Le 22 novembre[166]: «Les fermes de Sophie sont en vente et peut-être

même vendues. Elle est vraiment sans ressources.»

[166] Archives Fréteau de Pény. Le 8 messidor an IV, le conseil

des Cinq-Cents déclarait: «Considérant qu’après avoir coopéré

à établir la liberté et à fonder la République, ils l’ont

scellée de leur sang et sont morts victimes de leur dévouement

à la Patrie et de leur respect pour les droits de la nation,»

c’est le préambule du décret qui accordait un secours annuel

de 2.000 francs aux veuves des Girondins Valazé, Pétion,

Carra, Buzot, Gorsas, Brissot, Salle et Gardien, _réduites à

l’indigence_. Mme de Condorcet ne reçut rien.--Les Archives

nationales renferment certains documents relatifs aux scellés

de Condorcet, à leur levée, etc. F{7}. 4652. 27 pluviôse:

Le Comité de sûreté générale ordonne que les scellés soient

mis sur les papiers de Condorcet. 21 frimaire an III: levée

desdits scellés.--Sans date: Marie-Louise Sophie Grouchy,

veuve Condorcet, expose qu’on a levé les scellés, mais pas le

séquestre des biens à cause de la communauté entre elle et

son mari.--Sans date: Grouchy, général de brigade, réclame la

levée des scellés sur les effets de Cardot pour en extraire les

contrats de rente à lui confiés pour en toucher les arrérages.

6 nivôse 1793: Le Comité de sûreté générale fait droit à cette

réclamation et Cardot est extrait de prison pour assister à

la levée des scellés.--Sans date: Le citoyen Cardot informe

le Comité que s’étant présenté à la section le 21 fructidor

lors de l’Assemblée primaire, il en fut rejeté comme désarmé

et ayant voulu représenter qu’un décret de la Convention l’y

autorisait, le citoyen Rossignol l’a mis à la porte en le

maltraitant et l’a consigné au corps de garde.--Sans date:

Cardot, négociant, rue Saint-Denis, 28, section des Amis de la

Patrie, renouvelle sa plainte.

Enfin, au mois de janvier 1795, Mme de Condorcet obtenait une partie de

la justice qui lui était due. Emmanuel Fréteau écrivait à sa mère[167]:

«M. Lemor[168] a été hier à Auteuil. Sophie est réintégrée dans ses

biens. Quant à la partie vendue, la Nation lui rendra ce qu’elle a

reçu du prix et elle recevra le reste de l’acheteur. Tout cela se

fait à muchepot. Les députés ne veulent pas être importunés.»

[167] 5 janvier 1795. Archives Fréteau de Pény.

[168] Précepteur des enfants Fréteau. En effet, en nivôse de

l’an III, le département de l’Aisne reçut un arrêté ordonnant

de surseoir à la vente des biens de Condorcet.

Sophie n’avait pas encore recouvré toute sa fortune; elle allait

demander à sa plume de nouvelles ressources pour assurer son existence

et celle des siens. Cependant puisqu’elle retrouvait une modique partie

de son ancienne aisance, elle se décida aussitôt à régler ce qu’elle

considérait comme des dettes sacrées. C’est ainsi qu’elle reprit,

jusqu’à leur mort, le paiement des 300 livres de rente annuelle que

son mari servait aux domestiques de d’Alembert; puis elle distribua

16.000 livres, payables à sa volonté, mais avec intérêt à 5 p. 100,

à ses propres serviteurs. «C’est moins, dit-elle[169], de son propre

mouvement qu’elle a contracté ces obligations qu’en exécution des

intentions de M. de Condorcet; ces rentes et donations, quoique

disproportionnées à la fortune qu’il a laissée, sont de faibles marques

de reconnaissance relativement aux preuves courageuses d’attachement

qu’il a reçues des personnes ci-dessus dénommées qui, tandis que M. de

Condorcet était hors la loi, sollicitaient à l’envi d’être chargées de

prendre pour lui les soins nécessaires qui les mettaient dans le même

péril que lui.»

[169] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.

Ces affaires réglées, Mme de Condorcet, tout en conservant à Auteuil

son principal établissement, meubla, à Paris, un petit appartement rue

de Matignon[170].

[170] Il est impossible de comprendre comment Tallien put dire

aux Cinq-Cents: «Il y a quatre jours que la veuve de Condorcet

est inscrite sur la liste des émigrés.» _Journal de Paris_, nº

162, 12 ventôse an VI, p. 672.

