L'ABSENCE a des effets singuliers. J'en fis l'épreuve pendant cette
première année d'éloignement qui me sépara de M. Dominique, sans
qu'aucun souvenir direct parût nous rappeler l'un à l'autre. L'absence
unit et désunit, elle rapproche aussi bien qu'elle divise, elle fait se
souvenir, elle fait oublier; elle relâche certains liens très solides,
elle les tend et les éprouve au point de les briser; il y a des liaisons
soi-disant indestructibles dans lesquelles elle fait d'irrémédiables
avaries; elle accumule des mondes d'indifférence sur des promesses de
souvenirs éternels. Et puis d'un germe imperceptible, d'un lien
inaperçu, d'un _adieu_, _monsieur_, qui ne devait pas avoir de
lendemain, elle compose, avec des riens, en les tissant je ne sais
comment, une de ces trames vigoureuses sur lesquelles deux amitiés
viriles peuvent très bien se reposer pour le reste de leur vie, car ces
attaches-là sont de toute durée. Les chaînes composées de la sorte à
notre insu, avec la substance la plus pure et la plus vivace de nos
sentiments, par cette mystérieuse ouvrière, sont comme un insaisissable
rayon qui va de l'un à l'autre, et ne craignent plus rien, ni des
distances ni du temps. Le temps les fortifie, la distance peut les
prolonger indéfiniment sans les rompre. Le regret n'est, en pareil cas,
que le mouvement un peu plus rude de ces fils invisibles attachés dans
les profondeurs du coeur et de l'esprit, et dont l'extrême tension
fait souffrir. Une année se passe. On s'est quitté sans se dire au
revoir; on se retrouve, et pendant ce temps l'amitié a fait en nous de
tels progrès que toutes les barrières sont tombées, toutes les
précautions ont disparu. Ce long intervalle de douze mois, grand espace
de vie et d'oubli, n'a pas contenu un seul jour inutile, et ces douze
mois de silence vous ont donné tout à coup le besoin mutuel des
confidences, avec le droit plus surprenant encore de vous confier.
Il y avait juste un an que j'avais mis le pied dans Villeneuve pour la
première fois, quand j'y revins, attiré par une lettre du docteur, qui
m'écrivait: «On parle de vous dans le voisinage, et l'automne est
superbe, venez.» J'arrivai sans me faire attendre, et quand un soir de
vendanges, par une journée tiède, par un soleil doux, au milieu des
mêmes bruits, je montai sans être annoncé le perron des Trembles, je vis
bien que l'union dont je parle était formée, et que l'ingénieuse absence
avait agi sans nous et pour nous.
J'étais un hôte attendu qui revenait, qui devait revenir, et qu'un usage
ancien avait rendu le familier de la maison. Ne m'y trouvais-je pas
moi-même on ne peut plus à l'aise? Cette intimité qui commençait à peine
était-elle ancienne ou nouvelle? C'était à ne plus le savoir, tant
l'intuition des choses m'avait longuement fait vivre avec elles, tant le
soupçon que j'avais d'elles ressemblait d'avance à des habitudes.
Bientôt les gens de service me connurent; les deux chiens n'aboyèrent
plus quand je parus dans la cour; la petite Clémence et Jean
s'habituèrent vite à me voir, et ne furent pas les derniers à subir
l'effet certain du retour et l'inévitable séduction des faits qui se
répètent.
Plus tard on m'appela par mon nom, sans supprimer tout à fait la formule
de _monsieur_, mais en la négligeant fréquemment. Puis il arriva qu'un
jour _M. de Bray_ (je disais ordinairement M. de Bray) ne se trouva plus
d'accord avec le ton de nos entretiens, et chacun de nous s'en aperçut à
la fois, comme d'une note qui résonnait faux. En réalité, rien aux
Trembles ne paraissait changé, ni les lieux, ni nous-mêmes, et nous
avions l'air, tant autour de nous tout se trouvait identique, les
choses, l'époque, la saison et jusqu'aux plus petits incidents de la
vie, de fêter jour par jour l'anniversaire d'une amitié qui n'avait plus
de date.
Les vendanges se firent et s'achevèrent comme les précédentes,
accompagnées des mêmes danses, des mêmes festins, au son de la même
cornemuse maniée par le même musicien. Puis, la cornemuse remise au
clou, les vignes désertes, les celliers fermés, la maison rentra dans
son calme ordinaire. Il y eut un mois pendant lequel les bras se
reposèrent un peu et les champs chômèrent. Ce fut ce mois de répit et
comme de vacances rurales qui s'écoule d'octobre à novembre, entre la
dernière récolte et les semailles. Il résume à peu près les derniers
beaux jours. Il conduit, comme une défaillance aimable de la saison,
des chaleurs tardives aux premiers froids. Puis un matin les charrues
sortirent; mais rien ne ressemblait moins aux bruyantes bacchanales des
vendanges que le morne et silencieux monologue du bouvier conduisant ses
boeufs de labour, et ce grand geste sempiternel du semeur semant son
grain dans des lieues de sillons.
