Mme Vernet. Le philosophe était descendu, le matin du 25 mars, au
rez-de-chaussée de la maison; il causait avec Sarret et mêlait du latin
à sa conversation, comme pour en détourner sa bienfaitrice. Celle-ci,
cependant, résistait. Alors, il déclara avoir oublié sa tabatière et
pendant que Mme Vernet montait au second étage pour aller la chercher,
il s’élança dans la rue, vêtu d’une veste d’ouvrier et d’un gros bonnet
de laine. Il était 10 heures du matin. Sarret se précipita sur ses
pas, tandis que Mme Vernet, prévenue par un cri de la domestique, se
trouvait mal sans pouvoir tenter un dernier effort pour le retenir.
Tout le monde connaît cette cruelle odyssée, la visite chez Suard, la
démarche de Garat, le passeport donné par Cabanis, la porte de Suard
fermée alors qu’il avait promis de la laisser ouverte[144], la nuit
passée dans les carrières de Clamart; enfin, le 27 mars, l’arrestation,
à Bourg-la-Reine, du philosophe qui avait pris le nom de Pierre Simon,
heureux présage, disait-il, parce que c’était celui du père nourricier
de sa fille. A 4 heures du soir, le surlendemain, le geôlier le trouva
étendu à terre et sans vie. Un médecin déclara que le prisonnier avait
succombé à une attaque d’apoplexie sanguine; en réalité, il s’était
empoisonné.
[144] Sarret ne voulut quitter le philosophe qu’à la porte
de Suard, à Fontenay-aux-Roses. Suard reçut Condorcet en lui
disant de revenir le soir par une porte dérobée: il lui prêta
un volume d’Horace et consentit à recevoir le portrait d’Elisa
que Condorcet avait sur lui et qu’il voulait faire parvenir par
cette voie à Mme de Condorcet. Le soir, à l’heure convenue,
la porte était fermée. Voilà comment Suard reconnaissait
l’hospitalité qu’il avait reçue autrefois à la Monnaie, où
Condorcet l’avait logé avant son mariage! On a cherché à laver
la mémoire de Suard de ce forfait. Je crois qu’on l’a fait
inutilement. Ce n’était un mystère pour personne qu’avant le
mariage de Mme Suard, Condorcet en avait été éperdument épris;
Suard le savait et ne le pardonna jamais à Condorcet. De plus,
tous ceux qui ont connu Mme O’Connor savent à quel point elle
était persuadée de ce crime. On ne pouvait pas, me dit un de
ses vieux amis, prononcer le nom de Suard devant elle. Mme
Vernet, écrivant vers 1825, à Mme O’Connor, disait: «Ce monstre
de Suard.» (Bibliothèque de l’Institut.)
La même Mme Vernet, dans des vers adressés à la mémoire de
Condorcet, s’exprimait ainsi:
Toi qui vivais tant pour Sophie,
Pour ton enfant, pour son bonheur,
Viens m’inspirer, ombre chérie...
Porte tes accents dans mon cœur.
Viens effacer de ma pensée
L’affreux souvenir d’un Suard,
Qui mit ta belle destinée
Entre les aléas du hasard...
La question de savoir si Condorcet avait avancé sa fin ou s’il était
mort naturellement a été fort discutée. Le billet de Jean Debry, du 30
juin 1793, serait à lui seul une preuve concluante. De plus, Cabanis
a toujours déclaré que Condorcet s’était empoisonné. Il y a, dans les
archives de l’Institut, une lettre que M. Fayolle écrivait à Arago,
le 28 février 1842, qui n’est pas moins concluante: «C’est de Garat,
dit-il, que j’ai appris que Cabanis avait remis à plusieurs personnes
de ses amis, en 1793, ce poison (l’opium combiné avec le stramonium),
qu’il appelait _le pain des frères_. Comme Bonaparte, à une certaine
époque, voyait Cabanis chez Mme Helvétius, à Auteuil, ce médecin
lui donna du poison en question sous la forme de bâtons de sucre
d’orge[145]. Je tiens tous ces détails de Garat et M. Feuillet[146]
doit les connaître.»
