novembre 1846, rue de Penthièvre, mais a repris son ancien
nom de 1848 à 1852. En 1690, on l’appelait chemin des Marais;
en 1734, il n’y avait encore aucune construction; en 1750,
elle s’appelle rue du Chemin-Vert, puis Grande Rue Verte. La
Petite Rue Verte est devenue rue de Matignon. Mme de Condorcet
demeura quelque temps, en 1805, au nº 2 de cette rue, chez
Mailla-Garat. Elle habita aussi rue de Marigny. Dans une lettre
de 1806, elle donne cette adresse: Grande Rue Verte, près de
la Caserne. Enfin, à l’_Annuaire du Commerce_ de 1812, je la
vois inscrite: Grande Rue Verte, nº 30. Elle quitta le faubourg
Saint-Honoré à la fin de sa vie, puisqu’elle mourut, 68, rue de
Seine.
C’est ainsi que Fauriel, au mois de décembre 1801, avait amené rue
Verte le philologue Hase, qui allait donner à Sophie des leçons
d’allemand[200]: «C’était le 18 frimaire 1801, écrit Hase à son ami
Erdmann; cherche ce jour et marque-le, c’est un des plus importants
dans la vie de ton ami. Car, je te l’avoue, le sens droit de cette
admirable femme, sa joie des progrès tout-puissants que fait le
génie de l’Humanité vers un beau but, sa connaissance des grands
événements de la Révolution où elle a joué elle-même un rôle nullement
insignifiant (la veille du 10 août, Condorcet, son mari, reçut chez lui
quatre cents Marseillais et elle fut la reine de la fête), peut-être
aussi son amabilité, toutes ces choses n’ont point manqué d’exercer
leur influence sur moi.»
[200] _Deutsche Rundschau_ de décembre 1881. Hase naquit
en 1780, se fixa en France où il fut attaché d’abord à la
Bibliothèque nationale, puis devint professeur de langues
orientales et membre de l’Institut.
Les idéologues avaient pris, eux aussi, l’habitude de se retrouver
chez Mme de Condorcet, lorsqu’elle était à Paris. Et non seulement les
philosophes d’Auteuil comme Garat, Tracy, Cabanis, Volney, Le Couteulx
de Canteleu, tous compris dans la première liste des sénateurs, mais
encore les amis de Mme de Staël, comme Benjamin Constant, qui, dans
ses voyages en France, ne manquait jamais de venir saluer la veuve du
philosophe. Vers novembre 1804, Constant écrivait[201]: «J’ai rencontré
à dîner Gallois et O’Connor. Celui-ci est un esprit fin, ayant dans ses
plaisanteries plus de légèreté que les étrangers n’en ont d’ordinaire
et par cela même ayant un peu du défaut français de plaisanter sur ses
propres opinions. Plus ambitieux qu’ami de la liberté, mais ami de la
liberté parce que c’est le refuge des ambitieux sans succès. Je passe
la soirée chez Mme de Condorcet.»
[201] _Journal intime de Benjamin Constant et lettres à sa
famille et à ses amis_, précédés d’une introduction par
Melegari. Paris, Ollendorff, 1895, p. 93, 102 et 107.
Et, à la même époque à peu près: «Je fais visite à Mme de Condorcet
chez qui je rencontre Baggesen, avec qui j’entre en conversation.»
Si les adversaires de Napoléon aimaient à se retrouver chez Mme de
Condorcet, c’est qu’elle était restée fidèle aux opinions politiques
de son mari. Le Premier Consul l’ignorait si peu que, lors de la
publication du _Parallèle entre César, Cromwell et Bonaparte_, ayant
eu au conseil d’Etat une discussion avec l’amiral Truguet, vieux
républicain, Napoléon conclut ainsi: «Tout cela est bon à dire chez Mme
de Condorcet ou chez Mailla-Garat[202].»
[202] _Mémoires sur le Consulat_ (par Thibaudeau), p. 34.
Sophie, quand elle voyait ses amis, effrayés et découragés, cherchait à
les consoler, et c’est ainsi qu’elle écrivait à l’un d’eux[203]:
«... Je désire vivement que tes nouvelles ne soient pas, comme
ta dernière lettre, une suite d’impressions aussi extrêmes que
douloureuses; car, quand il serait vrai que la chose publique irait
aussi mal, c’est se mettre dans une mauvaise disposition pour la
défendre que de se laisser aller à tant de lamentations, à tant
d’abattement et surtout à l’idée absurde qu’un revers de la liberté
en France anéantirait toute liberté sur notre globe...
