Mme de Staël était une chrétienne, parfois militante; Mme de
Condorcet, Cabanis et Tracy étaient dans de tout autres idées. Ils
ne pouvaient se comprendre. Cette lettre de Mme de Staël à Tracy en
est la preuve: «Vous me dites, Monsieur, que vous ne me suivez pas
dans le Ciel, ni dans les tombeaux. Il me semble qu’un esprit aussi
supérieur que le vôtre et détaché de tout ce qui est matériel par la
nature de ses travaux, doit se plaire dans les idées religieuses, car
elles complètent tout ce qui est grand, elles apaisent tout ce qui
est sensible et, sans cet espoir, il me prendrait je ne sais quelle
invincible terreur de la vie et de la mort.»
Une autre source de mauvaise entente entre le monde d’Auteuil et Mme de
Staël, c’était la rancune mal dissimulée que la fille de Necker avait
vouée à Condorcet et à sa mémoire.
Dès l’année 1776, le philosophe avait écrit à Voltaire pour lui
dire tout ce qu’il pensait de la médiocrité et de l’insuffisance du
Genevois. Depuis, Condorcet n’avait cessé d’être un juge inexorable
pour l’étranger qui avait supplanté Turgot au ministère. Lors du second
passage de Necker aux affaires, cet avènement n’avait pas été sans
rapports avec la disgrâce qui avait retiré à Condorcet la place qu’il
occupait à l’hôtel des Monnaies.
Mme de Staël n’ignorait aucun de ces détails. Elle se plaisait à
dire que le philosophe offrait, au plus haut degré, les caractères
de l’esprit de parti. Elle cherchait depuis longtemps l’occasion de
venger son père et crut la trouver en publiant, dans son livre _de la
Littérature_, quelques lignes sur «un homme diversement célèbre», qui
n’était autre que Condorcet. Talleyrand avait senti l’inconvenance du
procédé, puisqu’il écrivait à son ancienne amie, le 18 février 1797:
«Votre ouvrage est superbe... Les Condorcet[189] sont à la campagne;
ils n’en reviennent que dans huit jours. Je n’ai vu personne qui ait
pu me dire ce que le _diversement célèbre_ avait fait sur eux. Il est
probable qu’ils ne se portent pas pour choqués; car il sortira un bon
extrait de la maison Helvétius qui est un écho de Condorcet[190].»
[189] Les Condorcet, c’est-à-dire Mme de Condorcet, Cabanis et
sa femme; car Elisa était trop jeune pour qu’on se préoccupât
de son jugement.
[190] Talleyrand, à son retour, s’était établi à Auteuil,
chez Mme de Boufflers, d’abord, et, ensuite, au château de la
Thuilerie, chez son ami le général d’Arçon. Mme de Staël vint,
plusieurs fois, y visiter l’ancien évêque d’Autun: elle y
rencontrait Daunou, Cabanis et Tracy. Mais, ce ne fut là qu’une
époque très courte pendant laquelle les idéologues et la fille
de Necker suivirent la même ligne politique.--Sur ce séjour
de Talleyrand, à Auteuil, on trouve des renseignements du
plus haut intérêt dans un ouvrage rare: _Souvenirs d’histoire
contemporaine; Episodes militaires et politiques_, par le baron
Paul de Bourgoing, sénateur, ancien ambassadeur, ancien pair de
France. Paris, Dentu, 1864, in-8º. Page 50 et suivantes, M. de
Bourgoing raconte que son père chargé de mission à Copenhague,
vit en Scanie le roi de Suède Gustave IV qui, hostile d’abord
à la France, puis subjugué par le génie du premier consul, fit
des ouvertures à Bourgoing père et lui parla même, comme au
nom de plusieurs autres souverains, de la possibilité de voir
un jour Bonaparte monter sur le trône. Bourgoing, sans rien
répondre de positif, fit part, dans ses lettres particulières,
de ces ouvertures à Talleyrand: «C’est à Auteuil que lui fut
adressée cette partie confidentielle de la correspondance
du ministre en Danemark. Ma mère et mes sœurs avaient passé
quelques semaines de la belle saison dans cette maison de
campagne de l’habile ministre. M. de Talleyrand s’empressa de
porter à Malmaison l’information de ces instances indirectes.»
Bourgoing ayant été nommé ministre en Suède prononça, lors de
sa réception à la cour, un discours où l’on crut voir l’annonce
de l’Empire. Le premier consul se mit en colère et disgracia
Bourgoing d’autant que, dans l’intervalle, Gustave IV avait
changé d’avis sur le premier consul et sur la France.
