VI

QUELQUES semaines après, M. d'Orsel se rendait à une ville d'eaux, sous

prétexte de promenade et de santé, mais en réalité pour des raisons

particulières que tout le monde ignorait, et que je ne connus qu'un peu

plus tard. Madeleine et Julie l'accompagnaient.

Cette séparation, dont un autre aurait gémi comme d'un déchirement, me

délivra d'un grand embarras. Je ne pouvais plus vivre à côté de

Madeleine, à cause de timidités soudaines qui toutes me venaient de sa

présence. Je la fuyais. L'idée de lever les yeux sur elle était un trait

d'audace. A la voir si calme quand je ne l'étais plus, à la trouver si

parfaitement jolie, tandis que j'avais tant de motifs pour me déplaire

avec ma tenue de collège et mon teint de campagnard mal débarbouillé,

j'éprouvais je ne sais quel sentiment subalterne, comprimé, humiliant,

qui me remplissait de défiance et transformait la plus paisible des

camaraderies en une sorte de soumission sans douceur et d'asservissement

mal enduré. C'était ce qu'il y avait eu de plus clair et de fort

troublant dans l'effet instantané produit par la soirée que je vous ai

dite. Madeleine en un mot me faisait peur. Elle me dominait avant de me

séduire: le coeur a les mêmes ingénuités que la foi. Tous les cultes

passionnés commencent ainsi.

Le lendemain de son départ, je courais rue des Carmélites. Olivier

habitait une petite chambre perdue dans un pavillon élevé de l'hôtel.

Habituellement je venais le prendre aux heures du collège, et l'appelais

du jardin pour qu'il descendît. Je me souvins qu'à pareille heure,

presque tous les jours, une autre voix me répondait, que Madeleine alors

mettait la tête à sa fenêtre et me disait bonjour; je pensais à l'émoi

que me causait cette entrevue quotidienne, autrefois sans charme ni

dangers, devenue si subitement un vrai supplice; et j'entrai hardiment,

presque joyeux, comme si quelque chose en moi de craintif et de

surveillé prenait ses vacances.

La maison était vide. Les domestiques allaient et venaient, comme

étonnés, eux aussi, de n'avoir plus à se contraindre. On avait ouvert

toutes les fenêtres et le soleil de mai jouait librement dans les

chambres, où toutes choses étaient remises en place. Ce n'était pas

l'abandon, c'était l'absence. Je soupirai. Je calculai ce que cette

absence devait durer. Deux mois! Cela me paraissait tantôt très long,

tantôt très court. J'aurais souhaité, je crois, tant j'avais besoin de

m'appartenir, que ce mince répit n'eût plus de fin.

Je revins le lendemain, les jours suivants: même silence et même

sécurité. Je me promenai dans toute la maison, je visitai le jardin

allée par allée; Madeleine était partout. Je m'enhardis jusqu'à

m'entretenir librement avec son souvenir. Je regardai sa fenêtre, et

j'y revis sa jolie tête. J'entendis sa voix dans les allées du parc, et

je me mis à fredonner, pour retrouver comme un écho de certaines

romances qu'elle se plaisait à chanter en plein air, que le vent rendait

si fluides et que le bruit des feuilles accompagnait. Je revis mille

choses que j'ignorais d'elle ou qui ne m'avaient pas frappé, certains

gestes qui n'étaient rien et qui devenaient charmants; je trouvai pleine

de grâce l'habitude un peu négligée qu'elle avait de tordre ses cheveux

en arrière et de les porter relevés sur la nuque et liés par le milieu

comme une gerbe noire. Les moindres particularités de sa mise ou de sa

tournure, une odeur exotique qu'elle aimait et qui me l'eût fait

reconnaître les yeux fermés, tout, jusqu'à ses couleurs adoptées depuis

peu, le bleu qui la paraît si bien et qui faisait valoir avec tant

d'éclat sa blancheur sans trouble, tout cela revivait avec une lucidité

surprenante, mais en me causant une autre émotion que sa présence, comme

un regret, agréable à caresser, des choses aimables qui n'étaient plus

là. Peu à peu, je me pénétrai sans beaucoup de chaleur, mais avec un

attendrissement continu, de ces réminiscences, le seul attrait presque

vivant qui me restât d'elle, et moins de quinze jours après le départ de

Madeleine ce souvenir envahissant ne me quittait plus.

Un soir, je montais chez Olivier, et comme à l'ordinaire je passais

devant la chambre de Madeleine. Bien souvent déjà j'en avais trouvé la

porte grande ouverte sans que la pensée me fût jamais venue d'y

pénétrer. Ce soir-là, je m'arrêtai court, et après quelques hésitations

accordées à des scrupules aussi nouveaux que tous les autres sentiments

qui m'agitaient, je cédai à une tentation véritable, et j'entrai.

Il y faisait presque nuit. Le bois sombre de quelques meubles anciens se

distinguait à peine, l'or des marqueteries luisait faiblement. Des

étoffes de couleur sobre, des mousselines flottantes, tout un ensemble

de choses pâles et douces y répandait une sorte de léger crépuscule et

de blancheur de l'effet le plus tranquille et le plus recueilli. L'air

tiède y venait du dehors avec les exhalaisons du jardin en fleur; mais

surtout une odeur subtile, plus émouvante à respirer que toutes les

autres, l'habitait comme un souvenir opiniâtre de Madeleine. J'allai

jusqu'à la fenêtre: c'était là que Madeleine avait l'habitude de se

tenir, et je m'assis dans un petit fauteuil à dossier bas qui lui

servait de siège. J'y demeurai quelques minutes en proie à une anxiété

des plus vives, retenu malgré moi par le désir de savourer des

impressions dont la nouveauté me paraissait exquise. Je ne regardais

rien; pour rien au monde, je n'aurais osé porter la main sur le moindre

des objets qui m'entouraient. Immobile, attentif seulement à me pénétrer

de cette indiscrète émotion, j'avais au coeur des battements si

convulsifs, si précipités, si distincts, que j'appuyais les deux mains

sur ma poitrine pour en étouffer autant que possible les palpitations

incommodes.