«... Adieu, mon Mail; tu m’as attristée par-dessus la tristesse de
l’absence. Je t’embrasse de toute mon âme.»
[203] Mailla-Garat. Lettre inédite, de la collection de
l’auteur.
Les Idéologues, cependant, avaient approuvé le 18 brumaire;
quelques-uns, comme Cabanis, y avaient pris une part considérable. Tous
avaient accepté des places au Sénat, au Tribunat ou au Conseil d’Etat;
La Fayette, d’ailleurs, sans rien vouloir pour lui-même, y avait poussé
les héritiers de la Gironde[204].
[204] Les Mémoires du général La Fayette, et spécialement
le Ve volume qui comprend (p. 148 et suivantes), une notice
intitulée: _Mes rapports avec le Premier Consul_, sont à
consulter avec fruit sur ce rôle unique joué par La Fayette
dans l’opposition. Ses relations avec Cabanis y sont analysées
avec finesse et bienveillance.
Mais, ces amis incorrigibles de la liberté n’avaient pas tardé à
s’apercevoir du sort réservé à leur idole; et ils n’avaient pas été
plutôt installés dans leurs nouvelles fonctions qu’ils avaient commencé
à conspirer.
Bonaparte, il est vrai, n’était pas homme à rester inactif en face
d’eux. Avec la promptitude du génie, il vit aussitôt quels étaient
les plus dangereux de ses adversaires et, comme à l’armée, il frappa
promptement et au bon endroit.
Un jour, il s’écria devant ses intimes[205]: «Ils sont douze ou quinze
métaphysiciens bons à jeter à l’eau; c’est une vermine que j’ai sur mes
habits; mais je ne me laisserai pas traiter comme Louis XVI. Ils sont
comme de petits chiens qui attaquent la citadelle de Strasbourg. Il
n’est pas nécessaire d’avoir cent hommes pour discuter des lois faites
par trente.»
[205] _Mémoires sur le Consulat_ par Thibaudeau. Napoléon
regardait tous les philosophes comme des _boudeurs d’Auteuil_
(le mot est de lui), mûrs pour le Sénat, et il pensait
volontiers, comme Chateaubriand, que l’Institut était une
«tanière de philosophes».
Le lendemain, vingt tribuns étaient éliminés; ils se nommaient
Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant, Andrieux, Daunou, Ginguené,
Desrenaudes, Laromiguière, le moins bruyant des tribuns, Chénier,
qui l’était le plus, Parent-Réal, Mailla-Garat[206], Isnard, «tous
les restes encore vivaces des pouvoirs civils[207]». «Les autres,
dit Thiers, moins connus, gens de lettres ou d’affaires, anciens
conventionnels, anciens prêtres, n’avaient eu d’autre titre pour entrer
au Tribunat que l’amitié de Sieyès et de son parti. Le même titre les
en fit sortir.»
[206] Il habitait Auteuil en 1796 et avait alors vingt-huit
ans. Il était neveu de Dominique Garat. Lors de sa nomination
au Tribunat, on avait dit:
Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat?
C’est que ce petit homme a son oncle au Sénat.
Mailla-Garat fut, dans la suite, employé par Daunou, aux
Archives; ami de Mme de Coigny, il demeurait chez elle.
[207] Daunou.
La classe des sciences morales et politiques à l’Institut, autre
refuge de l’idéologie, était supprimée par prétérition lors de la
réorganisation du 24 janvier 1803; ses anciens membres furent dispersés
dans les autres classes.
La mutilation du Tribunat et la suppression de la classe des sciences
morales eurent leur contre-coup au Luxembourg et se traduisirent par la
fameuse conspiration de 1802, appelée aussi complot du Sénat.
