CE que j'ai à vous dire de moi est fort peu de chose, et cela pourrait
tenir en quelques mots: un campagnard qui s'éloigne un moment de son
village, un écrivain mécontent de lui qui renonce à la manie d'écrire,
et le pignon de sa maison natale figurant au début comme à la fin de son
histoire. Le plat résumé que voici, le dénoûment bourgeois que vous lui
connaissez, c'est encore ce que cette histoire contiendra de meilleur
comme moralité, et peut-être de plus romanesque comme aventure. Le reste
n'est instructif pour personne, et ne saurait émouvoir que mes
souvenirs. Je n'en fais pas mystère, croyez-le bien; mais j'en parle le
moins possible, et cela pour des raisons particulières qui n'ont rien de
commun avec l'envie de me rendre plus intéressant que je ne le suis.
Des quelques personnes qui se trouvent mêlées à ce récit, et dont je
vous entretiendrai presque autant que de moi-même, l'un est un ami
ancien, difficile à définir, plus difficile encore à juger sans
amertume, et dont vous avez lu tout à l'heure la lettre d'adieu et de
deuil. Jamais il ne se serait expliqué sur une existence qui n'avait pas
lieu de lui plaire. C'est presque la réhabiliter que de la mêler à ces
confidences. L'autre n'a aucune raison d'être discret sur la sienne. Il
appartient à des situations qui font de lui un homme public: ou vous le
connaissez, ou il vous arrivera probablement de le connaître, et je ne
crois pas le diminuer du plus petit de ses mérites en vous avertissant
de la médiocrité de ses origines. Quant à la troisième personne dont le
contact eut une vive influence sur ma jeunesse, elle est placée
maintenant dans des conditions de sécurité, de bonheur et d'oubli, à
défier tout rapprochement entre les souvenirs de celui qui vous parlera
d'elle et les siens.
Je puis dire que je n'ai pas eu de famille, et ce sont mes enfants qui
me font connaître aujourd'hui la douceur et la fermeté des liens qui
m'ont manqué quand j'avais leur âge. Ma mère eut à peine la force de me
nourrir et mourut. Mon père vécut encore quelques années, mais dans un
état de santé si misérable que je cessai de sentir sa présence longtemps
avant de le perdre, et que sa mort remonte pour moi bien au delà de son
décès réel, en sorte que je n'ai pour ainsi dire connu ni l'un ni
l'autre, et que le jour où, en deuil de mon père, qui venait de
s'éteindre, je demeurai seul, je n'aperçus aucun changement notable qui
me fît souffrir. Je n'attachai qu'un sens des plus vagues au mot
d'orphelin qu'on répétait autour de moi comme un nom de malheur, et je
comprenais seulement, aux pleurs de mes domestiques, que j'étais à
plaindre.
Je grandis au milieu de ces braves gens, surveillé de loin par une
soeur de mon père, madame Ceyssac, qui ne vint qu'un peu plus tard
s'établir aux Trembles, dès que les soins de ma fortune et de mon
éducation réclamèrent décidément sa présence. Elle trouva en moi un
enfant sauvage, inculte, en pleine ignorance, facile à soumettre, plus
difficile à convaincre, vagabond dans toute la force du terme, sans
nulle idée de discipline et de travail, et qui, la première fois qu'on
lui parla d'étude et d'emploi du temps, demeura bouche béante, étonné
que la vie ne se bornât pas au plaisir de courir les champs. Jusque-là
je n'avais pas fait autre chose. Les derniers souvenirs qui m'étaient
restés de mon père étaient ceux-ci: dans les rares moments où la maladie
qui le minait lui laissait un peu de répit, il sortait, gagnait à pied
le mur extérieur du parc, et là, pendant de longues après-midi de
soleil, appuyé sur un grand jonc et avec la démarche lente qui me le
faisait paraître un vieillard, il se promenait des heures entières.