Elle retrouva bien vite quelques-unes de ses anciennes relations.

Sa famille recommençait à avoir en elle une protectrice d’une bonté

inépuisable[171].

[171] «Sophie m’a donné hier soir une lettre pour Garat.»

Emmanuel Fréteau à sa mère, 23 novembre 1794.--«Je dois me

trouver ce soir chez Sophie où il y aura quelques personnes

qui peuvent m’être fort utiles.» Le même à la même, 30

novembre 1794.--«Je dîne aujourd’hui avec Sophie chez un des

commissaires de l’Instruction publique.» Id., 24 février 1795.

Archives Fréteau de Pény.

Quant à Julie Talma, dont le salon, après le 9 thermidor, avait eu

encore quelque éclat[172], elle venait de se brouiller avec le grand

acteur. Après lui avoir renvoyé ses costumes, ses casques et ses

armures, elle vint demander à Mme de Condorcet, rue de Matignon, une

hospitalité que la veuve du philosophe s’empressa de lui accorder[173].

[172] _Correspondance inédite de Mallet du Pan avec la cour de

Vienne_ (Edition André, 1884), I, 269, note. De Turin, août

1795: «Le parti dominant Girondin Républicain tient sa cabale

principale chez Julie Talma. Sieyès, Chénier, Louvet, Guyomard,

Bailleul décident là le destin de l’Etat.» Même renseignement,

p. 272, Berne, 2 août 1795.

[173] Séparés de fait depuis 1795, Julie et Talma ne furent

officiellement divorcés que le 6 février 1801.

La société française se reprenait à la vie et, au lendemain de la

Terreur, il semblait que chacun éprouvât le besoin d’affirmer sa

jeunesse et sa joie. On respirait enfin; et de suite, passant de

l’extrême douleur à une joie excessive, on vit, dans tous les mondes,

comme un renouveau et une résurrection. Le _bal des victimes_ fut une

des manifestations les plus significatives de ce nouvel état de choses;

il faut reconnaître que les historiens n’ont pas exagéré; mais leurs

jugements seraient moins sévères peut-être s’ils s’étaient bien rendu

compte de l’état des esprits à cette époque.

A Auteuil, malgré la tristesse de Mme Helvétius qui ne put jamais

oublier ses amis disparus, la joie fut grande quand on vit revenir La

Roche, Tracy et Ginguené, qui s’établit dans la grande rue du village

pour être plus près de ses amis[174].

[174] 3 brumaire an II. Déclaration de contribution aux

charges de la Commune. Le village, d’ailleurs, n’est pas

heureux. D’un rapport de police du 11 nivôse an III, j’extrais

ceci: «Un officier de paix a entendu dire, ce matin, au café

de la Régence, par une blanchisseuse demeurant à Auteuil,

que sept personnes traversant hier la glace de la Seine,

près de Longchamps ont été englouties avec le pain qu’elles

apportaient à leurs familles; que, dans ces cantons, des

malheureux passaient quelquefois deux jours sans pain.»

Nécessité de s’occuper de cette disette qui pourrait amener

des rassemblements aux barrières. (_Tableaux de la Révolution

française_, par A. Schmidt, Leipzig, 1867-1870, t. II, p. 257.)

Sophie subit, malgré elle, l’influence de ces joyeuses réunions:

Isabey faisait, en même temps le portrait d’Elisa et celui de Mme

Tallien[175]; de là, dans son atelier, des rencontres qui forçaient Mme

de Condorcet, pour quelques instants du moins, à se distraire.

[175] Je dois à M. Elie de Beaumont, ancien magistrat, la

très gracieuse communication de ses papiers de famille. C’est

là que j’ai trouvé ces détails sur les occupations et la vie

mondaine de Sophie de 1795 à 1797. Les lettres sont échangées

entre Pauline Le Couteulx de Canteleu, qui devint vicomtesse

de Noailles, et son amie Eléonore Dupaty qui épousa le fils du

grand Elie de Beaumont.

Puis c’étaient des journées passées chez Mmes de Boufflers dont le parc

s’étendait sous les fenêtres de Mme Helvétius; des courses au bord de

la Seine, pour assister aux fêtes données par les enfants de l’école de

Mars; des promenades au Ranelagh; toutes les inutiles occupations de

l’oisiveté mondaine.

