[225] Mme O’Connor eut cinq garçons qu’elle allaita tous; les

trois premiers moururent jeunes. Elle mourut subitement en

1859; son mari était mort le 26 avril 1852. Il fut inhumé dans

le parc du Bignon.--Une lettre d’O’Connor à Parent-Réal, en

juillet 1810 (collection Frédéric Masson), dans laquelle le

général s’occupe des intérêts de Mme Lachèze, est écrite sur

le papier des armées républicaines et orné du bonnet phrygien.

Tout O’Connor est dans ce détail.--Je dois aux recherches si

heureuses de M. le vicomte de Grouchy la communication de

diverses pièces concernant les intérêts d’Elisa: 6 brumaire an

VI (27 octobre 1797): Mme de Condorcet, agissant comme tutrice,

demande à vendre des biens dans l’Aisne, près de Saint-Quentin,

pour 25.000 francs.--12 thermidor an VI: Mme de Condorcet

demande qu’on fixe le montant de l’éducation de sa fille.

Le revenu net des terres situées dans l’Aisne, dans l’Orne

et à Ribemont, déduction faite d’une rente de 3.800 francs,

étant de 9.900 francs, la dépense de la mineure Condorcet est

fixée à 4.000 francs.--28 mai 1803, nomination d’une tutrice

(Mme de Condorcet) et d’un subrogé tuteur (Larroque, homme de

lois); membres du conseil de famille: des Forges de Beaussé,

messager d’État; Lachèze, juge au tribunal de cassation;

Grouchy, général de division et Laromiguière.--26 juillet

1806 (Archives nationales, AA, 45, nº 1349). Lettre de Mme de

Condorcet, relativement à des biens dans l’Orne qui lui ont été

repris et qui, d’après les intentions de l’Empereur, doivent

être échangés contre d’autres domaines et non pas contre de

l’argent.

Le jeune ménage s’établit d’abord à Auteuil dans l’ancienne maison de

Mme Helvétius; mais, il ne tarda pas à quitter le village et partagea

désormais son temps entre la Maisonnette, Villette et les propriétés du

général.

Par une véritable et cruelle fatalité, jamais un événement heureux ne

se produisit dans la vie de Mme de Condorcet sans qu’il fût presque

aussitôt suivi d’une revanche du sort.

Depuis longtemps, la faible santé de Cabanis préoccupait les siens.

Lui-même savait que les heures lui étaient comptées; aussi se hâtait-il

d’écrire à Fauriel cette _Lettre sur les causes premières_, qu’il ne

voulait plus retarder, disait-il à Ginguené[226] «parce qu’il sentait

qu’il n’avait plus un moment à perdre».

[226] 23 janvier 1807.

Cette dernière œuvre marquait un retour sensible aux doctrines

spiritualistes; Cabanis y admettait «dans les forces actives de

l’Univers une intelligence et une volonté»; il parlait d’un

«ordonnateur suprême» et prêchait, avec Platon, la confiance dans la

mort «qui ne peut rien apporter que d’heureux». Les stoïciens avaient

en lui un adversaire respectueux, mais convaincu; nul philosophe n’a

mieux que lui mis en lumière les contradictions de leur cœur et de

leur esprit: «Si la douleur n’était point un mal, disait-il, elle ne

le serait pas plus pour les autres que pour nous-mêmes. Nous devrions

la compter pour rien dans eux comme dans nous... O Caton! Pourquoi te

vois-je quitter ta monture, y placer ton familier malade et poursuivre

à pied, sous le soleil ardent de la Sicile, une route longue et

montueuse? O Brutus! pourquoi, dans les rigueurs d’une nuit glaciale,

sous la toile d’une tente mal fermée, dépouilles-tu le manteau qui te

garantit à peine du froid pour couvrir ton esclave frissonnant de la

fièvre à tes côtés? Ames sublimes et adorables, vos vertus elles-mêmes

démentent ces opinions exagérées, contraires à la nature, à cet ordre

éternel que vous avez toujours regardé comme la source de toutes les

idées saines, comme l’oracle de l’homme sage et vertueux, le guide sûr

de toutes nos actions.»