La propriété des Trembles était un beau domaine, d'où Dominique tirait
une bonne partie de sa fortune, et qui le faisait riche. Il l'exploitait
lui-même, aidé de madame de Bray, qui, disait-il, possédait tout
l'esprit de chiffres et d'administration qui lui manquait. Pour
auxiliaire secondaire, avec moins d'importance et presque autant
d'action, dans ce mécanisme compliqué d'une exploitation agricole, il
avait un vieux serviteur hors rang dans le nombre de ses domestiques,
qui remplissait en fait les fonctions de régisseur ou d'intendant des
fermes. Ce serviteur, dont le nom reviendra plus tard dans ce récit,
s'appelait André. En qualité d'enfant du pays et je crois bien d'enfant
de la maison, il avait, vis-à-vis de son maître, autant de privautés que
de tendresse. «Monsieur notre maître», disait-il toujours, soit qu'il
parlât de lui ou qu'il lui parlât, et le maître à son tour le tutoyait
par une habitude qu'il avait gardée de sa jeunesse et qui perpétuait des
traditions domestiques assez touchantes entre le jeune chef de famille
et le vieux André. André était donc, après le maître et la maîtresse du
logis, le principal personnage des Trembles et le mieux écouté. Le
reste du personnel, assez nombreux, se distribuait dans les multiples
recoins de la maison et de la ferme. Le plus souvent tout paraissait
vide, excepté la basse-cour, où remuaient tout le jour durant des
troupeaux de poules, le grand jardin où les filles de la ferme
ramassaient des faix d'herbes, et la terrasse exposée au midi, où, quand
il faisait beau, madame de Bray et ses enfants se tenaient dans l'ombre,
chaque matin plus rare, des treilles, dont les pampres tombaient.
Quelquefois des journées entières se passaient sans qu'on entendît quoi
que ce fût qui rappelât la vie dans cette maison où tant de gens
vivaient cependant dans l'activité des soins ou du travail.
La mairie n'était point aux Trembles, quoique depuis deux ou trois
générations les de Bray eussent toujours été, comme par un droit acquis,
maires de la commune. Les archives étaient déposées à Villeneuve. Une
maison de paysan des plus rustiques servait à la fois d'école primaire
et de maison communale. Dominique s'y rendait deux fois par mois pour
présider le conseil et de loin en loin pour les mariages. Ce jour-là, il
partait avec son écharpe dans sa poche, et la ceignait en entrant dans
la salle des séances. Il accompagnait volontiers les formalités légales
d'une petite allocution qui produisait d'excellents effets. Il me fut
donné de l'entendre à l'époque dont je parle, deux fois de suite dans la
même semaine. Les vendanges amènent infailliblement les mariages; c'est,
avec les veillées de carême, la saison de l'année qui rend les garçons
entreprenants, attendrit le coeur des filles et fait le plus
d'amoureux.
Quant aux distributions de bienfaisance, c'était madame de Bray qui en
avait tout le soin. Elle tenait les clefs de la pharmacie, du linge, du
gros bois, des sarments; les bons de pain, signés du maire, étaient
écrits de sa main. Et si elle ajoutait du sien aux libéralités
officielles de la commune, personne n'en savait rien, et les pauvres en
recueillaient les bénéfices sans jamais apercevoir la main qui donnait.
De vrais pauvres d'ailleurs, grâce à un pareil voisinage, il n'y en
avait que très peu dans la commune. Les ressources de la mer voisine qui
venaient en aide à la charité publique, les levées de marais et quelques
prairies banales ou les plus gênés menaient pacager leurs vaches, un
climat très doux qui rendait les hivers supportables, tout cela faisait
que les années passaient sans trop de détresse, et que personne ne se
plaignait du sort qui l'avait fait naître à Villeneuve.
Telle était à peu près la part que Dominique prenait à la vie publique
de son pays: administrer une très petite commune perdue loin de tout
grand centre, enfermée de marais, acculée contre la mer qui rongeait ses
côtes et lui dévorait chaque année quelques pouces de territoire;
veiller aux routes, aux desséchements; tenir les levées en état; penser
aux intérêts de beaucoup de gens dont il était au besoin l'arbitre, le
conseil et le juge; empêcher les procès et les discordes aussi bien que
les disputes; prévenir les délits; soigner de ses mains, aider de sa
bourse; donner de bons exemples d'agriculture; tenter des essais
ruineux pour encourager les petites gens à en faire d'utiles;
expérimenter à tout risque, avec sa terre et ses capitaux, comme un
médecin essaye des médicaments sur sa santé, et tout cela le plus
simplement du monde, non pas même comme une servitude, mais comme un
devoir de position, de fortune et de naissance.
Il s'éloignait aussi peu que possible du cercle étroit de cette
existence active et cachée qui ne mesurait pas une lieue de rayon. Aux
Trembles, il recevait peu, sinon quelques voisins de campagne, venus
pour chasser des extrêmes limites du département, et le docteur et le
curé de Villeneuve, pour lesquels il y avait le dîner régulier des
dimanches.
Quand il avait, dès son lever, expédié les affaires de la commune, s'il
lui restait une heure ou deux pour s'occuper de ses propres affaires, il
donnait un coup d'oeil à ses charrues, distribuait le blé des
semailles, faisait livrer le fourrage, ou bien il montait à cheval,
lorsqu'une nécessité de surveillance l'appelait un peu plus loin. A onze
heures, la cloche des Trembles annonçait le déjeuner: c'était le premier
moment de la journée qui réunît la famille au complet et mit les deux
enfants sous les yeux de leur père. L'un et l'autre apprenaient à lire,
modeste début surtout pour un garçon dont Dominique avait, je crois,
l'ambition de faire la réussite de sa propre vie manquée.