Tout à coup j'entendis dans les corridors le pas rapide et sec

d'Olivier. Je n'eus que le temps de me glisser jusqu'à la porte; il

arrivait.

«Je t'attendais», me dit-il assez simplement pour me persuader, ou qu'il

ne m'avait pas vu sortir de la chambre de Madeleine, ou qu'il n'y

trouvait rien à redire.

Il était fort élégamment mis, en tenue légère, avec une cravate un peu

lâche et des habits larges, tels qu'il aimait à les porter, surtout en

été. Il avait cette démarche aisée, cette façon libre de se mouvoir dans

des habits flottants qui lui donnaient à certains moments comme un air

fort original de jeune homme étranger, soit anglais, soit créole.

C'était l'instinct d'un goût très sûr qui l'invitait à s'habiller de la

sorte. Il en tirait une grâce toute personnelle, et moi qui ai connu ses

qualités en même temps que ses faiblesses, je ne puis pas dire qu'il y

mît beaucoup de prétention, quoiqu'il en fît l'objet d'une réelle étude.

Il considérait la composition d'une toilette, le choix des nuances, les

proportions d'un habit comme une chose très sérieuse dans la conduite

générale d'un homme de bon ton; mais une fois la toilette admise, il n'y

pensait plus, et c'eût été lui faire injure que de le supposer préoccupé

de sa mise au delà du temps voulu par les soins ingénieux qu'il y

donnait.

«Allons jusqu'aux boulevards, me dit-il en s'emparant de mon bras. Je

désire que tu m'accompagnes, et voici la nuit.»

Il marchait vite et m'entraînait comme s'il eût été pressé par l'heure.

Il prit le plus court, traversa lestement les allées désertes et me

conduisit tout droit vers cette partie des avenues où l'on se promenait

l'été à la nuit tombante. Il y avait une certaine foule, ce qu'une très

petite ville comme Ormesson comptait alors de plus mondain, de plus

riche et de plus élégant. Olivier s'y glissa sans s'arrêter, les yeux en

éveil, excité par une secrète impatience qui l'absorbait au point de lui

faire oublier que j'étais là. Tout à coup il ralentit le pas, se

raffermit à mon bras pour se contraindre à modérer je ne sais quelle

enfantine effervescence qui sans doute aurait manqué de mesure ou

d'esprit. Je compris qu'il était au bout de ses recherches.

Deux femmes se dirigeaient vers nous, au bord de l'allée et assez

mystérieusement abritées sous le plafond bas des ormeaux. L'une était

jeune et remarquablement jolie; ma très récente expérience m'avait formé

le goût sur ces définitions délicates, et je ne m'y trompais plus.

J'observais cette façon légère et contenue de fouler à petits pas le

gazon qui s'étendait aux pieds des arbres, comme si elle eût marché sur

les laines souples d'un tapis. Elle nous regardait fixement, avec moins

de charme que Madeleine, plus de volonté que jamais celle-ci n'eût osé

le faire, et, de loin, se préparait par un sourire insolite à répondre

au salut d'Olivier. Ce salut fut échangé d'aussi près que possible avec

la même grâce un peu négligée; et dès que la jeune tête blonde et encore

souriante eut disparu dans les dentelles de son chapeau, Olivier se

tourna vers moi avec un air d'interrogation audacieuse.

«Tu connais madame X...?» me dit-il.

Il me nommait une personne dont on parlait un peu dans le monde où

quelquefois j'accompagnais ma tante. Il n'était que très naturel

qu'Olivier lui eût été présenté, et naïvement je le lui dis.

«Précisément, ajouta-t-il, j'ai dansé un soir de cet hiver avec elle, et

depuis...»

Il s'interrompit, et après un silence: «Mon cher Dominique, reprit-il,

je n'ai ni père ni mère, tu le sais; je ne suis que le neveu de mon

oncle, et de ce côté je n'attends que les affections qui me sont dues,

c'est-à-dire une bien petite part dans le patrimoine de tendresse qui

revient de droit à mes deux cousines. J'ai donc besoin qu'on m'aime, et

autrement que d'une amitié de collège... Ne te récrie pas; je te suis

reconnaissant de l'attachement que tu me témoignes, et je suis sûr que

tu me le continueras, quoi qu'il arrive. Je te dirai aussi que tu m'es

très cher. Mais enfin tu me permettras de trouver un peu tièdes les

affections estimables qui me sont échues. Il y a deux mois qu'un soir,

au bal, je parlais à peu près des mêmes choses à la personne que nous

venons de rencontrer. Elle s'en est amusée d'abord, n'y voyant que les

doléances d'un collégien que le collège ennuie; or, comme j'avais la

ferme volonté d'être écouté sérieusement quand je parlais de même, et la

certitude qu'on me croirait si je le voulais bien: «Madame, lui dis-je,

ce sera une prière, s'il vous plaît de le prendre ainsi; sinon, c'est un

regret que vous n'entendrez plus.» Elle me donna deux petits coups

d'éventail, sans doute afin de m'interrompre; mais je n'avais plus rien

à lui dire, et pour ne pas me démentir je quittai le bal aussitôt.