Le mercredi, 22 avril 1807, Cabanis se promenait dans son jardin

d’Auteuil, avec Richerand, lorsqu’il fut pris subitement d’une

congestion cérébrale. Il ne tarda pas à reprendre connaissance; mais il

fallait quitter, au plus vite, le voisinage de Paris et, après un court

séjour à la Maisonnette, puis à Villette, il alla se fixer tout près

de là, à Rueil, sur le territoire de la commune de Seraincourt[227].

Restant ainsi dans le centre de ses affections et auprès des pauvres

qu’il aimait et qu’il connaissait tous, il put encore faire quelques

sorties. Cependant, il dépérissait et s’entretenait de sa fin avec une

parfaite sérénité, répétant cette sentence d’Hoffmann que «l’apoplexie

nerveuse est la récompense accordée par la nature aux longs travaux de

l’esprit».

[227] Le marquis de Grouchy était très âgé et lui-même

gravement malade. Cabanis craignit de le fatiguer par sa

présence; de là, son établissement à Rueil. M. de Grouchy,

d’ailleurs, ne tarda pas à mourir; il s’éteignit, le 23 avril

1808, à 8 heures du matin, âgé de quatre-vingt-treize ans et

demi.

Au mois de novembre 1807, Ginguené se rendit à Rueil pour y passer

quelques jours auprès de son ami. Il a raconté, lui-même, dans son

journal intime[228], cette visite:

[228] Dont quelques extraits ont été donnés, pour la première

fois, par l’auteur dans le _Salon de Mme Helvétius_.

«Cabanis était hors d’état de travailler. Obligé de vivre de régime,

il y mettait surtout son esprit; c’est ce qu’il y a de plus pénible

pour quelqu’un qui fait un si grand et un si bon usage du sien...

Je trouvai Cabanis mieux que je ne m’y attendais, mangeant de bon

appétit, dormant paisiblement, chassant tous les jours pendant

quelques heures, causant comme à son ordinaire, pourvu que la

conversation ne devînt pas trop animée, ce que ses amis avaient

soin d’éviter; mais ne pouvant écrire même une lettre, sans fatigue

et sans étourdissements. Sa femme était un ange de vigilance, de

patience et de tendresse; son neveu Georges Montagu en était un

autre. La petite Annette mettait, au milieu de ce tableau, du

mouvement et de la gaieté: Aminthe était à Paris, en pension. Mme de

Condorcet et Fauriel étaient à la Maisonnette, près Meulan. Rueil est

à une lieue dans les terres. Ils y venaient souvent. Cela formait

une société pleine d’intérêt et de charme, dont Cabanis était l’âme,

tout malade qu’il était. Je fus reçu à bras ouverts et m’établis là

pour six jours, comme si c’eût été pour la vie. Ils passèrent bien

rapidement. Le matin, levé de bonne heure, je travaillais jusqu’au

déjeuner. La causerie, la promenade et une ou deux heures de travail

remplissaient le reste de la matinée; le soir, on me faisait lire des

fables et elles reçurent des approbations et des encouragements bien

faits pour me donner quelque confiance.

«Je quittai Rueil avec beaucoup de regret et de tristesse. Je

sentis un grand serrement de cœur en embrassant mon cher Cabanis.

Je l’embrassais pour la dernière fois. J’allai coucher le soir à la

Maisonnette pour partir de Meulan le lendemain matin de bonne heure.

Je revins avec la bonne Mme Vernet, cette généreuse provençale, qui

s’est immortalisée en donnant, pendant plusieurs mois, l’hospitalité

au malheureux Condorcet. Je l’avais trouvée à la Maisonnette. Mme de

Condorcet continue de lui témoigner toute la reconnaissance et tous

les égards qu’elle mérite. Elle était avec son triste visage qui ne

la quitte point. Je la reconduisis chez elle en voiture, rue des

Fossoyeurs. Je l’ai revue quelquefois depuis avec plaisir. C’est tout

le feu, toute la franchise et toute la cordialité provençales.»