Pendant ce temps, je parcourais la campagne et j'y tendais mes pièges à
oiseaux. N'ayant jamais reçu d'autres leçons, à une légère différence
près, je croyais imiter assez exactement ce que j'avais vu faire à mon
père. Et quant aux seuls compagnons que j'eusse alors, c'étaient des
fils de paysans du voisinage, ou trop paresseux pour suivre l'école, ou
trop petits pour être mis au travail de la terre, et qui tous
m'encourageaient de leur propre exemple dans la plus parfaite
insouciance en fait d'avenir. La seule éducation qui me fût agréable, le
seul enseignement qui ne me coûtât pas de révolte, et, notez-le bien, le
seul qui dût porter des fruits durables et positifs, me venait d'eux.
J'apprenais confusément, de routine, cette quantité de petits faits qui
sont la science et le charme de la vie de campagne. J'avais, pour
profiter d'un pareil enseignement, toutes les aptitudes désirables: une
santé robuste, des yeux de paysan, c'est-à-dire des yeux parfaits, une
oreille exercée de bonne heure aux moindres bruits, des jambes
infatigables, avec cela l'amour des choses qui se passent en plein air,
le souci de ce qu'on observe, de ce qu'on voit, de ce qu'on écoute, peu
de goût pour les histoires qu'on lit, la plus grande curiosité pour
celles qui se racontent; le merveilleux des livres m'intéressait moins
que celui des légendes, et je mettais les superstitions locales bien
au-dessus des contes de fées.
A dix ans, je ressemblais à tous les enfants de Villeneuve: j'en savais
autant qu'eux, j'en savais un peu moins que leurs pères; mais il y avait
entre eux et moi une différence, imperceptible alors, et qui se
détermina tout à coup: c'est que déjà je tirais de l'existence et des
faits qui nous étaient communs des sensations qui toutes paraissaient
leur être étrangères. Ainsi, il est bien évident pour moi, lorsque je
m'en souviens, que le plaisir de faire des pièges, de les tendre le long
des buissons, de guetter l'oiseau, n'était pas ce qui me captivait le
plus dans la chasse; et la preuve, c'est que le seul témoignage un peu
vif qui me soit resté de ces continuelles embuscades, c'est la vision
très nette de certains lieux, la note exacte de l'heure et de la saison,
et jusqu'à la perception de certains bruits qui n'ont pas cessé depuis
de se faire entendre. Peut-être vous paraîtra-t-il assez puéril de me
rappeler qu'il y a trente-cinq ans tout à l'heure, un soir que je
relevais mes pièges dans un guéret labouré de la veille, il faisait tel
temps, tel vent, que l'air était calme, le ciel gris, que des
tourterelles de septembre passaient dans la campagne avec un battement
d'ailes très sonore, et que tout autour de la plaine, les moulins à
vent, dépouillés de leur toile, attendaient le vent qui ne venait pas.
Vous dire comment une particularité de si peu de valeur a pu se fixer
dans ma mémoire, avec la date précise de l'année et peut-être bien du
jour, au point de trouver sa place en ce moment dans la conversation
d'un homme plus que mûr, je l'ignore; mais si je vous cite ce fait entre
mille autres, c'est afin de vous indiquer que quelque chose se dégageait
déjà de ma vie extérieure, et qu'il se formait en moi je ne sais quelle
mémoire spéciale assez peu sensible aux faits, mais d'une aptitude
singulière à se pénétrer des impressions.
Ce qu'il y avait de plus positif, surtout pour ceux que mon avenir eût
intéressés, c'est que cette éducation soi-disant vigoureuse était
détestable. Tout dissipé que je fusse, et coudoyé et tutoyé par des
camaraderies de village, au fond j'étais seul, seul de ma race, seul de
mon rang, et dans des désaccords sans nombre avec l'avenir qui
m'attendait. Je m'attachais à des gens qui pouvaient être mes
serviteurs, non mes amis; je m'enracinais sans m'en apercevoir, et Dieu
sait par quelles fibres résistantes, dans des lieux qu'il faudrait
quitter, et quitter le plus tôt possible; je prenais enfin des
habitudes qui ne menaient à rien qu'à faire de moi le personnage ambigu
que vous connaîtrez plus tard, moitié paysan et moitié _dilettante_,
tantôt l'un, tantôt l'autre, et souvent les deux ensemble, sans que
jamais ni l'un ni l'autre ait prévalu.