Sous le Directoire, Garat, Cabanis, Tracy, Thurot, Gallois, Jacquemont,
Le Breton, Laromiguière, Chénier, Andrieux, Ginguené, Benjamin
Constant et Daunou se réunissaient, le tridi de chaque décade, chez un
restaurateur de la rue du Bac sous prétexte d’y dîner; mais en réalité,
pour y parler politique et philosophie[208]. Ces réunions s’étaient
continuées pendant le Consulat. Naturellement, on y épargnait peu le
Premier Consul. Jacquemont, parent de La Fayette, avait été éliminé du
Tribunat, en même temps que Daunou, Ginguené, Chénier, etc. Il était
chef du bureau des sciences au ministère de l’Intérieur et connaissait
intimement Moreau, Pichegru et les chefs du parti royaliste. Daunou
était souvent appelé au ministère sous prétexte d’affaires, mais, en
réalité, pour s’entretenir du complot dont le but était le renversement
de Bonaparte[209]. Bernadotte en était l’âme; Mmes de Staël et Récamier
s’y trouvaient naturellement mêlées.
[208] Taillandier p. 121-122.
[209] Taillandier avoue ces entretiens. V. aussi les _Mémoires_
de Rovigo, de Thibaudeau et de Fouché, l’_Histoire de France_
de Bignon, _Dix ans d’exil_, par Mme de Staël, et les _Mémoires
d’outre-tombe_.
Cabanis et Tracy furent-ils gagnés à cette cause qui était celle des
Bourbons? On l’a dit, sans en fournir aucune preuve. Fauriel, dans
les _Derniers jours du Consulat_[210], prétend que Fouché, aidé par
ce triste intrigant qui s’appelait Méhée de la Touche, eut l’idée de
compromettre, dans la conspiration de Moreau, les quelques membres
du Sénat qui s’étaient fait remarquer par leur opposition au Premier
Consul. Mais aucun ne prêta l’oreille aux insinuations du ministre de
la Police: «Soit qu’ils eussent, ajoute Fauriel, des informations qui
les fissent se tenir en garde, soit qu’ils fussent résolus à s’abstenir
de toute détermination qui eût exigé de leur part du dévouement et
du courage, ils écartèrent les émissaires de Fouché et restèrent
paisibles.» Fauriel, qui n’avait pas destiné ces pages à la publicité,
parlait de ses meilleurs amis avec un ton qui montre bien quelle était
la fausseté instinctive de son caractère; mais, du moins, en découvrant
le rôle provocateur de Fouché, dont il fut l’ami et le secrétaire, il
se garde d’avouer la culpabilité des sénateurs. Que Ginguené et Daunou
soient entrés dans la conjuration, que Volney, dont le dévouement aux
Bourbons est hors de doute, y ait trempé aussi, que Garat, qui l’a
avoué[211], ait pris part au complot, la chose est certaine. Mais les
sentiments républicains de Cabanis et de Tracy auraient dû suffire à
les protéger contre cette imputation calomnieuse.
[210] Nous employons ce titre très ingénieux donné par M.
Lalanne et non par Fauriel au curieux manuscrit trouvé dans les
archives de l’Institut.
[211] Garat, avec sa belle inconscience, écrivait dans son
ouvrage sur Moreau: «A cette époque, il fallait tout le courage
des conspirations pour oser seulement se communiquer ses
pensées. Moreau, que je ne connaissais guère que par sa gloire,
et moi qui ne lui étais connu que par quelques lignes écrites,
_garantie si peu sûre des vrais sentiments d’un homme_, nous
ouvrîmes nos âmes tout entières l’un à l’autre. Sans cesse
occupés de la chose publique, nous avions sans cesse le besoin
de nous voir. Nous nous réunissions à l’une des barrières
de Paris, chez un ami commun, dans un appartement à la fois
chambre à coucher, bibliothèque et salon d’un homme de lettres.
C’est là que, seul, couvert d’une redingote et à pied, se
rendait le vainqueur de Hohenlinden.»
Quoi qu’il en soit, Fouché fit savoir que le complot était découvert; à
partir de ce jour, les dîners du Tridi cessèrent et les Idéologues ne
se virent plus que chez Cabanis ou chez Mme de Condorcet, tandis que
les royalistes que Daunou accompagnait[212] retournèrent chez Mathieu
de Montmorency et chez Mme de Staël.
[212] Taillandier, p. 117 et 118.
C’est qu’en effet les deux oppositions ne se ressemblaient guère, ni
dans leur personnel, ni dans leurs moyens d’action, ni dans le but
poursuivi.
Celle qui se groupait autour de Mme de Staël était plutôt
internationale et royaliste; on le vit bien en 1814. Elle comptait,
dans ses rangs, des préfets comme MM. de Barante, de Castellane et
Rougier de la Bergerie.
