II

QUI AIME

LE PLUS

_Qui aime le plus_

I

Il me faudrait citer, dans son entier, pour y bien répondre, la

lettre qui m’inspire cette glose nouvelle sur le seul sujet qui m’ait

intéressé dans la vie. Aussi bien le lecteur n’y perdrait rien. Car,

ainsi qu’il en pourra juger par quelques passages, elle est de forme

bien française, claire et élégante, très précise, d’ailleurs, dans ses

questions. Celle qui l’a écrite y dialogue, avec son amant, sur des

subtilités amoureuses empruntées à leur propre tendresse. Je me méfie

un peu d’une passion qui philosophe. Il s’agit de savoir lequel aime

l’autre davantage. Je vais vous le dire tout de suite, Mademoiselle.

C’est celui qui, le premier, interrompt cette dissertation, en fermant,

de ses lèvres, les lèvres de son interlocuteur et en l’étreignant

de ses bras. Le véritable et unique langage de l’Amour, c’est le

baiser. Rien n’est moins bavard que les gens vraiment épris. Les

lassitudes nécessaires que la possession nous impose, les vrais amants

les occupent plutôt par de muettes contemplations et des adorations

silencieuses que par de jolis discours. Celui de vous deux qui aime le

plus est celui qui se dérobe le premier à ces conversations inutiles.

[Illustration]

Je cite maintenant: «Il me dit: tu m’accuses d’aimer moins que toi

parce que je te montre les dangers de notre liaison secrète, dangers

que je méprise à force d’amour, mais que je connais et que je mesure...

Le jeune soldat, ignorant du péril, qui se précipite dans la mêlée,

est-il aussi méritant que le vieux brave qui marche au feu, sachant

bien qu’on y reçoit des blessures et qu’on y meurt quelquefois. Je sais

aussi que les amours les plus ardentes ont la fragilité de toutes les

choses d’ici-bas et qu’un jour viendra fatalement où nous chérirons

moins.--A ceci je réponds:--Mon amour est plus grand puisqu’il

m’empêche de voir le danger; je ne le veux point connaître et j’en

détourne les yeux lorsque tu cherches à me faire apercevoir son noir

fantôme et jamais la pensée cruelle d’une fin ne hante douloureusement

mes rêves.»

Vous auriez pu lui répondre encore, Mademoiselle--: «Je t’aime plus

parce que le danger que tu évoques et, qu’au demeurant nous bravons

tous les deux, n’existe, en réalité, que pour moi.» Quand une liaison

secrète se découvre, l’homme y peut perdre un peu de sa tranquillité;

mais la jeune fille y perd certainement son honneur et le respect

de toute sa vie. Le jeu n’est vraiment pas égal et un Monsieur qui

parle de ses risques personnels, en telle occurrence, prête quelque

peu à rire. A moins qu’il ne soit de telle conscience et de telle

probité intime que le plus grand malheur qu’il redoute soit d’avoir

compromis une autre destinée que la sienne. Mais ceux-là sont rares,

et encore ont-ils pris leurs précautions pour ne rien décliner de leur

responsabilité et se sacrifier, au besoin, à leur tour. Car les actes

sont indifférents, en morale intime, et le seul crime, vis-à-vis de

nous-même, est la lâcheté qui en fuit les conséquences prévues. Il

n’y a rien à dire à un homme qui, séduisant une fille, est résolu à

l’épouser sans aucun motif d’intérêt; qui, faisant un enfant, est prêt

à l’élever; qui, tuant, est prêt lui-même à mourir.

L’argument de votre amoureux me touche davantage quand il parle

du courage qu’il faut pour aimer encore, quand on a aimé déjà,

c’est-à-dire mesuré les abîmes grands ouverts que laisse au cœur

l’amour après soi, compté les larmes qu’il coûte et ce grand

effeuillement d’illusions qu’il emporte comme une tempête. Mais cela

n’est que spécieux. Car, s’il a appris que l’amour n’est pas une chose

éternelle, il sait aussi que l’amour est la seule chose qui vaille

qu’on brave tout pour elle et, sans laquelle, vivre n’est plus possible

quand on a aimé. Alors le beau mérite de l’affronter encore quand on

ne s’en pourrait plus passer! C’est comme un homme qui se croirait

héroïque parce qu’il respire, bien que l’air nous donne quelquefois des

fluxions de poitrine!

Après avoir souffert, il faut souffrir encore.

Il faut aimer encore après avoir aimé!

s’est écrié un des poètes qui ont le plus et le plus mal souffert de

l’Amour. Subis donc la fatalité que tu sais inexorable, sans prendre

pour cela des airs de matamore, ô toi qui sais bien que tu ne saurais

te dérober au combat où tu es, par avance, vaincu! Ne te compare pas au

bouillant Ajax pour te ruer encore en une mêlée où les flèches sont à

la pointe rose des seins nus et les blessures à la pourpre des lèvres

pâmées. Je t’en flanquerai de l’héroïsme, mon gaillard, à ce prix-là!

C’est vous qui avez raison, Mademoiselle, et l’homme même, souvent

déçu, n’aime vraiment que lorsqu’il a oublié sa propre expérience,

s’imagine que, cette fois-ci, ça durera toujours, que tout ce qu’il a

vécu n’était que les préludes de sa vie et croit aimer naïvement pour

la première fois. Ah! celui-là aime vraiment plus que la maîtresse,

moins savante, dont le mérite est moins grand à ne pas se souvenir.

Mais ce n’est pas le cas de votre amoureux, puisqu’il doute.

[Illustration]

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 6 / 62 题