TROIS jours après, je quittai les Trembles en compagnie de madame
Ceyssac et d'Augustin. C'était le matin de très bonne heure. Toute la
maison était sur pied. Les domestiques nous entouraient. André se tenait
à la tête des chevaux, plus triste que je ne l'avais jamais vu depuis le
dernier événement qui avait mis la maison en deuil; puis il monta sur le
siège, quoiqu'il ne fût pas dans ses habitudes de conduire, et les
chevaux partirent au grand trot. En traversant Villeneuve, où je
connaissais si bien tous les visages, j'aperçus deux ou trois de mes
petits compagnons d'autrefois, jeunes garçons, déjà presque des hommes,
qui s'en allaient du côté des champs, leurs outils de travail sur le
dos. Ils tournèrent la tête au bruit de la voiture, et, comprenant qu'il
s'agissait de quelque chose de plus qu'une promenade, ils me firent des
signes joyeux pour me souhaiter un heureux voyage. Le soleil se levait.
Nous entrâmes en pleine campagne. Je cessai de reconnaître les lieux; je
vis passer de nouveaux visages. Ma tante avait les yeux sur moi et me
considérait avec bonté. La physionomie d'Augustin rayonnait. J'éprouvais
presque autant d'embarras que j'avais de chagrin.
Il nous fallut une longue journée pour faire les douze lieues qui nous
séparaient d'Ormesson, et le soleil était tout près de se coucher, quand
Augustin, qui ne quittait pas la portière, dit brusquement à ma tante:
«Madame, voici qu'on aperçoit les tours de Saint-Pierre.»
Le pays était plat, pâle, fade et mouillé. Une ville basse, hérissée de
clochers d'église, commençait à se montrer derrière un rideau
d'oseraies. Les marécages alternaient avec des prairies, les saules
blanchâtres avec les peupliers jaunissants. Une rivière coulait à droite
et roulait lourdement des eaux bourbeuses entre des berges souillées de
limon. Au bord et parmi des joncs pliés en deux par le cours de l'eau,
il y avait des bateaux amarrés chargés de planches et de vieux chalands
échoués dans la vase, comme s'ils n'eussent jamais flotté. Des oies
descendaient des prairies vers la rivière et couraient devant la voiture
en poussant des cris sauvages. Des brouillards fiévreux enveloppaient de
petites métairies qu'on voyait de loin, perdues dans des chanvrières,
sur le bord des canaux, et une humidité qui n'était plus celle de la mer
me donnait le frisson, comme s'il eût fait très froid. La voiture
atteignit un pont que les chevaux passèrent au petit pas, puis un long
boulevard où l'obscurité devint complète, et le premier pas des chevaux
qui résonna sur un pavé plus dur m'avertit que nous entrions dans la
ville. Je calculai que douze heures me séparaient déjà du moment du
départ, que douze lieues me séparaient des Trembles; je me dis que tout
était fini; irrévocablement fini, et j'entrai dans la maison de madame
Ceyssac comme on franchit le seuil d'une prison.
C'était une vaste maison, située dans le quartier non pas le plus
désert, mais le plus sérieux de la ville, confinant à des couvents, avec
un très petit jardin qui moisissait dans l'ombre de ses hautes clôtures,
de grandes chambres sans air et sans vue, des vestibules sonores, un
escalier de pierre tournant dans une cage obscure, et trop peu de gens
pour animer tout cela. On y sentait la froideur des moeurs anciennes
et la rigidité des moeurs de province, le respect des habitudes, la
loi de l'étiquette, l'aisance, un grand bien-être et l'ennui. A l'étage
supérieur, on avait vue sur une partie de la ville, c'est-à-dire sur des
toitures fumeuses, sur des dortoirs de couvent et sur des clochers.
C'est là qu'était ma chambre.
Je dormis mal, ou je ne dormis pas. Toutes les demi-heures, ou tous les
quarts d'heure, les horloges sonnaient chacune avec un timbre distinct;
pas une ne ressemblait à la sonnerie rustique de Villeneuve, si
reconnaissable à sa voix rouillée. Des pas résonnaient dans la rue. Une
sorte de bruit pareil à celui d'une crécelle agitée violemment
retentissait dans ce silence particulier des villes qu'on pourrait
appeler le sommeil du bruit, et j'entendais une voix singulière, une
voix d'homme lente, scandée, un peu chantante, qui disait, en s'élevant
de syllabe en syllabe: «Il est une heure, il est deux heures, il est
trois heures, trois heures sonnées.»
Augustin entra dans ma chambre au petit jour.
«Je désire, me dit-il, vous introduire au collège et faire entendre au
proviseur le bien que je pense de vous. Une pareille recommandation
serait nulle, ajouta-t-il avec modestie, si elle ne s'adressait pas à un
homme qui m'a témoigné jadis beaucoup de confiance et qui paraissait
apprécier mon zèle.»
La visite eut lieu comme il avait dit; mais j'étais absent de moi-même.