Depuis j'ai tenu parole, je n'ai pas ajouté un mot qui pût lui faire

croire que j'eusse ou la moindre espérance ou le moindre doute. Elle ne

m'entendra plus ni me plaindre, ni la supplier. Je sens qu'en pareil cas

j'aurai beaucoup de patience, et j'attendrai.»

En me parlant ainsi, Olivier était très calme. Un peu plus de brusquerie

dans son geste, un certain accent plus vibrant dans sa voix, c'était le

seul signe perceptible qui trahît le tremblement intérieur, s'il

tremblait au fond du coeur, ce dont je doute. Quant à moi je

l'écoutais avec une réelle et profonde angoisse. Ce langage était si

nouveau, la nature de ses confidences était telle que je n'en ressentis

d'abord qu'un grand trouble, comme au contact d'une idée tout à fait

incompréhensible.

«Eh bien! lui dis-je, sans trouver autre chose à répondre que cette

exclamation de naïf ébahissement.

--Eh bien! voilà ce que je voulais t'apprendre, Dominique, ceci et pas

autre chose. Lorsqu'à ton tour tu me diras de t'écouter, je saurai le

faire.»

Je lui répondis plus laconiquement encore par un serrement de main des

plus tendres, et nous nous séparâmes.

Il en fut des confidences d'Olivier comme de toutes les leçons trop

brusques ou trop fortes: cette infusion capiteuse me fit tourner

l'esprit, et il me fallut beaucoup de méditations violentes pour démêler

les vérités utiles ou non que contenaient des aveux si graves. Au point

où j'en étais, c'est-à-dire osant à peine épeler sans émoi le mot le

plus innocent et le plus usuel de la langue du coeur, mes prévisions

les plus hardies n'auraient jamais dépassé toutes seules l'idée d'un

sentiment désintéressé et muet. Partir de si peu pour arriver aux

hypothèses ardentes où m'entraînaient les témérités d'Olivier, passer du

silence absolu à cette manière libre de s'exprimer sur les femmes, le

suivre enfin jusqu'au but marqué par son attente, il y avait là de quoi

me beaucoup vieillir en quelques heures. Cette enjambée exorbitante, je

la fis cependant, mais avec des effrois et des éblouissements que je ne

saurais vous dire, et ce qui m'étonna le plus quand j'eus acquis le

degré de lucidité voulu pour comprendre pleinement les leçons d'Olivier,

ce fut de comparer les chaleurs qui m'en venaient avec la froide

contenance et les calculs savants de ce soi-disant amoureux.

Quelques jours après il me montrait une lettre sans signature.

«Vous vous écrivez? lui demandai-je.

--Cette lettre, me dit-il, est le seul billet que j'aie reçu d'elle, et

je n'ai pas répondu.»

La lettre était à peu près conçue en ces termes:

«Vous êtes un enfant qui prétendez agir comme un homme, et vous avez

doublement tort de vous vieillir. Les hommes, quoi que vous fassiez,

seront toujours meilleurs ou pires que vous n'êtes. Je vous crois à

plaindre, car vous êtes seul, et je vous estime assez pour admettre que

vous devez en effet souffrir d'être privé d'une amitié vigilante et

tendre; mais vous feriez mieux de parler à coeur ouvert que de vous

confier un jour à l'improviste à quelqu'un qui vous apprécie, et puis de

vous taire. Je ne vois ni le bien que j'ai pu vous faire en écoutant vos

confidences, ni le but que vous vous proposez en ne les renouvelant

plus. Vous avez trop de raison pour un âge dont l'ingénuité est à la

fois le seul attrait et la seule excuse, et, si vous aviez autant

d'abandon que de sang-froid, vous seriez plus intéressant et surtout

plus heureux.»

Malgré ces rares accès de franchise auxquels il cédait par caprice, je

n'étais qu'à demi dans les confidences d'Olivier. Quoiqu'à peu près de

mon âge et inférieur à moi sur beaucoup de points sans doute, il me

trouvait un peu jeune, comme il disait, sur les questions de conduite

qui s'agitaient dans son esprit. C'était à peine si je pouvais accepter

le premier mot du dessein qu'il entendait poursuivre jusqu'à la pleine

satisfaction de son amour-propre ou de son plaisir. Je le voyais

toujours aussi calme, libre d'esprit, prompt à tout, avec son aimable

visage aux accents un peu froids, ses yeux impertinents pour tous ceux

qui n'étaient pas ses amis, et ce sourire rapide et très séduisant dont

il savait faire avec tant d'à-propos tantôt une caresse et tantôt une

arme. Il n'était aucunement triste et pas beaucoup plus distrait, même

dans les circonstances où, de son propre aveu, son imperturbable

confiance avait un peu souffert. Le dépit ne se traduisait chez lui que

par une sorte d'irritabilité plus aiguë, et ne faisait pour ainsi dire

qu'ajouter un ressort de trempe plus sèche à son audace.

«Si tu crois que je vais me rendre malheureux, tu te trompes, me

disait-il à quelque temps de là, dans un de ces moments de courtes

hésitations où, comme à plaisir, il donnait à ses paroles une expression

d'hostilité méchante. Si elle m'aime un jour, tôt ou tard, ceci n'est

rien. Sinon...