[145] Depuis 1808, Napoléon portait sur lui, dans un sachet,
le poison préparé par Cabanis. En 1812, il reçut d’Yvan, son
chirurgien, un poison d’une formule différente. (Frédéric
Masson. _Revue de famille_, 1er mars 1893.)
[146] Bibliothécaire de l’Institut en 1842.
On trouva sur «Pierre Simon, natif de Ribemont, district de
Saint-Quentin, âgé de cinquante ans, ayant demeuré rue de Lille,... une
montre en argent à aiguilles d’or, marquant heure et minutes, secondes,
quantième et semaine, boîte marquée d’un G[147], un livre d’Horace en
latin, un petit cachet d’acier, un porte-crayon en argent, un rasoir à
manche d’ivoire, un couteau à manche de corne et son tire-bouchon, une
petite paire de ciseaux».
[147] Ce sont les termes du procès-verbal d’arrestation. Ce
détail permit de reconnaître l’identité du philosophe. Il
avait échangé sa montre, en avril 1792, contre celle de son
beau-frère, le général de Grouchy.
Pendant plusieurs mois, on ignora la mort de Condorcet. Sa famille le
croyait passé en Suisse, tandis que ses biens étaient vendus comme
propriétés d’émigré.
Sophie, ruinée, avait d’abord songé à se rendre à Villette, auprès de
son père. Un passeport délivré par la municipalité d’Auteuil en fait
foi; mais elle s’était bien vite ravisée, en songeant que son devoir
était de rester aussi près que possible du proscrit.
Après avoir rendu la liberté à chacun de ses domestiques, renvoyé sa
femme de chambre et la gouvernante anglaise de sa fille, elle restait
seule pour subvenir au service et aux besoins de trois personnes:
Elisa, âgée de trois ans; Charlotte de Grouchy, sa sœur, toujours
malade, et Mme Beauvais, la vieille gouvernante que nous connaissons
depuis Neuville et qui était devenue incapable du moindre travail.
Du peu d’argent qui lui restait, Mme de Condorcet acheta, au nº 352
de la rue Saint-Honoré, tout près de la maison de Robespierre, une
petite boutique de lingerie où elle établit Auguste Cardot, le jeune
frère du secrétaire de son mari. A l’entresol, au-dessus de la porte
cochère, elle avait un petit atelier où elle peignait des tableaux,
des miniatures et des camées. Quelquefois aussi, elle pénétrait dans
les retraites où se cachaient les proscrits et dans les cachots pour
reproduire les traits des malheureux condamnés qui n’avaient plus
que ce souvenir à léguer à leur famille. Souvent pour gagner la
bienveillance des geôliers, des soldats ou des municipaux, elle dut
peindre, dans la fumée des corps de garde, ces brutes avinées qui
n’avaient aucun respect pour ses délicatesses de femme, ni pour ses
malheurs d’épouse.
Des paroles cruelles qui retentirent alors à ses oreilles, Sophie
conserva toute sa vie un douloureux et terrible souvenir!
Jusqu’au 9 thermidor, elle crut, chaque jour, qu’elle serait arrêtée
à son tour. Elle eut de fréquentes visites du comité révolutionnaire
d’Auteuil. Un jour, il y eut une perquisition chez elle; on lui dit
même de préparer son paquet pour aller en prison. Mais elle s’en tira
encore une fois en faisant le portrait de chacun des membres du comité.
Enfin, le soin de sa sûreté et le désir de sauvegarder, s’il était
possible, la fortune de sa fille, l’obligèrent à faire une démarche qui
lui fut très pénible.
Le 14 janvier 1794, elle se présenta devant la municipalité d’Auteuil
pour lui faire connaître son intention de divorcer et de continuer
à vivre dans la commune «comme une artiste qui cherche à subsister
paisiblement par ses travaux[148]».
