sont que «des conventions et des marchés de fortune dont la conclusion
rapide ne permet de reconnaître que longtemps après si les convenances
personnelles s’y rencontrent et où le prix de l’amour, commandé plutôt
qu’obtenu, est adjugé en même temps que la dot, avant que l’on sache
si l’on peut aimer et surtout s’aimer... C’est donc la société qui,
en mettant trop longtemps des entraves aux unions qu’un goût mutuel
eût formées, en établissant entre les deux sexes (sous prétexte de
maintenir la vertu) des barrières qui rendaient presque impraticable
cette connaissance mutuelle des esprits et des cœurs, nécessaire
cependant pour former des unions vertueuses et durables, en excitant
et en intéressant la vanité des hommes à la corruption des femmes, en
rendant plus difficiles les plaisirs accompagnés de quelque sentiment,
en étendant la honte au delà de ce qui la mérite réellement, comme
l’incertitude de l’état des enfants, la violation d’une promesse
formelle, des complaisances avilissantes, une facilité qui annonce la
faiblesse et le défaut d’empire sur soi-même; ce sont, dis-je, tous ces
abus de la société qui ont donné naissance aux passions dangereuses
et corrompues qui ne sont pas l’amour et qui l’ont rendu si rare.»
Mais si la Société est coupable,--c’est, on le sait, la thèse chère à
Rousseau,--la Nature ne l’est pas: «Cessons donc, mon cher Cabanis, de
reprocher à la Nature d’être avare de grands hommes; cessons de nous
étonner de ce que les lois générales de la nature même soient encore si
peu connues. Combien de fois, dans un siècle, l’éducation achève-t-elle
de donner à l’esprit la force et la rectitude nécessaires pour arriver
aux idées abstraites?»
Elève de Rousseau, fille de Voltaire et de son siècle, Sophie de
Condorcet, s’il est permis de continuer cette image, préférait
secrètement son professeur à son père; on le sent, à travers toutes les
réticences, et de telle façon qu’on ne s’y peut tromper:
«Rousseau a parlé davantage à la conscience, Voltaire à la raison.
Rousseau a établi ses opinions par la force de sa sensibilité et de
sa logique, Voltaire par les charmes piquants de son esprit. L’un a
instruit les hommes en les touchant, l’autre en les éclairant et les
amusant à la fois. Le premier, en portant trop loin quelques-uns de
ses principes, a donné le goût de l’exagération et de la singularité;
le second, se contentant trop souvent de combattre les plus funestes
abus avec l’arme du ridicule, n’a pas assez généralement excité
contre eux cette indignation salutaire qui, moins efficace que
le mépris pour châtier le vice, est cependant plus active à le
combattre. La morale de Rousseau est attachante quoique sévère et
entraîne le cœur même en le réprimant; celle de Voltaire, plus
indulgente, touche plus faiblement peut-être parce qu’imposant moins
de sacrifice, elle nous donne une moins haute idée de nos forces et
de la perfection à laquelle nous pouvons atteindre; Rousseau a parlé
de la vertu avec autant de charme que Fénelon et avec l’empire de la
vertu même; Voltaire a combattu les préjugés religieux avec autant
de zèle que s’ils eussent été les seuls ennemis de notre félicité;
le premier renouvellera d’âge en âge l’enthousiasme de la liberté et
de la vertu; le second éveillera tous les siècles sur les funestes
effets du fanatisme et de la crédulité. Cependant, comme les passions
dureront autant que les hommes, l’empire de Rousseau sur les âmes
servira encore longtemps les mœurs quand celui de Voltaire sur les
esprits aura détruit les préjugés qui s’opposaient au bonheur des
sociétés.»
L’éloquente conclusion de la dernière lettre, tout en affirmant le
pouvoir de la morale et de la vertu, trahit bien l’irrémédiable regret
jusqu’au sein des spéculations de la philosophie:
«On ne trouve la douceur de la vie que dans la bienfaisance, la bonne
foi, la bonté et en faisant ainsi de ses dieux pénates un asile où
le bonheur force l’homme à goûter avec délices sa propre existence.
Jouissances intimes et consolantes, attachées à la paix et aux vertus
cachées! Plaisirs vrais et touchants qui ne quittez jamais le cœur
que vous avez une fois attendri! Vous dont le sceptre tyrannique de
la vanité nous éloigne sans cesse! Malheur à qui vous dédaigne et
vous abandonne! Malheur surtout à ce sexe comblé un moment des dons
les plus brillants de la Nature et pour lequel elle est ensuite si
longtemps marâtre, s’il vous néglige ou s’il vous ignore! Car c’est
avec vous qu’il doit passer la moitié de sa vie et oublier, s’il est
possible, cette coupe enchantée que la main du temps renverse pour
lui au milieu de sa carrière.»