Je me laissai conduire et ramener, je traversai les cours, je vis les
classes d'étude avec une indifférence absolue pour ces sensations
nouvelles.
Ce jour-là même, à quatre heures, Augustin, en tenue de voyage, portant
lui-même tout son bagage contenu dans une petite valise de cuir, se
rendit sur la place, où, tout attelée et déjà prête à partir,
stationnait la voiture de Paris.
«Madame, dit-il à ma tante, qui l'accompagnait avec moi, je vous
remercie encore une fois d'un intérêt qui ne s'est pas démenti pendant
quatre années. J'ai fait de mon mieux pour donner à M. Dominique l'amour
de l'étude et les goûts d'un homme. Il est certain de me retrouver à
Paris quand il y viendra, et assuré de mon dévouement, à quelque moment
que ce soit, comme aujourd'hui.
--Écrivez-moi, me dit-il en m'embrassant avec une véritable émotion. Je
vous promets d'en faire autant. Bon courage et bonnes chances! Vous les
avez toutes pour vous.»
A peine était-il installé sur la haute banquette que le postillon
rassembla les rênes.
«Adieu!» me dit-il encore avec une expression moitié tendre et moitié
radieuse.
Le fouet du postillon cingla les quatre chevaux d'attelage et la voiture
se mit à rouler vers Paris.
Le lendemain, à huit heures, j'étais au collège. J'entrai le dernier
pour éviter le flot des élèves et ne pas me faire examiner dans la cour
de cet oeil jamais tout à fait bienveillant dont on regarde les
nouveaux venus. J'y marchai droit devant moi, l'oeil fixé sur une
porte peinte en jaune, au-dessus de laquelle il y avait écrit:
_Seconde._ Sur le seuil se tenait un homme à cheveux grisonnants, blême
et sérieux, à visage usé, sans dureté ni bonhomie.
«Allons, me dit-il, allons un peu plus vite.»
Ce rappel à l'exactitude, le premier mot de discipline qu'un inconnu
m'eût encore adressé, me fit lever la tête et le considérer. Il avait
l'air ennuyé, indifférent, et ne songeait déjà plus à ce qu'il m'avait
dit. Je me rappelai la recommandation d'Augustin. Un éclair de stoïcisme
et de décision me traversa l'esprit.
«Il a raison, pensai-je, je suis d'une demi-minute en retard», et
j'entrai.
Le professeur monta dans sa chaire et se mit à dicter. C'était une
composition de début. Pour la première fois mon amour-propre avait à
lutter contre des ambitions rivales. J'examinai mes nouveaux camarades,
et me sentis parfaitement seul. La classe était sombre; il pleuvait. A
travers la fenêtre à petits carreaux, je voyais des arbres agités par le
vent et dont les rameaux trop à l'étroit se frottaient contre les murs
noirâtres du préau. Ce bruit familier du vent pluvieux dans les arbres
se répandait comme un murmure intermittent au milieu du silence des
cours. Je l'écoutais sans trop d'amertume dans une sorte de tristesse
frissonnante et recueillie dont la douceur par moments devenait extrême.
«Vous ne travaillez donc pas? me dit tout à coup le professeur. Cela
vous regarde...»
Puis il s'occupa d'autre chose. Je n'entendis plus que les plumes
courant sur des papiers.
Un peu plus tard, l'élève auprès de qui j'étais placé me glissait
adroitement un billet. Ce billet contenait une phrase extraite de la
dictée, avec ces mots:
«Aidez-moi, si vous le pouvez; tâchez de m'épargner un contre-sens.»
Tout aussitôt je lui renvoyai la traduction, bonne ou mauvaise, mais
copiée sur ma propre version, moins les termes, avec un point
d'interrogation qui voulait dire:
«Je ne réponds de rien, examinez.»
Il me fit un sourire de remercîment, et sans examiner davantage il passa
outre. Quelques instants après il m'adressait un second message, et
celui-ci portait:
«Vous êtes nouveau?»
La question me prouvait qu'il l'était aussi. J'eus un mouvement de joie
véritable en répondant à mon compagnon de solitude:
«Oui.»
C'était un garçon de mon âge à peu près, mais de complexion plus
délicate, blond, mince, avec de jolis yeux bleus doucereux et vifs, le
teint pâle et brouillé d'un enfant élevé dans les villes, une mise
élégante et des habits d'une forme particulière où je ne reconnaissais
pas l'industrie de nos tailleurs de province.
Nous sortîmes ensemble.
«Je vous remercie, me dit mon nouvel ami quand il se trouva seul avec
moi. J'ai horreur du collège, et maintenant je m'en moque. Il y a là
toute une rangée de fils de boutiquiers qui ont les mains sales, et dont
jamais je ne ferai mes amis. Ils nous prendront en grippe, cela m'est
égal. A nous deux nous en viendrons à bout. Vous les primerez, ils vous
respecteront. Disposez de moi pour tout ce que vous voudrez, excepté
pour vous trouver le sens des phrases. Le latin m'ennuie, et si ce
n'était qu'il faut être reçu bachelier, je n'en ferais de ma vie.»