On voit combien, dans ces années, Auteuil était un centre
politique où tout se traitait, affaires extérieures ou
intérieures: presque tous les événements graves de l’époque
furent préparés ou discutés dans ce petit village.
Il ne sortit aucun bon extrait. Faut-il s’en étonner?
Mais, au contraire, Chénier répondit: «Condorcet fut sans doute et
restera diversement célèbre, puisqu’il était à la fois habile dans
les sciences mathématiques, profond dans les sciences morales et
politiques, éclairé en littérature, écrivain distingué, philosophe
illustre et grand citoyen; il est bien vrai qu’il aimait les vertus,
le génie, les opinions de Turgot; qu’il admirait son administration
et qu’il n’avait pas, à beaucoup près, les mêmes sentiments pour un
ministre dont le nom n’est pas sans célébrité[191]. A cet égard,
les panégyriques exagérés peuvent convenir à l’amour filial; mais
entre-t-il aussi dans ses droits d’inculper gravement et sans motifs
admissibles un des premiers hommes du XVIIIe siècle?»
[191] Necker.
Malgré tout, Mme de Staël rendait justice à sa rivale et, à l’occasion
des _Lettres sur la Sympathie_, elle lui écrivait ces lignes
remarquables[192]:
[192] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.
«Canton Léman, Coppet,
ce 20 mai. 1er prairial.
«Je viens de lire, Madame, les huit lettres que vous avez ajoutées à
la traduction de Smith, et elles m’ont fait un si grand plaisir que
j’ai besoin de vous en parler.
«Vous êtes une personne insensible à la louange, mais vous ne le
serez pas à atteindre le but que vous vous êtes proposé: Convaincre
et toucher. Vous me savez trop facile à l’émotion pour compter comme
un succès celle que j’ai éprouvée, mais mon père est moins mobile
et, dans la lecture que je viens de lui faire de votre ouvrage, il
n’a cessé de remarquer et les pensées réfléchies et les sentiments
heureusement exprimés. Vous serez plus obligée que jamais de me
passer mon impression de respect en vous voyant. Il y a, dans ces
lettres, une autorité de raison, une sensibilité vraie, mais dominée
qui fait de vous une femme à part. Je me crois du talent et de
l’esprit, mais je ne gouverne rien de ce que je possède. J’appartiens
à mes facultés, mais je n’en puis garder l’usage. Enfin, je vous
ai admirée, et dans vous, et par un retour sur moi. Et comme j’ai
la bonne nature de n’être point jalouse, je n’ai eu que du plaisir
en pensant que je connaissais et que j’aimais une personne si rare.
Si j’avais en moi la possibilité du bonheur, elles (les fameuses
lettres) l’auraient développée; c’est du calme sans froideur, de la
raison sans sécheresse. C’est ce qui compose dans toute la nature
l’idéal du bien et du beau, la réunion de quelques contraires. Oh!
que nous sommes loin de toutes ces institutions sociales qui doivent
former l’homme tel que vous le voulez. J’ai un besoin extrême de
causer avec vous.
«Parlez-moi de vos lettres quand je vous reverrai. Votre caractère
vous les a inspirées, et elles doivent confirmer votre caractère.
Que vous dirais-je de ce pays? Il est couvert de malheureux comme le
reste de la terre. Pour moi, je suis tout à fait ruinée. Notre revenu
entier était en dîmes. Ne me disiez-vous pas qu’on parlait de moi
parce que j’étais riche? J’ai droit au silence actuellement. Je mène
depuis quatre mois une vie de courage, mais j’étais où mon devoir
marquait ma place. A présent, je voudrais retrouver du bonheur.
_Mais, déjà, la coupe n’est-elle pas renversée?_ Enfin, quoi qu’il
m’arrive, vous m’avez fait retrouver un plaisir depuis longtemps
perdu, l’émotion et l’admiration que le cœur et la vertu font
éprouver.
«Parlez de moi, je vous prie, à Gallois et à Cabanis. Notre famille
poétique[193] est toujours loin de vous!»
[193] Le groupe Chateaubriand, Fontanes, Joubert, etc.