[148] Le divorce fut prononcé le 18 mai, c’est-à-dire plus
de six semaines après la mort ignorée de Condorcet «pour
cause de séparation de fait depuis plus de six mois, la dame
Grouchy étant domiciliée dans la commune depuis deux ans et
demi et ledit Condorcet étant séparé d’elle depuis plus de
dix mois par son évasion». Signé: «P.-J.-G. Cabanis, médecin,
trente-six ans, domicilié à Auteuil, témoin et Benoît,
officier public.»--Le divorce fut une précaution que prirent, à
cette époque, beaucoup de femmes d’émigrés. Mme de La Fayette
n’agit pas ainsi. Elle revendiqua toujours très haut son titre
de _Citoyenne La Fayette_, et le général, plus tard, s’en
montrait fier. (Voir dans ses _Mémoires_, t. V, sa lettre à M.
de Maubourg.)
C’est que Mme de Condorcet avait des ennemis redoutables. Aux Jacobins,
le 27 novembre 1793, Hébert l’avait dénoncée personnellement. Voici
comment il s’était exprimé[149]: «Il en est un autre aussi que les
femmes veulent sauver parce que,--et il faut en convenir,--il est joli;
c’est celui que Marat appelait _le furet de la Gironde_, car on sent
que celui qui, dans une affaire aussi astucieuse, aussi compliquée,
celui qui faisait le métier de furet ne jouait pas le rôle le moins
important. Ses liaisons avec Mme de Condorcet lui garantissent le parti
de toutes les femmes de sa clique. C’est Ducos, c’est celui-là que les
femmes ont pris sous leur sauvegarde.
[149] _Journal des Débats et de la Correspondance de la Société
des Jacobins, amis de la Constitution de 1793, séante aux
Jacobins à Paris_, nº 524, 9e jour, 2e mois de l’an second.
(Séance du septidi brumaire.)--Ducos fut condamné à mort le 9
brumaire an II.
«Il est bien singulier que jamais on n’ait voulu comprendre dans une
affaire tous ceux qui y ont trempé.»
De même que, dans la bonne fortune, elle n’avait jamais laissé entendre
un seul mot intéressé, Sophie, en réponse à ces odieuses accusations,
n’eut jamais une parole de haine ou de sévérité.
On n’en est que plus libre pour juger d’anciens amis comme Morellet
qui disait d’elle[150]: «La femme de Condorcet, une des plus belles,
des plus spirituelles et des plus instruites qui aient jamais brillé
parmi son sexe, retirée à Auteuil, est réduite à faire de petits
portraits pour vivre, et à peine peut-on la plaindre quand on sait
que, non seulement elle a partagé les fautes de son mari, mais qu’elle
l’a poussé aux plus grandes de celles qu’il a faites, s’il est permis
d’employer un terme aussi faible que celui de _faute_ pour qualifier
tout ce qu’on peut reprocher à Condorcet.»
[150] _Mémoires_, t. II, p. 106.
En revanche, Sophie avait gardé quelques amis dévoués et vigilants:
Garat, Laplace, Lacroix[151], La Roche et, avant tous les autres,
l’excellent Cabanis.
[151] Elle conservait même une influence pour le bien. C’est
ainsi qu’en novembre 1793, elle recommandait son neveu Fréteau
à Laplace et à Lacroix, alors professeur d’artillerie à
Besançon. Archives Fréteau de Pény.
Hélas! combien ils étaient plus nombreux, ceux qui, hôtes autrefois du
Salon des Monnaies, avaient disparu dans la tourmente: prisonniers de
la Nation ou, déjà, morts sur l’échafaud!
La persécution frappait surtout le talent et la vertu. En prison,
Malesherbes qui expie dans les cachots son amour ancien de la Liberté
et son héroïsme récent! A Saint-Lazare, le vertueux Roucher qui attend
l’échafaud en dirigeant l’éducation de son Eulalie, devenue la plus
charmante et la plus instruite des jeunes filles!