Au printemps de 1808, un nouveau mieux se produisit; Cabanis se reprit

à la vie et écrivit ou plutôt dicta, le 22 février, cette lettre

touchante pour son ami Ginguené[229]:

[229] Papiers de famille de l’auteur.

«Qu’il y a de temps, mon cher et excellent ami, que nous n’avons reçu

de vos nouvelles et que nous avons de reproches à nous faire d’avoir

pu être si longtemps sans vous en demander, ainsi que de celles de

Mme Ginguené, que nous comprenons toujours sous ce mot vous. Nous

avons su que vous aviez été incommodé, mais nous espérons que cela

n’est rien. Les articles que vous mettez dans le _Mercure_ sont d’un

homme bien portant, et vous paraissez d’autant plus vigoureux que

d’autres morceaux, placés à côté, ont des caractères maladifs assez

remarquables. Dites-nous pourtant au vrai ce qu’il en est.

«Voilà de bien beaux jours; quoique froids encore, ils annoncent

déjà le printemps, et cette annonce m’est doublement et triplement

précieuse, en ce qu’elle nous donne l’espoir prochain de vous revoir

à Rueil. Vous nous l’avez promis, et vous n’êtes pas homme à ne pas

tenir votre promesse. Commencez donc, je vous prie, à faire sur cela

vos projets et vos calculs d’amitié; tous nos vœux seraient remplis,

si Mme Ginguené voulait bien être de moitié dans cette partie.

«Je compte, d’ici à peu de temps, faire une petite course à Auteuil,

et vous devez être bien sûr que je n’oublierai pas la rue du

Cherche-Midi, et surtout les excellents amis qui l’habitent. Mais

cette course sera extrêmement courte et elle ne sera que pour mes

amis les plus intimes; car je me trouve trop bien du séjour de la

campagne pour ne pas vouloir en compléter les effets; je reviendrai

aussitôt retrouver notre bon air et nos eaux parfaites. Si vous

étiez homme à me suivre, vous seriez bien aimable.

«Mme de Condorcet et Fauriel viennent de passer avec nous une partie

assez considérable de l’hiver; ils nous l’ont rendu extrêmement

agréable. Mme de Condorcet a pourtant été et elle est encore assez

incommodée d’une bouffée rhumatismale qui s’est terminée par une

éruption très démangeante. Nous avons parlé bien souvent de vous

ainsi que de Mme Ginguené. Vos charmantes fables et l’espoir de

les voir bientôt publiées ont été plus d’une fois le sujet de ces

entretiens...

«Je ne vous dis pas, mon bon ami, tout ce que ma femme me charge de

vous dire. Sachez uniquement que tout Rueil vous est dévoué de cœur,

moi en particulier qui vous aime, comme je vous estime, c’est-à-dire

du fond de mon âme. Parlez de nous, je vous en prie, à Mme Ginguené.

Dites pour moi un mot d’amitié à Garat. Adieu, mon cher et bon ami,

je suis tout à vous pour la vie et par delà, s’il y a un par-delà.»

Le 5 mai, après une promenade avec sa femme, Cabanis se mit

tranquillement au lit, dormit quelques heures et fut saisi, vers

minuit, d’une nouvelle attaque qui l’emporta, malgré les secours les

plus prompts.

Une cérémonie religieuse eut lieu à Auteuil, le 14 mai, puis le

corps du grand médecin fut transporté au Panthéon, en présence des

députations du Sénat, de l’Institut et de l’Ecole de médecine. Les

pompes de la douleur officielle ne furent rien à côté du chagrin de sa

famille, de ses amis et des pauvres d’Auteuil et de Villette, qui le

pleurèrent comme un père tendrement aimé.

Le cœur de Cabanis manque sous les tristes voûtes du Panthéon; il

repose à Auteuil, dans un coin de verdure, auprès du corps de Mme

Cabanis et tout à côté des restes de Mme Helvétius.

