimé!
s’est écrié un des poètes qui ont le plus et le plus mal souffert de
l’Amour. Subis donc la fatalité que tu sais inexorable, sans prendre
pour cela des airs de matamore, ô toi qui sais bien que tu ne saurais
te dérober au combat où tu es, par avance, vaincu! Ne te compare pas au
bouillant Ajax pour te ruer encore en une mêlée où les flèches sont à
la pointe rose des seins nus et les blessures à la pourpre des lèvres
pâmées. Je t’en flanquerai de l’héroïsme, mon gaillard, à ce prix-là!
C’est vous qui avez raison, Mademoiselle, et l’homme même, souvent
déçu, n’aime vraiment que lorsqu’il a oublié sa propre expérience,
s’imagine que, cette fois-ci, ça durera toujours, que tout ce qu’il a
vécu n’était que les préludes de sa vie et croit aimer naïvement pour
la première fois. Ah! celui-là aime vraiment plus que la maîtresse,
moins savante, dont le mérite est moins grand à ne pas se souvenir.
Mais ce n’est pas le cas de votre amoureux, puisqu’il doute.
[Illustration]