Pouvons-nous concevoir l'espace à quatre dimensions, c'est-à-dire

pouvons-nous en imaginer une représentation sensible? Si non, cela ne

prouvera rien contre la réalité de cet espace. Pendant des siècles on

n'a pas conçu les ondes hertziennes et aujourd'hui encore elles ne nous

sont pas directement sensibles. En existent-elles moins? En vérité, nous

ne concevons déjà que difficilement l'espace à trois dimensions. Sans

nos déplacements musculaires nous l'ignorerions. Un homme paralysé et

borgne, c'est-à-dire n'ayant pas la sensation du relief que donne la

vision binoculaire,—qui est, elle aussi, avant tout, un tâtonnement

musculaire,—verrait de son œil unique et immobile tous les objets

projetés dans un même plan, comme sur une toile de fond au théâtre.

L'espace à trois dimensions lui serait inaccessible.

Je crois que certaines personnes peuvent se représenter l'espace à

quatre dimensions. Les aspects successifs d'une fleur aux différents

âges de sa croissance, du jour où elle n'est qu'un fragile bourgeon vert

jusqu'à celui où ses pétales épuisés tombent dolents, et les divers

déplacements successifs de sa corolle sous l'influence du vent

constituent une image globale de la fleur dans l'espace à quatre

dimensions.

Est-il des hommes pouvant d'un seul coup voir tout cet ensemble? Oui, et

notamment, je crois, les bons joueurs d'échecs. Si un grand joueur

d'échec joue bien, c'est parce que, d'un seul regard de son œil

mental, il embrasse l'ensemble chronologique et spatial des coups

possibles dérivés d'un seul coup initial, avec toutes leurs

répercussions sur l'échiquier. Il en voit _simultanément toute la

succession_.

Ces mots soulignés jurent un peu d'être accouplés. C'est que nous sommes

dans un domaine où prétendre exprimer vocabulairement les nuances des

choses est une gageure. Autant vaudrait, après tout, tenter de définir

avec des mots tout ce qu'il y a dans une symphonie de Beethoven.

«Traduttore traditore»: si cet adage est vrai, c'est surtout parce

que le mot est l'organe de la traduction.

* * * * *

Arrivés à ce point, dans notre lente ascension de la physique

relativiste, nous n'avons plus devant les yeux qu'un champ de bataille

où gisent des cadavres et des débris.

Le temps et l'espace, nous croyions ces crochets solidement rivés au mur

derrière lequel se cache la réalité, et nous y attachions nos flottantes

notions du monde extérieur, ainsi que des vêtements à des portemanteaux.

Ils gisent maintenant arrachés et tordus dans le plâtras des anciennes

théories, sous les coups de marteau de la physique nouvelle.

Nous savions bien, certes, que l'âme des êtres nous était cachée,

mais nous pensions du moins voir leur visage. Voilà qu'en nous

approchant, celui-ci n'est plus qu'un masque. Le monde extérieur, que

nous montre Einstein, n'est rien qu'un bal travesti, et par une ironie

décevante, c'est nous-mêmes qui avons fabriqué les loups de velours aux

reflets changeants, les costumes papillotants.

Loin de nous révéler la réalité, l'espace et le temps ne sont, selon

Einstein, que des voiles mouvants, tissés par nous-mêmes, et qui la

cachent à nos yeux. Et pourtant, chose étrange et mélancolique, nous ne

pouvons pas plus concevoir le monde sans le temps et l'espace que nous

ne pouvons observer certains microbes au microscope sans les injecter de

matières colorantes.

Le temps et l'espace ne sont-ils donc que des hallucinations? Et alors,

que reste-t-il?

Eh bien! non. Car voici qu'après avoir détruit les ruines branlantes, la

doctrine relativiste va soudain reconstruire. Voici que, derrière les

voiles déchirés et foulés aux pieds, va surgir une réalité plus neuve,

plus subtile.

Si nous décrivons l'univers à la manière habituelle, séparément dans les

catégories du temps et de l'espace, nous voyons que son aspect dépend de

l'observateur. Il n'en est heureusement pas de même lorsqu'on le décrit

dans la catégorie unique de ce continuum à quatre dimensions où Einstein

situe les phénomènes et où le temps et l'espace unis sont étroitement

solidaires.

