même vendues. Elle est vraiment sans ressources.»
[166] Archives Fréteau de Pény. Le 8 messidor an IV, le conseil
des Cinq-Cents déclarait: «Considérant qu’après avoir coopéré
à établir la liberté et à fonder la République, ils l’ont
scellée de leur sang et sont morts victimes de leur dévouement
à la Patrie et de leur respect pour les droits de la nation,»
c’est le préambule du décret qui accordait un secours annuel
de 2.000 francs aux veuves des Girondins Valazé, Pétion,
Carra, Buzot, Gorsas, Brissot, Salle et Gardien, _réduites à
l’indigence_. Mme de Condorcet ne reçut rien.--Les Archives
nationales renferment certains documents relatifs aux scellés
de Condorcet, à leur levée, etc. F{7}. 4652. 27 pluviôse:
Le Comité de sûreté générale ordonne que les scellés soient
mis sur les papiers de Condorcet. 21 frimaire an III: levée
desdits scellés.--Sans date: Marie-Louise Sophie Grouchy,
veuve Condorcet, expose qu’on a levé les scellés, mais pas le
séquestre des biens à cause de la communauté entre elle et
son mari.--Sans date: Grouchy, général de brigade, réclame la
levée des scellés sur les effets de Cardot pour en extraire les
contrats de rente à lui confiés pour en toucher les arrérages.
6 nivôse 1793: Le Comité de sûreté générale fait droit à cette
réclamation et Cardot est extrait de prison pour assister à
la levée des scellés.--Sans date: Le citoyen Cardot informe
le Comité que s’étant présenté à la section le 21 fructidor
lors de l’Assemblée primaire, il en fut rejeté comme désarmé
et ayant voulu représenter qu’un décret de la Convention l’y
autorisait, le citoyen Rossignol l’a mis à la porte en le
maltraitant et l’a consigné au corps de garde.--Sans date:
Cardot, négociant, rue Saint-Denis, 28, section des Amis de la
Patrie, renouvelle sa plainte.
Enfin, au mois de janvier 1795, Mme de Condorcet obtenait une partie de
la justice qui lui était due. Emmanuel Fréteau écrivait à sa mère[167]:
«M. Lemor[168] a été hier à Auteuil. Sophie est réintégrée dans ses
biens. Quant à la partie vendue, la Nation lui rendra ce qu’elle a
reçu du prix et elle recevra le reste de l’acheteur. Tout cela se
fait à muchepot. Les députés ne veulent pas être importunés.»
[167] 5 janvier 1795. Archives Fréteau de Pény.
[168] Précepteur des enfants Fréteau. En effet, en nivôse de
l’an III, le département de l’Aisne reçut un arrêté ordonnant
de surseoir à la vente des biens de Condorcet.
Sophie n’avait pas encore recouvré toute sa fortune; elle allait
demander à sa plume de nouvelles ressources pour assurer son existence
et celle des siens. Cependant puisqu’elle retrouvait une modique partie
de son ancienne aisance, elle se décida aussitôt à régler ce qu’elle
considérait comme des dettes sacrées. C’est ainsi qu’elle reprit,
jusqu’à leur mort, le paiement des 300 livres de rente annuelle que
son mari servait aux domestiques de d’Alembert; puis elle distribua
16.000 livres, payables à sa volonté, mais avec intérêt à 5 p. 100,
à ses propres serviteurs. «C’est moins, dit-elle[169], de son propre
mouvement qu’elle a contracté ces obligations qu’en exécution des
intentions de M. de Condorcet; ces rentes et donations, quoique
disproportionnées à la fortune qu’il a laissée, sont de faibles marques
de reconnaissance relativement aux preuves courageuses d’attachement
qu’il a reçues des personnes ci-dessus dénommées qui, tandis que M. de
Condorcet était hors la loi, sollicitaient à l’envi d’être chargées de
prendre pour lui les soins nécessaires qui les mettaient dans le même
péril que lui.»
[169] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.
Ces affaires réglées, Mme de Condorcet, tout en conservant à Auteuil
son principal établissement, meubla, à Paris, un petit appartement rue
de Matignon[170].
[170] Il est impossible de comprendre comment Tallien put dire
aux Cinq-Cents: «Il y a quatre jours que la veuve de Condorcet
est inscrite sur la liste des émigrés.» _Journal de Paris_, nº
162, 12 ventôse an VI, p. 672.