L’autre, celle qui avait son centre chez Mme de Condorcet, était
composée des débris vaincus de la Révolution, elle était philosophique,
mais purement française. On y voyait d’anciens conventionnels, comme
Riouffe[213] ou comme Jean Debry, préfet du Jura, qui ne se servait
de son influence que pour protéger des littérateurs comme Charles
Nodier ou pour placer des amis de Sophie et de Mme Vernet. «Au souvenir
des derniers jours de M. de Condorcet se trouve tellement joint le
vôtre, lui écrivait en 1811[214] Mme de Condorcet, que je viens vous
recommander un ami de Mme Vernet, Emeric. Pourriez-vous le placer dans
votre département ou le recommander à Quinette.»
[213] Préfet, légionnaire et baron, Honoré Riouffe, dit
Toussaint, était né à Rouen, le 1er avril 1764. Il avait
fréquenté, autrefois, chez Julie Talma et avait même
correspondu avec elle, à l’époque où il était acteur au Théâtre
de la République à Rouen.
[214] Je dois communication de cette lettre à M. le professeur
Pingaud dont les travaux sur la Révolution sont si remarqués.
Dans les papiers de Jean Debry, il a trouvé quatre lettres de
Mme de Condorcet: celle que nous venons de donner en partie;
deux autres lettres de 1811, toujours relatives à Emeric;
et une lettre datée de Meulan, an VII, dans laquelle Mme
de Condorcet félicite Jean Debry du mariage de sa fille et
l’invite à venir la voir dans sa nouvelle propriété.
Quant à Gérando, il avait traversé le monde d’Auteuil; il s’y était
heurté aux idées antireligieuses des Idéologues et, voulant rester
dans l’opposition était passé dans le camp de Mme de Staël.
En dehors de ces hommes politiques, Mme de Condorcet et Fauriel
recevaient encore des amis de Cabanis, médecins comme lui, quelques-uns
savants distingués, tous gens d’esprit et littérateurs qui savaient
causer et plaire, quel que fût leur auditoire.
Ils se nommaient Pinel, Boyer, Alibert, Richerand, Roussel et avaient
pour interprète le plus éloquent, après Cabanis, cet excellent Pariset
qui, en 1803, dans une lettre à Fauriel, traçait la ligne de conduite
à suivre dans les circonstances que l’on traversait[215]. Il y parlait
de cette doctrine secrète qu’il faut réserver pour soi et pour le
petit nombre, viatique nécessaire qui aide à passer la vie sans jamais
sacrifier l’honneur ni la vérité.
[215] Cette lettre, véritable profession de foi, a été donnée
dans le _Salon de Mme Helvétius_, p. 180, 181 et 182.
La dernière intervention des amis de Mme de Condorcet, dans le domaine
de la politique active, s’exerça au moment du procès de Moreau[216];
quelques jours après, l’Empire était proclamé.
[216] Sur le procès de Moreau et le rôle qu’y jouèrent les
Idéologues, voir l’ouvrage cité dans la note précédente aux
pages 186 et 187.
Mais la veuve du philosophe était trop intelligente pour se contenter
d’une opposition stérile et bavarde; elle n’y donnait pour ainsi dire
que ses loisirs et consacrait la plus importante partie de sa vie à la
lecture et aux travaux de l’esprit.
C’était l’époque où Cabanis publiait son livre sur les _Rapports du
physique et du moral de l’homme_. Il y travaillait, depuis plusieurs
années, sous les yeux bienveillants, mais attentifs de sa belle-sœur.
Cet ouvrage eut un immense succès. Benjamin Constant en disait à
Fauriel[217]: «Je lis, autant que mon impuissance de méditation me le
permet, le livre de Cabanis et j’en suis enchanté. Il y a une netteté
dans les idées, une clarté dans les expressions, une fierté contenue
dans le style, un calme dans la marche de l’ouvrage qui en font, selon
moi, une des plus belles productions du siècle. Le fond du système
a toujours été ce qui m’a paru le plus probable, mais j’avoue que
je n’ai pas une grande envie que cela me soit démontré. J’ai besoin
d’en appeler à l’avenir contre le présent et surtout à une époque
où toutes les pensées qui sont recueillies dans les têtes éclairées
n’osent en sortir, je répugne à croire que le monde étant brisé tout
ce qu’il contient serait détruit. Je pense avec Cabanis qu’on ne peut
rien faire des idées de ce genre comme institutions. Je ne les crois
pas même nécessaires à la morale. Je suis convaincu que ceux qui s’en
servent sont le plus souvent des fourbes et que ceux qui ne sont pas
des fourbes jouent le jeu de ces derniers et préparent leur triomphe.