L'année se trouvait giboyeuse, et nous passions la plupart de nos
après-midi à la chasse, ou bien nous faisions dans ces campagnes nues
une promenade rapide, sans autre but le plus souvent que de côtoyer la
mer. Je remarquais que ces longues chevauchées coupées de silences, dans
un pays qui ne prêtait nullement au rire, le rendaient plus sérieux que
de coutume. Nous allions au pas, côte à côte, et souvent il oubliait que
j'étais là pour suivre dans une sorte de demi-sommeil un peu vague la
monotone allure de son cheval ou son piétinement sur les galets roulants
du rivage. Des gens de Villeneuve ou d'ailleurs croisaient notre route
et le saluaient. Tantôt c'était M. le maire et tantôt M. Dominique. La
formule variait avec le domicile des gens, le plus ou moins de rapports
avec le château, ou d'après le degré de servage.
«Bonjour, monsieur Dominique», lui criait-on à travers champs. C'étaient
des laboureurs, gens de main-d'oeuvre, pliés en deux sur le dos de
leurs sillons. Ils relevaient tant bien que mal leurs reins faussés, et
découvraient de grands fronts frisés de cheveux courts, bizarrement
blancs, dans un visage embrasé de soleil. Quelquefois un mot dont le
sens n'était nullement défini pour moi, un souvenir d'un autre temps,
rappelé par un de ceux qui l'avaient vu naître, et qui lui disaient à
tous propos: «Vous souvenez-vous?» quelquefois, dis-je, un mot suffisait
pour le faire changer de visage et le jeter dans un silence
embarrassant.
Il y avait un vieux gardeur de moutons, très brave homme, qui tous les
jours, à la même heure, menait ses bêtes brouter les herbes salées de la
falaise. On l'apercevait, quelque temps qu'il fît, debout comme une
sentinelle à deux pieds du bord escarpé: son chapeau de feutre attaché
sous les oreilles, les pieds dans ses gros sabots remplis de paille, le
dos abrité sous une limousine de feutre grisâtre. «Quand on pense,
m'avait dit Dominique qu'il y a trente-cinq ans que je le connais et que
je le vois là!» Il était grand causeur, comme un homme qui n'a que de
rares occasions de se dédommager du silence, et qui en profite. Presque
toujours il se mettait devant nos chevaux, leur barrait le passage et
très ingénument nous obligeait à l'écouter. Il avait lui aussi, mais
plus que tous les autres, la manie des _vous souvenez-vous_? comme si
les souvenirs de sa longue vie de gardeur de moutons ne formaient qu'un
chapelet de bonheurs sans mélange. Ce n'était pas, je l'avais remarqué
dès le premier jour, la rencontre qui plaisait le plus à Dominique. La
répétition de cette même image, à la même place, le renouvellement des
choses mortes, inutiles, oubliées, venant tous les jours pour ainsi dire
à la même heure se poser indiscrètement devant lui, tout cela le gênait
évidemment comme une importunité réelle dans ses promenades. Aussi,
quoique excellent pour tous ceux qui l'aimaient, et le vieux berger
l'aimait beaucoup, Dominique le traitait un peu comme un vieux corbeau
bavard. «C'est bon, c'est bon, père Jacques, lui disait-il, à demain»,
et il tâchait de passer outre; mais l'obstination stupide du père
Jacques était telle, qu'il fallait, coûte que coûte, prendre son mal en
patience et laisser souffler les chevaux pendant que le vieux berger
causait.
Un jour, Jacques avait, comme de coutume, enjambé le talus de la falaise
du plus loin qu'il nous avait aperçus, et, planté comme une borne sur
l'étroit sentier, il nous avait arrêtés court. Il était plus que jamais
en humeur de parler du temps qui n'est plus, de rappeler des dates: la
saveur du passé lui montait ce jour-là au cerveau comme une ivresse.
«Salut bien, monsieur Dominique, salut bien, messieurs, nous dit-il en
nous montrant toutes les rides de son visage dévasté épanouies par la
satisfaction de vivre. Voilà du beau temps, comme on n'en voit pas
souvent, comme on n'en a pas vu peut-être depuis vingt ans. Vous
souvenez-vous, monsieur Dominique, il y a vingt ans?... Ah! quelles
vendanges, quelle chaleur pour ramasser,... et que le raisin _moûlait_
comme une éponge et qu'il était doux comme du sucre, et qu'on ne
suffisait pas à cueillir tout ce que le sarment portait!...»
Dominique écoutait impatiemment, et son cheval se tourmentait sous lui
comme s'il eût été piqué par les mouches.
«C'était l'année où il y avait tout ce monde au château, vous savez...
Ah! comme...»
Mais un écart du cheval de Dominique coupa la phrase et laissa le père
Jacques tout ébahi. Dominique cette fois avait passé quand même. Il
partait au galop et cinglait son cheval avec sa cravache, comme pour le
corriger d'un vice subit ou le punir d'avoir eu peur. Pendant le reste
de la promenade, il fut distrait, et garda le plus longtemps possible
une allure rapide.