Le 25 mars 1800, naissait à Auteuil, dans la maison de Mme Helvétius,
Annette Paméla Cabanis qui eut pour parrain Destutt de Tracy. Mais
cette année, qui avait commencé sous d’heureux auspices, devait
bientôt se continuer dans les larmes. Mme Helvétius, parvenue à l’âge
de quatre-vingt-un ans, avait conservé l’habitude de se lever de très
bonne heure. A la fin de l’hiver, elle contracta un catarrhe dont ne
purent la guérir les soins empressés de Cabanis et de Roussel.
Elle avait auprès d’elle, dans ses derniers jours, Cabanis et sa femme,
La Roche et Gallois, le tribun, qui habitait chez elle depuis 1793.
Ces fidèles amis ne la quittèrent pas un instant. Le 13 août, l’agonie
commença dans la matinée. Mourante, elle pressait encore sur son cœur
déjà glacé les mains de Cabanis qui, comme d’habitude, l’appelait sa
bonne mère. «Je la suis toujours,» murmura-t-elle; ce fut son dernier
mot.
Suivant ses dernières volontés, elle fut enterrée au bout de son parc,
dans un caveau qu’elle avait fait construire, à l’extrémité droite du
pavillon où Cabanis avait passé les premiers temps de son mariage.
Celui-ci était inconsolable de cette perte et, le 16 fructidor, il
écrivait à Gérando: «Mon cher ami, je n’ai point répondu à votre lettre
amicale parce que, d’après son contenu, je vous attendais d’un moment
à l’autre. Mais, comme vous ne venez point, je ne veux pas que vous
puissiez me croire indifférent aux témoignages touchants de votre
amitié; j’y suis, au contraire, infiniment sensible et j’attache un
très grand prix aux sentiments qui les ont dictés.
«Vous ne pouvez pas savoir à quel point est irréparable la perte
que j’ai faite; mais votre excellent cœur, en s’associant à mes
regrets, m’offre le seul genre de consolations qui puisse me toucher
véritablement. Recevez-en ma sincère et éternelle reconnaissance.»
Bien que Mme Helvétius eût laissé, en mourant, la jouissance de sa
maison à La Roche et à Cabanis, ceux-ci, cependant, n’eurent pas le
courage de continuer à y vivre comme par le passé.
La Roche, qui fit partie du Corps législatif jusqu’en 1803, quitta
Auteuil à cette date et se retira à Orville, dans le Pas-de-Calais, où
il mourut en 1806.
Cabanis, de son côté, ne fit plus que de rares apparitions dans cette
propriété où il avait connu toutes les extrémités des joies et des
douleurs humaines. Il se rendit à Villette, auprès de son beau-père, en
attendant qu’il s’installât séparément au château de Rueil, situé tout
près de la terre des Grouchy.
Depuis 1798, Mme de Condorcet, tout en gardant son pied à terre
d’Auteuil[194], était devenue propriétaire d’une maison sur le coteau
qui domine Meulan et les bords de la Seine; jusqu’en 1800, elle n’y
vint qu’en passant, mais, après la mort de Mme Helvétius, elle s’y fixa
presque toute l’année, ne conservant plus à Paris qu’un appartement
qu’elle habitait pendant les quelques mois de la mauvaise saison.
[194] A cause de la présence de Mme Cabanis et de son mari,
Mme de Condorcet venait encore par moments à Auteuil; mais ce
village lui rappelait de trop tristes souvenirs et, dès qu’elle
eut recouvré sa fortune, elle chercha une nouvelle habitation.
La proximité fatigante de Paris fut aussi pour quelque chose
dans la résolution qu’elle prit de se transporter à la
Maisonnette.--Le 28 septembre 1806, Mme de Rémusat écrivait
à son mari, alors à Mayence: «Je pense à toi dans cette
petite retraite d’Auteuil qui me plairait si elle était plus
solitaire. Mais il faut convenir que ma mère a raison et que
les oisifs de Paris ont trop beau jeu pour y venir importuner
à tous les moments du jour. On nous accable de visites et nous
nous réfugierons à Paris pour y vivre plus seules et plus
économiquement.» La même correspondante, le 4 octobre, donnait
la contre-partie: «Ce que j’aime d’Auteuil, c’est que la vérité
seule y arrive et qu’on ne vous raconte les faux bruits que
lorsqu’ils sont démentis.» _Lettres de Mme de Rémusat_ (II, p.
19 et 26).
Toute la famille se trouvait donc réunie autour de Villette, dans
ce petit coin de terre béni où la nature embellissait encore les
affections et les joies de la famille.