Mais il y a une partie mystérieuse de la nature que j’aime à conserver
comme le domaine de mes conjectures, de mes espérances et même de mes
imprécations contre quelques hommes.»
[217] Genève, 3 frimaire an XI.
Le livre souleva des tempêtes. Mais, dans tous les camps, on se plut
à reconnaître l’élégance du style, l’imagination riche et féconde, la
raison supérieure qui faisaient de Cabanis le premier des écrivains de
son époque.
A cette date de 1802, on trouve dans les papiers de Mme de
Condorcet[218] quelques pensées détachées qui rappellent bien l’auteur
des _Lettres sur la Sympathie_.
[218] Archives du Paty de Clam. De 1801 à 1804, Mme de
Condorcet s’occupe aussi, avec Cabanis et Garat, de la
publication des œuvres complètes de son mari.
«Le génie et la naïveté parlent la même langue,» disait-elle.
Ou bien:
«Les véritables auteurs sont ceux qu’on peut méditer. Fort loin de
là, il en est beaucoup aujourd’hui qu’on ne peut que chercher à
comprendre.»
Et encore, cette règle de conduite:
«N’avoir d’autre caractère que son âme.»
Cette habitude d’écrire ainsi ses pensées était devenue pour bien
des jeunes filles et des jeunes femmes, une mode à laquelle elles
sacrifiaient. Témoin Mlle de Meulan, et aussi Eulalie Roucher, mariée
depuis quelques années, avec un collègue de Fauriel dans les bureaux
de Fouché[219]. Mme de Condorcet avait connu Eulalie à Villette et à
Auteuil; plus âgée qu’elle de dix ans, elle s’était souvent occupée
de la fille du poète avec cette délicatesse qui est, dans la première
jeunesse, comme le prélude de ce sentiment qui sera un jour l’amour
maternel. Jeunes femmes, toutes deux s’étaient retrouvées au cours
de botanique de Desfontaines et aux excursions dans la campagne de
Gentilly.
[219] Marc-François Guillois, rédacteur au _Moniteur_, connu
par des travaux littéraires, dont quelques-uns furent entrepris
en collaboration avec le père de Paul de Saint-Victor.
Eulalie qui, à seize ans, parlait et écrivait l’italien, l’anglais et
le latin, avec une pureté qui émerveillait les amis de son père[220],
était digne par l’esprit comme par le cœur de Mme de Condorcet;
l’ancienne amitié avait bien vite reconquis tous ses droits, et Eulalie
était reçue à Auteuil ou à la Maisonnette, comme la meilleure et la
plus aimée des compagnes.
[220] V. _Pendant la Terreur: Le poète Roucher_.
Cabanis avait envoyé à Eulalie un exemplaire de son livre, et comme
celle-ci l’en avait remercié en rappelant l’ancienne liaison de
Roucher et de Cabanis, le médecin-philosophe lui répondait[221]:
«Oui, Madame, le souvenir de votre père me sera toujours cher!
Ses grands talents, ses malheurs, l’amitié dont il m’avait honoré
autrefois, me feront toujours prendre un vif intérêt à tout ce qui
lui a appartenu et je n’oublierai jamais les années de votre enfance
où j’ai eu l’avantage d’observer les premières lueurs de cet esprit
si distingué que vous avez déployé depuis. Votre suffrage, madame, et
celui de vos amis, est une digne récompense de travaux entrepris pour
éclairer les hommes.»
[221] A Mme Guillois, Auteuil, 11 germinal an XIII.
Dans ces charmantes réunions de deux femmes si bien faites pour se
comprendre, Eulalie avait soumis à son amie quelques-unes de ses
pensées et Mme de Condorcet s’en était montrée enchantée. C’est que,
sous bien des rapports, leur destinée, d’abord heureuse, puis traversée
par d’affreux malheurs, se ressemblait.