Puis il m'apprit qu'il s'appelait Olivier d'Orsel, qu'il arrivait de
Paris, que des nécessités de famille l'avaient amené à Ormesson, où il
finirait ses études, qu'il demeurait rue des Carmélites avec son oncle
et deux cousines, et qu'il possédait à quelques lieues d'Ormesson une
terre d'où lui venait son nom d'Orsel.
«Allons, reprit-il, voilà une classe de passée, n'y pensons plus jusqu'à
ce soir.»
Et nous nous quittâmes. Il marchait lestement, faisait craquer de fines
chaussures en choisissant avec aplomb les pavés les moins boueux, et
balançait son paquet de livres au bout d'un lacet de cuir étroit et
bouclé comme un bridon anglais.
A part ces premières heures, qui se rattachent, comme vous le voyez, aux
souvenirs posthumes d'une amitié contractée ce jour-là, tristement et
définitivement morte aujourd'hui, le reste de ma vie d'études ne nous
arrêtera guère. Si les trois années qui vont suivre m'inspirent à
l'heure qu'il est quelque intérêt, c'est un intérêt d'un autre ordre, où
les sentiments du collégien n'entrent pour rien. Aussi, pour en finir
avec ce germe insignifiant qu'on appelle un écolier, je vous dirai en
termes de classe que je devins un bon élève, et cela malgré moi et
impunément, c'est-à-dire sans y prétendre ni blesser personne; qu'on m'y
prédit, je crois, des succès futurs; qu'une continuelle défiance de moi,
trop sincère et très visible, eut le même effet que la modestie, et me
fit pardonner des supériorités dont je faisais moi-même assez peu de
cas; enfin que ce manque total d'estime personnelle annonçait dès lors
les insouciances ou les sévérités d'un esprit qui devait s'observer de
bonne heure, se priser à sa juste valeur et se condamner.
La maison de madame Ceyssac n'était pas gaie, je vous l'ai dit, et le
séjour d'Ormesson l'était encore moins. Imaginez une très petite ville,
dévote, attristée, vieillotte, oubliée dans un fond de province, ne
menant nulle part, ne servant à rien, d'où la vie se retirait de jour en
jour, et que la campagne envahissait; une industrie nulle, un commerce
mort, une bourgeoisie vivant étroitement de ses ressources, une
aristocratie qui boudait; le jour, des rues sans mouvement; la nuit,
des avenues sans lumières; un silence hargneux, interrompu seulement par
des sonneries d'église; et tous les soirs, à dix heures, la grosse
cloche de Saint-Pierre sonnant le couvre-feu sur une ville déjà aux
trois quarts endormie plutôt d'ennui que de lassitude. De longs
boulevards, plantés d'ormeaux très beaux, très sombres, l'entouraient
d'une ombre sévère. J'y passais quatre fois par jour, pour aller au
collège et pour en revenir. Ce chemin, non pas le plus direct, mais le
plus conforme à mes goûts, me rapprochait de la campagne: je la voyais
s'étendre au loin dans la direction du couchant, triste ou riante, verte
ou glacée, suivant la saison. Quelquefois j'allais jusqu'à la rivière;
le spectacle n'y variait pas: l'eau jaunâtre en était constamment remuée
en sens contraire par les mouvements de la marée, qui se faisait sentir
jusque-là. On y respirait, dans les vents humides, des odeurs de
goudron, de chanvre et de planches de sapin. Tout cela était monotone et
laid, et rien au fond ne me consolait des Trembles.
Ma tante avait le génie de sa province, l'amour des choses surannées, la
peur des changements, l'horreur des nouveautés qui font du bruit. Pieuse
et mondaine, très simple avec un assez grand air, parfaite en tout, même
en ses légères bizarreries, elle avait réglé sa vie d'après deux
principes qui, disait-elle, étaient des vertus de famille: la dévotion
aux lois de l'Église, le respect des lois du monde; et telle était la
grâce facile qu'elle savait mettre dans l'accomplissement de ces deux
devoirs, que sa piété, très sincère, semblait n'être qu'un nouvel
exemple de son savoir-vivre. Son salon, comme tout le reste de ses
habitudes, était une sorte d'asile ouvert et de rendez-vous pour ses
réminiscences ou ses affections héréditaires, chaque jour un peu plus
menacées. Elle y réunissait, particulièrement le dimanche soir, les
quelques survivants de son ancienne société. Tous appartenaient à la
monarchie tombée, et s'étaient retirés du monde avec elle. La
révolution, qu'ils avaient vue de près, et qui leur fournissait un fonds
commun d'anecdotes ou de griefs, les avait tous aussi façonnés de même
en les trempant dans la même épreuve. On se souvenait des durs hivers
passés ensemble dans la citadelle de ***, du bois qui manquait, des
dortoirs de caserne où l'on couchait sans lit, des enfants qu'on
habillait avec des rideaux, du pain noir qu'on allait acheter en
cachette. On se surprenait à sourire de ce qui jadis avait été terrible.