Dominique avait assez peu de goût pour la mer: il avait grandi,
disait-il, au milieu de ses gémissements, et s'en souvenait avec
déplaisir, comme d'une complainte amère; c'était faute d'autres
promenades plus riantes que nous avions adopté celle-ci. D'ailleurs, vu
de la côte élevée que nous suivions, ce double horizon plat de la
campagne et des flots devenait d'une grandeur saisissante à force d'être
vide. Et puis, dans ce contraste du mouvement des vagues et de
l'immobilité de la plaine, dans cette alternative de bateaux qui passent
et de maisons qui demeurent, de la vie aventureuse et de la vie fixée,
il y avait une intime analogie dont il devait être frappé plus que tout
autre, et qu'il savourait secrètement, avec l'âcre jouissance propre aux
voluptés d'esprit qui font souffrir. Le soir approchant, nous revenions
au petit pas, par des chemins pierreux enclavés entre des champs
fraîchement remués dont la terre était brune. Des alouettes d'automne se
levaient à fleur de sol et fuyaient avec un dernier frisson de jour sur
leurs ailes. Nous atteignions ainsi les vignes, l'air salé des côtes
nous quittait. Une moiteur plus molle et plus tiède s'élevait du fond de
la plaine. Bientôt après nous entrions dans l'ombre bleue des grands
arbres, et le plus souvent le jour était fini quand nous mettions pied à
terre au perron des Trembles.
La soirée nous réunissait de nouveau, en famille, dans un grand salon
garni de meubles anciens, où l'heure monotone était marquée par une
longue horloge, au timbre éclatant, dont la sonnerie retentissait
jusque dans les chambres hautes. Il était impossible de se soustraire à
ce bruit, qui nous réveillait la nuit, en plein sommeil, non plus qu'à
la mesure battue bruyamment par le balancier, et quelquefois nous nous
surprenions, Dominique et moi, écoutant sans mot dire ce murmure sévère
qui, de seconde en seconde, nous entraînait d'un jour dans un autre.
Nous assistions au coucher des enfants, dont la toilette de nuit se
faisait, par indulgence, au salon, et que leur mère emportait tout
enveloppés de blanc, les bras morts de sommeil et les yeux clos. Vers
dix heures on se séparait. Je rentrais alors à Villeneuve, ou bien plus
tard, quand les soirées devinrent pluvieuses, les nuits plus sombres,
les chemins moins faciles, quelquefois on me gardait aux Trembles pour
la nuit. J'avais ma chambre au second étage, à l'angle du pavillon
touchant à la tourelle. Dominique l'avait occupée autrefois pendant une
grande partie de sa jeunesse. De la fenêtre on découvrait toute la
plaine, tout Villeneuve et jusqu'à la haute mer, et j'entendais en
m'endormant le bruit du vent dans les arbres et ce ronflement de la mer
dont l'enfance de Dominique avait été bercée. Le lendemain, tout
recommençait comme la veille, avec la même plénitude de vie, la même
exactitude dans les loisirs et dans le travail. Les seuls accidents
domestiques dont j'eusse encore été témoin, c'étaient, pour ainsi dire,
des accidents de saison qui troublaient la symétrie des habitudes, comme
par exemple un jour de pluie venant quand on avait pris des dispositions
en vue du beau temps.
Ces jours-là, Dominique montait à son cabinet. Je demande pardon au
lecteur de ces menus détails, et de ceux qui vont suivre; mais ils le
feront pénétrer peu à peu, et par les voies indirectes qui m'y
conduisirent moi-même, de la vie banale du gentilhomme fermier dans la
conscience même de l'homme, et peut-être y trouvera-t-on des
particularités moins vulgaires. Ces jours-là, dis-je, Dominique montait
à son cabinet, c'est-à-dire qu'il revenait de vingt-cinq ou trente ans
en arrière, et cohabitait pour quelques heures avec son passé. Il y
avait là quelques miniatures de famille, un portrait de lui: jeune
visage au teint rosé, tout papilloté de boucles brunes, qui n'avait plus
un trait reconnaissable, quelques cartons étiquetés parmi des monceaux
de papiers, et une double bibliothèque, l'une ancienne, l'autre
entièrement moderne, et qui manifestait par un certain choix de livres
des prédilections qu'il appliquait en fait dans sa vie. Un petit meuble
enseveli dans la poussière contenait uniquement ses livres de collège,
livres d'études et livres de prix. Joignez encore un vieux bureau criblé
d'encre et de coups de canif, une fort belle mappemonde datant d'un
demi-siècle et sur laquelle étaient tracés à la main de chimériques
itinéraires à travers toutes les parties du monde. Outre ces témoignages
de sa vie d'écolier, respectés et conservés, je le crois, avec
attachement par l'homme qui se sentait vieillir, il y avait d'autres
attestations de lui-même, de ce qu'il avait été, de ce qu'il avait
pensé, et que je dois faire connaître, quoique le caractère en fût
bizarre autant que puéril. Je veux parler de ce qu'on voyait sur les
murs, sur les boiseries, sur les vitres, et des innombrables confidences
qu'on pouvait y lire.