Si j'ose employer cette image, le temps et l'espace sont comme deux

miroirs, l'un convexe, l'autre concave,—dont les courbures sont

d'autant plus accusées que la vitesse de l'observateur est plus grande.

Chacun de ces deux miroirs donne séparément une image déformée de la

succession des choses. Mais, par une heureuse compensation, il se trouve

qu'en combinant les deux miroirs de telle sorte que l'un réfléchisse les

rayons reçus par l'autre, l'image de cette succession est rétablie dans

sa réalité non déformée.

La distance dans le temps et la distance dans l'espace de deux

événements donnés très voisins augmentent toutes deux ou diminuent

toutes deux quand la vitesse de l'observateur diminue ou augmente. Nous

l'avons établi. Mais le calcul qui est facile, grâce à la formule donnée

ci-dessus pour exprimer la contraction de Lorentz-Fitzgerald, montre

qu'il existe une relation constante entre ces variations concomitantes

du temps et de l'espace. Pour préciser, la distance dans le temps et la

distance dans l'espace de deux événements voisins sont numériquement

entre elles comme l'hypoténuse et un autre côté d'un triangle rectangle

sont au troisième côté lequel resterait invariable[5].

[5] Dans le calcul ou la représentation géométrique qu'on peut lui

substituer, l'hypoténuse du triangle est la distance dans le

temps, chaque seconde étant figurée par 300 000 kilomètres.

Ce troisième côté étant pris pour base, les deux autres dessineront,

au-dessus de lui, un triangle plus ou moins haut, selon que la vitesse

de l'observateur sera plus ou moins réduite. Cette base fixe du

triangle dont les deux autres côtés,—la distance spatiale et la

distance chronologique,—varient simultanément avec la vitesse de

l'observateur, est donc une quantité indépendante de cette vitesse.

C'est cette quantité, qu'Einstein a appelée l'_intervalle_ des

événements. Cet «intervalle» des choses dans l'espace-temps à quatre

dimensions est une sorte de conglomérat de l'espace et du temps, un

amalgame de l'un et de l'autre dont les composants peuvent varier, mais

qui, lui, reste invariable. Il est la résultante constante de deux

vecteurs changeants. L'«intervalle» des événements, ainsi défini, nous

fournit pour la première fois, selon la physique relativiste, une

représentation impersonnelle de l'Univers.

Suivant la saisissante image de Minkowski, «l'espace et le temps ne sont

que des fantômes. Seul existe dans la réalité une sorte d'union intime

de ces deux entités.»

L'unique réalité saisissable à l'homme dans le monde extérieur, la seule

donnée vraiment objective et impersonnelle qui nous soit accessible,

c'est donc l'_Intervalle_ einsteinien, tel qu'il vient d'être défini.

L'_Intervalle_ des événements est pour les relativistes la seule part

sensible du réel. Hors de là, il y a peut-être quelque chose, mais rien

que nous puissions connaître.

Étrange destinée de la pensée humaine! Le principe de relativité, par

les découvertes de la physique moderne, a étendu son aile vaporeuse bien

plus loin qu'autrefois et jusqu'à des sommets qu'on croyait

inaccessibles à son vol aquilin. Et c'est à lui pourtant que nous

devons peut-être la première emprise véritable de notre faiblesse sur le

monde sensible, sur la réalité.

Le système d'Einstein, dont il nous reste à voir maintenant la partie

constructive, disparaîtra un jour comme les autres. Il n'existe dans la

science que des théories «à titre temporaire», jamais de théories «à

titre définitif»... et c'est peut-être ce qui a multiplié ses victoires.

La notion de l'_Intervalle_ des choses survivra sans doute à tous les

écroulements. Sur elle devra être bâtie la science de l'avenir; sur elle

s'élève chaque jour l'édifice hardi de la science d'aujourd'hui.

Encore ceci doit-il être formellement entendu: l'_Intervalle

einsteinien_ ne nous apprend rien sur l'absolu, sur les choses en soi.

Il ne nous indique, lui aussi, que des rapports entre ces choses. Mais

les relations qu'il manifeste semblent être véritables et invariantes.