Et Volney, et Daunou, en prison, eux aussi!
Chamfort, moins courageux, devance l’heure fatale, en se frappant d’un
rasoir sous les yeux de ses gardiens.
Le sensible Ginguené, élève enthousiaste de Rousseau, va rejoindre
Roucher sous les verrous de Saint-Lazare. Il a épousé une amie de
Sophie; il l’appelle sa Nancy[152], et échange avec elle, pendant sa
captivité, une correspondance touchante.
[152] Nancy est l’abréviation anglaise de Suzanne, nom alors
fort à la mode. La belle-sœur de Brissot s’appelait Nancy
Dupont. Les extraits de la correspondance de Ginguené que nous
donnons ici sont inédits. Ils ont été recueillis par l’auteur,
dans les papiers de Ginguené gracieusement communiqués par M.
Parry, fils de James Parry, fils adoptif de Ginguené et de sa
femme.
Ginguené, pour se préparer à la mort, traduisait le dialogue de Platon
sur l’immortalité de l’âme; il disait à Nancy: «Le tableau simple et
touchant de la mort de l’homme juste, résigné à son sort et consolant
lui-même ses inconsolables amis, est une des plus belles choses que
l’antiquité nous ait laissées. Puisque nul n’est à l’abri de la ciguë,
il importe à tout le monde d’apprendre comment un sage doit la boire.»
Le 8 messidor[153]: «N’oublie pas que c’est de ton courage que dépend
celui que je puis avoir; que mon parti est pris depuis longtemps sur
tout ce qui me regarde, mais que je ne puis supporter l’idée de tes
souffrances et que si je viens une fois à penser que tu ne peux les
supporter toi-même, ce sera bientôt fait de moi. Adieu, chère et unique
amie, tu m’occupes à tous les instants du jour et je te dirais que tu
m’empêches de songer à mes peines si l’idée des tiennes ne m’était
mille fois plus difficile à supporter. Reçois les tristes embrassements
de ton pauvre Pierre.»
[153] Ces lettres sont écrites sur de petits morceaux de
papier que Ginguené cachait dans un ourlet du linge sale qu’il
renvoyait. Sur la note ostensible du linge, il soulignait la
première lettre de la pièce où se trouvait le billet. C’est à
peu près le système qu’employait André Chénier pour envoyer aux
siens ses immortelles poésies.
Le malheureux captif avait d’autres préoccupations que celle de sa
propre sécurité. Le 30 messidor, il avait aperçu Nancy et il l’avait
trouvée malade. Il faut lui laisser la parole: «O ma tendre amie, d’où
est donc venue l’impression de tristesse qui s’est répandue tout à coup
sur cette entrevue où je ne me promettais que joie et délices? Je t’ai
vue là comme une ombre désolée ou plutôt comme la veuve de ton pauvre
ami. Ah! rassure-moi. J’en ai besoin. Dis-moi que, sous tes voiles, si
j’avais pu lire dans tes yeux, j’y aurais vu l’expression du plaisir.
La fatigue, sans doute, peut-être l’attente... Ah! mon cœur ne pouvait
y suffire. J’aurais voulu m’élancer, voler à toi, te serrer dans mes
bras. Par malheur, un homme était auprès de moi et cet homme, surtout
dans le moment où nous sommes, m’est infiniment suspect. Je n’ai pu
qu’agiter mon mouchoir avec le moins d’affectation que j’ai pu. Je
te dévorais des yeux, mais ta démarche pénible! la lenteur de tes
mouvements! O mon amie! La tendresse de ton pauvre Pierre s’est-elle
alarmée sans raison? Je l’espère. Je voyais aux fenêtres et à la porte
de la maison neuve quelques personnes qui t’observaient. J’ai craint
que tu ne fusses trop remarquée. Je t’ai fait un geste que tu as
entendu! Tu es rentrée dans la petite rue. Tu t’es retournée. Je t’ai
envoyé le baiser d’adieu. Tu te soutenais à peine. Chère, ô mille fois
chère Nancy, tout mon cœur s’est brisé quand je t’ai vue t’éloigner
tristement et partir. Avant de te voir, je ne m’étais, dans mon
agitation, livré qu’au bonheur dont j’allais jouir. Depuis que tu as
disparu, je ne me suis plus occupé que des dangers et des fatigues où
tu venais de t’exposer. Trois lieues par cette chaleur excessive! Trois
autres lieues pour le retour! Il y a de quoi en être malade et tout
cela pour voir quelques instants l’infortuné captif! Ah! tout l’excès
de sa tendresse pourra-t-il jamais payer de telles preuves d’amour?