Elle retrouva bien vite quelques-unes de ses anciennes relations.
Sa famille recommençait à avoir en elle une protectrice d’une bonté
inépuisable[171].
[171] «Sophie m’a donné hier soir une lettre pour Garat.»
Emmanuel Fréteau à sa mère, 23 novembre 1794.--«Je dois me
trouver ce soir chez Sophie où il y aura quelques personnes
qui peuvent m’être fort utiles.» Le même à la même, 30
novembre 1794.--«Je dîne aujourd’hui avec Sophie chez un des
commissaires de l’Instruction publique.» Id., 24 février 1795.
Archives Fréteau de Pény.
Quant à Julie Talma, dont le salon, après le 9 thermidor, avait eu
encore quelque éclat[172], elle venait de se brouiller avec le grand
acteur. Après lui avoir renvoyé ses costumes, ses casques et ses
armures, elle vint demander à Mme de Condorcet, rue de Matignon, une
hospitalité que la veuve du philosophe s’empressa de lui accorder[173].
[172] _Correspondance inédite de Mallet du Pan avec la cour de
Vienne_ (Edition André, 1884), I, 269, note. De Turin, août
1795: «Le parti dominant Girondin Républicain tient sa cabale
principale chez Julie Talma. Sieyès, Chénier, Louvet, Guyomard,
Bailleul décident là le destin de l’Etat.» Même renseignement,
p. 272, Berne, 2 août 1795.
[173] Séparés de fait depuis 1795, Julie et Talma ne furent
officiellement divorcés que le 6 février 1801.
La société française se reprenait à la vie et, au lendemain de la
Terreur, il semblait que chacun éprouvât le besoin d’affirmer sa
jeunesse et sa joie. On respirait enfin; et de suite, passant de
l’extrême douleur à une joie excessive, on vit, dans tous les mondes,
comme un renouveau et une résurrection. Le _bal des victimes_ fut une
des manifestations les plus significatives de ce nouvel état de choses;
il faut reconnaître que les historiens n’ont pas exagéré; mais leurs
jugements seraient moins sévères peut-être s’ils s’étaient bien rendu
compte de l’état des esprits à cette époque.
A Auteuil, malgré la tristesse de Mme Helvétius qui ne put jamais
oublier ses amis disparus, la joie fut grande quand on vit revenir La
Roche, Tracy et Ginguené, qui s’établit dans la grande rue du village
pour être plus près de ses amis[174].
[174] 3 brumaire an II. Déclaration de contribution aux
charges de la Commune. Le village, d’ailleurs, n’est pas
heureux. D’un rapport de police du 11 nivôse an III, j’extrais
ceci: «Un officier de paix a entendu dire, ce matin, au café
de la Régence, par une blanchisseuse demeurant à Auteuil,
que sept personnes traversant hier la glace de la Seine,
près de Longchamps ont été englouties avec le pain qu’elles
apportaient à leurs familles; que, dans ces cantons, des
malheureux passaient quelquefois deux jours sans pain.»
Nécessité de s’occuper de cette disette qui pourrait amener
des rassemblements aux barrières. (_Tableaux de la Révolution
française_, par A. Schmidt, Leipzig, 1867-1870, t. II, p. 257.)
Sophie subit, malgré elle, l’influence de ces joyeuses réunions:
Isabey faisait, en même temps le portrait d’Elisa et celui de Mme
Tallien[175]; de là, dans son atelier, des rencontres qui forçaient Mme
de Condorcet, pour quelques instants du moins, à se distraire.
[175] Je dois à M. Elie de Beaumont, ancien magistrat, la
très gracieuse communication de ses papiers de famille. C’est
là que j’ai trouvé ces détails sur les occupations et la vie
mondaine de Sophie de 1795 à 1797. Les lettres sont échangées
entre Pauline Le Couteulx de Canteleu, qui devint vicomtesse
de Noailles, et son amie Eléonore Dupaty qui épousa le fils du
grand Elie de Beaumont.
Puis c’étaient des journées passées chez Mmes de Boufflers dont le parc
s’étendait sous les fenêtres de Mme Helvétius; des courses au bord de
la Seine, pour assister aux fêtes données par les enfants de l’école de
Mars; des promenades au Ranelagh; toutes les inutiles occupations de
l’oisiveté mondaine.