Elles participent de ce degré de vérité objective que la science

classique attribuait, avec une assurance peut-être fallacieuse, aux

relations chronologiques et aux relations spatiales des phénomènes. Aux

yeux de la physique nouvelle celles-ci n'étaient que des balances

fausses, et seul l'Intervalle einsteinien nous livre ce qui peut être

connu du Réel.

Ainsi la doctrine d'Einstein s'enorgueillit d'avoir levé à jamais un

coin du voile décevant qui nous dérobe la nudité sacrée de la Nature.

CHAPITRE QUATRIÈME

LA MÉCANIQUE EINSTEINIENNE

_La mécanique fondement de toutes les sciences || Pour remonter le

cours du temps || La vitesse de la lumière est une limite

infranchissable || L'addition des vitesses et l'expérience de

Fizeau || Variabilité de la masse || La Balistique des électrons

|| Gravitation et lumière des microcosmes atomiques || Matière et

énergie || La mort du Soleil._

Lorsque Baudelaire écrivait:

Je hais le mouvement qui déplace les lignes,

il ne pensait, comme les physiciens de son époque, qu'à ces déformations

statiques connues depuis qu'il y a des hommes et qui regardent. Ce que

nous avons vu de l'espace et du temps einsteiniens nous montre qu'il

doit exister, en outre, des déformations cinématiques à l'abri

desquelles ne se trouve aucun objet sensible, si rigide et indéformable

qu'il paraisse.

Le mouvement déforme donc les lignes bien plus que ne pensait

Baudelaire, et même celles des plus marmoréennes statues. Cette

déformation-là, qu'il faut aimer et non haïr, parce qu'elle nous

rapproche du cœur même des choses, a bouleversé d'abord la mécanique

entière.

La mécanique est à la base de toutes les sciences expérimentales parce

qu'elle est la plus simple et parce que les phénomènes qu'elle étudie

sont toujours présents,—sinon exclusivement présents,—parmi les

phénomènes objets des autres sciences plus complexes, physique, chimie,

biologie. La réciproque n'est pas vraie.

Par exemple, il n'y a pas un seul phénomène chimique ou biologique où

l'on ne doive considérer des corps qui sont en mouvement, qui ont une

masse, qui dégagent ou absorbent de l'énergie.

Au contraire, les particularités d'un phénomène biologique, chimique, ou

physique, par exemple l'existence d'une différence de potentiel, ou

d'une oxydation, ou d'une pression osmotique ne se retrouvent pas

toujours dans l'étude des mouvements d'une masse pesante et des forces

agissant sur elle et par elle.

Par rapport à la mécanique, la physique, la chimie, la biologie ont,

rangés dans cet ordre, des objets de complexité croissante et de

généralité, ou, pour mieux dire, d'universalité décroissante. Ces

sciences ont une dépendance réciproque qui est celle du tronc d'un arbre

avec ses branches, ses rameaux et ses fleurs. Elles sont aussi entre

elles un peu comme les pièces emboîtées des mâts où les télégraphistes

militaires fixent leurs antennes. La pièce inférieure du mât, plus

large, soutient le tout, mais ce sont les pièces supérieures qui portent

les organes délicats et compliqués.

L'objet des grands synthétistes de la science a toujours été et est

encore de ramener, comme l'avait tenté Descartes, tous les phénomènes

aux phénomènes mécaniques. Que ces tentatives soient ou non fondées,

qu'elles puissent un jour aboutir ou qu'elles soient, au contraire, _a

priori_ vouées à l'échec parce que les phénomènes physico-biologiques

contiennent peut-être des éléments essentiellement irréductibles aux

éléments mécaniques, c'est une question qui a été et qui sera encore

très disputée. Mais quelles que soient à cet égard les attitudes variées

des penseurs, ils sont d'accord sur ceci: dans tous les phénomènes

naturels, dans tous les phénomènes objets de science, il y a l'élément

mécanique,—pour les uns élément exclusif, pour les autres élément

principal, mais seulement partiel, des réalités objectives.

Si je rappelle ici tout cela, c'est pour en arriver à cette conclusion:

tout ce qui modifie la mécanique, modifie du même coup l'édifice des

notions fondées sur elle, c'est-à-dire les autres sciences, toute la

science, et notre conception de l'Univers.