On y lisait surtout des dates, des noms de jours, avec la mention
précise du mois et de l'année. Quelquefois la même indication se
reproduisait en série avec des dates successives quant à l'année, comme
si, plusieurs années de suite, il se fût astreint, jour par jour,
peut-être heure par heure, à constater je ne sais quoi d'identique, soit
sa présence physique au même lieu, soit plutôt la présence de sa pensée
sur le même objet. Sa signature était ce qu'il y avait de plus rare;
mais, pour demeurer anonyme, la personnalité qui présidait à ces sortes
d'inscriptions chiffrées n'en était pas moins évidente. Ailleurs il y
avait seulement une figure géométrique élémentaire. Au-dessous, la même
figure était reproduite, mais avec un ou deux traits de plus qui en
modifiaient le sens sans en changer le principe, et la figure arrivait
ainsi, et en se répétant avec des modifications nouvelles, à des
significations singulières qui impliquaient le triangle ou le cercle
originel, mais avec des résultats tout différents. Au milieu de ces
allégories dont le sens n'était pas impossible à deviner, il y avait
certaines maximes courtes et beaucoup de vers, tous à peu près
contemporains de ce travail de réflexion sur l'identité humaine dans le
progrès. La plupart étaient écrits au crayon, soit que le poète eût
craint, soit qu'il eût dédaigné de leur donner trop de permanence en les
gravant à perpétuité dans la muraille. Des chiffres enlacés, mais très
rares, où une même majuscule se nouait avec un D, accompagnaient presque
toujours quelques vers d'une acception mieux définie, souvenirs d'une
époque évidemment plus récente. Puis tout à coup, et comme un retour
vers un mysticisme plus douloureux ou plus hautain, il avait écrit--sans
doute par une rencontre fortuite avec le poète Longfellow--_Excelsior!
Excelsior! Excelsior!_ répétés avec un nombre indéfini de points
d'exclamation. Puis, à dater d'une époque qu'on pouvait calculer
approximativement par un rapprochement facile avec son mariage, il
devenait évident que, soit par indifférence, soit plutôt résolument, il
avait pris le parti de ne plus écrire. Jugeait-il que la dernière
évolution de son existence était accomplie? Ou pensait-il avec raison
qu'il n'avait plus rien à craindre désormais pour cette identité de
lui-même qu'il avait pris jusque là tant de soin d'établir? Une seule et
dernière date très apparente existait à la suite de toutes les autres,
et s'accordait exactement avec l'âge du premier enfant qui lui était né:
son fils Jean.
Une grande concentration d'esprit, une active et intense observation de
lui-même, l'instinct de s'élever plus haut, toujours plus haut, et de se
dominer en ne se perdant jamais de vue, les transformations entraînantes
de la vie avec la volonté de se reconnaître à chaque nouvelle phase, la
nature qui se fait entendre, des sentiments qui naissent et
attendrissent ce jeune coeur égoïstement nourri de sa propre
substance, ce nom qui se double d'un autre nom et des vers qui
s'échappent comme une fleur de printemps fleurit, des élans forcenés
vers les hauts sommets de l'idéal, enfin la paix qui se fait dans ce
coeur orageux, ambitieux peut-être, et certainement martyrisé de
chimères,--voilà, si je ne me trompe, ce qu'on pouvait lire dans ce
registre muet, plus significatif dans sa mnémotechnie confuse que
beaucoup de mémoires écrits. L'âme de trente années d'existence
palpitait encore émue dans cette chambre étroite, et quand Dominique
était là, devant moi, penché vers la fenêtre, un peu distrait et
peut-être encore poursuivi par un certain écho des rumeurs anciennes,
c'était une question de savoir s'il venait là pour évoquer ce qu'il
appelait l'ombre de lui-même ou pour l'oublier.
Un jour il prit un paquet de plusieurs volumes déposés dans un coin
obscur de sa bibliothèque; il me fit asseoir, ouvrit un des volumes, et
sans autre préambule se mit à lire à demi-voix. C'étaient des vers sur
des sujets trop épuisés depuis longues années, de vie champêtre, de
sentiments blessés ou de passions tristes. Les vers étaient bons, d'un
mécanisme ingénieux, libre, imprévu, mais peu lyriques en somme, quoique
les intentions du livre le fussent beaucoup. Les sentiments étaient
fins, mais ordinaires, les idées débiles. Cela ressemblait, moins la
forme, qui, je le répète, à cause de qualités rares, formait un
désaccord assez frappant avec la faiblesse incontestable du fond, cela
ressemblait, dis-je, à tout essai de jeune homme qui s'épanouit sous
forme de vers, et qui se croit poète parce qu'une certaine musique
intérieure le met sur la voie des cadences et l'invite à parler en mots
rimés. Telle était du moins mon opinion, et, sans avoir à ménager
l'auteur, dont j'ignorais le nom, je la fis connaître à Dominique aussi
crûment que je l'écris.
«Voilà le poète jugé, dit-il, et bien jugé, ni plus ni moins que par
lui-même. Auriez-vous eu la même franchise, ajouta-t-il, si vous aviez
su que ces vers sont de moi?
--Absolument, lui répondis-je un peu déconcerté.