Quand Sophie s’arrachait à ces distractions, c’était pour retrouver
dans l’intimité Cabanis, Jean Debry, Baudelaire et Mailla-Garat qui,
tous deux, lui inspirèrent de tendres sentiments[176].
[176] Baudelaire habitait Auteuil; c’était un ancien prêtre
devenu voltairien.
On retrouve comme un écho de cette vie familiale dans la correspondance
de Nancy Ginguené; le 20 thermidor de l’an III, elle écrivait à Mme
Guadet[177]: «Mon mari a eu l’occasion de voir Jean Debry. Ils ont
parlé de vous, mon aimable amie, et vous pouvez penser de quelle
manière. Il conserve bien chèrement le portrait de votre ami[178]...
Mme de Condorcet que je vis hier et qui me trouva à vous écrire me pria
de la rappeler à votre souvenir. Elle est toujours belle malgré tous
les chagrins qu’elle a éprouvés. La petite Elisa est aussi charmante.»
[177] Cette lettre justifie le mot de Vatel que «la
correspondance de Mme Ginguené était remarquable par le naturel
et par l’agrément du style».
[178] Les Girondins avaient échangé leurs portraits. Jean Debry
avait celui de Guadet, tandis que celui-ci avait reçu l’image
de Jean Debry. C’est ainsi que le portrait de ce conventionnel
se trouve aujourd’hui entre les mains de Mme Lacombe-Guadet.
Cependant, la Convention rappelait dans son sein Isnard, Louvet,
Pontécoulant, Larivière, La Revellière-Lépeaux, tous les proscrits de
la Terreur, et Marie-Joseph Chénier s’écriait, dans une improvisation
sublime qui répondait déjà aux atroces calomnies: «Pourquoi ne s’est-il
pas trouvé de cavernes assez profondes pour soustraire aux bourreaux
l’éloquence de Vergniaud et le génie de Condorcet?»
En vertu d’une loi historique fatale, le pouvoir appartenait maintenant
aux vaincus et aux opprimés de la veille. Les Idéologues,--c’est
eux-mêmes qui se donnèrent ce nom,--arrivaient au Gouvernement dans
les conditions les plus difficiles. Tout était à reconstruire. Ces
honnêtes gens qui sortirent de la Révolution avec un renom d’intégrité
incontestée ont été victime de cette iniquité qui traitait de
_sensualistes_ des gens comme Daunou, Tracy et Cabanis, la sobriété
même. En réalité, les Idéologues tiraient tout de la réflexion et
de l’analyse; l’intellectuel et l’abstrait étaient leurs seuls
domaines. Cette débauche d’abstraction et cet excès de métaphysique ne
convenaient pas au caractère national.
Certes, l’idée était généreuse qui voulait installer dans le
gouvernement des hommes la raison à la place de la force, la générosité
et l’initiative au lieu de l’égoïsme et de la routine. Mais cette
théorie qui trouva sa forme dans la philosophie et dans la littérature
républicaines de l’an III ne faisait qu’augmenter la méfiance qui a
séparé de tous temps les théoriciens des hommes d’action. La pensée
pure, qui éclate d’autant plus qu’on la comprime, survit à l’œuvre
des politiques, mais ses fidèles doivent savoir d’avance qu’incompris
de leurs contemporains, ils sembleront toujours les adversaires des
régimes mêmes qu’ils auront fondés.
La constitution de l’an III fut l’œuvre de Daunou et la Charte des
Idéologues. Ces aimables rêveurs pouvaient croire de bonne foi à sa
durée; mais auraient-ils dans la pratique du pouvoir les qualités
indispensables de science, de force et d’énergie? Des Chénier
pourraient-ils organiser une Université française et des Ginguené ou
des Garat occuper des ambassades? Et les Grouchy, les Moreau, les
Joubert pourraient-ils lutter victorieusement avec le génie même de la
Guerre?
Le 18 brumaire répondit à toutes ces questions et l’enthousiasme qu’il
provoqua, surtout chez les philosophes d’Auteuil, est la preuve même de
l’impuissance des théories humaines aux prises avec les événements.
En l’an III, l’ombre de Condorcet planait sur l’Assemblée[179];
elle était aux Ecoles Normales, à l’Institut, dans les conseils du
gouvernement; elle inspirait la _Décade_, où le monde nouveau cherchait
un évangile.
