Mais poursuivons notre comparaison. Considérons l'obus tiré par un de

ces canons, et supposons qu'il tombe sur un blindage, sur une cible, en

un certain point du champ de tir, et qu'en parvenant à ce point la

vitesse restante de l'obus soit par exemple 50 mètres par seconde.

Supposons cette cible montée sur un tracteur automobile. Si celui-ci est

arrêté, la vitesse de l'obus par rapport à la cible sera, nous venons de

le dire, de 50 mètres par seconde au point d'impact. Mais je suppose que

le tracteur et la cible qu'il porte soient lancés, par exemple, à la

vitesse de 10 mètres à la seconde (cela fait du 36 kilomètres à l'heure)

dans la direction du canon, de telle sorte que la cible passe à sa

position précédente exactement à l'instant où l'obus lui arrive. Il est

clair que la vitesse de l'obus par rapport à la cible au moment où il

l'atteint, ne sera plus 50 mètres mais 50 + 10 = 60 mètres par seconde.

Il est évident au contraire que cette vitesse ne serait plus, toutes

choses égales d'ailleurs, que 50 – 10 = 40 mètres par seconde, si, au

lieu d'être lancée vers le canon, la cible était lancée en sens inverse.

Si la vitesse de la cible dans ce dernier cas était égale à celle de

l'obus, il est clair que celui-ci ne la toucherait plus qu'avec une

vitesse nulle.

Tout cela va de soi-même, saute aux yeux. C'est pour cela que dans les

music-halls les jongleurs peuvent recevoir sur une assiette, sans les

casser, des œufs crus tombant de très haut: il leur suffit de donner

à l'assiette, au moment du contact, une légère vitesse descendante qui

amoindrit d'autant la vitesse du choc. C'est pour cela aussi, que les

boxeurs habiles savent, par un léger mouvement, fuir devant le coup de

poing, ce qui diminue sa vitesse efficace, tandis qu'au contraire, s'ils

vont à sa rencontre, le coup est bien plus dur.

Si les rayons lumineux se comportaient en tout,—comme ils font dans

l'expérience de Michelson—de même que nos projectiles,

qu'arriverait-il? Lorsqu'on va très vite à la rencontre d'un rayon

lumineux, on devrait trouver que ce rayon a, par rapport à

l'observateur, une vitesse accrue, et qu'il a au contraire une vitesse

diminuée lorsque l'observateur fuit devant lui. S'il en était ainsi,

tout serait simple; les lois de l'optique seraient les mêmes que celles

de la mécanique, aucune contradiction entre elles n'aurait jeté l'émoi

dans l'armée paisible des physiciens, et Einstein aurait dû employer

ailleurs les ressources de son génie.

Malheureusement,—ou peut-être heureusement, car, après tout, l'imprévu

et le mystère seuls donnent du charme à la marche de ce monde,—il n'en

est rien.

Les observations physiques, comme les astronomiques, montrent qu'en

toutes circonstances, qu'on coure très vite au-devant de la lumière ou

qu'on fuie devant elle, toujours elle a, par rapport à l'observateur,

exactement la même vitesse. Il y a, en particulier, dans le ciel des

étoiles qui s'éloignent ou se rapprochent de nous, c'est-à-dire dont

nous nous éloignons ou nous rapprochons avec des vitesses de plusieurs

dizaines et même de centaines de kilomètres par seconde. Eh bien!

l'astronome de Sitter a montré que la vitesse de la lumière qui nous en

arrive est pour nous, et toujours, exactement la même.

Ainsi, on n'a jamais pu jusqu'ici, par aucun artifice, par aucun

mouvement, ajouter ou retrancher quelque chose à la vitesse avec

laquelle nous parvient un rayon lumineux. L'observateur constate que la

propagation de la lumière est, par rapport à lui, toujours identique,

que cette lumière provienne d'une source qui s'éloigne ou qui se

rapproche très vite, qu'il se précipite à sa rencontre ou en sens

contraire. L'observateur peut toujours augmenter ou diminuer la vitesse

par rapport à lui d'un obus, d'une onde sonore, d'un mobile quelconque,

en s'élançant vers ce mobile ou en fuyant devant lui. Quand le mobile

est un rayon lumineux, on ne peut rien faire de pareil.