--Tant mieux, reprit Dominique, cela me prouve qu'en bien comme en mal
vous m'estimez ce que je vaux. Il y a là deux volumes de pareille force.
Ils sont de moi. J'aurais le droit de les désavouer, puisqu'ils ne
portent point de nom; mais ce n'est pas à vous que je tairai des
faiblesses, tôt ou tard il faudra que vous les sachiez toutes. Je dois
peut-être à ces essais manqués, comme beaucoup d'autres, un soulagement
et des leçons utiles. En me démontrant que je n'étais rien, tout ce que
j'ai fait m'a donné la mesure de ceux qui sont quelque chose. Ce que je
dis là n'est qu'à demi modeste; mais vous me pardonnerez de ne plus
distinguer la modestie de l'orgueil, quand vous saurez à quel point il
m'est permis de les confondre.»
Il y avait deux hommes en Dominique, cela n'était pas difficile à
deviner. «Tout homme porte en lui un ou plusieurs morts», m'avait dit
sentencieusement le docteur, qui soupçonnait aussi des renoncements
dans la vie du campagnard des Trembles. Mais celui qui n'existait plus
avait-il du moins donné signe de vie? Dans quelle mesure? à quelle
époque? N'avait-il jamais trahi son incognito que par deux livres
anonymes et ignorés?
Je pris ceux des volumes que Dominique n'avait point ouverts: cette fois
le titre m'en était connu. L'auteur, dont le nom estimé n'avait pas eu
le temps de pénétrer bien avant dans la mémoire des gens qui lisent,
occupait avec honneur un des rangs moyens de la littérature politique
d'il y a quinze ou vingt ans. Aucune publication plus récente ne m'avait
appris qu'il vécût ou écrivît encore. Il était du petit nombre de ces
écrivains discrets qu'on ne connaît jamais que par le titre de leurs
ouvrages, dont le nom entre dans la renommée sans que leur personne
sorte de l'ombre, et qui peuvent parfaitement disparaître ou se retirer
du monde sans que le monde, qui ne communique avec eux que par leurs
écrits, sache ce qu'il est arrivé d'eux.
Je répétai le titre des volumes et le nom de l'auteur, et je regardai
Dominique, qui se mit à sourire en comprenant que je le devinais.
«Surtout, me dit-il, ne flattez pas le publiciste pour consoler la
vanité du poète. La plus réelle différence peut-être qu'il y ait entre
les deux, c'est que la publicité s'est occupée du premier, tandis
qu'elle n'a pas fait le même honneur au second. Elle a eu raison de se
taire avec celui-ci; n'a-t-elle pas eu tort de si bien accueillir
l'autre? J'avais plusieurs motifs, continua-t-il, pour changer de nom
comme j'en avais eu de graves d'abord pour garder tout à fait l'anonyme,
des raisons diverses et qui toutes ne tenaient pas seulement à des
considérations de prudence littéraire et de modestie bien entendue. Vous
voyez que j'ai bien fait, puisque nul ne sait aujourd'hui que celui qui
signait mes livres a fini platement par se faire maire de sa commune et
vigneron.
--Et vous n'écrivez plus? lui demandai-je.
--Oh! pour cela, non, c'est fini! D'ailleurs, depuis que je n'ai plus
rien à faire, je puis dire que je n'ai plus le temps de rien. Quant à
mon fils, voici quelles sont mes idées sur lui. Si j'avais été ce que je
ne suis pas, j'estimerais que la famille des de Bray a assez produit,
que sa tâche est faite, et que mon fils n'a plus qu'à se reposer; mais
la Providence en a décidé autrement, les rôles sont changés. Est-ce tant
mieux ou tant pis pour lui? Je lui laisse l'ébauche d'une vie inachevée,
qu'il accomplira, si je ne me trompe. Rien ne finit, reprit-il, tout se
transmet, même les ambitions.»
Une fois descendu de cette chambre dangereuse, hantée de fantômes, où je
sentais que les tentations devaient l'assiéger en foule, Dominique
redevenait le campagnard ordinaire des Trembles. Il adressait un mot
tendre à sa femme et à ses enfants, prenait son fusil, sifflait ses
chiens, et, si le ciel s'embellissait, nous allions achever la journée
dans la campagne trempée d'eau.
Cette existence intime dura jusqu'en novembre, facile, familière, sans
grands épanchements, mais avec l'abandon sobre et confiant que
Dominique savait mettre en toutes choses où sa vie intérieure n'était
pas mêlée. Il aimait la campagne en enfant et ne s'en cachait pas; mais
il en parlait en homme qui l'habite, jamais en littérateur qui l'a
chantée. Il y avait certains mots qui ne sortaient jamais de sa bouche,
parce que, plus qu'aucun autre homme que j'aie connu, il avait la pudeur
de certaines idées, et l'aveu des sentiments dits poétiques était un
supplice au-dessus de ses forces. Il avait donc pour la campagne une
passion si vraie, quoique contenue dans la forme, qu'il demeurait à ce
sujet-là plein d'illusions volontaires, et qu'il pardonnait beaucoup aux
paysans, même en les trouvant pétris d'ignorance et de défauts, quand ce
n'est pas de vices. Il vivait avec eux dans de continuels contacts,
quoiqu'il ne partageât, bien entendu, ni leurs moeurs, ni leurs goûts,
ni aucun de leurs préjugés. La simplicité extrême de sa mise, celle de
ses manières et de toute sa vie auraient au besoin servi d'excuses à des
supériorités que personne au surplus ne soupçonnait. Tous à Villeneuve
l'avaient vu naître, grandir, puis, après quelques années d'absence,
revenir au pays et s'y fixer. Il y avait des vieillards pour lesquels, à
quarante-cinq ans tout à l'heure, il était encore le petit Dominique, et
parmi ceux qui passaient près des Trembles et reconnaissaient au second
étage, à droite, la chambre qui avait été la sienne, nul assurément ne
s'était jamais douté du monde d'idées et de sentiments qui la séparait
d'eux.