La mansuétude de l'âge avait calmé les plus vives colères. La vie avait
repris son cours, fermant les blessures, réparant les désastres,
amortissant les regrets, ou les apaisant sous des regrets plus récents.
On ne conspirait point, on médisait à peine, on attendait. Enfin, dans
un coin du salon, il y avait une table de jeu pour les enfants, et c'est
là que chuchotaient, tout en remuant les cartes, le parti de la jeunesse
et les représentants de l'avenir, c'est-à-dire de l'inconnu.
Le jour même de ma rencontre avec Olivier, en rentrant du collège, je
m'étais empressé de dire à ma tante que j'avais un ami.
«Un ami! m'avait dit madame Ceyssac; vous vous hâtez peut-être un peu,
mon cher Dominique. Savez-vous son nom; quel âge a-t-il?»
Je racontai ce que je savais d'Olivier, et le peignit sous les couleurs
aimables qui à première vue m'avaient séduit; mais le nom seul avait
suffi pour rassurer ma tante.
«C'est un des plus anciens noms et des meilleurs de notre pays, me
dit-elle. Il est porté par un homme pour lequel j'ai moi-même beaucoup
d'estime et d'amitié.»
Très peu de semaines après ce nouveau lien formé, l'union des deux
familles était complète, et le premier mois de l'hiver inaugura nos
réunions soit chez madame Ceyssac, soit à l'_hôtel d'Orsel_, comme
Olivier disait en parlant de la maison de la rue des Carmélites, habitée
sans grand apparat par son oncle et ses cousines.
De ces deux cousines, l'une était une enfant appelée Julie; l'autre,
plus âgée que nous d'un an à peu près, s'appelait Madeleine, et sortait
du couvent. Elle en gardait la tenue comprimée, les gaucheries de geste,
l'embarras d'elle-même; elle en portait la livrée modeste; elle usait
encore, au moment dont je vous parle, une série de robes tristes,
étroites, montantes, limées au corsage par le frottement des pupitres,
et fripées aux genoux par les génuflexions sur le pavé de la chapelle.
Blanche, elle avait des froideurs de teint qui sentaient la vie à
l'ombre et l'absence totale d'émotions, des yeux qui s'ouvraient mal
comme au sortir du sommeil, ni grande, ni petite, ni maigre, ni grasse,
avec une taille indécise, qui avait besoin de se définir et de se
former; on la disait déjà fort jolie, et je le répétais volontiers sans
y prendre garde et sans y croire.
Quant à Olivier, que je ne vous ai montré que sur les bancs, imaginez un
garçon aimable, un peu bizarre, très ignorant en fait de lectures, très
précoce dans toutes les choses de la vie, aisé de gestes, de maintien,
de paroles, ne sachant rien du monde et le devinant, le copiant dans ses
formes, en adoptant déjà les préjugés; représentez-vous je ne sais quoi
d'inusité, comme une ardeur un peu singulière, jamais risible,
d'anticiper sur son âge et de s'improviser un homme à seize ans à peine;
quelque chose de naissant et de mûr, d'artificiel et de très séduisant,
et vous comprendrez comment madame Ceyssac en fut charmée au point de
pardonner à ses défauts d'écolier, comme au seul reste d'enfantillage
qu'il y eût en lui. Olivier d'ailleurs arrivait de Paris, et c'était là
la grande supériorité d'où lui venaient toutes les autres, et qui, sinon
pour ma tante, au moins pour nous, les résumait toutes.
Aussi loin que je retourne en arrière à travers ces souvenirs si
médiocres à leur source, si tumultueux plus tard, et dont j'ai quelque
peine à remonter le cours, je retrouve à leur place accoutumée, autour
de la table en drap vert, sous le jour des lampes, ces trois jeunes
visages, souriants alors, sans l'ombre d'un souci réel, et que des
chagrins ou des passions devaient un jour attrister de tant de manières:
la petite Julie avec des sauvageries d'enfant boudeur; Madeleine encore
à demi pensionnaire; Olivier, causeur, distrait, quinteux, élégant sans
viser à l'être, mis avec goût à une époque et dans un pays où les
enfants s'habillaient on ne peut plus mal, maniant les cartes vivement,
prestement, avec l'aplomb d'un homme qui jouera beaucoup et qui saura
jouer, puis tout à coup, dix fois en deux heures, quittant le jeu,
jetant les cartes, bâillant, disant: Je m'ennuie, et allant s'enfouir
dans une profonde bergère. On l'appelait, il ne bougeait pas. A quoi
pense Olivier? disait-on. Il ne répondait à personne, et continuait de
regarder devant lui sans dire un mot, avec cet air d'inquiétude qui
lui-même était un attrait, et cet étrange regard qui flottait dans la
demi-obscurité du salon comme une étincelle impossible à fixer. Assez
peu régulier d'ailleurs dans ses habitudes, déjà discret comme s'il
avait eu des mystères à cacher, inexact à nos réunions, introuvable chez
lui, actif, flâneur, toujours partout et nulle part, cette sorte
d'oiseau mis en cage avait trouvé le moyen de se créer des imprévus dans
la vie de province, et de voler comme en plein air dans sa prison. Il se
disait d'ailleurs exilé, et comme s'il eût quitté la Rome d'Auguste pour
venir en Thrace, il avait appris par coeur quelques lambeaux d'une
latinité de décadence qui le consolaient, disait-il, d'habiter chez les
bergers.