Il y avait quelque chose des désillusions que toutes deux avaient
éprouvées dans cette pensée d’Eulalie[222]:
«L’âme, après de longs chagrins ou de grandes passions ressemble à
un vase rempli d’une eau trouble. Parvient-on à l’éclaircir, il faut
bien prendre garde de la remuer et de l’agiter encore. Le bonheur de
notre vie peut dépendre de cette précaution.»
[222] Papiers de famille de l’auteur.--Voici encore
quelques-unes de ces pensées d’Eulalie: «Je ne connais point
de remède au défaut de tact. C’est un vice de l’organisation
du cœur. Si ce premier avertissement plus prompt que la pensée
ne la devance pas, tout est dit.»--«Quel dommage qu’il y ait
pour l’homme que son génie inspire des lendemains comme pour le
vulgaire. Un aujourd’hui de plusieurs jours ferait naître des
chefs-d’œuvre que sa vie ne produira jamais. L’âme et l’esprit
ont leurs crises comme la nature. Tous les grands mouvements
sont rares; leur fait est d’enfanter toujours quelque chose
d’extraordinaire.»--«Enthousiasme, confiance, bonté exquise,
délicatesse de cœur, vivacité de tout, beau idéal, fraîcheur de
sentiments, tous fruits impossibles à conserver sur un arbre
que les orages du monde ont battu et souvent renversé pour
toujours.»--N’est-ce pas la pensée et presque la phrase de
Sophie sur «la coupe enchantée que la main du temps renverse
pour la femme au milieu de sa carrière»?
Et comme ici on reconnaît bien la jeune femme, élevée, avec Sophie, à
l’école du XVIIIe siècle:
«La mémoire du cœur est assurément la moins périssable puisqu’elle
s’exerce par nos sensations. Une odeur, un souffle, un aspect
ramènent la vivacité des événements passés avec une force
inconcevable qui ne pouvait se retrouver que là et peut-être une
seule fois dans la vie. C’était le dépôt de ce souvenir.»
Mais il ne faudrait pas croire que les soucis de la politique ou les
spéculations plus hautes de la pensée aient détourné Sophie de ce
qu’elle regardait, dans le fond de son âme, comme le plus doux et le
plus précieux des devoirs.
Jamais Mme de Condorcet n’avait quitté sa fille, ni confié à personne
le soin de son éducation. Après avoir assuré le sort matériel d’Elisa,
elle n’avait plus eu qu’un seul but: élever Mlle de Condorcet de
manière à la rendre digne de son nom et telle que son père l’aurait
voulu voir s’il avait vécu.
Depuis longtemps, elle connaissait et recevait chez elle un Irlandais
réfugié en France, le général O’Connor. C’était un des meilleurs amis
de Cabanis, estimé de tous ceux qui le connaissaient[223]; il avait mis
son épée à la disposition de la France et de l’Empereur, croyant par
là servir la liberté. A la fin de 1804, il commandait une division à
l’armée de Brest où Cabanis lui écrivait[224]:
[223] On a vu, plus haut, ce que pensait de lui
Benjamin Constant.
[224] Auteuil, 21 brumaire an XIII. Bibliothèque de l’Institut.
«On croit ici, généralement, que l’expédition va partir et que vous
allez, enfin, en Irlande.
«Vous savez combien j’ai à cœur le succès de cette entreprise,
indépendamment de la gloire des armées françaises dont il est bien
naturel que je sois très jaloux. Combien n’ai-je pas besoin de vous
voir mettre à fin le noble plan de liberté de votre pays auquel vous
avez consacré toute votre vie et toutes vos facultés!...
«Adieu, mon excellent et digne ami, ma femme et tous nos amis communs
vous font mille tendres compliments et quant à moi vous savez que je
vous suis dévoué pour toujours, c’est-à-dire pour la vie.»
En 1807, rentré à Paris et ayant définitivement quitté l’armée,
O’Connor demanda et obtint la main de Mlle de Condorcet. Le mariage
eut lieu au mois de juillet. Elisa n’avait que dix-sept ans; mais la
maturité précoce de son esprit la rapprochait de l’homme distingué
qu’elle allait épouser. Sa physionomie et ses allures évoquaient
invinciblement le souvenir de son père; elle était dans toute la
fraîcheur de la jeunesse, mais rien dans sa personne et dans sa
figure un peu masculine ne rappelait l’admirable beauté de Mme de
Condorcet[225].