J'ai parlé des visites que Dominique recevait aux Trembles, et je dois y
revenir à cause d'un événement dont je fus en quelque sorte témoin et
qui le frappa profondément.
Au nombre des amis qui se réunirent aux Trembles cette année-là et selon
l'usage, pour fêter la Saint-Hubert, se trouvait un de ses plus anciens
camarades, fort riche, et qui vivait retiré, disait-on, sans famille,
dans un château éloigné d'une douzaine de lieues. On l'appelait d'Orsel.
Il était du même âge que Dominique, quoique sa chevelure blonde et son
visage presque sans barbe lui donnassent par moments des airs de
jeunesse qui pouvaient faire croire à quelques années de moins. C'était
un garçon de bonne tournure, très soigné de tenue, de formes séduisantes
et polies, avec je ne sais quel dandysme invétéré dans les gestes, les
paroles et l'accent, qui, au milieu d'un certain monde un peu blasé,
n'eût pas manqué d'un attrait réel. Il y avait en lui beaucoup de
lassitude, ou beaucoup d'indifférence, ou beaucoup d'apprêt. Il aimait
la chasse, les chevaux. Après avoir adoré les voyages, il ne voyageait
plus. Parisien d'adoption, presque de naissance, un beau jour on avait
appris qu'il quittait Paris, et, sans qu'on pût déterminer le vrai motif
d'une pareille retraite, il était venu s'ensevelir, au fond de ses
marais d'Orsel, dans la plus inconcevable solitude. Il y vivait
bizarrement, comme en un lieu de refuge et d'oubli, se montrant peu, ne
recevant pas du tout, et dans les obscurités de je ne sais quel parti
pris morose qui ne s'expliquait que par un acte de désespoir de la part
d'un homme jeune, riche, à qui l'on pouvait supposer sinon de grandes
passions, du moins des ardeurs de plus d'un genre. Très peu lettré,
quoiqu'il eût passablement appris par ouï-dire, il témoignait un certain
mépris hautain pour les livres et beaucoup de pitié pour ceux qui se
donnaient la peine de les écrire. A quoi bon? disait-il; l'existence
était trop courte et ne méritait pas qu'on en prît tant de souci. Et il
soutenait alors, avec plus d'esprit que de logique, la thèse banale des
découragés, quoiqu'il n'eût jamais rien fait qui lui donnât le droit de
se dire un des leurs. Ce qu'il y avait de plus sensible dans ce
caractère un peu effacé comme sous des poussières de solitude, et dont
les traits originaux commençaient à sentir l'usure, c'était comme une
passion à la fois mal satisfaite et mal éteinte pour le grand luxe, les
grandes jouissances et les vanités artificielles de la vie. Et l'espèce
d'hypocondrie froide et élégante qui perçait dans toute sa personne
prouvait que si quelque chose survivait au découragement de beaucoup
d'ambitions si vulgaires, c'était à la fois le dégoût de lui-même avec
l'amour excessif du bien-être. Aux Trembles, il était toujours le
bienvenu, et Dominique lui pardonnait la plupart de ses bizarreries en
faveur d'une ancienne amitié dans laquelle d'Orsel mettait au surplus
tout ce qu'il avait de coeur.
Pendant les quelques jours qu'il passa aux Trembles, il se montra ce
qu'il savait être dans le monde, c'est-à-dire un compagnon aimable, beau
chasseur, bon convive, et, sauf un ou deux écarts de sa réserve
ordinaire, rien à peu près ne parut de tout ce que contenait l'homme
ennuyé.
Madame de Bray avait entrepris de le marier, entreprise chimérique, car
rien n'était plus difficile que de l'amener à discuter raisonnablement
des idées pareilles. Sa réponse ordinaire était qu'il avait passé l'âge
où l'on se marie par entraînement, et que le mariage, comme tous les
actes capitaux ou dangereux de la vie, demandait un grand élan
d'enthousiasme.
«C'est un jeu, le plus aléatoire de tous, disait-il, qui n'est excusable
que par la valeur, le nombre, l'ardeur et la sincérité des illusions
qu'on y engage, et qui ne devient amusant que lorsque de part et d'autre
on y joue gros jeu.»
Et comme on s'étonnait de le voir s'enfermer à Orsel, dans une inaction
dont ses amis s'affligeaient, à cette observation, qui n'était pas
nouvelle, il répondit:
«Chacun fait selon ses forces.»
Quelqu'un dit:
«C'est de la sagesse.