Quand Sophie s’arrachait à ces distractions, c’était pour retrouver

dans l’intimité Cabanis, Jean Debry, Baudelaire et Mailla-Garat qui,

tous deux, lui inspirèrent de tendres sentiments[176].

[176] Baudelaire habitait Auteuil; c’était un ancien prêtre

devenu voltairien.

On retrouve comme un écho de cette vie familiale dans la correspondance

de Nancy Ginguené; le 20 thermidor de l’an III, elle écrivait à Mme

Guadet[177]: «Mon mari a eu l’occasion de voir Jean Debry. Ils ont

parlé de vous, mon aimable amie, et vous pouvez penser de quelle

manière. Il conserve bien chèrement le portrait de votre ami[178]...

Mme de Condorcet que je vis hier et qui me trouva à vous écrire me pria

de la rappeler à votre souvenir. Elle est toujours belle malgré tous

les chagrins qu’elle a éprouvés. La petite Elisa est aussi charmante.»

[177] Cette lettre justifie le mot de Vatel que «la

correspondance de Mme Ginguené était remarquable par le naturel

et par l’agrément du style».

[178] Les Girondins avaient échangé leurs portraits. Jean Debry

avait celui de Guadet, tandis que celui-ci avait reçu l’image

de Jean Debry. C’est ainsi que le portrait de ce conventionnel

se trouve aujourd’hui entre les mains de Mme Lacombe-Guadet.

Cependant, la Convention rappelait dans son sein Isnard, Louvet,

Pontécoulant, Larivière, La Revellière-Lépeaux, tous les proscrits de

la Terreur, et Marie-Joseph Chénier s’écriait, dans une improvisation

sublime qui répondait déjà aux atroces calomnies: «Pourquoi ne s’est-il

pas trouvé de cavernes assez profondes pour soustraire aux bourreaux

l’éloquence de Vergniaud et le génie de Condorcet?»

En vertu d’une loi historique fatale, le pouvoir appartenait maintenant

aux vaincus et aux opprimés de la veille. Les Idéologues,--c’est

eux-mêmes qui se donnèrent ce nom,--arrivaient au Gouvernement dans

les conditions les plus difficiles. Tout était à reconstruire. Ces

honnêtes gens qui sortirent de la Révolution avec un renom d’intégrité

incontestée ont été victime de cette iniquité qui traitait de

_sensualistes_ des gens comme Daunou, Tracy et Cabanis, la sobriété

même. En réalité, les Idéologues tiraient tout de la réflexion et

de l’analyse; l’intellectuel et l’abstrait étaient leurs seuls

domaines. Cette débauche d’abstraction et cet excès de métaphysique ne

convenaient pas au caractère national.

Certes, l’idée était généreuse qui voulait installer dans le

gouvernement des hommes la raison à la place de la force, la générosité

et l’initiative au lieu de l’égoïsme et de la routine. Mais cette

théorie qui trouva sa forme dans la philosophie et dans la littérature

républicaines de l’an III ne faisait qu’augmenter la méfiance qui a

séparé de tous temps les théoriciens des hommes d’action. La pensée

pure, qui éclate d’autant plus qu’on la comprime, survit à l’œuvre

des politiques, mais ses fidèles doivent savoir d’avance qu’incompris

de leurs contemporains, ils sembleront toujours les adversaires des

régimes mêmes qu’ils auront fondés.

La constitution de l’an III fut l’œuvre de Daunou et la Charte des

Idéologues. Ces aimables rêveurs pouvaient croire de bonne foi à sa

durée; mais auraient-ils dans la pratique du pouvoir les qualités

indispensables de science, de force et d’énergie? Des Chénier

pourraient-ils organiser une Université française et des Ginguené ou

des Garat occuper des ambassades? Et les Grouchy, les Moreau, les

Joubert pourraient-ils lutter victorieusement avec le génie même de la

Guerre?

Le 18 brumaire répondit à toutes ces questions et l’enthousiasme qu’il

provoqua, surtout chez les philosophes d’Auteuil, est la preuve même de

l’impuissance des théories humaines aux prises avec les événements.

En l’an III, l’ombre de Condorcet planait sur l’Assemblée[179];

elle était aux Ecoles Normales, à l’Institut, dans les conseils du

gouvernement; elle inspirait la _Décade_, où le monde nouveau cherchait

un évangile.