--Sinon?» lui dis-je.

Sans me répondre, il fit tournoyer et siffler autour de sa tête un petit

jonc qu'il tenait à la main, comme s'il eût voulu trancher quelque chose

en fendant l'air. Puis, tout en continuant de fouetter le vide avec une

véhémence extrême, il ajouta:

«Si je pouvais seulement lire dans ses yeux un oui ou non! Je n'en

connais pas d'aussi tourmentants et d'aussi beaux, excepté ceux de mes

deux cousines, qui ne me disent rien.»

Un autre jour, un accident contraire le rendait à lui-même. Il devenait

sensible, agité, légèrement enthousiaste, en tout beaucoup plus naturel.

Il s'abandonnait à quelques douceurs de gestes et de langage, qui,

quoique toujours fort réservées, m'en apprenaient assez sur ses

espérances.

«Es-tu bien sûr de l'aimer?» lui demandai-je enfin, tant cette première

condition pour qu'il se montrât exigeant me semblait indispensable, et

cependant douteuse.

Olivier me regarda dans le blanc des yeux, et, comme si ma question lui

paraissait le comble de la niaiserie ou de la folie, il partit d'un

éclat de rire insolent qui m'ôta toute envie de continuer.

L'absence de Madeleine dura le temps convenu. Quelques jours avant son

retour, en pensant à elle, et j'y pensais à toutes les minutes, je

récapitulai les changements qui s'étaient opérés en moi depuis son

départ, et j'en fus stupéfait. Le coeur gros de secrets, l'âme émue

d'impulsions hardies, l'esprit chargé d'expérience avant d'avoir rien

connu, je me vis en un mot tout différent de celui qu'elle avait quitté.

Je me persuadai que cela me servirait à diminuer d'autant l'ascendant

bizarre auquel j'étais soumis, et cette légère teinte de corruption

répandue sur des sentiments parfaitement candides me donna comme un

semblant d'effronterie, c'est-à-dire tout juste assez de bravoure pour

courir au-devant de Madeleine sans trop trembler.

Elle arriva vers la fin de juillet. De loin j'entendis les grelots des

chevaux, et je vis approcher, encadrée dans le rideau vert des

charmilles, la chaise de poste, toute blanche de poussière, qui les

amena par le jardin jusque devant le perron. Ce que j'aperçus d'abord,

ce fut le voile bleu de Madeleine, qui flottait à la portière de la

voiture. Elle en descendit légèrement et se jeta au cou d'Olivier. Je

sentis, à la vive et fraternelle étreinte de ses deux petites mains

cordialement posées dans les miennes, que la réalité de mon rêve était

revenue; puis, s'emparant avec une familiarité de soeur aînée du bras

d'Olivier et du mien, s'appuyant également sur l'un et sur l'autre, et

versant sur tous les deux comme un rayon de vrai soleil, la limpide

lumière de son regard direct et franc, comme une personne un peu lasse,

elle monta les escaliers du salon.

Cette soirée-là fut pleine d'effusion. Madeleine avait tant à nous dire!

Elle avait vu de beaux pays, découvert toute sorte de nouveautés, de

moeurs, d'idées, de costumes. Elle en parlait dans le premier désordre

d'une mémoire encombrée de souvenirs tumultueux, avec la volubilité d'un

esprit impatient de répandre en quelques minutes cette multitude

d'acquisitions faites en deux mois. De temps en temps elle

s'interrompait, essoufflée de parler, comme si elle l'eût été de monter

et de descendre encore les échelons de montagne où son récit nous

conduisait. Elle passait la main sur son front, sur ses yeux, relevait

en arrière de ses tempes ses épais cheveux, un peu hérissés par la

poussière et le vent du voyage. On eût dit que ce geste d'une personne

qui marche et qui a chaud rafraîchissait aussi sa mémoire. Elle

cherchait un nom, une date, perdait et retrouvait sans cesse le fil

embrouillé d'un itinéraire, puis se mettait à rire aux éclats quand, la

confusion s'introduisant dans son récit, elle était obligée d'appeler à

son aide la claire et sûre mémoire de Julie. Elle exhalait la vie, le

plaisir d'apprendre, les curiosités satisfaites. Quoique brisée par un

long voyage en voiture, il lui restait encore de ce perpétuel

déplacement une habitude de se mouvoir vite qui la faisait dix fois de

suite se lever, agir, changer de place, jeter les yeux dans le jardin,

donner un coup d'oeil de bienvenue aux meubles, aux objets retrouvés.

Quelquefois elle nous regardait, Olivier et moi, attentivement, comme

pour être bien assurée de se reconnaître et mieux constater son retour

et sa présence au milieu de nous; mais soit qu'elle nous trouvât l'un et

l'autre un peu changés, soit que deux mois de séparation et la vue de

tant de figures nouvelles l'eussent déshabituée de nos visages, je

voyais dans sa physionomie poindre une vague surprise.

«Eh bien! lui disait Olivier, nous retrouves-tu?

--Pas tout à fait, disait-elle ingénument; je vous voyais autrement

quand j'étais loin.»

Je restais cloué sur un fauteuil. Je la regardais, je l'écoutais, et

quoi qu'elle pût penser de nous, le changement que j'apercevais en elle

était bien autrement réel, et sans contredit plus absolu, sinon plus

profond.