Avec un pareil compagnon, j'étais fort seul. Je manquais d'air, et
j'étouffais dans ma chambre étroite, sans horizon, sans gaieté, la vue
barrée par cette haute barrière de murailles grises où couraient des
fumées, au-dessus desquelles par hasard des goëlands de rivière
volaient. C'était l'hiver, il pleuvait des semaines entières, il
neigeait; puis un dégel subit emportait la neige, et la ville
apparaissait de plus en plus noire après ce rapide éblouissement qui
l'avait couverte un moment des fantaisies de cette âpre saison. Un
matin, longtemps après, des fenêtres s'ouvraient et faisaient revivre
des bruits; on entendait des voix s'appeler d'une maison à l'autre; des
oiseaux privés, qu'on exposait à l'air, chantaient; le soleil brillait;
je regardais d'en haut l'entonnoir de notre petit jardin, des bourgeons
pointaient sur les rameaux couleur de suie. Un paon, qu'on n'avait pas
vu de tout l'hiver, escaladait lentement le faîte d'une toiture et s'y
pavanait, le soir surtout, comme s'il eût choisi pour ses promenades les
tiédeurs modérées d'un soleil bas. Il épanouissait alors sur le ciel la
gerbe constellée de sa queue énorme, et se mettait à crier de sa voix
perçante, enrouée comme tous les bruits qu'on entend dans les villes.
J'apprenais ainsi que la saison changeait. Le désir de m'échapper ne
m'entraînait pas bien loin. Et moi aussi j'avais lu dans les _Tristes_
des distiques que je disais tout bas, en pensant à Villeneuve, le seul
pays que je connusse et qui me laissât des regrets cuisants.
J'étais tourmenté, agité, désoeuvré surtout, même en plein travail,
parce que le travail occupait un surplus de moi-même qui déjà ne
comptait pour rien dans ma vie. J'avais dès lors deux ou trois manies,
entre autres celle des catégories et celle des dates. La première avait
pour but de faire une sorte de choix dans mes journées, toutes pareilles
en apparence, et sans aucun accident notable qui les rendît meilleures
ni pires, et de les classer d'après leur mérite. Or le seul mérite de
ces longues journées de pur ennui, c'était un degré de plus ou de moins
dans les mouvements de vie que je sentais en moi. Toute circonstance où
je me reconnaissais plus d'ampleur de forces, plus de sensibilité, plus
de mémoire, où ma conscience, pour ainsi dire, était d'un meilleur
timbre et résonnait mieux, tout moment de concentration plus intense ou
d'expansion plus tendre était un jour à ne jamais oublier. De là cette
autre manie des dates, des chiffres, des symboles, des hiéroglyphes,
dont vous avez la preuve ici, comme partout où j'ai cru nécessaire
d'imprimer la trace d'un moment de plénitude et d'exaltation. Le reste
de ma vie, ce qui se dissipait en tiédeurs, en sécheresses, je le
comparais à ces bas-fonds taris qu'on découvre dans la mer à chaque
marée basse et qui sont comme la mort du mouvement.
Une pareille alternative ressemblait assez aux feux à éclipse des fanaux
tournants, et j'attendais incessamment je ne sais quel réveil en moi,
comme j'aurais attendu le retour du signal.
Ce que je vous raconte en quelques mots n'est, bien entendu, que le très
court abrégé de longues, obscures et multiples souffrances. Le jour où
je trouvai dans des livres, que je ne connaissais pas alors, le poème ou
l'explication dramatique de ces phénomènes très spontanés, je n'eus
qu'un regret, ce fut de parodier peut-être en les rapetissant ce que de
grands esprits avaient éprouvé avant moi. Leur exemple ne m'apprit rien,
leur conclusion, quand ils concluent, ne me corrigea pas non plus. Le
mal était fait, si l'on peut appeler un mal le don cruel d'assister à sa
vie comme à un spectacle donné par un autre, et j'entrai dans la vie
sans la haïr, quoiqu'elle m'ait fait beaucoup pâtir, avec un ennemi
inséparable, bien intime et positivement mortel: c'était moi-même.
V
TOUTE une année s'écoula de la sorte. Du fond de la ville, je vis
l'automne qui rougissait les arbres et reverdissait les pâturages, et le
jour où le collège se rouvrit, j'y ramenai comme à l'ordinaire un être
agité, malheureux, une sorte d'esprit plié en deux, comme un fakir
attristé qui s'examine.