Mon ignorance, je vous l'ai déjà dit, était extrême; ma tante le sentit;
elle se hâta d'appeler aux Trembles un précepteur, jeune maître d'étude
du collège d'Ormesson. C'était un esprit bien fait, simple, direct,
précis, nourri de lectures, ayant un avis sur tout, prompt à agir, mais
jamais avant d'avoir discuté les motifs de ses actes, très pratique et
forcément très ambitieux. Je n'ai vu personne entrer dans la vie avec
moins d'idéal et plus de sang-froid, ni envisager sa destinée d'un
regard plus ferme, en y comptant aussi peu de ressources. Il avait
l'oeil clair, le geste libre, la parole nette, et juste assez
d'agrément de tournure et d'esprit pour se glisser inaperçu dans les
foules. Il dépendait d'un tel caractère, aux prises avec le mien, qui
lui ressemblait si peu, de me faire beaucoup souffrir; mais j'ajouterai
qu'avec une bonté d'âme réelle, il avait une droiture de sentiments et
une rectitude d'esprit à toute épreuve. C'était le propre de cette
nature incomplète, et pourtant sans trop de lacunes, de posséder
certaines facultés dominantes qui lui tenaient lieu des qualités
absentes, et de se compléter elle-même en n'y laissant pas supposer le
moindre vide. On lui eût donné tout près de trente ans, quoiqu'il en eût
tout juste vingt-quatre. Son nom de baptême était Augustin; jusqu'à
nouvel ordre, je l'appellerai ainsi.
Aussitôt qu'il fut installé près de nous, ma vie changea, en ce sens du
moins qu'on en fit deux parts. Je ne renonçai point aux habitudes
prises, mais on m'en imposa de nouvelles. J'eus des livres, des cahiers
d'étude, des heures de travail; je n'en contractai qu'un goût plus vif
pour les distractions permises aux heures du repos, et ce que je puis
appeler ma passion pour la campagne ne fit que grandir avec le besoin de
divertissements.
La maison des Trembles était alors ce que vous la voyez. Était-elle plus
gaie ou plus triste? Les enfants ont une disposition qui les porte à
tellement égayer comme à grandir ce qui les entoure, que plus tard tout
diminue et s'attriste sans cause apparente, et seulement parce que le
point de vue n'est plus le même. André, que vous connaissez, et qui
n'est pas sorti de la maison depuis soixante ans, m'a dit bien souvent
que chaque chose s'y passait à peu près comme aujourd'hui. La manie, que
je contractai de bonne heure, d'écrire mon chiffre, et à tout propos de
poser des scellés commémoratifs, servirait au reste à redresser mes
souvenirs, si mes souvenirs sur ce point n'étaient pas infaillibles.
Aussi il y a des moments, vous comprendrez cela, où les longues années
qui me séparent de l'époque dont je vous parle disparaissent, où
j'oublie que j'ai vécu depuis, qu'il m'est venu des soins plus graves,
des causes de joie ou de tristesse différentes, et des raisons de
m'attendrir beaucoup plus sérieuses. Les choses étant demeurées les
mêmes, je vis de même; c'est comme une ancienne ornière où l'on
retombe, et, permettez-moi cette image, un peu plus conforme à ce que
j'éprouve, comme une ancienne plaie parfaitement guérie, mais sensible,
qui tout à coup se ranime, et, si l'on osait, vous ferait crier.
Imaginez qu'avant de partir pour le collège, où j'allai tard, pas un
seul jour je ne perdis de vue ce clocher que vous voyez là-bas, vivant
aux mêmes lieux, dans les mêmes habitudes, que je retrouve aujourd'hui
les objets d'autrefois comme autrefois, et dans l'acception qui me les
fit connaître et me les fit aimer. Sachez que pas un seul souvenir de
cette époque n'est effacé, je devrais dire affaibli. Et ne vous étonnez
pas si je divague en vous parlant de réminiscences qui ont la puissance
certaine de me rajeunir au point de me rendre enfant. Aussi bien il y a
des noms, des noms de lieux surtout, que je n'ai jamais pu prononcer de
sang-froid: le nom des Trembles est de ce nombre.