Après cette mort, les dernières années silencieuses de l’Empire ne

furent guère marquées pour Mme de Condorcet que par les visites, rares

mais choisies, qu’elle recevait à la Maisonnette.

Tantôt, c’était Manzoni qui venait avec sa mère, fille de Beccaria,

passer plusieurs étés chez la veuve du philosophe. Alors, dans les

promenades sur la terrasse ou le long du coteau de Sainte-Avoie,

Manzoni célébrait devant ses hôtes les immortelles beautés de la

poésie et de l’art, ou bien, il leur déclamait, avant de les écrire,

ses beaux vers sur la mort d’Imbonati. Il y avait cependant un terrain

où le poète ne pouvait pas s’entendre avec ses amis; c’était quand la

conversation tombait sur le maître de l’Europe pour lequel Manzoni

n’avait pas assez d’admiration[230].

[230] Chateaubriand, dans les _Mémoires d’outre-tombe_, a cité

un fragment d’une des belles pièces de Manzoni sur Napoléon:

«Il éprouva tout: la gloire plus grande après le péril, la

fuite et la victoire, la royauté et le triste exil, deux fois

dans la poudre, deux fois sur l’autel. Il se nomma. Deux

siècles, l’un contre l’autre armés, se tournèrent vers lui,

comme attendant leur sort. Il fit silence et s’établit arbitre

entre eux.»

Après son mariage, en 1808, il vint revoir la Maisonnette et demanda à

Fauriel d’être le parrain de son premier enfant[231].

[231] Ce fut une fille, Juliette-Claudine, du nom de Fauriel

qui s’appelait Claude.

Tantôt, Fauriel introduisait chez son amie Baggesen, ce Danois à

l’esprit si original, au cœur toujours inquiet des moindres choses de

la vie. L’auteur de la _Parthénéide_ s’était logé près de Marly et il

avait baptisé son habitation du nom de _Violette_; les lettres de ses

correspondants ne lui parvenaient pas et il s’en plaignait à Fauriel:

«Le nom de Violette n’y fait rien; c’est Marly-la-Machine qui décide,

qui depuis longtemps ne s’appelle plus Marly-le-Roi et qui n’est

pas encore appelé Marly-l’Empereur. Continuez toutefois d’omettre

la Violette pour l’avenir; ce n’était naturellement qu’un badinage

de ma part de vous donner cette adresse, une mauvaise plaisanterie,

si vous voulez, en pensant à Villette, d’où je m’imaginais que vous

pourriez, de temps en temps, dater vos lettres... Pour ce qui

regarde ma Violette, j’y renonce dès à présent dans tous les actes

publics, mais rien au monde ne m’y fera renoncer dans les cas privés.

Je dirai là-dessus comme disait certain évêque: «En public, Madame,

vous serez obligée de m’appeler Monsieur, mais, en particulier,

vous pouvez m’appeler Monseigneur.» N’ai-je pas fait planter une

quantité innombrable de violettes au pied de la butte que je viens de

faire moi-même dans le jardin, uniquement pour justifier ce nom? Et

n’ai-je pas daté toutes les lettres que j’ai écrites depuis un mois

de Violette par cette même raison? Il est vrai que, jusqu’à présent,

il n’y a que vous, Mme de Condorcet, ma femme et moi qui sachions

ce nom; mais mes trois fils grandissent et le sauront un jour, mon

meilleur ami M... le saura et puis la postérité. C’est tout ce qu’il

me faut. Les violettes craignent le grand jour; c’est au sein de

l’amour, de l’amitié et de la poésie qu’elles se cachent.»

Une autre fois, c’était Guizot qui venait à la Maisonnette pour y

travailler sans distractions et qui, à chacun de ses voyages, apportait

avec lui six ou sept cents volumes[232].

[232] Il y passa tout l’été et l’automne de 1820, pendant que

Mme de Condorcet était retenue à Paris par sa santé.

Puis, Sismondi qu’une communauté de goûts et d’études amenait en 1813

chez Fauriel et chez Guizot.