Elle avait bruni. Son teint, ranimé par un hâle léger, rapportait de ses

courses en plein air comme un reflet de lumière et de chaleur qui le

dorait. Elle avait le regard plus rapide avec le visage un peu plus

maigre, les yeux comme élargis par l'effort d'une vie très remplie et

par l'habitude d'embrasser de grands horizons. Sa voix, toujours

caressante et timbrée pour l'expression des mots tendres, avait acquis

je ne sais quelle plénitude nouvelle qui lui donnait des accents plus

mûrs. Elle marchait mieux, d'une façon plus libre; son pied lui-même

s'était aminci en s'exerçant à de longues courses dans les sentiers

difficiles. Toute sa personne avait pour ainsi dire diminué de volume en

prenant des caractères plus fermes et plus précis, et ses habits de

voyage, qu'elle portait à merveille, achevaient cette fine et robuste

métamorphose. C'était Madeleine embellie, transformée par

l'indépendance, par le plaisir, par les mille accidents d'une existence

imprévue, par l'exercice de toutes ses forces, par le contact avec des

éléments plus actifs, par le spectacle d'une nature grandiose. C'était

toute la juvénilité de cette créature exquise, avec je ne sais quoi de

plus nerveux, de plus élégant, de mieux défini, qui marquait un progrès

dans la beauté, mais qui certainement aussi révélait un pas décisif dans

la vie.

Je ne sais pas si je me rendis compte alors de tout ce que je vous dis

là; je sais seulement que je devinais d'elle à moi des supériorités de

plus en plus manifestes, et jamais encore je n'avais mesuré avec tant de

certitude et d'émotion la distance énorme qui séparait une fille de

dix-huit ans à peu près d'un écolier de dix-sept ans.

Un autre indice plus positif encore aurait dû dès ce soir-là m'ouvrir

les yeux.

Il y avait parmi les bagages un admirable bouquet de rhododendrons,

arrachés de terre avec leurs racines, et qu'une main prévoyante avait

entourés de fougères et de plantes alpestres encore humides des eaux de

la montagne. Ce bouquet, apporté de si loin, et dont M. d'Orsel

paraissait prendre un soin particulier, leur avait été envoyé, disait

Madeleine, en souvenir d'une excursion faite au pic de *** par un

compagnon de voyage qu'on désignait vaguement comme un homme aimable,

poli, prévenant, rempli d'égards pour M. d'Orsel. Au moment où Julie

défaisait les enveloppes, une carte s'en détacha. Olivier la vit tomber,

s'en empara prestement, la retourna une ou deux fois, afin d'en examiner

en quelque sorte la physionomie, puis il y lut un nom: _Comte Alfred de

Nièvres_.

Personne ne releva ce nom, qui résonna sèchement au milieu d'un silence

absolu et résolu. Madeleine eut l'air de ne pas entendre. Julie ne

sourcilla pas. Olivier se tut. M. d'Orsel prit la carte et la déchira.

Quant à moi, le plus intéressé de tous à préciser les moindres

circonstances de ce voyage, que vous dirai-je? J'avais besoin d'être

heureux: là est le secret de beaucoup d'aveuglements moins explicables

encore que celui-ci.

Entre Madeleine presque femme et l'adolescent à peine émancipé que je

vous montre, entre ses brillantes années et les miennes, il y avait

mille obstacles connus ou inconnus, flagrants ou cachés, nés ou à

naître. N'importe, je m'obstinais à n'en voir aucun. J'avais regretté

Madeleine, je l'avais désirée, attendue, et vous devinez que plus d'une

fois depuis son départ j'avais maudit le misérable esprit de rébellion

qui m'avait aigri contre la plus enviable, la plus douce et la moins

calculée des servitudes. Elle revenait enfin, affectueuse à me ravir,

séduisante à m'émerveiller; je la possédais; et, comme il arrive aux

gens dont un excès de lumière a troublé la vue, je n'apercevais rien au

delà du confus éblouissement qui m'aveuglait.

Grâce à cette absence de raison, je devrais dire à cette cécité, je me

plongeai dans les mois qui suivirent, comme si j'étais entré dans un

infini. Imaginez un vrai printemps, rapide et déjà très ardent, comme

toutes les saisons tardives, plein de riantes erreurs, de floraisons

généreuses, d'imprévoyances, de joies parfaites. Autant je m'étais

étroitement replié sur moi-même avant cette subite éclosion qui me

surprenait dans l'engourdissement de la véritable enfance, autant je mis

de promptitude à m'épanouir. Je ne demandai point s'il m'était permis de

m'offrir; je me donnai, sans réserve, et dans des effusions où je

prodiguai ce qu'il y avait en moi de sincèrement intelligent, de

meilleur, surtout de plus inflammable. Je vous peindrais mal ce rare et

court moment de désintéressement total qui peut servir d'excuse à bien

des accès d'égoïsme où je tombai depuis, et pendant lequel ma vie brûla

tout entière en manière d'offrande, et flamba sous les pieds de

Madeleine, pure et seulement parfumée de bons instincts, comme un feu

d'autel.

Nous reprîmes nos vieilles habitudes. C'était le cadre ancien embelli

par le prodigieux éclat d'une vie nouvelle. Je m'étonnai de trouver tout

si dissemblable, et qu'une seule influence eût pu changer la physionomie

des choses au point de rajeunir tant de décrépitudes et de remplacer des

aspects si moroses par de pareilles gaietés. Les veillées étaient

courtes, les soirées chaudes. On ne se réunissait plus guère au salon.