Vous auriez beau connaître les Trembles aussi bien que moi, je n'en
aurais pas moins beaucoup de peine à vous faire comprendre ce que j'y
trouvais de délicieux. Et pourtant tout y était délicieux, tout,
jusqu'au jardin, qui, vous le savez cependant, est bien modeste. Il y
avait des arbres, chose rare dans notre pays, et beaucoup d'oiseaux, qui
aiment les arbres et qui n'auraient pu se loger ailleurs. Il y avait de
l'ordre et du désordre, des allées sablées faisant suite à des perrons,
menant à des grilles, et qui flattaient un certain goût que j'ai
toujours eu pour les lieux où l'on se promène avec quelque apparat, où
les femmes d'une autre époque auraient pu déployer des robes de
cérémonie. Puis des coins obscurs, des carrefours humides où le soleil
n'arrivait qu'à peine, où toute l'année des mousses verdâtres poussaient
dans une terre spongieuse, des retraites visitées de moi seul, avaient
des airs de vétusté, d'abandon, et sous une autre forme me rappelaient
le passé, impression qui dès lors ne me déplaisait pas. Je m'asseyais,
je m'en souviens, sur de hauts buis taillés en banquettes qui
garnissaient le bord des allées. Je m'informais de leur âge, ils étaient
horriblement vieux, et j'examinais avec des curiosités particulières ces
petits arbustes, aussi âgés, me disait André, que les plus vieilles
pierres de la maison, que mon père n'avait pas vu planter, ni mon
grand-père, ni le père de celui-ci. Puis, le soir, il arrivait une heure
où tout ébat cessait. Je me retirais au sommet du perron, et de là je
regardais au fond du jardin, à l'angle du parc, les amandiers, les
premiers arbres dont le vent de septembre enlevât les feuilles, et qui
formaient un transparent bizarre sur la tenture flamboyante du soleil
couchant. Dans le parc, il y avait beaucoup d'arbres blancs, de frênes
et de lauriers, où les grives et les merles habitaient en foule pendant
l'automne; mais ce qu'on apercevait de plus loin, c'était un groupe de
grands chênes, les derniers à se dépouiller comme à verdir, qui
gardaient leurs frondaisons roussâtres jusqu'en décembre et quand déjà
le bois tout entier paraissait mort, où les pies nichaient, où
perchaient les oiseaux de haut vol, où se posaient toujours les premiers
geais et les premiers corbeaux que l'hiver amenait régulièrement dans le
pays.
Chaque saison nous ramenait ses hôtes, et chacun d'eux choisissait
aussitôt ses logements, les oiseaux de printemps dans les arbres à
fleurs, ceux d'automne un peu plus haut, ceux d'hiver dans les
broussailles, les buissons persistants et les lauriers. Quelquefois en
plein hiver ou bien aux premières brumes, un matin, un oiseau plus rare
s'envolait à l'endroit du bois le plus abandonné avec un battement
d'ailes inconnu, très bruyant et un peu gauche, quoique rapide. C'était
une bécasse arrivée la nuit; elle montait en battant les branches et se
glissait entre les rameaux des grands arbres nus; à peine
apparaissait-elle une seconde, de manière à montrer son long bec droit.
Puis on n'en rencontrait plus que l'année suivante, à la même époque, au
même lieu, à ce point qu'il semblait que c'était le même émigrant qui
revenait.