--Peut-être, reprit d'Orsel. En tout cas, personne ne peut dire que ce
soit une folie de vivre paisiblement sur ses terres et de s'en trouver
bien.
--Cela dépend, dit madame de Bray.
--Et de quoi, je vous prie, madame?
--De l'opinion qu'on a sur les mérites de la solitude, et d'abord du
plus ou moins de cas qu'on fait de la famille, ajouta-t-elle en
regardant involontairement ses deux enfants et son mari.
--Vous saurez, interrompit Dominique, que ma femme considère une
certaine habitude sociale, souvent discutée d'ailleurs, et par de très
bons esprits, comme un cas de conscience et comme un acte obligatoire.
Elle prétend qu'un homme n'est pas libre, et qu'il est coupable de se
refuser à faire le bonheur de quelqu'un quand il le peut.
--Alors vous ne vous marierez jamais? reprit encore madame de Bray.
--C'est probable, dit d'Orsel sur un ton beaucoup plus sérieux. Il y a
tant de choses que j'aurais dû faire avec moins de dangers pour d'autres
et d'appréhensions pour moi-même et que je n'ai pas faites! Risquer sa
vie n'est rien, engager sa liberté, c'est déjà plus grave; mais épouser
la liberté et le bonheur d'une autre!... Il y a quelques années que je
réfléchis là-dessus, et la conclusion, c'est que je m'abstiendrai.»
Le soir même de cette conversation, qui mettait en relief une partie des
sophismes et des impuissances de M. d'Orsel, celui-ci quitta les
Trembles. Il partit à cheval, suivi de son domestique. La nuit était
claire et froide.
«Pauvre Olivier!» dit Dominique en le voyant s'éloigner au galop de
chasse dans la direction d'Orsel.
Quelques jours plus tard, un exprès, accouru d'Orsel à toute bride,
remit à Dominique une lettre cachetée de noir dont la lecture le
bouleversa, lui, si parfaitement maître de ses émotions.
Olivier venait d'éprouver un grave accident. De quelle nature? Ou le
billet tristement scellé ne le disait pas, ou Dominique avait un motif
particulier pour ne l'expliquer qu'à demi. A l'instant même il fit
atteler sa voiture de voyage, envoya prévenir le docteur en le priant de
se tenir prêt à l'accompagner; et, moins d'une heure après l'arrivée de
la mystérieuse dépêche, le docteur et M. de Bray prenaient en grande
hâte la route d'Orsel.
Ils ne revinrent qu'au bout de plusieurs jours, vers le milieu de
novembre, et leur retour eut lieu pendant la nuit. Le docteur, qui le
premier me donna des nouvelles de son malade, fut impénétrable, comme il
convient aux hommes de sa profession. J'appris seulement que les jours
d'Olivier n'étaient plus en danger, qu'il avait quitté le pays, que sa
convalescence serait longue et l'obligerait probablement à un séjour
prolongé dans un climat chaud. Le docteur ajoutait que cet accident
aurait au surplus pour résultat d'arracher cet incorrigible solitaire à
l'affreux isolement de son château, de le faire changer d'air, de
résidence et peut-être d'habitudes.
Je trouvai Dominique fort abattu, et la plus vive expression de chagrin
se peignit sur son visage au moment où je me permis de lui adresser
quelques questions de sincère intérêt sur la santé de son ami.
«Je crois inutile de vous tromper, me dit-il. Tôt ou tard la vérité se
fera jour sur une catastrophe trop facile à prévoir et malheureusement
impossible à conjurer.»
Et il me remit la lettre même d'Olivier.
«Orsel, novembre 18...
Mon cher Dominique,
«C'est bien véritablement un mort qui t'écrit. Ma vie ne servait à
personne, on me l'a trop répété, et ne pouvait plus qu'humilier
tous ceux qui m'aiment. Il était temps de l'achever moi-même. Cette
idée, qui ne date pas d'hier, m'est revenue l'autre soir en te
quittant. Je l'ai mûrie pendant la route. Je l'ai trouvée
raisonnable, sans aucun inconvénient pour personne, et mon entrée
chez moi, la nuit, dans un pays que tu connais, n'était pas une
distraction de nature à me faire changer d'avis. J'ai manqué
d'adresse, et n'ai réussi qu'à me défigurer. N'importe, j'ai tué
_Olivier_. Le peu qui reste de lui attendra son heure. Je quitte
Orsel et n'y reviendrai plus. Je n'oublierai pas que tu as été, je
ne dirai pas mon meilleur ami, je dis mon seul ami. Tu es l'excuse
de ma vie. Tu témoigneras pour elle. Adieu, sois heureux, et si tu
parles de moi à ton fils, que ce soit pour qu'il ne me ressemble
pas.
«_Olivier._»
Vers midi, la pluie se mit à tomber. Dominique se retira dans son
cabinet, où je le suivis. Cette demi-mort d'un compagnon de sa jeunesse,
du seul ami de vieille date que je lui connusse, avait amèrement ravivé
certains souvenirs qui n'attendaient qu'une circonstance décisive pour
se répandre. Je ne lui demandai point ses confidences; il me les offrit.
Et comme s'il n'eût fait que traduire en paroles les mémoires chiffrés
que j'avais sous les yeux, il me raconta sans déguisements, mais non
sans émotion, l'histoire suivante.