Enfin, un autre commensal, Benjamin Constant venait à la Maisonnette

à chacun de ses voyages en France; c’était l’une des plus vieilles

relations de Mme de Condorcet; il avait suivi auprès d’elle les cours

du Lycée, fréquenté chez Suard et chez Mme Necker et conspiré avec

Bernadotte, dans les environs du 18 brumaire.

En 1806, Mme de Staël était à Acosta, chez les Castellane; elle

terminait _Corinne_ et cherchait à régler des affaires d’intérêt assez

embrouillées. Elle appela auprès d’elle pour l’y aider Fauriel et

Benjamin; le premier arriva de la Maisonnette qui était toute proche:

on se rappela les entretiens d’autrefois, mais le charme était rompu

et la séparation fut sans amertume. Le second avait traversé toute

la France; un orage de cœur éclata et l’ancien ami de Mme de Staël

ne trouva autre chose à faire que de se sauver. Rentré à Paris, il

écrivait[233]: «Je passe une soirée _très douce_ chez Mme de Condorcet

avec Cabanis et Fauriel.»

[233] _Journal intime_ de Benjamin Constant. Ollendorff, 1895,

p. 118. Le lendemain, il se rencontre encore avec Fauriel chez

Mme Récamier.

En 1809, Sophie vint passer quelques jours à Paris. Elle quittait

rarement Fauriel; les deux lettres qu’elle lui écrivit dans cette

circonstance méritent donc d’être données[234]:

[234] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Ces deux

billets sont écrits sur un papier dans le filigrane duquel

on voit le profil de Napoléon, empereur des Français et roi

d’Italie.

«Je suis arrivée ici accompagnée par le soleil et j’y ai trouvé

le feu bien établi en bas et dans ma chambre. Du reste, des soins

simples pour moi qui m’y laissent presque aussi libre que si j’étais

seule. Ma belle-sœur venait de recevoir une lettre de mon frère (le

général de Grouchy) d’Als, du 19; Alphonse (fils du général), pris

par Châtelet, s’est échappé au bout de dix jours et a rejoint le

général Zusca qui l’a envoyé à l’Empereur lui rendre compte de l’Etat

du Tyrol. L’Empereur l’a bien reçu et lui a dit qu’il n’avait pas

son père avec lui parce qu’il se confiait plus à lui qu’à personne

pour mener sa cavalerie et qu’il n’en savait pas moins qu’il avait

pris un bidet de poste pour arriver à temps à la bataille de Piave,

etc., etc... Mon frère ajoute: «On s’occupe à prendre Raab, place

fortifiée qui nécessiterait des pièces de siège dont nous manquons.

Les affaires avancent peu. La sanglante et glorieuse bataille du 14

n’a pas eu autant de résultats qu’il eût été à désirer. Enfin, ce

n’est que dans un avenir terriblement éloigné qu’on peut entrevoir

la fin de cette guerre, à moins que les Russes n’y prennent une part

active.»

«J’ai trouvé le cabinet occupé par de la musique et du dessin, le

tout assez passable pour me mettre en train, si j’avais la force de

l’être. L’air d’ici me semble bon, mais un affreux bouillon m’a fait

passer une affreuse nuit.

«Adieu. Désirer de te voir vient si fort après désirer qu’il ne te

coûte pas un moment de gêne que je te répète: Ne viens pas. Mille

choses à nos amis.»

Et une autre fois:

«Bon sommeil et néanmoins douleurs cruelles pour quatre lignes. J’ai

envoyé les clefs hier. A jeudi, _Nâfsi_[235], et n’oublie pas de

faire envoyer une paire de draps bons jeudi...--_P.-S._ Salut, douce

retraite, parfum des fleurs, aimables ombrages, paix pour le travail

et tout ce dont il double le charme.»

[235] Mot arabe qui signifie: _ma chère âme ou mon cher cœur_.

Fauriel avait appris quelques mots de cette langue à Mme de

Condorcet.