[179] Sur la proposition de Daunou, la Convention souscrivit
à 3.000 exemplaires de l’_Esquisse des progrès de l’esprit
humain_ et ordonna la distribution de cet ouvrage de Condorcet
dans toute l’étendue de la République.--Archives de l’Arsenal:
1er pluviôse an VI: Le ministre de l’intérieur Letourneur
autorise la remise à la veuve de Condorcet de 540 exemplaires
confisqués de l’_Essai sur l’application de l’analyse à la
probabilité des décisions_. 2 ventôse: Mme de Condorcet
reconnaît avoir reçu ces volumes.
Mme de Condorcet le comprit et elle apporta elle-même sa part dans
l’héritage en publiant ses _Lettres sur la Sympathie_[180] et en
donnant une première édition des œuvres du philosophe.
[180] Elles parurent à la suite de sa traduction de la _Théorie
des sentiments moraux_, d’Adam Smith.
En tête de l’_Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit
humain_[181], Sophie s’exprimait ainsi:
[181] An III (1795).
«Condorcet proscrit voulut un moment adresser à ses concitoyens
un exposé de ses principes et de sa conduite comme homme public.
Il traça quelques lignes; mais prêt à rappeler trente années de
travaux utiles et cette foule d’écrits où, depuis la Révolution, on
l’avait vu attaquer constamment toutes les institutions contraires
à la liberté, il renonça à une justification inutile. Etranger à
toutes les passions, il ne voulut pas même souiller sa pensée par
le souvenir de ses persécuteurs et, dans une sublime et continuelle
absence de lui-même, il consacra à un ouvrage d’une utilité générale
et durable le court intervalle qui le séparait de la mort...
«Puisse ce déplorable exemple des talents perdus pour la Patrie, pour
la cause de la Liberté, pour les progrès des lumières, pour leurs
applications bienfaisantes aux besoins de l’homme civilisé, exciter
des regrets utiles à la chose publique! Puisse cette mort qui ne
servira pas peu dans l’histoire à caractériser l’époque où elle est
arrivée, inspirer un attachement inébranlable aux droits dont elle
fut la violation! C’est le seul hommage digne du sage, qui, sous le
glaive de la mort, méditait en paix l’amélioration de ses semblables;
c’est la seule consolation que puissent éprouver ceux qui ont été
l’objet de ses affections et qui ont connu toute sa vertu!»
L’année 1796 réservait à Sophie une de ses dernières et de ses plus
grandes joies.
Cabanis qui avait traversé la Terreur, non sans être inquiété et menacé
chaque jour d’arrestation, et qui n’avait dû la liberté qu’à l’amour
des habitants d’Auteuil pour celui qui était à la fois leur médecin et
leur bienfaiteur; Cabanis qui saluait ainsi le 9 thermidor[182]: «Que
de bénédictions pour la Convention nationale! Et que de jouissances
pour ceux de ses membres qui contribuent plus directement à ces
actes humains et justes! Oui, c’est maintenant que la République est
impérissable!» Cabanis venait de demander la main de Charlotte-Félicité
de Grouchy, sœur de Mme de Condorcet. Il la connaissait depuis de
longues années et savait tout ce qu’il pourrait trouver en elle d’amour
et de fidélité. Eprise des arts et des choses de l’esprit, elle
disait[183]: «La musique est une amie de l’âme et il est difficile
d’en trouver d’aussi intimes parmi les choses inanimées. Le vallon de
Villette en présente aussi à la paresse et à la rêverie. Mais la nature
est si belle qu’elle ne permet point de tristesse. On est forcé de
rester à la mélancolie... La santé de maman est toujours bien faible
et son âme bien vive et bien bonne. Je me fais un plaisir d’en reposer
l’activité et d’en distraire les peines par ma présence qu’elle chérit
et qu’elle goûte bien.»
[182] 24 thermidor. Lettre à Jean Debry.
[183] Villette, 4 juillet 1789, à son cousin Charles Dupaty.
Archives du Paty de Clam.
Charlotte avait vécu trop longtemps auprès de Condorcet pour ne pas
partager toutes ses opinions philosophiques. C’étaient aussi les idées
de Cabanis et aucun nuage ne pouvait séparer les jeunes époux qui se
marièrent le 25 floréal de l’an IV[184] et se fixèrent aussitôt chez
Mme Helvétius dans un pavillon au fond du parc.