Cette perpétuelle critique exercée sur moi-même, cet oeil impitoyable,
tantôt ami, tantôt ennemi, toujours gênant comme un témoin et
soupçonneux comme un juge, cet état de permanente indiscrétion vis-à-vis
des actes les plus ingénus d'un âge où d'habitude on s'observe peu, tout
cela me jeta dans une série de malaises, de troubles, de stupeurs ou
d'excitations qui me conduisaient tout droit à une crise.
Cette crise arriva vers le printemps, au moment même où je venais
d'atteindre mes dix-sept ans.
Un jour, c'était vers la fin d'avril, et ce devait être un jeudi, jour
de sortie, je quittai la ville de bonne heure et m'en allai seul, au
hasard, me promener sur les grandes routes. Les ormeaux n'avaient point
encore de feuilles, mais ils se couvraient de bourgeons; les prairies ne
formaient qu'un vaste jardin fleuri de marguerites; les haies d'épines
étaient en fleur; le soleil, vif et chaud, faisait chanter les
alouettes et semblait les attirer plus près du ciel, tant elles
pointaient en ligne droite et volaient haut. Il y avait partout des
insectes nouveau-nés que le vent balançait comme des atomes de lumière à
la pointe des grandes herbes, et des oiseaux qui, deux à deux, passaient
à tire-d'aile et se dirigeaient soit dans les foins, soit dans les blés,
soit dans les buissons, vers des nids qu'on ne voyait pas. De loin en
loin se promenaient des malades ou des vieillards que le printemps
rajeunissait ou rendait à la vie; et dans les endroits plus ouverts au
vent, des troupes d'enfants lançaient des cerfs-volants à longues
banderoles frissonnantes, et les regardaient à perte de vue, fixés dans
le clair azur comme des écussons blancs, ponctués de couleurs vives.
Je marchais rapidement, pénétré et comme stimulé par ce bain de lumière,
par ces odeurs de végétations naissantes, par ce vif courant de puberté
printanière dont l'atmosphère était imprégnée. Ce que j'éprouvais était
à la fois très doux et très ardent. Je me sentais ému jusqu'aux larmes,
mais sans langueur ni fade attendrissement. J'étais poursuivi par un
besoin de marcher, d'aller loin, de me briser par la fatigue, qui ne me
permettait pas de prendre une minute de repos. Partout où j'apercevais
quelqu'un qui pût me reconnaître, je tournais court, prenais un biais,
et je m'enfonçais à perte d'haleine dans les sentiers étroits coupant
les blés verts, là où je ne voyais plus personne. Je ne sais quel
sentiment sauvage, plus fort que jamais, m'invitait à me perdre au sein
même de cette grande campagne en pleine explosion de sève. Je me
souviens que d'un peu loin j'aperçus les jeunes gens du séminaire
défilant deux à deux le long des haies fleuries, conduits par de vieux
prêtres qui, tout en marchant, lisaient leur bréviaire. Il y avait de
longs adolescents rendus bizarres et comme amaigris davantage par
l'étroite robe noire qui leur collait au corps, et qui en passant
arrachaient des fleurs d'épines et s'en allaient avec ces fleurs brisées
dans la main. Ce ne sont point des contrastes que j'imagine, et je me
rappelle la sensation que fît naître en moi en pareille circonstance, à
pareille heure, en pareil lieu, la vue de ces tristes jeunes gens, vêtus
de deuil et déjà tout semblables à des veufs. De temps en temps je me
retournais du côté de la ville; on ne voyait plus à la limite lointaine
des prairies que la ligne un peu sombre de ses boulevards et l'extrémité
de ses clochers d'église. Alors je me demandais comment j'avais fait
pour y demeurer si longtemps, et comment il m'avait été possible de m'y
consumer sans y mourir; puis j'entendis sonner les vêpres, et ce bruit
de cloches, accompagné de mille souvenirs, m'attrista, comme un rappel à
des contraintes sévères. Je pensai qu'il faudrait revenir, rentrer avant
la nuit, m'enfermer de nouveau, et je repris avec plus d'emportement ma
course du côté de la rivière.
Je revins, non pas épuisé, mais plus excité au contraire par ce
vagabondage de plusieurs heures au grand air, dans la tiédeur des
routes, sous l'âpre et mordant soleil d'avril. J'étais dans une sorte
d'ivresse, rempli d'émotions extraordinaires, qui sans contredit se
manifestaient sur mon visage, dans mon air, dans toute ma personne.
«Qu'avez-vous, mon cher enfant? me dit madame Ceyssac en m'apercevant.
--J'ai marché très vite», lui dis-je avec égarement.
Elle m'examina de nouveau, et, par un geste de mère inquiète, elle
m'attira sous le feu de ses yeux clairs et profonds. J'en fus
horriblement troublé; je ne pus supporter ni la douceur de leur examen,
ni la pénétration de leur tendresse; je ne sais quelle confusion me
saisit tout à coup, qui me rendit la vague interrogation de ce regard
insupportable.
«Laissez-moi, je vous prie, ma chère tante», lui dis-je.
Et je montai précipitamment à ma chambre.