[179] Sur la proposition de Daunou, la Convention souscrivit

à 3.000 exemplaires de l’_Esquisse des progrès de l’esprit

humain_ et ordonna la distribution de cet ouvrage de Condorcet

dans toute l’étendue de la République.--Archives de l’Arsenal:

1er pluviôse an VI: Le ministre de l’intérieur Letourneur

autorise la remise à la veuve de Condorcet de 540 exemplaires

confisqués de l’_Essai sur l’application de l’analyse à la

probabilité des décisions_. 2 ventôse: Mme de Condorcet

reconnaît avoir reçu ces volumes.

Mme de Condorcet le comprit et elle apporta elle-même sa part dans

l’héritage en publiant ses _Lettres sur la Sympathie_[180] et en

donnant une première édition des œuvres du philosophe.

[180] Elles parurent à la suite de sa traduction de la _Théorie

des sentiments moraux_, d’Adam Smith.

En tête de l’_Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit

humain_[181], Sophie s’exprimait ainsi:

[181] An III (1795).

«Condorcet proscrit voulut un moment adresser à ses concitoyens

un exposé de ses principes et de sa conduite comme homme public.

Il traça quelques lignes; mais prêt à rappeler trente années de

travaux utiles et cette foule d’écrits où, depuis la Révolution, on

l’avait vu attaquer constamment toutes les institutions contraires

à la liberté, il renonça à une justification inutile. Etranger à

toutes les passions, il ne voulut pas même souiller sa pensée par

le souvenir de ses persécuteurs et, dans une sublime et continuelle

absence de lui-même, il consacra à un ouvrage d’une utilité générale

et durable le court intervalle qui le séparait de la mort...

«Puisse ce déplorable exemple des talents perdus pour la Patrie, pour

la cause de la Liberté, pour les progrès des lumières, pour leurs

applications bienfaisantes aux besoins de l’homme civilisé, exciter

des regrets utiles à la chose publique! Puisse cette mort qui ne

servira pas peu dans l’histoire à caractériser l’époque où elle est

arrivée, inspirer un attachement inébranlable aux droits dont elle

fut la violation! C’est le seul hommage digne du sage, qui, sous le

glaive de la mort, méditait en paix l’amélioration de ses semblables;

c’est la seule consolation que puissent éprouver ceux qui ont été

l’objet de ses affections et qui ont connu toute sa vertu!»

L’année 1796 réservait à Sophie une de ses dernières et de ses plus

grandes joies.

Cabanis qui avait traversé la Terreur, non sans être inquiété et menacé

chaque jour d’arrestation, et qui n’avait dû la liberté qu’à l’amour

des habitants d’Auteuil pour celui qui était à la fois leur médecin et

leur bienfaiteur; Cabanis qui saluait ainsi le 9 thermidor[182]: «Que

de bénédictions pour la Convention nationale! Et que de jouissances

pour ceux de ses membres qui contribuent plus directement à ces

actes humains et justes! Oui, c’est maintenant que la République est

impérissable!» Cabanis venait de demander la main de Charlotte-Félicité

de Grouchy, sœur de Mme de Condorcet. Il la connaissait depuis de

longues années et savait tout ce qu’il pourrait trouver en elle d’amour

et de fidélité. Eprise des arts et des choses de l’esprit, elle

disait[183]: «La musique est une amie de l’âme et il est difficile

d’en trouver d’aussi intimes parmi les choses inanimées. Le vallon de

Villette en présente aussi à la paresse et à la rêverie. Mais la nature

est si belle qu’elle ne permet point de tristesse. On est forcé de

rester à la mélancolie... La santé de maman est toujours bien faible

et son âme bien vive et bien bonne. Je me fais un plaisir d’en reposer

l’activité et d’en distraire les peines par ma présence qu’elle chérit

et qu’elle goûte bien.»

[182] 24 thermidor. Lettre à Jean Debry.

[183] Villette, 4 juillet 1789, à son cousin Charles Dupaty.

Archives du Paty de Clam.

Charlotte avait vécu trop longtemps auprès de Condorcet pour ne pas

partager toutes ses opinions philosophiques. C’étaient aussi les idées

de Cabanis et aucun nuage ne pouvait séparer les jeunes époux qui se

marièrent le 25 floréal de l’an IV[184] et se fixèrent aussitôt chez

Mme Helvétius dans un pavillon au fond du parc.