On veillait soit sous les arbres du jardin d'Orsel, soit en pleine

campagne au bord des prés humides. Quelquefois je donnais le bras à

Julie pendant de lentes promenades faites en commun. Les grands parents

suivaient. La nuit venait et faisait descendre entre nous de longs

silences, autorisés par ces heures douteuses où l'on parle moins et plus

bas. La ville enfermait l'horizon de ses silhouettes graves; le bruit

des cloches, des sonneries gothiques accompagnaient ces sortes de

promenades allemandes où je n'étais pas Werther, où je crois que

Madeleine aurait valu Charlotte. Je ne lui parlais point de Klopstock,

et jamais ma main ne se posa sur la sienne autrement que comme une main

de frère.

La nuit, je continuais d'écrire avec fureur, car je ne faisais plus rien

à demi. Il me semblait parfois, tant je ne sais quel amas d'illusions se

donnaient rendez-vous dans ma tête, que j'étais près d'enfanter des

chefs-d'oeuvre. J'obéissais à une force étrangère à ma volonté, comme

toutes celles qui me possédaient. Si, avec les souvenirs de cette

époque, j'avais conservé de même la moindre des ignorances qui la

rendirent si belle et si stérile, je vous dirais que cette faculté

singulière, toujours dominante et jamais soumise, inégale,

indisciplinable, impitoyable, venant à son heure et s'en allant comme

elle était venue, ressemblait, à s'y méprendre, à ce que les poètes

nomment l'inspiration et personnifient dans la Muse. Elle était

impérieuse et infidèle, deux traits saillants qui me la firent prendre

pour l'inspiratrice ordinaire des esprits vraiment doués, jusqu'au jour

où, plus tard, je compris que la visiteuse à qui je dus tant de joies

d'abord et puis tant de mécomptes n'avait rien des caractères de la

Muse, sinon beaucoup d'inconstance et de cruauté.

Cette double vie de fièvre de coeur, de fièvre d'esprit, faisait de

moi un être fort équivoque. Je le sentis. Il y avait là plus d'un danger

auquel je voulus parer, et je crus le moment venu de me débarrasser d'un

secret sans valeur, pour en sauver un plus précieux.

«C'est singulier,... me dit Olivier; où cela te mènera-t-il?... Au fait,

tu as raison, si cette occupation t'amuse.»

Courte réponse qui contenait pas mal de dédain et peut-être beaucoup

d'étonnement.

Au milieu de ces diversions, mes études allaient comme elles pouvaient.

Une grâce d'état continuait de me donner des succès que je dédaignais en

les comparant à des hauteurs de sentiments qui faisaient de moi un si

petit jeune homme et, je l'imaginais, un coeur si grand. De loin en

loin cependant je recevais du dehors une impulsion qui me rendait ces

succès moins méprisables. Depuis le jour où nous nous étions séparés,

Augustin ne m'avait jamais perdu de vue. Autant qu'il le pouvait, il

continuait à distance ses enseignements commencés aux Trembles. Avec la

supériorité que lui donnait l'expérience de la vie abordée par ses côtés

les plus difficiles, sur le plus grand des théâtres, et d'après les

progrès d'esprit qu'il supposait aussi dans son élève, il avait peu à

peu élevé le ton de ses conseils. Ses leçons devenaient presque des

conversations d'homme à homme. Il me parlait peu de lui, excepté dans

des termes vagues et pour me dire qu'il travaillait, qu'il rencontrait

de grands obstacles, mais qu'il espérait en venir à bout. Quelquefois un

tableau rapide, un aperçu du monde, des faits, des ambitions qui

l'entouraient, venait après des encouragements tout personnels, comme

pour m'éprouver d'avance et me préparer aux leçons pratiques que j'étais

exposé plus tard à recevoir des réalités les plus brutales. Il

s'inquiétait de ce que je faisais, de ce que je pensais, et me demandait

sans cesse ce que j'avais enfin résolu d'entreprendre après ma sortie de

province.

«J'apprends, me disait-il, que vous êtes à la tête de votre classe.

C'est bien. Ne faites pas fi de pareils avantages. L'émulation au

collège est la forme ingénue d'une ambition que vous connaîtrez plus

tard. Habituez-vous à garder le premier rang, et tenez-vous-y, afin de

n'être jamais satisfait de vous dans la suite, s'il vous arrivait de

n'occuper que le second. Surtout ne vous trompez pas de mobile, et ne

confondez pas l'orgueil avec le sentiment modeste de ce que vous pouvez.

Ne considérez en toutes choses, surtout dans les choses de l'esprit, que

l'extrême élévation du but, la distance où vous en êtes et la nécessité

d'en approcher le plus possible; cela vous rendra très humble et très

fort. L'impossibilité, presque égale pour tous, d'atteindre l'extrémité

de certains rêves, vous fera paraître estimable et digne de pitié

l'effort que tout homme de bonne foi tentera vers la perfection. Si vous

vous en sentez plus près que lui, calculez de nouveau ce qui vous reste

à faire, et vos découragements vaudront mieux au point de vue moral, et

vous profiteront plus que vos vanités.»

Au reste, laissez-moi vous rapporter quelques extraits des lettres

d'Augustin; il vous sera facile, en supposant les réponses, de

comprendre l'esprit général de notre correspondance, et vous y verrez

plus complètement ce qu'étaient alors sa vie et la mienne.

«Paris, 18...