Oh! si j’avais encore la liberté d’écrire dont nous avons joui quelque
temps, que de choses j’aurais à dire! Comme mon cœur est plein! Que de
larmes ont coulé de mes yeux sans le soulager! Le tien est habitué à
l’entendre. Ma Nancy, ma chère Nancy! que les paroles sont de froids
interprètes!... Quel pressant besoin j’ai de savoir de tes nouvelles!
Jusque-là je n’aurai pas un instant de repos. Hélas! je n’en ai plus,
je n’en aurai plus que nous ne soyons réunis. Que d’obstacles nous
séparent encore!... (Il faut rassembler des pièces qui convaincront de
l’innocence de Ginguené...) Alors, tous les jours la robe blanche[154],
alors les tendres soins, les sollicitations de mon ami. Alors, le
pauvre Pierre pourra se livrer à l’espérance de se revoir dans tes
bras!...»
[154] C’est ainsi que s’habillait Mme Ginguené quand elle
allait devant la prison pour chercher à apercevoir le captif.
Elle était ainsi plus reconnaissable.
Avec les premiers jours de thermidor, l’espérance qui, chez Roucher
et Chénier, disparaissait vaincue par la cruelle réalité, l’espérance
renaissait dans le cœur de Ginguené. Il connaissait, certainement,
tandis que d’autres l’ignoraient, le complot libérateur, pressenti et
attendu pour le 9 thermidor. C’est ainsi qu’il écrivait, le 3:
«Adieu, tendre et chère amie, conserve, comme moi, beaucoup
d’espérance. Ne fais plus rien dire à personne puisque tous sont
avertis et aux aguets... _Je fais des vœux pour que cette décade
finisse, et surtout pour qu’elle finisse heureusement pour nous._
Mais nos vœux ne font rien sur la lenteur, ni la rapidité du temps,
ni sur les événements qu’il amène. Chère et unique amie, adieu!»
Et le lendemain: «Que tous nos amis veillent et surtout auprès du
comité de sûreté générale, mais sans rien demander, même sans rien
dire. Être tout à fait oublié, ce sera tout gagner. Si je ne l’étais
pas, il faut tâcher de le savoir et d’y porter vite remède. Il s’agit
désormais de peu de jours; ainsi, que tous les bons anges soient,
nuit et jour, sous les armes... Inaction surveillante, voilà le mot.»
A Auteuil même, la tyrannie se faisait sentir. Deux amis intimes de
Cabanis, l’excellent La Roche et Destutt de Tracy étaient arrêtés et
menacés, eux aussi, de l’échafaud.
Parmi les accusations portées contre le maire d’Auteuil figurait, en
bonne place, celle d’avoir favorisé l’évasion de Condorcet.
Des Girondins qui se rencontraient autrefois chez Julie Talma,
quelques-uns à peine survivaient et ils étaient traqués comme des bêtes
fauves! On ignorait leur sort. C’est ainsi que Mme de Condorcet avait
pu rester aussi longtemps dans l’ignorance de celui de son mari.
Quand elle n’eut plus aucun doute, quand, des indices rapprochés, elle
tira la preuve du décès du philosophe, sa douleur fut horrible.