Or nous allons voir que la théorie d'Einstein, par une conséquence

immédiate de ce qu'elle nous a enseigné déjà du temps et de l'espace,

bouleverse de fond en comble la mécanique classique. C'est pour cela, et

par cela surtout, qu'elle a porté dans l'édifice un peu somnolent de la

science traditionnelle un ébranlement dont les vibrations ne sont pas

près de cesser.

En abordant la mécanique einsteinienne, nous aurons la joie de

passer des conceptions un peu trop exclusivement géométriques et

psychologiques de temps et d'espace, à l'étude directe des réalités

sensibles, des _corps_. Ici nous pourrons confronter la théorie et la

réalité, les prémisses mathématiques et les vérifications

substantielles, et nous aurons le plaisir de voir par les faits, par

l'expérience, ce qu'il faut penser de tout cela. Entre les anciennes

manières de concevoir et la nouvelle, nous pourrons choisir en

connaissance de cause, d'après des critères visibles.

En un mot, et si j'ose employer cette image, tant qu'il s'agissait des

notions d'espace et de temps, cadres assez vides par eux-mêmes, vases

intéressants surtout par les liquides qu'ils contiennent, nous étions un

peu comme ces jeunes gens qui doivent choisir une fiancée d'après les

seules descriptions qu'on leur a faites. Nous allons voir maintenant de

nos propres yeux, et à l'œuvre, les deux prétendantes à notre

dilection: la science classique et la théorie d'Einstein. Nous les

verrons toutes deux mettre la main à la pâte des faits, et nous pourrons

comparer les mets délectables qu'elles en auront respectivement tirés

pour la nourriture de notre esprit.

Les théories ne valent qu'en fonction des faits, et celles qui, comme

tant de métaphysiques, ne trouvent point de critère réel pour les

départager, valent toutes également. L'expérience, source unique du

savoir et dont Lucrèce disait déjà

_unde omnia credita pendent_

les faits sensibles, voilà ce qui va juger le système einsteinien.

* * * * *

Le résultat de l'expérience de Michelson, l'impossibilité de mettre en

évidence aucune vitesse de la Terre par rapport au milieu dans lequel se

propage la lumière, ce fait, avons-nous dit déjà, revient à ceci: on ne

peut par aucun moyen constater, réaliser une vitesse supérieure à celle

de la lumière. Cette conséquence de l'expérience de Michelson gagnera

peut-être à être déduite sous une forme tangible. Voici une image qui y

pourvoit.

Dans je ne sais plus quel roman astronomique, un observateur imaginaire

est supposé s'éloigner de la Terre avec une vitesse supérieure à celle

de la lumière, 500 000 kilomètres à la seconde, par exemple, tout en

maintenant ses yeux (munis au besoin de puissantes besicles) constamment

dirigés vers ce petit globe fébrile.

Que va-t-il arriver? Notre observateur verra évidemment les phénomènes

terrestres à l'envers, puisque, dans son voyage, il rattrapera

successivement des ondes lumineuses qui ont quitté la terre avant lui,

et depuis d'autant plus longtemps qu'elles en sont plus éloignées. Notre

homme, ou plutôt notre surhomme, assistera donc au bout d'un certain

temps à la bataille de la Marne. Il verra d'abord le champ de bataille

couvert de morts. Petit à petit ces morts se relèveront pour

rejoindre leur poste de combat et finalement ils se rangeront par

escouades dans les taxis de Gallieni, lesquels regagneront Paris à toute

vitesse et en marche-arrière, arrivant au milieu de la population

inquiète de l'issue du combat dont nos soldats ne pourront, et pour

cause, apporter nulle nouvelle. En un mot, notre observateur, s'il

s'éloigne de la Terre avec une vitesse supérieure à celle de la lumière,

verra les événements terrestres se dérouler en remontant le cours du

temps.

Mais les choses se passeront très différemment si, au contraire, notre

observateur restant immobile, c'est la Terre qui s'éloigne de lui avec

une vitesse de 500 000 kilomètres à la seconde. Qu'arrivera-t-il alors?

Il est clair qu'en ce cas notre observateur verra les événements

terrestres non plus à l'envers mais à l'endroit. Il y a cette différence

toutefois, qu'ils lui paraîtront se dérouler avec une majestueuse

lenteur, puisque les rayons lumineux ayant quitté la Terre à la fin d'un

événement quelconque, mettront beaucoup plus de temps à lui parvenir que

les rayons qui ont quitté la Terre au commencement.