La Maisonnette,--c’est ainsi que Mme de Condorcet baptisa son riant
ermitage,--est construite auprès des ruines de l’ancien château fort
de Meulan. En 1638, la reine Anne d’Autriche y avait fondé un couvent,
dirigé par les Annonciades jusqu’en 1793, époque où il fut vendu comme
bien national[195]. Dans une partie des bâtiments, conservée par
l’acquéreur de la Nation, fut prise la maison actuelle qui est restée,
à l’extérieur comme à l’intérieur, ce qu’elle était à la fin du siècle
dernier.
[195] La propriété appartint donc successivement aux rois
de France, aux Annonciades, à la Nation, à la municipalité
de Meulan et à Chévremont, acquéreur de la Nation. Entre
celui-ci et Mme de Condorcet se placent cinq acquéreurs. Le 9
juillet 1823, Mme O’Connor la vendit à M. Loiselet pour 22.000
francs. Depuis 1860, elle est dans la famille de M. Roger,
le propriétaire actuel. Mme de Condorcet, les 6 prairial et
25 fructidor de l’an VI, acheta la plus grande partie de la
propriété pour 8.600 livres. Elle compléta par l’acquisition
de la chapelle Sainte-Avoie avec un terrain de 30 ares, 62
centiares, le 5 août 1807, moyennant 2.400 francs.
Ces renseignements sont dus à l’obligeance du propriétaire
actuel, M. Roger, que je suis heureux de remercier ici
pour ses communications si précises.--Une histoire locale
raconte que les _Mémoires d’Outre-Tombe_ furent rédigés à la
Maisonnette. Jusqu’au mois de novembre 1817, ils sont datés
de la Vallée-aux-Loups. Après cette date et tant que vécut
Mme de Condorcet, Chateaubriand ne vint pas à la Maisonnette.
Postérieurement à 1823, je n’ai rien trouvé qui confirme, ni
qui infirme l’allégation de l’historien.
Un cloître, au rez-de-chaussée dont il dessert toutes les pièces,
occupait tout le fond de la maison. Le salon et la salle à manger,
boisés, s’ouvraient sur un jardin planté d’arbres élevés et de massifs
de verdure[196]; un grand escalier et un autre plus petit, conduisaient
au premier étage où se trouvent les chambres à coucher. «La maison,
point trop petite, dit Guizot, était modeste et modestement arrangée...
Sur les derrières et au-dessus de la maison, un jardin planté sans
art, mais coupé par des allées montantes le long du coteau et bordées
de fleurs. Au haut du jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul
ou pour causer à deux. Au delà de l’enceinte, toujours en montant,
des bois, des champs. D’autres maisons de campagne, d’autres jardins
dispersés sur un terrain inégal. Dès le premier moment, le séjour de la
Maisonnette me plut.»
[196] Guizot, dans les _Mémoires pour servir à l’histoire
de mon temps_, t. I, ch. VII, a donné une description de la
Maisonnette au temps de Mme de Condorcet. Cette description est
encore vraie aujourd’hui tant les choses ont peu changé.
Dans l’intérieur de la propriété se trouve une chapelle, construite
au Xe siècle et dédiée à sainte Avoie. Sophie y laissait venir en
pèlerinage les paysans des environs.
Enfin, un souterrain voûté qui part de la maison conduit dans la
campagne.
Mais le joyau de la Maisonnette est la terrasse d’où l’œil contemple
une vue admirable. Au premier plan, Meulan et ses deux églises; dans
la vallée, la Seine coulant au milieu de vertes prairies; l’Ile-Belle
entourée de grands peupliers; et, au loin, quelques hauteurs, dernière
ceinture de la vallée de la Seine, qui se dessinent à l’horizon.
C’était la demeure du Sage; une halte heureuse dans la vie.
Mme de Condorcet avait rêvé d’y passer ses dernières années dans
l’intimité de Mailla-Garat, avec lequel elle était liée depuis 1798. Au
printemps de 1800, pendant un voyage que le tribun fit à Villiers et à
Paris, elle lui écrivait[197]:
[197] Inédit. Cette lettre et les suivantes font partie de la
collection de l’auteur.
«Ce 10, soir (de Meulan).