Cabanis fit des prodiges et la sauva; mais elle était frappée pour la
vie, et ni le travail, ni la misère, ni l’éducation de sa fille ne
purent la distraire de son malheur.
«Ce qu’elle avait souffert en 1793 et 1794, dit Mme O’Connor[155],
avait profondément altéré sa santé. Elle n’en pouvait parler sans une
émotion extrême qui la rendait toujours malade.»
[155] Dans la notice manuscrite déjà citée qui se trouve à la
bibliothèque de l’Institut.
Bien des années après, une fille de Cabanis, Mme Joubert écrivait[156]:
«La conversation tombait fréquemment, cela se conçoit, sur les
Girondins; mais on n’en parlait jamais devant ma tante (Mme de
Condorcet). Ces souvenirs étaient trop cruels!»
[156] _Vergniaud_ par C. Vatel, t. I, p. LXVIII.
Un écho des douleurs de Sophie se retrouve dans cette admirable lettre
qu’elle écrivait, le 26 octobre 1794, à sa tante, Mme Fréteau, qui
avait, elle aussi, perdu son mari dans la tourmente[157]:
[157] Archives Fréteau de Pény. Cette lettre est scellée d’un
cachet de cire rouge portant ces mots: _La Vérité_.
«Quoique je doive une réponse à Félicité[158], ma chère tante, c’est
à vous que je veux écrire et je l’aurais fait depuis un mois si je
n’eusse été malade et surchargée d’affaires. J’avais besoin de vous
dire combien j’ai souffert avec vous, comme je pense que vous avez
souffert avec moi, et ne pouvant m’étendre sur les inexprimables
douleurs qui nous sont communes, je voulais vous parler de vos
enfants qui en sont l’unique consolation. Je les ai trouvés tous
deux dignes du respectable nom qu’ils portent et aussi bons, aussi
raisonnables, aussi instruits que la mère la plus tendre et la plus
difficile le peut désirer. J’ai joui bien profondément pour vous de
les voir répondre aussi complètement à leur éducation et à vos vœux.
Jouissez-en vous-même. Je sais par ma douloureuse expérience que le
sentiment maternel est le seul baume de nos douleurs, et si peut-être
vous éprouvez quelque inquiétude sur les ressources nécessaires à
sept enfants, du moins votre cœur n’éprouve pas le mortel effroi qui
saisit quelquefois le mien en n’en ayant qu’un seul à serrer entre
mes bras.
[158] Félicité Fréteau, qui devint la vicomtesse de Mazancourt.
«Le comité de sûreté générale m’a réintégrée dans mon ancien domicile
en vertu du décret qui défend les poursuites contre les députés hors
la loi.
«Ensuite, le comité des finances, à ma requête, a suspendu la vente
des biens qui, heureusement, n’était qu’au quart et non entamée pour
le mobilier de Paris. Maintenant, je fais devant et par les tribunaux
rectifier l’extrait mortuaire de mon malheureux mari qui, lorsqu’il
fut pris, ne déguisa que son nom et donna d’ailleurs tous les moyens
d’être reconnu[159]. Ensuite, je redemanderai au nom de ma fille et
au mien son héritage et, comme on a rendu complètement à d’autres mis
aussi hors la loi et n’ayant pas subi de jugement, j’espère qu’on
nous rendra de même. Je ne vois malheureusement dans tout cela et la
position de vos enfants rien de commun que l’innocence des pères.
Peut-être le temps leur sera-t-il plus favorable?
[159] Cette rectification fut prononcée par jugement du 12
ventôse an III. Le 21 pluviôse an III, dans le «procès-verbal
des déclarations reçues pour la rectification» apparaissent
comme témoins Cabanis et Joseph-François Baudelaire, demeurant
à Auteuil. Acte dressé par Jean Libert, juge de paix du canton
de Passy.--Ce Baudelaire, allié aux Condorcet, était le père du
poète.