[184] 14 mai 1796. Xe arrondissement. Témoins: Mailla-Garat et
Dominique Garat, tous deux hommes de lettres.
A ce moment même, le général Bonaparte remportait, en Italie,
ses premières victoires. Au printemps de 1795, Volney et La
Revellière-Lépeaux l’avaient présenté à Barras; ce fut l’origine de
sa fortune et les Idéologues, on le voit, n’y furent pas étrangers.
Ils continuèrent quelque temps encore à l’observer avec un curieux et
bienveillant intérêt. «Depuis le débarquement de Bonaparte, disait
Eymar[185], il y a une pyramide de plus en Egypte.» A l’Institut,
Chénier célébrait le héros «à qui la France devait l’éclat de ses
triomphes et la grandeur de ses destinées»; Garat le dépeignait «comme
un philosophe qui aurait paru un instant à la tête des armées».
[185] Eymar qui appartenait à la noblesse avait adopté les
idées nouvelles. On le voyait souvent à Auteuil. Il mourut
préfet de Genève en 1800.
Bonaparte, en retour, donnait des gages à l’Idéologie. Sieyès, Cabanis,
Volney lui-même étaient gagnés.
Deux femmes, seules, restèrent sur la réserve: Mmes Helvétius et de
Condorcet.
La première, recevant un jour à Auteuil la visite du jeune triomphateur
qui s’étonnait de la petitesse de son parc, lui répondit: «Vous ne
savez pas, général, tout le bonheur qu’on peut trouver dans trois
arpents de terre!»
La seconde, à ce mot du consul: «Je n’aime pas que les femmes se mêlent
de politique,» répliquait par cette spirituelle parole: «Vous avez
raison, général; mais, dans un pays où on leur coupe la tête, il est
naturel qu’elles aient envie de savoir pourquoi.»
CHAPITRE II
LA MAISONNETTE ET PARIS
MORT DE LA MARQUISE DE CONDORCET
Mme de Condorcet recouvre ses biens.--Le Muséum.--Rencontre de
Fauriel.--La Maisonnette.--Le Consulat et l’Empire.--L’opposition
se donne rendez-vous chez Mme de Condorcet.--Mariage d’Elisa de
Condorcet avec le général O’Connor.--Mort de Cabanis.--Les hôtes de
la Maisonnette.--Benjamin Constant, Manzoni, Ginguené, Guizot.--Le
procès du maréchal de Grouchy en 1816: rôle de sa sœur.--La
marquise de Condorcet se retire du monde.--Rentrée à Paris.--Ses
bonnes œuvres.--Sa mort.
La mode n’était plus d’aller au Lycée; les jeunes filles, les jeunes
femmes, les savants et quelques-uns de ces oisifs qui ne méprisent
pas les choses de l’esprit se rencontraient maintenant aux leçons de
botanique du Muséum et aux herborisations dans la plaine de Gentilly.
Ce retour au culte de la nature était un dernier hommage, pacifique
celui-là, rendu par la Révolution finissante à Jean-Jacques Rousseau.
C’est au Muséum qu’un matin de l’automne de 1801 Fauriel avait
rencontré Mme de Condorcet. Bientôt, s’était établie entre eux une
de ces liaisons discrètes que le XVIIIe siècle admettait, sans
penser à les critiquer. On les considérait comme une sorte de mariage
morganatique. Malgré la Révolution, les préjugés étaient encore
tenaces; le vieux marquis de Grouchy avait déjà vu d’un assez mauvais
œil le mariage de sa seconde fille avec Cabanis et il n’était guère
disposé à supporter une nouvelle mésalliance. Mme de Condorcet, de son
côté, tout en ne tenant pas à son titre de marquise, ne voulait pas, du
moins, changer le nom illustre de son mari, contre celui d’un homme qui
n’était encore connu que par des fonctions remplies à la police, sous
la direction de Fouché.
A ne voir que le grand portrait de Fauriel dû au crayon de Mme
de Condorcet[186], on ne comprend guère la passion qu’une femme,
admirablement belle et remarquablement intelligente, pouvait éprouver
pour cet homme, aux cheveux frisés et presque crépus, qui n’avait
dans son extérieur aucune apparence de distinction; l’œil est rêveur
et méditatif peut-être, mais il y manque la flamme qui anime et qui
embellit les physionomies, même les plus vulgaires.