Ainsi, la vitesse d'un véhicule ne peut en aucun cas s'ajouter à celle

de la lumière qu'il reçoit ou qu'il émet, ni s'en retrancher.

Cette vitesse-limite de près de 300 000 kilomètres par seconde,

qu'on observe toujours pour la lumière, est, à divers égards, analogue à

la température de 273° au-dessous de zéro qu'on appelle le «zéro absolu»

et qui est elle aussi, dans la nature, une limite infranchissable.

Tout cela prouve que les lois qui règlent les phénomènes optiques ne

sont pas les mêmes que les lois classiques des phénomènes mécaniques.

C'est à concilier, à réconcilier ces lois apparemment contradictoires

que s'est attaché Lorentz, après Fitzgerald, par l'hypothèse étrange de

la contraction.

* * * * *

Mais voici que, lumineusement, Einstein va nous montrer que cette

contraction est une chose parfaitement naturelle lorsqu'on abandonne

certaines conceptions peut-être erronées... encore que classiques, qui

présidaient à notre manière habituelle, ancestrale, d'apprécier les

longueurs et les temps.

Considérons un objet quelconque, une règle par exemple. Qu'est-ce qui

définit pour nous la longueur apparente de cette règle? C'est l'image

délimitée sur notre rétine par les deux rayons provenant des deux

extrémités de la règle, et qui parviennent à notre pupille

_simultanément_.

Je souligne à dessein ce mot, car il est ici la clef de tout. Si notre

règle est immobile devant nous, cela est tout simple. Mais si on la

déplace pendant que nous la regardons, ce l'est moins. Ce l'est même si

peu, qu'avant Einstein la plupart des plus grands savants et toute la

science classique ont pensé que l'image instantanée d'un objet

indéformable était nécessairement et toujours identique et indépendante

des vitesses de l'objet et de l'observateur. C'est que toute la science

classique raisonnait comme si la propagation de la lumière avait été

elle-même instantanée, avait eu une vitesse infinie, ce qui n'est pas.

Je suis sur le talus, au bord d'une ligne de chemin de fer; sur la voie

il y a un de ces beaux wagons allongés de la Compagnie des wagons-lits,

où il est si agréable de penser que l'espace est relatif, au sens

galiléen du mot. Je fais planter tout au bord de la voie deux piquets

l'un bleu, l'autre rouge, qui marquent exactement les extrémités de ce

wagon et qui encadrent tout juste sa longueur. Puis, sans quitter mon

poste d'observation qui est sur le talus, face au milieu du wagon,

j'ordonne que celui-ci soit ramené en arrière et attelé à une locomotive

d'une puissance inouïe qui va le faire passer devant moi à une vitesse

fantastique, dépassant des millions de fois toutes celles qu'ont pu

réaliser les ingénieurs... tant est grande la supériorité potentielle de

l'imagination sur la médiocre réalité. Je suppose aussi que ma rétine

est parfaite et constituée de telle sorte que les impressions visuelles

n'y durent qu'autant que la lumière qui les provoque.

Ces hypothèses un peu arbitraires n'entrent pour rien dans le fond

de la démonstration; elles la rendent seulement plus commode.

Et maintenant voici la question. Quand le wagon-lit, que je suppose

fait, d'ailleurs, d'un métal indéformable, passera à toute vitesse

devant moi, aura-t-il pour moi exactement la même longueur apparente que

lorsqu'il était au repos? Autrement dit, à l'instant où je verrai son

extrémité avant coïncider en passant avec le piquet bleu que j'ai fait

planter, verrai-je son extrémité arrière coïncider en même temps avec le

piquet rouge? A cette question, Galilée, Newton et tous les tenants de

la science classique auraient répondu _oui_. Et pourtant la réponse est

_non_ selon Einstein.

En voici la démonstration très simple et telle qu'elle dérive de la

conception einsteinienne.