En résumé, les phénomènes observés par lui étant essentiellement

différents dans les deux cas, notre observateur supposé aurait un moyen

de savoir si c'est lui qui s'éloigne de la Terre ou si c'est la Terre

qui s'éloigne de lui, de déceler la translation vraie de la Terre dans

l'espace. Translation par rapport au milieu qui propage la

lumière... ce qui ne veut pas nécessairement dire,—nous l'avons

montré,—translation par rapport à l'espace absolu.

L'expérience telle que nous venons de la concevoir ne serait pas facile

à réaliser avec les ressources actuelles de nos laboratoires. Nous ne

pouvons pas obtenir des vitesses aussi fantastiques, et, si nous les

obtenions, l'observateur ne distinguerait pas grand'chose. Mais nous

avons pris un exemple énorme et les résultats en auraient été énormes,

puisqu'il ne s'agissait de rien moins que de renverser l'ordre des

temps.

Supposons que nous employions des moyens plus modestes, les résultats

seront plus modestes, mais ils devraient, d'après les anciennes

théories, être encore appréciables pour nos instruments. Or l'expérience

de Michelson,—qui serait en plus petit celle que nous venons de

décrire,—montre que les différences attendues ne sont pas observées.

Donc les prémisses que nous avons posées, à savoir qu'il peut exister

des vitesses supérieures à celle de la lumière dans le vide, ne

correspondent pas à la réalité. Donc cette vitesse est un mur, une

limite qui ne peut être dépassée.

* * * * *

Voyons les conséquences. Il y a à la base de la mécanique classique,

telle que l'ont fondée Galilée, Huyghens, Newton, telle qu'on l'enseigne

partout, un principe fondé en dernière analyse, comme tous ceux de

la mécanique, sur l'expérience. C'est le principe de la _composition des

vitesses_. Si un navire fait en eau calme du 10 kilomètres à l'heure et

qu'il descende un fleuve dont la vitesse est de 5 kilomètres à l'heure,

la vitesse du navire par rapport au rivage immobile sera, comme on peut

le mesurer et le constater, égale à la somme de ces deux vitesses,

c'est-à-dire à 15 kilomètres à l'heure. C'est la règle de l'addition des

vitesses.

D'une manière plus générale, si un corps part du repos et sous l'action

d'une force prend en une seconde une vitesse V, que va-t-il faire, si

l'action de la force se prolonge pendant une deuxième seconde? Il

prendra, d'après la mécanique classique, une vitesse 2V[6]. Supposons,

en effet, un observateur animé d'une vitesse de translation V et qui se

croit au repos. Pour lui, à la fin de la première seconde le corps

paraît au repos (puisqu'il a la même vitesse que l'observateur). En

vertu du principe de relativité classique, le mouvement apparent de ce

corps doit être le même pour notre observateur que si ce repos était

réel. C'est-à-dire qu'à la fin de la deuxième seconde, la vitesse

relative du corps par rapport à l'observateur sera V, et comme

l'observateur a déjà une vitesse V, la vitesse absolue du corps sera 2V.

On verrait de même qu'elle serait 3V au bout de trois secondes, 4V au

bout de 4 secondes et ainsi de suite. Elle pourrait donc croître au delà

de toute limite, si la force agit pendant assez longtemps? Oui, dit la

mécanique classique. Non, dit Einstein, puisque aucune vitesse ne peut

dépasser celle de la lumière dans le vide.

[6] Comme exemple d'une force identique agissant pendant des temps

successivement égaux à 1, 2 ou 3, on peut supposer 3 canons de

même calibre, mais de longueurs égales à 1, 2 et 3 et dans

lesquels les charges ou plutôt leur force propulsive sont

identiques et constantes. On constate que les vitesses initiales

des obus sont entre elles comme 1, 2 et 3.

Nous avons supposé un observateur qui possède la vitesse V par rapport à

nous et qui se croit au repos. Pour lui, le corps observé était

également au repos au début de la deuxième seconde, puisque sa vitesse

était la même que celle de l'observateur. De ce que le mouvement

apparent du corps est pour cet observateur, pendant la deuxième seconde,

ce qu'il était pour nous pendant la première, la mécanique classique

concluait que sa vitesse doublait pendant cette deuxième seconde. C'est

qu'elle ne savait pas ce qu'Einstein nous a enseigné: que le temps et

l'espace dont se sert cet observateur sont différents des nôtres.