Paris, on le voit, ne lui faisait pas oublier la maison bénie où, dans

l’amour et l’étude, elle avait presque retrouvé le calme heureux de son

enfance.

L’affaire Malet, en 1812, fut un premier coup de tonnerre dans le ciel,

déjà chargé d’orage, de l’Empire. Napoléon, dans un discours fameux,

reprocha aux amis de Mme de Condorcet une conspiration à laquelle ils

n’avaient certainement pas pris part[236].

[236] Voir cette sortie contre l’Idéologie dans le _Moniteur_

du 21 décembre 1812 ou dans la _Correspondance de Napoléon_,

XXIV, p.398-399.

Ils n’en restèrent pas moins patriotes et français au moment des

désastres. Mais la Restauration ne leur en sut aucun gré. Les restes

déjà décimés des Idéologues furent les premières victimes des Bourbons;

on les chassa de l’Institut, de l’Université[237]; tous ceux qui

tenaient une plume indépendante furent condamnés à l’exil.

[237] Ou du conseil d’État, comme Guizot.

Eulalie se rendit chez le préfet de police Anglès pour demander la

grâce de son mari qui subvenait aux besoins de cinq enfants en bas

âge et comme le fonctionnaire lui répondait: «Pas de pitié pour lui,

madame.»--«Oh! monsieur, s’écria la fille de Roucher, vous me faites

frémir. Je crois entendre encore les assassins de mon père!»

Mme de Condorcet et sa sœur furent dénoncées, traquées par la

police. On représentait Mme Cabanis comme «une jacobine déterminée

qui détestait et tournait en ridicule le roi et la famille royale».

On voulut la priver de la pension qu’elle touchait comme veuve de

sénateur[238].

[238] Archives nationales. F. 7. 6788. 20 octobre 1815.

«Le sieur Bontemps est arrêté pour loger chez lui la sœur

du général Grouchy. Bontemps, employé au ministère de la

marine, rue des Vieilles-Tuileries, ayant loué partie de sa

maison à la dame Cabanis, sœur du général Grouchy, qui reçoit

habituellement chez elle sa belle-sœur. Cette dernière a avoué

à un sieur Boutard, demeurant en face, qu’elle était inquiète

de son mari jusqu’à ce qu’il fût arrivé à destination. Il y a

huit ans que Mme Cabanis demeure rue des Vieilles-Tuileries,

nº 47. La somme de 6.000 livres de sa pension pourrait être

mieux employée. La rue des Vieilles-Tuileries, faubourg

Saint-Germain, est extrêmement mal habitée. Tous les soirs, on

chante des horreurs contre la famille de Bourbon.»

Mais ce fut sur le maréchal de Grouchy que retomba toute la haine du

nouveau gouvernement.

La cause principale qui détermina la mise du nom de Grouchy sur la

liste de proscription et de mort du 24 juillet 1815 fut sa nomination

de maréchal à la suite de la capture du duc d’Angoulême[239].

[239] Voir aux pièces annexes l’explication donnée par Grouchy

de sa conduite dans ces circonstances.

Traduit, le 19 octobre 1816, devant le premier conseil de guerre de

la première division militaire, sous l’inculpation de trahison, crime

qui entraînait la mort, Grouchy, en fuite, fut déclaré contumace. On

procéda néanmoins au jugement. A l’audience assistaient Mme de Grouchy,

le colonel et le vicomte de Grouchy, ses deux fils, Mme la marquise de

Condorcet, sa sœur.

Le colonel défendit son père en ces termes[240]:

[240] _Mémoires du maréchal de Grouchy_, t. V, p. 14 et seq.

«A qui fera-t-on croire que, pour prétendre à cette récompense (le

grade de maréchal de France), il eut besoin de nouveaux titres, celui

qui, maréchal de camp en 1792, lieutenant général en 1793, général

en chef en 1795, a, pendant vingt-cinq ans, commandé des divisions,

des corps d’armée et, dans quelques campagnes, l’arme entière de

la cavalerie; celui qui s’est trouvé à soixante batailles, à plus

de cent combats où la victoire fut, dans presque tous, arrosée de

son sang; celui qui disait au chef du gouvernement, fatigué de ses

réclamations en faveur des émigrés: «Je ne vous ai pas encore demandé

autant de radiations que j’ai reçu de blessures pour la patrie et

vous me faites souvenir que j’en compte vingt et une.»