Je suis, rappelons-le, placé au bord de la voie, à égale distance des

deux piquets. Lorsque l'extrémité antérieure du wagon coïncide avec le

piquet bleu, elle envoie vers mon œil un certain rayon lumineux (que

j'appelle pour simplifier rayon-avant) qui coïncide avec le rayon que

m'envoie le piquet bleu. Ce rayon-avant atteint mon œil en _même

temps_ qu'un certain rayon venu de l'extrémité arrière du wagon (et que

j'appelle pour simplifier rayon-arrière). Le rayon-arrière coïncide-t-il

avec le rayon que m'envoie le piquet rouge? Évidemment non: en effet le

rayon-avant s'éloigne de l'extrémité avant du wagon avec la même vitesse

que le rayon-arrière de l'extrémité arrière (comme le constaterait un

voyageur qui, dans le wagon, ferait sur ces rayons l'expérience de

Michelson). Mais l'extrémité avant du wagon s'éloigne de mon œil

tandis que l'extrémité arrière s'en approche. Par conséquent le

rayon-avant se propage vers mon œil plus lentement que le

rayon-arrière, sans que je puisse d'ailleurs m'en apercevoir, puisque à

leur arrivée je trouve la même vitesse aux deux rayons. Par conséquent

le rayon-arrière qui arrive à mon œil en même temps que ledit

rayon-avant, a dû quitter l'extrémité arrière du wagon plus tard que le

rayon-avant n'a quitté son extrémité avant. Donc lorsque je vois le bord

antérieur du wagon coïncider avec le piquet bleu, je vois simultanément

le bord arrière du wagon qui a déjà dépassé depuis un certain temps le

piquet rouge.

Donc la longueur du wagon lancé à toute vitesse, et telle qu'elle

m'apparaît, est plus petite que la distance des deux piquets, laquelle

marquait la longueur du wagon au repos. (C. Q. F. D.).

Avec un peu d'attention, tout le monde comprendra cette démonstration

dont la simplicité élémentaire n'a point été obtenue sans peine, mais

qui se ramène en fait à la démonstration mathématique d'Einstein et à sa

conception de la simultanéité.

* * * * *

Il en résulte que le wagon ou, d'une manière générale, un objet

quelconque semble raccourci par sa vitesse et dans le sens de celle-ci

par rapport à l'observateur. La même chose a lieu évidemment si

c'est l'observateur qui se déplace devant l'objet, puisqu'on ne peut

connaître que des vitesses relatives, en vertu du principe de relativité

classique de Newton et de Galilée.

Sous cet aspect nouveau, la contraction de Lorentz-Fitzgerald devient

intelligible ou du moins admissible. Cette contraction n'est plus, de la

sorte, la cause du résultat négatif de l'expérience de Michelson; elle

en est la conséquence. Tout s'en trouve clarifié, et on comprend

maintenant qu'il y avait, dans la façon classique d'évaluer la dimension

instantanée des objets, quelque chose d'incorrect.

Certes, le fait que des rayons lumineux, animés de vitesses différentes

au départ de leurs sources, aient toujours en arrivant à notre œil

des vitesses identiques et indiscernables, est étrange et heurte quelque

peu nos vieilles habitudes d'esprit. Si j'ose employer une comparaison

qui est seulement destinée à faire penser, mais nullement à expliquer,

il y a là peut-être quelque chose d'analogue à ce qui se passe avec les

bombes d'avions. Des bombes d'un modèle donné, qu'elles soient lâchées

par l'avion d'une hauteur de 5 000 mètres ou d'une hauteur de 10 000, et

qui, par conséquent, ont à 5 000 mètres du sol des vitesses de chute

fort dissemblables, ont toujours en arrivant au sol la même vitesse

restante. C'est l'effet modérateur, égalisateur, de la résistance de

l'air, qui empêche la vitesse de s'accroître indéfiniment et la rend

constante lorsqu'elle atteint une certaine valeur.

Faut-il admettre qu'autour de notre œil, autour des objets, il y

a une sorte de champ de résistance qui impose à la lumière survenante

une limite semblable? Qui le sait? D'ailleurs ces questions n'ont

peut-être pas de sens pour un physicien. Celui-ci ne peut connaître et

ne connaîtra le comportement de la lumière qu'à son départ de la source

matérielle et à son arrivée à l'œil armé ou non d'instruments. Il ne

peut savoir comment se comporte sa propagation dans l'espace

intermédiaire dénué de matière.

Plus d'ailleurs nous approfondirons la nouvelle physique, plus nous

constaterons qu'elle puise presque toute sa force dans son dédain

systématique de ce qui n'est pas phénoménal, de ce qui n'est pas

expérimentalement observable. C'est parce qu'elle est basée uniquement

sur les faits (si contradictoires soient-ils) que notre démonstration du

raccourcissement nécessaire des objets par leur vitesse relative à

l'observateur, est forte.