Qu'est-ce qu'une vitesse? C'est l'espace parcouru pendant une seconde.

Mais l'espace que mesure ainsi notre observateur en mouvement, et qu'il

croit avoir une certaine longueur, est, en réalité, pour nous immobiles,

plus petit qu'il ne croit, parce que les mètres dont il se sert,

sont—Einstein nous l'a montré,—raccourcis par la vitesse, sans qu'il

puisse s'en apercevoir.

Et alors les vitesses ne s'ajoutent plus exactement et au delà de

toute limite pour un observateur donné, comme le voulait la mécanique

classique.

Sous l'action d'une même force, disait cette mécanique, un corps subira

toujours la même accélération, quelle que soit la vitesse déjà acquise.

Sous l'action d'une même force, dit la mécanique nouvelle, le mouvement

d'un corps s'accélérera d'autant moins qu'il sera plus rapide.

Voici par exemple un mobile. Dans le langage des physiciens, ce mot n'a

pas du tout le même sens que dans celui des moralistes, puisque, pour

les premiers, il signifie un corps en mouvement, et pour ceux-ci au

contraire ce qui met un corps en mouvement! Sans m'appesantir sur toutes

les réflexions que suggère cette antinomie verbale, qui n'est qu'un

exemple de tout ce qui sépare la morale de la physique, je tiens à

préciser que je prends ici ce mot dans le sens des physiciens.

Soit donc un mobile animé par rapport à moi d'une vitesse de

200 000 kilomètres par seconde. Sur ce premier mobile plaçons

un observateur. Celui-ci projettera dans le même sens, et dans

les mêmes conditions que nous avons fait, un deuxième mobile qui

aura donc _par rapport à lui_ une vitesse de 200 000 kilomètres.

Mais, dit le relativiste, la vitesse résultante de ce deuxième

mobile par rapport à nous ne sera pas, comme le voudrait l'addition

classique des vitesses, 200 000 + 200 000 = 400 000 kilomètres par

seconde. Elle sera seulement 277 000 kilomètres par seconde. Ce que

le deuxième observateur en mouvement croyait être 200 000 kilomètres

(parce que ses règles étaient raccourcies par sa vitesse) ne valait

donc en réalité que 77 000 de nos kilomètres. Comment peut-on calculer

cela? Mais très simplement en appliquant la formule de Lorentz que

j'ai indiquée dans le chapitre II et qui donne la valeur de la

contraction due à la vitesse. On trouve alors très aisément ceci: si

on a deux vitesses v_{1} et v_{2}, et si on appelle w leur résultante,

la mécanique classique affirmait que

w = v_{1} + v_{2}.

La mécanique d'Einstein enseigne que cela n'est pas exact et que l'on a

en réalité (C étant la vitesse de la lumière)

v_{1} + v_{2}

w = ---------------.

v_{1} v_{2}

1 + -----------

C^2

Je m'excuse d'introduire de nouveau (ce sera la dernière fois!) une

formule algébrique dans cet exposé. Mais elle m'épargne un très grand

nombre de périphrases et même de phrases, et elle est d'une telle

simplicité que tous les lecteurs,—et ils sont assurément

nombreux,—ayant la moindre teinture de mathématiques élémentaires, en

saisiront immédiatement la vaste signification et les conséquences.

Cette formule exprime d'abord que, si grande qu'elle soit, la résultante

de deux vitesses ne peut dépasser la vitesse de la lumière. Elle exprime

aussi que si l'une des vitesses composantes est celle de la

lumière, la vitesse résultante a, elle aussi, la même valeur. Elle

exprime enfin qu'aux faibles vitesses auxquelles nous avons affaire dans

la pratique (c'est-à-dire lorsque les vitesses composantes sont beaucoup

plus petites que celle de la lumière) la résultante est, à très peu

près, égale à la somme des deux composantes, comme le voulait la

mécanique classique.

Einstein et l'univers: Une lueur dans le mystère des choses · 第 4 / 12 段