«Tu auras un bien beau temps pour cette fête qui n’est pas la
mienne, mon Mail. Puisses-tu, en jouissant, cette nuit, de la beauté
de ce ciel prêt à se parer de mille feux, en regardant cette lune
argentée, en respirant cet air frais qui s’élève pour moi des bords
de la Seine, penser à ta Sophie qui, seule, loin de toi, sacrifie
de bon cœur le bonheur de te voir (cependant si nécessaire) aux
plaisirs de distraction et d’amitié que tu as été chercher. Puisse
l’image de ton amie, moins agréable sans doute que celles que cette
fête t’aura offertes, s’embellir à tes yeux par d’assez touchants
souvenirs pour rester la seule image qui se soit offerte à ton
réveil et qui ait charmé ton goût et tes pensées. Les miennes sont
bien mélancoliques aujourd’hui, ainsi que je l’avais prévu, et cette
horloge qui sonne si vite les heures de notre union ici les amène
aujourd’hui plus lentement, ce me semble, qu’à l’ordinaire... (Elle
s’occupe à embellir la Maisonnette.) La dépense s’élevât-elle au
plus haut degré, jamais rien ne nous rapportera tant de bonheur et
jamais rien n’aura ajouté un charme plus nécessaire aux charmes
divers de cette retraite. Je t’écris à cette fenêtre où la Seine
se découvre parée des fraîches saulaies de l’Ile-Belle; en voyant
couler paisiblement ces eaux dont les bords suivent des courbes si
douces au regard, j’espère que notre vie coulera paisiblement, ici,
comme ces eaux, et que le charme de cette nature, si riante et si
belle, s’unira toujours à toutes les impressions heureuses et faciles
que nous éprouverons dans ce séjour. Cher ami, reviens-y bien vite
m’ôter cette vague anxiété que je ressens toujours loin de toi, que
l’occupation ne saurait charmer et que l’espérance même ne suspend
qu’à demi... Adieu, mon âme; je vais m’endormir en pensant à toi
aussi tendrement que si tu pensais beaucoup à moi à Villiers. Tu
devrais bien prononcer mon nom aux hôtes du lieu, afin que ta petite
femme ne soit pas un être inconnu aux personnes pour lesquelles tu
peux la quitter quelques moments. Adieu encore, toi que le cœur le
moins passionné ne pouvait, ce me semble, aimer sans passion. Adieu,
être attirant qui as su charmer une vie flétrie par tous les malheurs
et que j’espère n’avoir aimé d’abord avec trouble que pour sentir
davantage le bonheur de l’aimer avec confiance et avec paix.»
Et, quelques jours après cette première lettre, pendant la même
absence, elle lui écrivait encore:
«Je viens de recevoir ta lettre, mon Mail. Quoique bien tendre, elle
ne me rend pas cette présence si chère et si nécessaire et qui me
manque tant! Pourquoi mon Mail ne me parle-t-il pas de ce qu’il fait,
de ce qu’il voit, comme je lui parle de ce que je fais, de ce que je
vois et de ma manière de sentir tout ce qui n’est pas lui? Serait-il
possible qu’en te conjurant de m’aimer je t’éloignasse de la première
base de tout sentiment, de cette confiance intime qui, seule, prouve
le besoin que l’on a de ce qu’on aime? Ah! cruel, quel mauvais
moyen tu as pris pour rendre la paix à mon pauvre cœur et pour lui
persuader que des _enfantillages_ peuvent inspirer l’accent des
sentiments les plus tendres et les plus profonds! Un peu de sincérité
coûte donc trop à ton sexe!
«Laissons ces douleurs que tu ne veux pas seulement adoucir. Crois,
mon Mail, que l’espoir toujours renaissant, bien malgré moi, de lire
enfin dans ton âme est la seule cause du vœu inutile et certainement
importun que je t’exprime trop souvent à cet égard. Je t’aime bien
plus pour ton bonheur que tu ne crois, et si je n’étais persuadée que
ton cœur et ta vie absolument à moi seraient bien plus complètement
au travail et à cette gloire que ton imagination rêve si souvent et
dont tu as tous les moyens, sois sûr que par une justice rigoureuse
sur moi-même, comme par une résignation facile à l’amour, je subirais
sans murmure les pertes que j’ai faites et les privations de ta
présence avec tous les risques qu’elles font courir à mon bonheur.