«J’ai chargé Emmanuel[160] de vous dire que, du moment où j’aurais
recouvré notre fortune, je prierais vos enfants de me regarder comme
leur seconde mère, de croire que tout ce qui est à moi et à ma
fille est à eux. Je ne puis jouir de rentrer dans l’aisance qu’en
adoucissant les malheurs semblables aux miens. Mon intention est
d’élever Clémentine, la seconde fille de mon frère[161] et, sans
doute, vous ne me refuserez pas le bonheur d’offrir quelquefois à vos
enfants des ressources que leur père et vous m’eussiez sans doute
offertes dans le cas où la fortune vous eût été plus favorable qu’à
moi. J’ai prié Emmanuel, quoique mon dîner soit toujours un fort
mauvais dîner, de venir le partager avec moi du moment que votre
chère maman[162] sera retournée et j’espère qu’il aura assez d’amitié
pour moi pour ne trouver que du plaisir à me procurer ce plaisir-là.
Adieu, ma chère tante, embrassez pour moi vos chères petites. La
mienne se souvient de Félicité et est toujours bien portante. Vos
petites jumelles[163] vont-elles toujours bien?»
[160] Emmanuel Fréteau, qui fut élève d’artillerie, aide
de camp de Menou et quitta l’armée pour entrer dans la
magistrature.
[161] Mariée à M. Filleul de Fosse. Elle devint presque folle;
un jour, on la trouva morte dans un fossé en Normandie.
[162] Mme Colin de Plancy.
[163] Nées après la mort de M. Fréteau.
La levée des scellés et la rentrée en possession des diverses
propriétés deviennent à cette époque, dans toutes les familles, une
des grosses préoccupations. Les formalités sont interminables; mais
on entrevoit, cependant, une éclaircie et ce rayon suffit pour rendre
quelque espoir. Mme de Condorcet est soumise à la règle commune.
Le 12 novembre 1794, Félicité Fréteau écrivait à sa mère[164]: «Sophie
est venue à moitié chemin d’Auteuil à Chaillot au-devant de moi. Elle
m’a témoigné la plus vive sensibilité et nous nous sommes embrassées
avec la plus douce émotion. Elle m’a appris que sa position était la
même que la nôtre et que son mari est mort de la manière la plus
malheureuse il y a environ six mois. Elle est pleine de courage et de
résignation. C’est nous qui lui avons appris qu’on allait lever les
scellés chez elle. Elle n’avait pas encore fait la moindre démarche. Il
me paraît qu’elle est mal conseillée. Je lui ai indiqué la marche que
nous avons tenue et elle m’a prié de la conduire demain chez le citoyen
qui nous a été si utile. Je lui ai promis et je vais la prendre demain
à 8 heures. Elisa est infiniment jolie, mais très mignonne. Elles m’ont
toutes deux prié de vous parler d’elles et de leur tendre intérêt.
Elles m’ont fait mille instances pour rester deux jours avec elles;
mais je n’ai pas cru devoir y consentir et je suis revenue le soir.»
[164] Archives Fréteau de Pény.
Et, le lendemain, la même correspondante écrivait encore à Mme
Fréteau[165]: «La pauvre Sophie est bien à plaindre. Elle a perdu
hier son portefeuille qui contenait 600 livres, fruit de son travail.
Depuis trois mois, du reste, elle a beaucoup à se louer de nous avoir
vues. Elle va recouvrer son mobilier et ses tableaux. Elle est aussi
bonne et plus belle que jamais. Elle vous dit mille choses tendres. Son
enfant est charmante et des plus aimables. Dites à Octavie qu’elle a
cinq ans, qu’elle épelle et travaille supérieurement..... J’oubliais de
vous prier de dire à mon frère que le jour où j’ai vu Sophie elle se
disposait à faire le voyage de Paris exprès pour le voir ayant appris
qu’il était malade.»
[165] Archives Fréteau de Pény.