Je la trouvai tout illuminée par les rayons obliques du soleil couchant,
et je fus comme ébloui par le rayonnement de cette lumière chaude et
vermeille qui l'envahissait comme un flot de vie. Pourtant je me sentis
plus calme en m'y voyant seul, et me mis à la fenêtre, attendant l'heure
salutaire où ce torrent de clarté allait s'éteindre. Peu à peu la face
des hauts clochers rougit, les bruits devinrent plus distincts dans
l'air un peu plus humide, des barres de feu se formèrent au couchant, du
côté où s'élevaient, au-dessus des toitures, les mâts des navires
amarrés dans la rivière. Je restai là jusqu'à la nuit, me demandant ce
que j'éprouvais, ne sachant que répondre, écoutant, voyant, sentant,
étouffé par des pulsations d'une vie extraordinaire, plus émue, plus
forte, plus active, moins compressible que jamais. J'aurais souhaité que
quelqu'un fût là; mais pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Et qui? Je le
savais encore moins. S'il m'avait fallu choisir à l'heure même un
confident parmi les êtres qui m'étaient alors le plus chers, il m'eût
été impossible de nommer personne.
Quelques minutes seulement avant que le dernier rayon du jour eût
disparu, je descendis. Je me glissai par les rues que je savais désertes
jusqu'aux endroits du boulevard où l'herbe poussait en pleine solitude.
Je longeai la place où j'entendis commencer les premières sonneries de
la retraite militaire. Puis le bruit des clairons s'éloigna, et j'en
suivis la marche de loin par les rues sinueuses, d'après des échos plus
distincts ou plus confus suivant la largeur de l'espace où, dans l'air
tranquille du soir, le son se déployait. Seul, tout seul, dans le
crépuscule bleu qui descendait du ciel, sous les ormeaux garnis de
frondaisons légères, aux lueurs des premières étoiles qui s'allumaient à
travers les arbres, comme des étincelles de feu semées sur la dentelle
des feuillages, je marchais dans la longue avenue, écoutant cette
musique si bien rythmée, et me laissant conduire par ses cadences. J'en
marquais la mesure; mentalement je la répétai quand elle eut fini de se
faire entendre. Il m'en resta dans l'esprit comme un mouvement qui se
continua, et cela devint une sorte de mode et d'appui mélodique sur
lequel involontairement je mis des paroles. Je n'ai plus aucun souvenir
des paroles, ni du sujet, ni du sens des mots, je sais seulement que
cette exhalaison singulière sortit de moi, d'abord comme un rythme, puis
avec des mots rythmés, et que cette mesure intérieure tout à coup se
traduisit, non seulement par la symétrie des mesures, mais par la
répétition double ou multiple de certaines syllabes sourdes ou sonores
se correspondant et se faisant écho. J'ose à peine vous dire que
c'étaient là des vers, et cependant ces paroles chantantes y
ressemblaient beaucoup.
A ce moment même, et pendant que je faisais cette réflexion, je reconnus
devant moi, dans l'allée que je suivais, notre ami de tous les jours, M.
d'Orsel, et ses deux filles. J'étais trop près d'eux pour les éviter, et
la préoccupation même où j'étais plongé ne m'en eût pas laissé la force.
Je me trouvais donc face à face avec le regard paisible et le blanc
visage de Madeleine.
«Comment! vous ici?» me dit-elle.
J'entends encore cette voix nette, aérienne, avec un léger accent du
midi qui me fit frissonner. Je pris machinalement la main qu'elle me
tendait, sa petite main fine et fraîche, et la fraîcheur de ce contact
me fit sentir que la mienne était brûlante. Nous étions si près l'un de
l'autre, et je distinguais si nettement les contours de son visage que
je fus effrayé de penser qu'elle me voyait aussi.
«Nous vous avons fait peur?» ajouta-t-elle.
Je compris au changement de sa voix à quel point mon trouble était
visible. Et comme rien au monde n'aurait pu me retenir une seconde de
plus dans cette situation sans issue, je balbutiai je ne sais quoi de
déraisonnable, et, perdant tout à fait la tête, étourdiment, sottement,
je pris la fuite.
Ce soir-là, je ne passai point par le salon de ma tante, et je
m'enfermai dans ma chambre, de peur qu'on ne m'y surprît. Là, sans
réfléchir à quoi que ce fût, sans le vouloir, absolument comme un homme
attiré par je ne sais quelle irrésistible entreprise qui l'épouvante
autant qu'elle le séduit, d'une haleine, sans me relire, presque sans
hésiter, j'écrivis toute une série de choses inattendues, qui parurent
me tomber du ciel. Ce fut comme un trop-plein qui sortit de mon coeur,
et dont il était soulagé au fur et à mesure qu'il se désemplissait. Ce
travail fiévreux m'entraîna bien avant dans la nuit. Puis il me sembla
que ma tâche était faite; toutes les fibres irritées se calmèrent, et
vers le matin, à l'heure où s'éveillent les premiers oiseaux, je
m'endormis dans une lassitude délicieuse.