«Je ferme les yeux de ce côté pour te dire que nos prairies
verdissent, que nos arbustes de la Maisonnette promettent bien des
fleurs, que l’air est plein de ces parfums légers du printemps qui
portent dans l’âme l’attendrissement et la sérénité. Où es-tu, mon
cher bonheur, et pourquoi ne respirai-je pas à côté de toi toutes ces
impressions délicieuses de la nature renaissante? Puisse, du moins,
cette lettre arriver dans un moment où tu les regrettes et surtout
où la fatigue d’autres impressions ne soit pas la seule cause qui
te les fasse regretter! Il est si différent de goûter les plaisirs
vrais par ce que d’autres ont épuisé et étourdi! Cher Mail, penses-tu
un peu à moi dans ces rues, dans ces salons, dans ces jeux, dans
ces spectacles? Va, si jamais était là un être plus capable que moi
de faire ton bonheur, estime-moi assez pour me le dire. Mais s’il
n’y a là que le bruit, que de l’étourdissement, reviens, reviens
tout à fait à celle qui t’adore et qui t’aime trop pour pouvoir te
l’exprimer!»
Sophie avait comme le pressentiment de la nouvelle douleur qui la
menaçait. Pendant ce voyage, en effet, Mailla-Garat avait fait la
connaissance de Mme de Coigny, et il s’était laissé prendre aux charmes
de celle qu’André Chénier avait immortalisée sous le nom de _la Jeune
Captive_.
Ce fut pour Mme de Condorcet une cruelle rupture; mais elle avait l’âme
trop haute pour récriminer et, de la Ferrière, où elle avait été passer
quelques jours chez son frère, le général, elle écrivait à l’infidèle
ce touchant billet:
«... Mon tendre ami, tu me garderas la petite part que la tendresse
peut avoir à côté de l’amour. Puisses-tu être heureux! Ménage ta
santé et conserve quelques forces pour le travail sans lequel je suis
persuadée que tu ne seras jamais heureux. Adieu, je te presse contre
mon cœur. Le tien peut se reposer sur l’idée de ne jamais perdre une
amie.»
Enfin, le 30 fructidor 1800, dans une lettre scellée de son cachet
ordinaire, qui portait ces mots _La Vérité_, elle s’exprimait ainsi:
«... Cher Mailla, tu me fais sur mon silence envers Mme de Coigny
des reproches inouïs. Mon cœur est vis-à-vis d’elle au-dessus des
faiblesses ordinaires, et certes, s’il n’y était pas, je ne t’aurais
pas averti qu’un acquéreur se présentait pour la maison que tu
désirais qu’elle habite; mais, si ces faiblesses ordinaires à presque
toutes les femmes dans ma situation étaient dans mon cœur et dans
ma conduite, devrais-tu les traiter avec cette sèche rigueur? Tu me
demandes de t’écrire un mot chaque jour. Cher ami, c’est pour ne pas
faire passer les impressions qui accablent ma santé dans ta vie que
je ne t’écris pas tous les jours et retarde la douceur de te voir.
Ingrat! L’amour étouffe dans ton cœur jusqu’à cette tendresse qui
devait, disais-tu, être à l’abri de tout, et c’est le mien seul,
que tu dépouilles successivement de tous les biens que tu lui avais
donnés, qui te conserve la réalité de celui-là.»
C’est dans l’année qui avait suivi cette séparation que Mme de
Condorcet avait rencontré Fauriel. Elle reprit avec lui le rêve
ébauché.
On avait, au printemps de 1802, proposé à Fauriel de quitter la France
pour aller occuper un poste diplomatique, il se hâta de refuser.
Personne ne l’en blâma et, le 9 mai, de Vitteaux, Benjamin Constant lui
écrivait: «Il y a une complication de destinée qu’il est impossible de
débrouiller et avec laquelle on roule en souffrant sans jamais prendre
terre pour regarder autour de soi. Peut-être au reste, le bonheur
est-il presque impossible, du moins à moi, puisque je ne le trouve
pas auprès de la meilleure et de la plus spirituelle des femmes[198].
Je m’aperçois que le superlatif est malhonnête et je le rétracte pour
l’habitante de la Maisonnette.
[198] Mme de Charrière.
«Je veux cesser mes tristes exclamations et vous parler de vous
qui êtes heureux et qui, au milieu des nuages de toute espèce qui
couvrent notre horizon, m’offrez un point de vue consolant et doux.
Oh! soignez bien cette plante rare qu’on nomme le bonheur! C’est si
difficile à acquérir et c’est peut-être impossible à retrouver!»
L’hiver, à Paris, dans son appartement de la Grande Rue Verte[199],
tout près de la maison de Lucien Bonaparte, Mme de Condorcet avait
rouvert un salon plus intime que celui de l’hôtel des Monnaies ou de la
rue de Lille, mais où les étrangers cependant se rencontraient avec le
monde politique qui prenait son mot d’ordre au Tribunat ou à l’Institut.