«Quand mon père gémit sous le poids d’une accusation terrible,

interdirait-on à la piété filiale de lui rendre une justice que

lui rendra l’équitable postérité? Elle dira de lui, messieurs,

qu’étranger à toute faction, uniquement dévoué à sa patrie, la

seule prérogative qu’il réclama jamais fut celle de se présenter le

premier sur tous les champs de bataille et qu’au milieu des souvenirs

honorables qu’il emporte dans son exil, le plus cher à son cœur fut

d’avoir ramené des bords de la Dyle, à travers 200.000 ennemis,

40.000 Français invaincus jusque sous les murs de la capitale.»

Après ces paroles, il fut donné lecture d’une consultation que Mme de

Condorcet avait obtenue de MM. Chaix d’Est-Ange, Delavigne, Billecocq

et Tripier et qui concluait à l’incompétence du conseil de guerre, le

maréchal de Grouchy, en sa qualité de colonel général des chasseurs,

étant devenu grand-officier d’Empire et, dès lors, justiciable de la

Chambre des Pairs.

L’incompétence fut prononcée; mais le lendemain, 20 octobre 1816, le

capitaine rapporteur remplissant les fonctions de procureur du roi se

pourvut devant un conseil de revision qui renvoya Grouchy devant un

nouveau conseil de guerre. Celui-ci se déclara incompétent à son tour.

Dès le début de 1816, le maréchal était passé en Amérique; c’est de là

qu’il donna l’ordre de vendre Villette et ses dépendances. Mais, tandis

que Mme de Condorcet ne cessait de s’occuper de lui, en retour Grouchy

écrivait des lettres pleines du nom de Sophie et du souvenir le plus

touchant pour cette sœur dévouée[241].

[241] _Mémoires du maréchal de Grouchy_, t. V, p. 46 et _circà_.

A partir de 1817, Mme de Condorcet vécut très retirée et ne s’occupa

plus que d’œuvres de bienfaisance et de charité. Elle ne faisait plus à

la Maisonnette que de courtes apparitions et s’était établie à Paris au

nº 68 de la rue de Seine.

Les douleurs aiguës et presque continuelles d’une névralgie qui avait

son siège dans la tête n’avaient atteint ni sa beauté, ni son esprit,

et Firmin Didot, comme aux beaux jours du Consulat, lui offrait un

volume des _Bucoliques_ sur lequel il avait écrit ces vers[242]:

De la main d’un pasteur accepte avec bonté

Ce fruit de son jardin peut-être un peu sauvage.

Il ne te vit jamais sans songer à l’hommage

Qu’un pasteur autrefois offrit à la beauté.

[242] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.

Mme de Condorcet avait eu la joie de revoir son frère le maréchal

dont l’exil avait cessé. Mais un nouveau chagrin avait suivi ce court

bonheur; elle en faisait part, en ces termes, à son neveu Ernest de

Grouchy, alors élève à la pension Hix[243]:

«Mardi, 29 janvier 1822.

«La nuit du départ de mon frère, le feu a pris au bâtiment de la

Ferrière[244], à 2 heures du matin et à 4 il ne restait plus que les

murs. Meubles, linge, bibliothèque, papiers relatifs à ses campagnes,

tout son ménage d’Amérique, tout ce qu’il avait rapporté d’effets

curieux ou précieux des quatre coins de l’Europe où il a fait la

guerre, ses habits, ses armes, tout a été consumé.

«Dis-le à M. Hix et prends le temps d’écrire à ce sujet à ton oncle

ce que ton cœur t’inspirera, où se trouvera sûrement le regret de

n’avoir aucun sacrifice à lui offrir.

«Je t’embrasse, cher enfant.»

La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822 · 第 12 / 14 段