Des tourterelles de bois arrivaient en mai, en même temps que les
coucous. Ils murmuraient doucement à de longs intervalles, surtout par
des soirées tièdes, et quand il y avait dans l'air je ne sais quel
épanouissement plus actif de sève nouvelle et de jeunesse. Dans les
profondeurs des feuillages, sur la limite du jardin, dans les cerisiers
blancs, dans les troënes en fleur, dans les lilas chargés de bouquets et
d'aromes, toute la nuit, pendant ces longues nuits où je dormais peu, où
la lune éclairait, où la pluie quelquefois tombait, paisible, chaude et
sans bruit, comme des pleurs de joie,--pour mes délices et pour mon
tourment, toute la nuit les rossignols chantaient. Dès que le temps
était triste, ils se taisaient; ils reprenaient avec le soleil, avec les
vents plus doux, avec l'espoir de l'été prochain. Puis, les couvées
faites, on ne les entendait plus. Et quelquefois, à la fin de juin, par
un jour brûlant, dans la robuste épaisseur d'un arbre en pleines
feuilles, je voyais un petit oiseau muet et de couleur douteuse,
peureux, dépaysé, qui errait tout seul et prenait son vol: c'était
l'oiseau du printemps qui nous quittait.
Au dehors, les foins blondissaient prêts à mûrir. Le bois des plus vieux
sarments éclatait; la vigne montrait ses premiers bourgeons. Les blés
étaient verts; ils s'étendaient au loin dans la plaine onduleuse, où les
sainfoins se teignaient d'amarante, où les colzas éblouissaient la vue
comme des carrés d'or. Un monde infini d'insectes, de papillons,
d'oiseaux agrestes, s'agitait, se multipliait à ce soleil de juin dans
une expansion inouïe. Les hirondelles remplissaient l'air, et le soir,
quand les martinets avaient fini de se poursuivre avec leurs cris aigus,
alors les chauves-souris sortaient, et ce bizarre essaim, qui semblait
ressuscité par les soirées chaudes, commençait ses rondes nocturnes
autour des clochetons. La récolte des foins venue, la vie des campagnes
n'était plus qu'une fête. C'était le premier grand travail en commun qui
fît sortir les attelages au complet et réunît sur un même point un grand
nombre de travailleurs.
J'étais là quand on fauchait, là quand on relevait les fourrages, et je
me laissais emmener par les chariots qui revenaient avec leurs immenses
charges. Étendu tout à fait à plat sur le sommet de la charge, comme un
enfant couché dans un énorme lit, et balancé par le mouvement doux de la
voiture roulant sur des herbes coupées, je regardais de plus haut que
d'habitude un horizon qui me semblait n'avoir plus de fin. Je voyais la
mer s'étendre à perte de vue par-dessus la lisière verdoyante des
champs; les oiseaux passaient plus près de moi; je ne sais quelle
enivrante sensation d'un air plus large, d'une étendue plus vaste, me
faisait perdre un moment la notion de la vie réelle. Presque aussitôt
les foins rentrés, c'étaient les blés qui jaunissaient. Même travail
alors, même mouvement, dans une saison plus chaude, sous un soleil plus
cru:--des vents violents alternant avec des calmes plats, des midis
accablants, des nuits belles comme des aurores, et l'irritante
électricité des jours orageux. Moins d'ivresse avec plus d'abondance,
des monceaux de gerbes tombant sur une terre lasse de produire et
consumée de soleil: voilà l'été. Vous connaissez l'automne dans nos
pays, c'est la saison bénie. Puis l'hiver arrivait; le cercle de l'année
se refermait sur lui. J'habitais un peu plus ma chambre; mes yeux,
toujours en éveil, s'exerçaient encore à percer les brouillards de
décembre et les immenses rideaux de pluie qui couvraient la campagne
d'un deuil plus sombre que les frimas.
Les arbres entièrement dépouillés, j'embrassais mieux l'étendue du parc.
Rien ne le grandissait comme un léger brouillard d'hiver qui en
bleuissait les profondeurs et trompait sur les vraies distances; Plus de
bruit, ou fort peu; mais chaque note plus distincte. Une sonorité
extrême dans l'air, surtout le soir et la nuit. Le chant d'un roitelet
de muraille se prolongeait à l'infini dans des allées muettes et vides,
sans obstacles au son, imbibées d'air humide et pénétrées de silence. Le
recueillement qui descendait alors sur les Trembles était inexprimable;
pendant quatre mois d'hiver, j'amassais dans ce lieu où je vous parle,
je condensais, je concentrais, je forçais à ne plus jamais s'échapper ce
monde ailé, subtil, de visions et d'odeurs, de bruit et d'images qui
m'avait fait vivre pendant les huit autres mois de l'année d'une vie si
active et qui ressemblait si bien à des rêves.