Le lendemain, Olivier me parla de ma rencontre avec ses cousines, de mon
embarras, de ma fuite.
«Tu fais le mystérieux, me dit-il, tu as tort; si j'avais un secret, je
le partagerais avec toi.»
J'hésitai d'abord à lui dire la vérité. C'était ce qu'il y avait de plus
simple, et cela certainement aurait mieux valu; mais il y avait dans un
pareil aveu mille embarras réels ou imaginaires, qui me le
représentaient comme impossible. En quels termes d'ailleurs lui faire
comprendre ce que j'éprouvais depuis longtemps, sans que personne en eût
le soupçon? Comment lui parler de sang-froid de ces pudeurs extrêmes que
le grand jour offusquait, qui ne supportaient aucun examen, pas plus le
mien que celui des autres, et qui demandaient, comme une plaie trop vive
ou trop récente, à n'être pas même effleurées du regard? Comment lui
raconter cette crise de sensibilité inexplicable et cet ensorcellement
de la nuit, dont j'avais trouvé le matin même à mon réveil le témoignage
écrit?
Je répondis par un mensonge: j'étais souffrant depuis quelques jours; la
chaleur de la veille m'avait donné une sorte de vertige, et je priais
Madeleine d'excuser la sotte figure que j'avais faite en la rencontrant.
«Madeleine! reprit Olivier; mais nous n'avons pas de comptes à rendre à
Madeleine... Il y a des choses qui ne la regardent plus.»
Il avait en disant cela un singulier sourire, avec un regard des plus
pénétrants et des plus vifs. Quelque effort qu'il fît cependant pour
lire au fond de ma pensée, j'étais bien sûr qu'il n'y verrait rien; mais
je comprenais aussi qu'il y cherchait quelque chose, et si je ne
devinais pas quels étaient les sentiments très présumables qu'Olivier me
supposait en raisonnant d'après lui-même, je me vis l'objet d'une
investigation qui me fit réfléchir et d'un soupçon qui m'embarrassa.
J'étais si parfaitement candide et ignorant que le premier éveil qui
m'ait surpris au milieu de mes ingénuités me vint ainsi d'un regard
inquiet de ma tante, d'un sourire équivoque et curieux d'Olivier. Ce fut
l'idée qu'on me surveillait qui me donna le désir d'en chercher la
cause, et ce fut un faux soupçon qui pour la première fois de ma vie me
fit rougir. Je ne sais quel indéfinissable instinct me gonfla le coeur
d'une émotion tout à fait nouvelle. Une lueur bizarre éclaira tout à
coup ce verbe enfantin, le premier que nous avons tous conjugué soit en
français, soit en latin, dans les grammaires. Deux jours après ce vague
avertissement donné par une mère prudente et par un camarade émancipé,
je n'étais pas loin d'admettre, tant mon cerveau roulait de scrupules,
de curiosités et d'inquiétudes, que ma tante et Olivier avaient raison
en me supposant amoureux, mais de qui?
La soirée du dimanche suivant nous réunit tous comme à l'ordinaire dans
le salon de madame Ceyssac. J'y vis paraître Madeleine avec un certain
trouble; je ne l'avais pas revue depuis le jeudi soir. Sans doute elle
attendait une explication: moins que jamais je me sentais en disposition
de la lui donner, et je me tus. J'étais affreusement embarrassé de ma
personne et distrait. Olivier, qui ne se croyait aucune raison d'être
charitable, me harcelait de ses épigrammes. Rien n'était plus
inoffensif, et cependant j'en étais atteint, tant l'état d'extrême
irritabilité nerveuse où je me trouvais depuis quelques jours me rendait
vulnérable et me prédisposait à souffrir sans motif. J'étais assis près
de Madeleine, d'après une ancienne habitude où la volonté de l'un et de
l'autre n'entrait pour rien. Tout à coup l'idée me vint de changer de
place. Pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Il me sembla seulement que la
lumière directe des lampes me blessait, et qu'ailleurs je me trouverais
mieux. En levant les yeux qu'elle tenait abaissés sur son jeu,
Madeleine me vit assis de l'autre côté de la table, précisément
vis-à-vis d'elle.
«Eh bien!» dit-elle avec un air de surprise.
Mais nos yeux se rencontrèrent; je ne sais ce qu'elle aperçut
d'extraordinaire dans les miens qui la troubla légèrement et ne lui
permit pas d'achever.
Il y avait plus de dix-huit mois que je vivais près d'elle, et pour la
première fois je venais de la regarder comme on regarde quand on veut
voir. Madeleine était charmante, mais beaucoup plus qu'on ne le disait,
et bien autrement que je ne l'avais cru. De plus, elle avait dix-huit
ans. Cette illumination soudaine, au lieu de m'éclairer peu à peu,
m'apprit en une demi-seconde tout ce que j'ignorais d'elle et de
moi-même. Ce fut comme une révélation définitive qui compléta les
révélations des jours précédents, les réunit pour ainsi dire en un
faisceau d'évidences, et, je crois, les expliqua toutes.