* * * * *

Nous comprenons maintenant le sens profond de la contraction de

Fitzgerald-Lorentz. Cette contraction apparente n'est nullement due au

mouvement des objets par rapport à l'éther; elle est essentiellement

l'effet des mouvements des objets et des observateurs les uns par

rapport aux autres, des mouvements relatifs, au sens de la vieille

mécanique.

Les plus grandes vitesses relatives auxquelles nous soyons habitués,

dans la pratique de l'existence, sont inférieures à quelques kilomètres

par seconde. La vitesse initiale de l'obus de la Bertha n'était que

d'environ 1 300 mètres par seconde. Pour des mouvements aussi lents, la

contraction relativiste est complètement négligeable. C'est pourquoi, ne

l'ayant jamais constatée, la mécanique classique a considéré la forme et

la dimension des objets rigides comme indépendantes des systèmes de

référence.

C'était à peu près vrai. C'est là toute la différence qu'il y a entre le

vrai et le faux. Dire que 999 990 + 9 = 1 million, c'est dire quelque

chose d'à peu près vrai, donc de faux. Quand la rotondité de la Terre

fut démontrée, elle ne changea assurément rien aux procédés des

architectes, qui construisent encore leurs bâtisses comme si la

direction marquée par le fil à plomb était toujours parallèle à

elle-même. Pareillement, nos fabricants de locomotives et d'avions

n'auront pas de longtemps à considérer les formes de leurs machines

comme dépendant de leurs vitesses. Qu'importe! Le point de vue de la

pratique n'est et ne doit être celui de la science que par ricochet.

Tant pis s'il n'y a pas de ricochet, ou s'il est tardif.

D'ailleurs, on a découvert depuis quelques années, ici-bas, des mobiles

dont les vitesses, relatives à nous, atteignent des dizaines, des

centaines de milliers de kilomètres: ce sont les projectiles des rayons

cathodiques et des rayons du radium. A ces allures, la contraction

relativiste est très notable. Nous verrons comment, effectivement, elle

a été notée.

Récapitulons ce qui est maintenant acquis:

Les objets apparaissent déformés dans le sens de leur mouvement et non

dans le sens perpendiculaire. Donc leur forme, fussent-ils d'une matière

idéale et parfaitement indéformable, dépend de leur vitesse rapportée à

l'observateur. Ceci est le point de vue essentiellement neuf que la

«relativité spéciale» d'Einstein surajoute à la relativité des

mécaniciens classiques, et à la relativité des philosophes. Pour eux,

les dimensions absolues d'un objet rigide ou d'une figure géométrique

n'avaient rien d'absolu, et seuls les RAPPORTS de ces dimensions avaient

une réalité.

Le point de vue nouveau est que ces rapports eux-mêmes sont relatifs,

puisqu'ils sont fonction de la vitesse de l'observateur. C'est une sorte

de relativité au second degré, à laquelle les philosophes, ni les

physiciens classiques n'avaient songé.

Les relations spatiales elles-mêmes sont relatives, dans un espace déjà

relatif.

Dans le cas de notre wagon de tout à l'heure et des deux piquets qui

définissent sa longueur au repos, un observateur placé dans le wagon

trouverait que la distance des deux piquets s'est raccourcie lorsqu'il

les croise. Son wagon lui semble plus long que l'intervalle des piquets.

Moi qui demeure entre ceux-ci, je constate le contraire. Et pourtant je

n'ai aucun moyen de démontrer au voyageur qu'il s'est trompé. Je vois

très bien que le rayon lumineux venu du piquet arrière court

derrière le wagon et par conséquent a, par rapport à lui, une vitesse

inférieure à 300 000 kilomètres par seconde; je sais que de là provient

l'erreur du voyageur, mais je n'ai aucun moyen de le convaincre de cette

erreur, car il me répondra toujours et avec raison: «J'ai mesuré la

vitesse avec laquelle ce rayon m'arrive et je l'ai trouvée égale à 300

000 kilomètres.» Chacun de nous en réalité a raison.