Augustin s'emparait de moi. La saison lui venait en aide, je lui
appartenais alors presque sans partage, et j'expiais de mon mieux ce
long oubli de tant de jours sans emploi. Étaient-ils sans profit?
Très peu sensible aux choses qui nous entouraient, tandis que son élève
en était à ce point absorbé, assez indifférent au cours des saisons pour
se tromper de mois comme il se serait trompé d'heure, invulnérable à
tant de sensations dont j'étais traversé, délicieusement blessé dans
tout mon être, froid, méthodique, correct et régulier d'humeur autant
que je l'étais peu, Augustin vivait à mes côtés sans prendre garde à ce
qui se passait en moi, ni le soupçonner. Il sortait peu, quittait
rarement sa chambre, y travaillait depuis le matin jusqu'à la nuit, et
ne se permettait de relâche que dans les soirées d'été, où l'on ne
veillait point, et parce que la lumière du jour venait à lui manquer. Il
lisait, prenait des notes: pendant des mois entiers, je le voyais
écrire. C'était de la prose, et le plus souvent de longues pages de
dialogues. Un calendrier lui servait à choisir des séries de noms
propres. Il les alignait sur une page blanche avec des annotations à la
suite; il leur donnait un âge, il indiquait la physionomie de chacun,
son caractère, une originalité, une bizarrerie, un ridicule. C'était là,
dans ses combinaisons variables, le personnel imaginé pour des drames ou
des comédies. Il écrivait rapidement, d'une écriture déliée, symétrique,
très nette à l'oeil, et semblait se dicter à lui-même à demi-voix.
Quelquefois il souriait quand une observation plus aiguë naissait sous
sa plume, et après chaque couplet un peu long, où sans doute un de ses
personnages avait raisonné juste et serré, il réfléchissait un moment,
le temps de reprendre haleine, et je l'entendais qui disait: «Voyons,
qu'allons-nous répondre?» Lorsque par hasard il était en humeur de
confidence, il m'appelait près de lui et me disait: «Écoutez donc cela,
monsieur Dominique.» Rarement j'avais l'air de comprendre. Comment me
serais-je intéressé à des personnages que je n'avais pas vus, que je ne
connaissais point?
Toutes ces complications de diverses existences si parfaitement
étrangères à la mienne me semblaient appartenir à une société imaginaire
où je n'avais nulle envie de pénétrer. «Allons, vous comprendrez cela
plus tard», disait Augustin. Confusément j'apercevais bien que ce qui
délectait ainsi mon jeune précepteur, c'était le spectacle même du jeu
de la vie, le mécanisme des sentiments, le conflit des intérêts, des
ambitions, des vices; mais, je le répète, il était assez indifférent
pour moi que ce monde fût un échiquier, comme me le disait encore
Augustin, que la vie fût une partie jouée bien ou mal, et qu'il y eût
des règles pour un pareil jeu. Augustin écrivait souvent des lettres. Il
en recevait quelquefois; plusieurs portaient le timbre de Paris. Il
décachetait celles-ci avec plus d'empressement, les lisait à la hâte;
une légère émotion animait un moment son visage, ordinairement très
discret, et la réception de ces lettres était toujours suivie, soit d'un
abattement qui ne durait jamais plus de quelques heures, soit d'un
redoublement de verve qui l'entraînait à toute bride pendant plusieurs
semaines.