«Déjà dix-huit mois que je suis ici! Oui, mon cher Dominique, il y a

dix-huit mois que je vous ai quitté sur cette petite place où nous nous

sommes dit _au revoir._ Vingt-quatre heures après, chacun de nous se

mettait à l'oeuvre. Je vous souhaite, mon cher ami, d'être plus

satisfait de vous que je ne le suis de moi. La vie n'est facile pour

personne, excepté pour ceux qui l'effleurent sans y pénétrer. Pour

ceux-là, Paris est le lieu du monde où l'on peut le plus aisément avoir

l'air d'exister. Il suffit de se laisser aller dans le courant, comme un

nageur dans une eau lourde et rapide. On y flotte et l'on ne s'y noie

pas. Vous verrez cela un jour, et vous serez témoin de bien des succès

qui ne tiennent qu'à la légèreté des caractères, et de certaines

catastrophes qui n'auraient point eu lieu avec un poids différent dans

les convictions. Il est bon de se familiariser de bonne heure avec le

spectacle vrai des causes et des résultats. J'ignore quelles idées vous

avez sur tout cela, si même vous en avez. En tout cas, il est peu

probable qu'elles soient justes, et ce qu'il y a de plus triste, c'est

que vous avez raison. Le monde devrait être tout pareil à ce que vous

l'imaginez. Si vous saviez pourtant comme il est différent. En attendant

que vous en jugiez par vous-même, accoutumez-vous à ces deux idées:

qu'il y a des vérités et qu'il y a des hommes. Ne variez jamais sur le

sentiment natif que vous avez des unes; quant aux autres, attendez-vous

à tout pour le jour où vous les connaîtrez.»

«Écrivez-moi plus souvent. Ne dites pas que je connais d'avance votre

vie et que vous n'avez rien à m'en apprendre. A l'âge que vous avez et

dans un esprit comme le vôtre, il y a chaque jour du nouveau. Vous

souvenez-vous de l'époque où vous mesuriez les feuilles naissantes et me

disiez de combien de lignes elles avaient grandi sous l'action d'une

nuit de rosée ou d'une journée de fort soleil? Il en est de même pour

les instincts d'un garçon de votre âge. Ne vous étonnez pas de cet

épanouissement rapide, qui, si je vous connais bien, doit vous

surprendre et peut-être vous effrayer. Laissez agir des forces qui

n'auront chez vous rien de dangereux: parlez-moi seulement pour que je

vous connaisse; permettez-moi de vous voir tel que vous êtes, et c'est

moi, à mon tour, qui vous apprendrai de combien vous aurez grandi.

Surtout soyez naïf dans vos sensations. Qu'avez-vous besoin de les

étudier? N'est-ce point assez d'en être ému? La sensibilité est un don

admirable; dans l'ordre des créations que vous devez produire, elle peut

devenir une rare puissance, mais à une condition, c'est que vous ne la

retournerez pas contre vous-même. Si d'une faculté créatrice, éminemment

spontanée et subtile, vous faites un sujet d'observations, si vous

raffinez, si vous examinez, si la sensibilité ne vous suffit pas et

qu'il vous faille encore en étudier le mécanisme, si le spectacle d'une

âme émue est ce qui vous satisfait le plus dans l'émotion, si vous vous

entourez de miroirs convergents pour en multiplier l'image à l'infini,

si vous mêlez l'analyse humaine aux dons divins, si de sensible vous

devenez sensuel, il n'y a pas de limites à de pareilles perversités, et,

je vous en préviens, cela est très grave. Il y a dans l'antiquité une

fable charmante qui se prête à beaucoup de sens et que je vous

recommande. Narcisse devint amoureux de son image; il ne la quitta point

des yeux, ne put la saisir et mourut de cette illusion même qui l'avait

charmé. Pensez à cela, et quand il vous arrivera de vous apercevoir

agissant, souffrant, aimant, vivant, si séduisant que soit le fantôme de

vous-même, détournez-vous.»

«Vous vous ennuyez, dites-vous. Cela veut dire que vous souffrez:

l'ennui n'est fait que pour les esprits vides et pour les coeurs qui

ne sauraient être blessés de rien; mais de quoi souffrez-vous? Cela

peut-il se dire? Si j'étais près de vous, je le saurais. Quand vous

m'aurez donné le droit de vous interroger plus positivement, je vous

dirai ce que j'imagine. Si je ne me trompe pas et s'il est vrai que vous

ignoriez vous-même ce qui commence à vous faire souffrir, tant mieux,

c'est un signe que votre coeur a retenu toute la naïveté que votre

esprit n'a plus.»

«Ne me demandez pas que je vous parle de moi; mon moi n'est rien jusqu'à

présent. Qui le connaît, excepté vous? Il n'est vraiment intéressant

pour personne. Il travaille, il s'efforce, il ne se ménage point, ne

s'amuse guère, espère quelquefois, et quand même continue de vouloir.

Cela suffit-il? Nous verrons....

«J'habite un quartier qui probablement ne sera pas le vôtre, car vous

aurez le droit de choisir. Tous ceux qui comme moi partent de rien pour

arriver à quelque chose viennent où je suis, dans la ville des livres,

en un coin désert, consacré par quatre ou cinq siècles d'héroïsmes, de

labeurs, de détresses, de sacrifices, d'avortements, de suicides et de

gloire. C'est un très triste et très beau séjour. J'aurais été libre que

je n'en aurais pas choisi d'autre. Ne me plaignez donc pas d'y vivre,

j'y suis à ma place.»

«Vous écrivez, cela devait être. Que vous en fassiez un secret pour ceux

qui vous entourent, c'est une timidité que je comprends, et je vous sais

d'autant plus gré de vous ouvrir à moi. Le jour où votre besoin de

confidences ira jusque-là, envoyez-moi les fragments que vous pourrez me

communiquer, sans trop effaroucher vos premières pudeurs d'écrivain...