[186] Il se trouve aujourd’hui dans la salle principale de la
bibliothèque de l’Institut.
Quoi qu’il en soit, Fauriel, qui était intelligent et instruit, dut
à cette bonne fortune l’honneur d’être introduit dans la société
d’Auteuil. Cabanis, toujours excellent, fut charmé des dispositions
laborieuses de ce nouvel ami et il se donna tout entier, tandis que
Fauriel semblait se réserver et attendre.
Au printemps, le médecin-philosophe lui écrivait de Villette[187]:
«Oui, venez voir nos riches prairies, nos blés admirables, notre
verdure aussi riche que fraîche et riante. Les insectes qui
bourdonnent ici appellent la rêverie et invitent à un calme heureux;
ceux qui carillonnent, ailleurs, ne produisent pas toujours le même
effet; je n’en excepte pas même les journalistes dont vous me parlez.
M. de Grouchy vous destine une chambre à côté de la mienne. Vous
savez combien ce voisinage me sera précieux.»
[187] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.
Et à quelques jours de là[188]:
«Nous vous attendons après-demain ou dimanche au plus tard avec
Mme de Condorcet. Vous trouverez la campagne superbe, et paisible,
et douce, ce qui arrive rarement au superbe. C’est dans ce genre
d’impressions et dans les beautés poétiques ou littéraires qu’il
faut chercher la source de cet enthousiasme et de ce sentiment élevé
de la nature humaine, dont les hommes qui ne sont pas rapetissés
et énervés, comme le dit Longin, ont besoin pour passer la vie
heureusement; on ne les trouve point ailleurs. La culture de la
vertu, l’amitié, les lettres, la campagne: voilà les vrais biens et
plus on avance vers le terme de cette courte vie, plus on sent que
les passions factices de la société et les tableaux qu’on y a sans
cesse sous les yeux sont peu propres à satisfaire le cœur. Je vous
avouerai même que les travaux philosophiques me ramènent trop vers
ce monde moral si mal arrangé: j’ai porté ici un manuscrit que je me
suis hâté de rempaqueter, après y avoir jeté un coup d’œil. J’ai, de
même, repoussé Tacite que j’avais pris avec moi pour le relire: il me
reportait trop à Rome. C’est Homère, c’est Virgile, c’est la Bible,
ce sont enfin des poètes et quelques écrivains de prose qui s’en
approchent pour la perfection, auxquels j’ai promis et voué tout le
temps que je serai ici. Vous voyez que nous sommes à l’unisson.
«Venez donc au plus tôt: ma femme et moi nous vous embrassons
tendrement; nous vous prions aussi d’offrir mille amitiés de notre
part à Sophie. Elisa a écrit une lettre charmante à son grand papa:
elle l’était surtout parce qu’elle annonçait votre arrivée prochaine
à nous tous.»
[188] Manuscrit à la bibliothèque d’Avignon (Musée Calvet).
Collection Requien.
Ces harmonies de la campagne, évoquées avec tant de grâce mélancolique,
cette retraite méditative et studieuse partagée entre les livres et
la nature, allaient saisir victorieusement Fauriel et l’arracher à la
société de Mme de Staël, qu’il avait beaucoup fréquentée jusque-là.
Elle s’en plaignait en lui reprochant son «amitié paresseuse» et sa
quasi-indifférence: «Cette amitié, lui écrivait-elle, qui ne s’excuse
de rien que de son empressement, qui est beaucoup plutôt insistante que
négligente, celle qui se retient d’écrire au lieu de s’exciter, cette
amitié-là est beaucoup plus aimable et je vous l’ai crue pour moi; mais
à présent, j’en doute et j’ai raison d’en douter. Ce qui fait donc
que si nous parlons sérieusement, solidement, comme deux bons vieux
hommes, je suis très reconnaissante de ce que vous êtes pour moi; mais,
si je reviens à ma nature de femme encore jeune et toujours un peu
romanesque, même en amitié, j’ai un nuage sur votre souvenir, que vos
arguments ne dissiperont pas.»
Mme de Condorcet n’avait eu qu’à se montrer pour être victorieuse: il
en était aujourd’hui comme au temps de la Constituante. La rivalité
qui régnait entre ces deux femmes supérieures et le malaise qui en
résultait ne pouvait donc étonner personne.