En mouvement très rapide, un carré paraîtrait un rectangle à

l'observateur; un cercle paraîtrait elliptique. Si la Terre tournait

quelques milliers de fois plus vite autour du Soleil, nous le verrions

allongé et pareil à un gigantesque citron suspendu dans le ciel. Si un

aviateur pouvait survoler à une vitesse fantastique la place Vendôme,

suivant la direction de la rue de la Paix,—et si ses impressions

rétiniennes étaient instantanées,—la place aurait pour lui la forme

d'un rectangle très aplati; s'il la survolait suivant une diagonale, il

la verrait, de carrée qu'elle était, devenir un losange. Si le même

aviateur survolait, en la coupant, une route où chemine du bétail bien

engraissé conduit vers l'abattoir, il s'étonnerait, car les animaux lui

sembleraient étonnamment minces et maigres sans que leur longueur ait

varié.

Le fait que les déformations dues à la vitesse sont réciproques est une

des conséquences les plus curieuses de tout cela. Un homme qui serait

capable de circuler en tous sens parmi les autres hommes avec la vitesse

fantastique des follets shakespeariens (mettons à environ 260 000

kilomètres à la seconde... mais que ne peut un follet shakespearien!)

trouverait que ses semblables sont devenus des nains deux fois plus

petits que lui. C'est donc que lui-même serait devenu un géant, une

sorte de Gulliver parmi ces Lilliputiens? Eh bien! pas du tout. Par un

juste retour des choses d'ici-bas, il apparaîtrait lui aussi comme un

nain à ceux qu'il croit plus petits que lui, et qui sont sûrs du

contraire.

Qui a raison, qui a tort? Les uns et les autres. Tous les points de vue

sont exacts, mais il n'y a que des points de vue personnels.

Autre chose encore: un observateur, quel qu'il soit, ne peut voir les

êtres et les objets non liés à lui que plus petits,—jamais plus

grands!—que ceux liés à son mouvement. Si j'osais alléger ce grave

exposé par quelque réflexion moins austère qu'il n'est d'usage parmi les

physiciens, je remarquerais que le système nouveau nous apporte ainsi

une justification suprême de l'égoïsme ou plutôt de l'égocentrisme.

Après l'espace, le temps. Par un raisonnement analogue à celui qui nous

a montré la distance des choses dans l'espace liée à leur vitesse

relative à l'observateur, on peut établir que leur distance dans le

temps en dépend également.

Je ne juge pas utile de refaire ici, par le menu, le raisonnement

einsteinien pour les durées; il serait analogue à celui qui nous a servi

pour les longueurs, et encore plus simple. Le résultat est le suivant:

le temps exprimé en secondes que met un train à passer d'une

station à une autre est plus court pour les voyageurs du train que pour

nous qui les regardons passer, et qui sommes munis d'ailleurs de

chronomètres identiques aux leurs[4]. Pareillement tous les gestes faits

par des hommes, sur un véhicule en mouvement, apparaîtront ralentis et

par conséquent prolongés à un observateur immobile, et réciproquement.

Pour que ces variations des durées fussent sensibles, il faudrait, comme

pour les variations concomitantes des longueurs, que les vitesses

fussent fantastiques.

[4] La meilleure définition qu'on puisse donner de la seconde est

la suivante: c'est le temps qu'il faut à la lumière pour parcourir

300 000 kilomètres dans le vide et loin de tout champ intense de

gravitation. Cette définition, la seule rigoureuse, est d'ailleurs

justifiée par le fait qu'on n'a pas de meilleur moyen que les

signaux lumineux ou hertziens (qui ont même vitesse) pour régler

les horloges.

Il n'en est pas moins vrai que la durée qui sépare la naissance et la

mort d'une créature quelconque, c'est-à-dire sa vie, paraîtra prolongée

si cette créature se déplace très vite et frénétiquement par rapport au

regardant. Dans ce monde où paraître est presque tout, cela a bien son

importance, et il reste de tout cela que, philosophiquement parlant, se

mouvoir c'est durer davantage... pour les autres, non pour soi; c'est

aussi voir durer davantage les autres.

Admirable justification, et combien profonde et imprévue, de ce que le

sage avait entrevu: l'immobilité, c'est la mort.

* * * * *

Naguère, avant l'hégire einsteinienne, avant le début de l'ère

relativiste, chacun était persuadé que la portion de l'_espace_ occupée

par un objet était suffisamment et explicitement définie par ses

dimensions dans le sens de la longueur, de la largeur, de la hauteur.