«Autre renseignement qu'il me plairait bien d'avoir: que devient cet ami

dont vous ne me parlez presque plus? Le portrait que vous me faisiez de

lui était séduisant. Si je vous ai bien compris, ce doit être un

charmant mauvais écolier. Il prendra la vie par les côtés faciles et

brillants. Conseillez-lui, dans ce cas, de vivre sans ambition, les

ambitions qu'il aurait étant de la pire espèce. Et dites-lui bien qu'il

n'a qu'une chose à faire, c'est d'être heureux. Il serait impardonnable

d'introduire des chimères dans des satisfactions si positives, et de

mêler ce que vous appelez l'idéal à des appétits de pure vanité.

«Votre Olivier ne me déplaît pas; il m'inquiète. Il est évident que ce

jeune homme précoce, positif, élégant, résolu, peut faire fausse route

et passer à côté du bonheur sans s'en douter. Il aura, lui aussi, ses

fantasmagories, et se créera des impossibilités. Quelle folie! Il a du

coeur, j'aime à le croire, mais quel usage en fera-t-il?... N'a-t-il

pas deux cousines, m'avez-vous dit, ce Chérubin qui aspire à devenir un

don Juan?... Mais j'oublie, en vous citant ces deux noms, que vous ne

connaissez peut-être encore ni l'un ni l'autre. Votre professeur de

rhétorique vous a-t-il déjà permis Beaumarchais et le _Festin de Pierre_?

Quant à Byron, j'en doute, et sans inconvénient vous pouvez

attendre.....»

Plusieurs mois s'étaient écoulés sans aucun trouble, l'hiver approchait,

quand je crus apercevoir sur le visage de Madeleine une ombre et comme

un souci qui n'y avait jamais paru. Sa cordialité, toujours égale,

contenait autant d'affection, mais plus de gravité. Une appréhension, un

regret peut-être, quelque chose dont l'effet seul était visible venait

de s'introduire entre nous comme un premier avis de désunion. Rien de

net, mais un ensemble de désaccords, d'inégalités, de différences, qui

la transfiguraient en quelque sorte en une personne absente et déjà lui

donnaient le charme particulier des choses que le temps ou la raison

nous dispute, et qui s'en vont. Par des silences, par des retraites

soudaines, par de multiples réticences qui détachaient tout lentement et

sans rien briser, on eût dit qu'elle s'appliquait, avec des ménagements

extrêmes, à dénouer des liens que la familiarité de nos habitudes avait

rendus trop étroits. Je pensais à son âge; je la comparais à beaucoup de

femmes qui n'avaient pas beaucoup plus d'années. Tout à coup un souvenir

oublié, un nom étranger que je n'avais entendu qu'une fois, bref une

supposition positive et menaçante me traversait le coeur; puis cette

sensation aiguë se dissipait elle-même au moindre retour de sécurité,

pour revivre l'instant d'après avec la vivacité d'une évidence.

Un dimanche, on attendit en vain Madeleine et Julie. Le lendemain,

Olivier ne vint point au collège. Trois jours se passèrent ainsi sans

nouvelles. J'étais horriblement inquiet. Le soir, je courus droit à la

rue des Carmélites, et je demandai Olivier.

«M. Olivier est au salon, me dit le domestique.

--Seul?

--Non, monsieur, il y a quelqu'un.

--Alors je vais l'attendre.»

A peine engagé dans l'escalier qui menait à la chambre d'Olivier, je

n'allai pas plus loin, arrêté sur place par un battement de coeur

inexprimable. Je redescendis, je traversai sans bruit l'antichambre

déserte, et me glissai par une des allées latérales qui conduisaient de

la cour au jardin. Le salon s'ouvrait au rez-de-chaussée par trois

fenêtres élevées au-dessus du parterre de toute la hauteur du perron.

Sous chacune des fenêtres, il y avait un banc de pierre. J'y montai. La

nuit était noire; personne ne pouvait se douter que j'étais là; je

plongeai les yeux dans le salon.

Toute la famille était réunie, toute, y compris Olivier, qui, droit et

ferme, habillé de noir, se tenait debout près de la cheminée. Deux

personnes se faisaient face au coin du foyer. L'une était M. d'Orsel;

l'autre, un homme jeune encore, grand, correct, de mise irréprochable;

Olivier à trente-cinq ans, avec moins de finesse et plus de roideur. Je

distinguais le geste un peu lent dont il accompagnait ses paroles et la

grâce sérieuse avec laquelle il se tournait de temps à autre vers

Madeleine. Madeleine était assise près d'une table de travail. Je la

vois encore, la tête un peu penchée sur sa tapisserie, le visage envahi

par l'ombre de ses cheveux bruns, enveloppée dans le reflet rougissant

des lampes. Julie, les deux mains posées sur ses genoux, immobile, avec

l'expression de la plus intense curiosité, tenait ses grands yeux

taciturnes fixés sur l'étranger.

Ce que je vous dis là, je m'en rendis compte en quelques secondes. Puis

il me sembla que les lumières s'éteignaient. Mes jambes fléchirent. Je

tombai sur le banc. De la tête aux pieds, je fus pris d'un tremblement

affreux. Je sanglotais dans un état de douleur à faire pitié, me tordant

les mains et répétant: «Madeleine est perdue, et je l'aime!»

Dominique · 第 13 / 34 题