Une ou deux fois je le vis faire un paquet de certains papiers, les
mettre sous enveloppe avec l'adresse de Paris et les confier avec des
recommandations pressantes au facteur rural de Villeneuve. Il attendait
alors dans une anxiété visible une réponse à son envoi, réponse qui
venait ou ne venait pas; puis il reprenait du papier blanc, comme un
laboureur passe à un nouveau sillon. Il se levait tôt, courait à son
bureau de travail comme il se serait mis à un établi, se couchait fort
tard, ne regardait jamais à sa fenêtre pour savoir s'il pleuvait ou s'il
faisait beau temps; et je crois bien que le jour où il a quitté les
Trembles il ignorait qu'il y eût sur les tourelles des girouettes sans
cesse agitées qui indiquaient le mouvement de l'air et le retour
alternatif de certaines influences. «Qu'est-ce que cela vous fait?» me
disait-il, lorsqu'il me voyait m'inquiéter du vent. Grâce à une
prodigieuse activité dont sa santé ne se ressentait point et qui
semblait son naturel élément, il suffisait à tout, à mon travail en même
temps qu'au sien. Il me plongeait dans les livres, me les faisait lire
et relire, me faisait traduire, analyser, copier, et ne me lâchait en
plein air que lorsqu'il me voyait trop étourdi par cette immersion
violente dans une mer de mots. J'appris avec lui rapidement, et
d'ailleurs sans trop d'ennuis, tout ce que doit savoir un enfant dont
l'avenir n'est pas encore déterminé, mais dont on veut d'abord faire un
collégien. Son but était d'abréger mes années de collège en me préparant
le plus vite possible aux hautes classes. Quatre années se passèrent de
la sorte, au bout desquelles il me jugea prêt à me présenter en seconde.
Je vis approcher avec un inconcevable effroi le moment où j'allais
quitter les Trembles.
Jamais je n'oublierai les derniers jours qui précédèrent mon départ: ce
fut un accès de sensibilité maladive qui n'avait plus aucune apparence
de raison; un vrai malheur ne l'aurait pas développée davantage.
L'automne était venu; tout y concourait. Un seul détail vous en donnera
l'idée.
Augustin m'avait imposé, comme essai définitif de ma force, une
composition latine dont le sujet était le départ d'Annibal quittant
l'Italie. Je descendis sur la terrasse ombragée de vignes, et c'est en
plein air, sur la banquette même qui borde le jardin, que je me mis à
écrire. Le sujet était du petit nombre des faits historiques qui, dès
lors, avaient par exception le don de m'émouvoir beaucoup. Il en était
ainsi de tout ce qui se rattachait à ce nom, et la bataille de Zama
m'avait toujours causé la plus personnelle émotion, comme une
catastrophe où je ne regardais que l'héroïsme sans m'occuper du droit.
Je me rappelai tout ce que j'avais lu, je tâchai de me représenter
l'homme arrêté par la fortune ennemie de son pays, cédant à des
fatalités de race plutôt qu'à des défaites militaires, descendant au
rivage, ne le quittant qu'à regret, lui jetant un dernier adieu de
désespoir et de défi, et tant bien que mal j'essayai d'exprimer ce qui
me paraissait être la vérité, sinon historique, au moins lyrique.
La pierre qui me servait de pupitre était tiède; des lézards s'y
promenaient à côté de ma main sous un soleil doux. Les arbres, qui déjà
n'étaient plus verts, le jour moins ardent, les ombres plus longues, les
nuées plus tranquilles, tout parlait, avec le charme sérieux propre à
l'automne, de déclin, de défaillance et d'adieux. Les pampres tombaient
un à un, sans qu'un souffle d'air agitât les treilles. Le parc était
paisible. Des oiseaux chantaient avec un accent qui me remuait jusqu'au
fond du coeur. Un attendrissement subit, impossible à motiver, plus
impossible encore à contenir, montait en moi comme un flot prêt à
jaillir, mêlé d'amertume et de ravissement. Quand Augustin descendit sur
la terrasse, il me trouva tout en larmes.
«Qu'avez-vous? me dit-il. Est-ce Annibal qui vous fait pleurer?»
Mais je lui tendis, sans répondre, la page que je venais d'écrire.
Il me regarda de nouveau avec une sorte de surprise, s'assura qu'il n'y
avait autour de nous personne à qui il pût attribuer l'effet d'une aussi
singulière émotion, jeta un coup d'oeil rapide et distrait sur le
parc, sur le jardin, sur le ciel, et me dit encore:
«Mais qu'avez-vous donc?»