Ces données sont ce qu'on appelle les trois _dimensions_ d'un objet;

comme encore, si on préfère employer d'autres points de repères, la

longitude, la latitude et l'altitude de chacun de ses points; ou bien,

en astronomie, l'ascension droite, la déclinaison et la distance.

Il était bien entendu et bien connu qu'en outre il fallait préciser

l'époque, l'instant auquel correspondaient ces données. Si je définis la

position d'un aéronef par sa longitude, sa latitude et son altitude, ces

indications ne sont exactes que pour l'instant considéré, puisque

l'aéronef se déplace par rapport au repère,—et cet instant doit être

donné lui aussi. En ce sens, on sentait depuis longtemps que l'espace

dépend du temps.

Mais la théorie relativiste montre qu'il en dépend d'une manière bien

plus intime encore et bien plus profonde, et que le temps et l'espace

sont aussi liés et solidaires que ces monstres xiphopages que les

chirurgiens ne peuvent séparer sans tuer l'un et l'autre.

Les dimensions d'un objet, sa forme, l'_espace_ apparent occupé par lui

dépendent de _sa vitesse_, c'est-à-dire du _temps_ que met l'observateur

à parcourir une certaine distance par rapport à cet objet. A cet

égard déjà, l'_espace_ dépend du _temps_; en outre, l'observateur mesure

ce temps avec un chronomètre dont les secondes sont plus ou moins

précipitées selon cette vitesse.

Donc définir l'espace sans le temps est impossible. C'est pourquoi on

dit maintenant que le temps est la quatrième dimension de l'espace, et

que l'espace où nous vivons a quatre dimensions.

Il est curieux que certains bons esprits, dans le passé, en avaient eu

l'intuition plus ou moins obscure. C'est ainsi qu'en 1777 Diderot

écrivait dans l'_Encyclopédie_ à l'article «Dimension»:

«... J'ai dit plus haut qu'il était impossible de concevoir plus de

trois dimensions. Un homme d'esprit de ma connaissance croit qu'on

pourrait cependant regarder la durée comme une quatrième dimension et

que le produit du temps par la solidité serait, en quelque manière, un

produit de quatre dimensions. Cette idée peut être contestée, mais elle

a, il me semble, quelque mérite, quand ce ne serait que celui de la

nouveauté.»

C'est à coup sûr de l'algèbre qu'est née la première idée d'un espace à

plus de trois dimensions. Puisqu'en effet les lignes ou espaces à une

dimension sont représentés par des expressions algébriques du premier

degré, les surfaces ou espaces à deux dimensions par des formules du

second degré, les volumes ou espaces à trois dimensions par des

expressions du troisième degré, il était naturel de se demander si les

formules du quatrième degré et au delà ne sont pas, elles aussi, la

représentation algébrique de quelque forme d'espace à quatre dimensions

et davantage.

L'espace à quatre dimensions des relativistes n'est, au surplus, pas

tout à fait ce qu'imaginait Diderot. Il n'est pas le produit du temps

par l'étendue, car une diminution du temps n'y est pas compensée par un

accroissement de l'espace, bien au contraire.

Considérons deux événements, par exemple les passages successifs, de

notre rapide wagon-lit à deux stations. Pour un voyageur du wagon la

distance des deux stations, mesurée par la longueur du chemin parcouru,

est, comme nous l'avons montré, plus courte que pour un observateur

immobile au bord de la voie. Le temps qui sépare les deux passages est

également moindre pour le premier observateur. En effet le nombre des

secondes et fractions de secondes écoulées au chronomètre dont il est

muni, est plus petit pour lui, nous l'avons vu.

En un mot, la distance dans le temps et la distance dans l'espace

diminuent toutes deux en même temps lorsque la vitesse de l'observateur

augmente et augmentent toutes deux quand la vitesse de l'observateur

diminue.

Ainsi la vitesse (et il ne s'agit jamais, rappelons-le, que de la

vitesse relativement aux choses observées), opère en quelque sorte comme

un double frein qui ralentit les durées et raccourcit les longueurs. Si

l'on préfère une autre image, la vitesse nous fait voir à la fois les

espaces et les temps plus obliquement, sous un angle de plus en

plus aigu. L'espace et le temps ne sont donc que des effets changeants

de perspective.

Einstein et l'univers: Une lueur dans le mystère des choses · 第 3 / 12 段