[184] 14 mai 1796. Xe arrondissement. Témoins: Mailla-Garat et

Dominique Garat, tous deux hommes de lettres.

A ce moment même, le général Bonaparte remportait, en Italie,

ses premières victoires. Au printemps de 1795, Volney et La

Revellière-Lépeaux l’avaient présenté à Barras; ce fut l’origine de

sa fortune et les Idéologues, on le voit, n’y furent pas étrangers.

Ils continuèrent quelque temps encore à l’observer avec un curieux et

bienveillant intérêt. «Depuis le débarquement de Bonaparte, disait

Eymar[185], il y a une pyramide de plus en Egypte.» A l’Institut,

Chénier célébrait le héros «à qui la France devait l’éclat de ses

triomphes et la grandeur de ses destinées»; Garat le dépeignait «comme

un philosophe qui aurait paru un instant à la tête des armées».

[185] Eymar qui appartenait à la noblesse avait adopté les

idées nouvelles. On le voyait souvent à Auteuil. Il mourut

préfet de Genève en 1800.

Bonaparte, en retour, donnait des gages à l’Idéologie. Sieyès, Cabanis,

Volney lui-même étaient gagnés.

Deux femmes, seules, restèrent sur la réserve: Mmes Helvétius et de

Condorcet.

La première, recevant un jour à Auteuil la visite du jeune triomphateur

qui s’étonnait de la petitesse de son parc, lui répondit: «Vous ne

savez pas, général, tout le bonheur qu’on peut trouver dans trois

arpents de terre!»

La seconde, à ce mot du consul: «Je n’aime pas que les femmes se mêlent

de politique,» répliquait par cette spirituelle parole: «Vous avez

raison, général; mais, dans un pays où on leur coupe la tête, il est

naturel qu’elles aient envie de savoir pourquoi.»

CHAPITRE II

LA MAISONNETTE ET PARIS

MORT DE LA MARQUISE DE CONDORCET

Mme de Condorcet recouvre ses biens.--Le Muséum.--Rencontre de

Fauriel.--La Maisonnette.--Le Consulat et l’Empire.--L’opposition

se donne rendez-vous chez Mme de Condorcet.--Mariage d’Elisa de

Condorcet avec le général O’Connor.--Mort de Cabanis.--Les hôtes de

la Maisonnette.--Benjamin Constant, Manzoni, Ginguené, Guizot.--Le

procès du maréchal de Grouchy en 1816: rôle de sa sœur.--La

marquise de Condorcet se retire du monde.--Rentrée à Paris.--Ses

bonnes œuvres.--Sa mort.

La mode n’était plus d’aller au Lycée; les jeunes filles, les jeunes

femmes, les savants et quelques-uns de ces oisifs qui ne méprisent

pas les choses de l’esprit se rencontraient maintenant aux leçons de

botanique du Muséum et aux herborisations dans la plaine de Gentilly.

Ce retour au culte de la nature était un dernier hommage, pacifique

celui-là, rendu par la Révolution finissante à Jean-Jacques Rousseau.

C’est au Muséum qu’un matin de l’automne de 1801 Fauriel avait

rencontré Mme de Condorcet. Bientôt, s’était établie entre eux une

de ces liaisons discrètes que le XVIIIe siècle admettait, sans

penser à les critiquer. On les considérait comme une sorte de mariage

morganatique. Malgré la Révolution, les préjugés étaient encore

tenaces; le vieux marquis de Grouchy avait déjà vu d’un assez mauvais

œil le mariage de sa seconde fille avec Cabanis et il n’était guère

disposé à supporter une nouvelle mésalliance. Mme de Condorcet, de son

côté, tout en ne tenant pas à son titre de marquise, ne voulait pas, du

moins, changer le nom illustre de son mari, contre celui d’un homme qui

n’était encore connu que par des fonctions remplies à la police, sous

la direction de Fouché.

A ne voir que le grand portrait de Fauriel dû au crayon de Mme

de Condorcet[186], on ne comprend guère la passion qu’une femme,

admirablement belle et remarquablement intelligente, pouvait éprouver

pour cet homme, aux cheveux frisés et presque crépus, qui n’avait

dans son extérieur aucune apparence de distinction; l’œil est rêveur

et méditatif peut-être, mais il y manque la flamme qui anime et qui

embellit les physionomies, même les plus vulgaires.