Puis il reprit la page et se mit à lire.
«C'est bien, me dit-il quand il eut achevé, mais un peu mou. Vous pouvez
mieux faire, quoiqu'une pareille composition vous classe à un bon rang
dans une seconde de force moyenne. Annibal exprime trop de regrets; il
n'a pas assez de confiance dans le peuple qui l'attend en armes de
l'autre côté de la mer. Il devinait Zama, direz-vous; mais s'il a perdu
Zama, ce n'est pas sa faute. Il l'aurait gagné, s'il avait eu le soleil
à dos. D'ailleurs, après Zama, il lui restait Antiochus. Après la
trahison d'Antiochus, il avait le poison. Rien n'est perdu pour un homme
tant qu'il n'a pas dit son dernier mot.»
Il tenait à la main une lettre tout ouverte qu'il venait à la minute
même de recevoir de Paris. Il était plus animé que de coutume; une
certaine excitation forte, joyeuse et résolue éclairait ses yeux, dont
le regard était toujours très direct, mais qui s'illuminaient peu
d'habitude.
«Mon cher Dominique, reprit-il en faisant avec moi quelques pas sur la
terrasse, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, une nouvelle qui
vous fera plaisir, car je sais l'amitié que vous avez pour moi. Le jour
où vous entrerez au collège, je partirai pour Paris. Il y a longtemps
que je m'y prépare. Tout est prêt aujourd'hui pour assurer la vie que je
dois y mener. J'y suis attendu. En voici la preuve.»
Et en disant cela il me montrait la lettre.
«Aujourd'hui le succès ne dépend que d'un petit effort, et j'en ai fait
de plus grands; vous êtes là pour le dire, vous qui m'avez vu à
l'oeuvre. Écoutez-moi, mon cher Dominique: dans trois jours, vous
serez un collégien de seconde, c'est-à-dire un peu moins qu'un homme,
mais beaucoup plus qu'un enfant. L'âge est indifférent. Vous avez seize
ans. Dans six mois, si vous le voulez bien, vous pouvez en avoir
dix-huit. Quittez les Trembles et n'y pensez plus. N'y pensez jamais que
plus tard, et quand il s'agira de régler vos comptes de fortune. La
campagne n'est pas faite pour vous, ni l'isolement, qui vous tuerait.
Vous regardez toujours ou trop haut ou trop bas. Trop haut, mon cher,
c'est l'impossible; trop bas, ce sont les feuilles mortes. La vie n'est
pas là; regardez directement devant vous à hauteur d'homme, et vous la
verrez. Vous avez beaucoup d'intelligence, un beau patrimoine, un nom
qui vous recommande; avec un pareil lot dans son trousseau de collège,
on arrive à tout.--Encore un conseil: attendez-vous à n'être pas très
heureux pendant vos années d'études. Songez que la soumission n'engage à
rien pour l'avenir, et que la discipline imposée n'est rien non plus
quand on a le bon esprit de se l'imposer soi-même. Ne comptez pas trop
sur les amitiés de collège, à moins que vous ne soyez libre absolument
de les choisir; et quant aux jalousies dont vous serez l'objet, si vous
avez des succès, ce que je crois, prenez-en votre parti d'avance et
tenez-les pour un apprentissage. Maintenant, ne passez pas un seul jour
sans vous dire que le travail conduit au but, et ne vous endormez pas un
seul soir sans penser à Paris, qui vous attend, et où nous nous
reverrons.»
Il me serra la main avec une autorité de geste tout à fait virile, et ne
fit qu'un bond jusqu'à l'escalier qui menait à sa chambre.
Je descendis alors dans les allées du jardin, où le vieux André sarclait
des plates-bandes.
«Qu'y a-t-il donc, monsieur Dominique? me demanda André en remarquant
que j'étais dans le plus grand trouble.
--Il y a que je vais partir dans trois jours pour le collège, mon pauvre
André.»
Et je courus au fond du parc, où je restai caché jusqu'au soir.