[186] Il se trouve aujourd’hui dans la salle principale de la

bibliothèque de l’Institut.

Quoi qu’il en soit, Fauriel, qui était intelligent et instruit, dut

à cette bonne fortune l’honneur d’être introduit dans la société

d’Auteuil. Cabanis, toujours excellent, fut charmé des dispositions

laborieuses de ce nouvel ami et il se donna tout entier, tandis que

Fauriel semblait se réserver et attendre.

Au printemps, le médecin-philosophe lui écrivait de Villette[187]:

«Oui, venez voir nos riches prairies, nos blés admirables, notre

verdure aussi riche que fraîche et riante. Les insectes qui

bourdonnent ici appellent la rêverie et invitent à un calme heureux;

ceux qui carillonnent, ailleurs, ne produisent pas toujours le même

effet; je n’en excepte pas même les journalistes dont vous me parlez.

M. de Grouchy vous destine une chambre à côté de la mienne. Vous

savez combien ce voisinage me sera précieux.»

[187] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.

Et à quelques jours de là[188]:

«Nous vous attendons après-demain ou dimanche au plus tard avec

Mme de Condorcet. Vous trouverez la campagne superbe, et paisible,

et douce, ce qui arrive rarement au superbe. C’est dans ce genre

d’impressions et dans les beautés poétiques ou littéraires qu’il

faut chercher la source de cet enthousiasme et de ce sentiment élevé

de la nature humaine, dont les hommes qui ne sont pas rapetissés

et énervés, comme le dit Longin, ont besoin pour passer la vie

heureusement; on ne les trouve point ailleurs. La culture de la

vertu, l’amitié, les lettres, la campagne: voilà les vrais biens et

plus on avance vers le terme de cette courte vie, plus on sent que

les passions factices de la société et les tableaux qu’on y a sans

cesse sous les yeux sont peu propres à satisfaire le cœur. Je vous

avouerai même que les travaux philosophiques me ramènent trop vers

ce monde moral si mal arrangé: j’ai porté ici un manuscrit que je me

suis hâté de rempaqueter, après y avoir jeté un coup d’œil. J’ai, de

même, repoussé Tacite que j’avais pris avec moi pour le relire: il me

reportait trop à Rome. C’est Homère, c’est Virgile, c’est la Bible,

ce sont enfin des poètes et quelques écrivains de prose qui s’en

approchent pour la perfection, auxquels j’ai promis et voué tout le

temps que je serai ici. Vous voyez que nous sommes à l’unisson.

«Venez donc au plus tôt: ma femme et moi nous vous embrassons

tendrement; nous vous prions aussi d’offrir mille amitiés de notre

part à Sophie. Elisa a écrit une lettre charmante à son grand papa:

elle l’était surtout parce qu’elle annonçait votre arrivée prochaine

à nous tous.»

[188] Manuscrit à la bibliothèque d’Avignon (Musée Calvet).

Collection Requien.

Ces harmonies de la campagne, évoquées avec tant de grâce mélancolique,

cette retraite méditative et studieuse partagée entre les livres et

la nature, allaient saisir victorieusement Fauriel et l’arracher à la

société de Mme de Staël, qu’il avait beaucoup fréquentée jusque-là.

Elle s’en plaignait en lui reprochant son «amitié paresseuse» et sa

quasi-indifférence: «Cette amitié, lui écrivait-elle, qui ne s’excuse

de rien que de son empressement, qui est beaucoup plutôt insistante que

négligente, celle qui se retient d’écrire au lieu de s’exciter, cette

amitié-là est beaucoup plus aimable et je vous l’ai crue pour moi; mais

à présent, j’en doute et j’ai raison d’en douter. Ce qui fait donc

que si nous parlons sérieusement, solidement, comme deux bons vieux

hommes, je suis très reconnaissante de ce que vous êtes pour moi; mais,

si je reviens à ma nature de femme encore jeune et toujours un peu

romanesque, même en amitié, j’ai un nuage sur votre souvenir, que vos

arguments ne dissiperont pas.»

Mme de Condorcet n’avait eu qu’à se montrer pour être victorieuse: il

en était aujourd’hui comme au temps de la Constituante. La rivalité

qui régnait entre ces deux femmes supérieures et le malaise qui en

résultait ne pouvait donc étonner personne.

La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822 · 第 9 / 14 段