Mme de Condorcet n’allait pas tarder à faire par elle-même l’expérience
cruelle de la douleur.
Dans les premiers jours de juin, sa mère tomba subitement malade chez
elle. Le 8, Fréteau écrivait à sa femme[131]:
«Le mauvais temps et l’absence des voitures de toutes les places ne
m’ont permis d’arriver à Auteuil que tout au soir. Ma sœur était
aux abois. Les médecins Cabanis et Portail avaient cru l’émétique
nécessaire. (La malade avait la gangrène à la jambe...) Elle n’a
plus que des élans vers les objets de son affection. Notre enfant,
tes filles, les siennes, ta tendresse, voilà ce qui lui a fourni les
choses les plus touchantes à me dire, mais par demi-phrases. Je suis
pénétré de cet affreux spectacle.»
[131] Archives Fréteau de Pény.
Le 10 juin, la marquise de Grouchy expirait dans les bras de sa fille
dont la douleur fut déchirante. Deux jours après, Mlle Fréteau en
rendait compte ainsi à son frère[132]: «Ma prédiction ne s’est trouvée
que trop vraie, mon cher ami. Ma tante n’est plus. Elle est morte
lundi, à 4 heures après midi. Papa nous a mandé que sa fille (Mme de
Condorcet) est tombée dans des convulsions telles qu’il n’en a jamais
vu de semblables. Si on ne l’eût jetée à l’instant dans le bain, elle
serait expirée. Juge de sa douleur, mon cher ami. Ce qu’il y a de
plus chagrinant, mon frère, c’est que les instances de papa tendant
à procurer à ma tante des consolations spirituelles ont été vaines.
Quelle circonstance alarmante! Gémissons, prions pour elle. Voilà les
services que nous pouvons lui rendre. Acquittons-nous-en, mon cher ami,
voilà le retour que nous devons à sa tendresse[133].»
[132] 12 juin 1793. Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives
Fréteau de Pény.
[133] Il paraît bien que l’influence de Condorcet fut, ici,
toute-puissante. M. Louis Amiable, dans une brochure sur
_Lalande franc-maçon_ (Paris, Charavay frères, 1889), dit,
à trois reprises, pages 30 et 31, que Condorcet appartint
comme franc-maçon à la loge des IX sœurs. J’ai eu entre
les mains presque tous les papiers de cette loge dont mon
arrière-grand-père, le poète Roucher, fut orateur et premier
secrétaire et je puis affirmer que Condorcet ne figure dans
aucun des tableaux de la Loge et, notamment, dans celui de
1784, où il serait inscrit certainement.
Condorcet fit-il partie d’une autre Loge ou n’appartint-il
jamais à la franc-maçonnerie, comme c’est mon opinion
personnelle, c’est là une question intéressante, compliquée
d’un fait difficilement explicable, je le reconnais; mais elle
n’est encore résolue ni dans un sens, ni dans l’autre.
Condorcet et les autres parents, disent les registres de la paroisse
d’Auteuil, assistèrent à la cérémonie et à l’inhumation qui fut faite
au cimetière du village[134].
[134] Premier registre de la paroisse d’Auteuil, folio 5.
Pendant ce temps, le marquis de Grouchy était à Villette, très
malade lui-même. Aussitôt les derniers devoirs rendus à sa mère,
Mme de Condorcet partit avec Charlotte pour rejoindre, dans le
manoir paternel, son frère Emmanuel qui venait d’être privé de son
commandement en Normandie[135].
[135] 23 juin 1793.--Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives
Fréteau de Pény. Ce ne fut que quelque temps après que le
marquis de Grouchy fut arrêté et enfermé à Sainte-Pélagie.
Mais elle ne resta que peu de jours à Villette, ayant été rappelée à
Auteuil par la situation de son mari qui s’aggravait tous les jours.
Condorcet, bien qu’il fût encore en liberté, ne se faisait plus
d’illusions et il se préparait à tout événement comme en témoigne ce
billet de son ami: «A Auteuil, ce jourd’huy, 30 juin 1793, à minuit,
Condorcet proscrit par l’exécrable faction du 31 mai dernier, avant de
se dérober au poignard des assassins, a partagé avec moi, comme don de
l’amitié qui nous unit, le poison qu’il conserve pour demeurer en tout
événement seul maître de sa personne. JEAN DEBRY.»
En effet, sur la dénonciation de Chabot, le 8 juillet 1793, Condorcet
était décrété d’accusation à cause de son écrit _Aux Français, sur le
projet de la nouvelle Constitution_.
Les scellés furent mis sur ses papiers rue de Lille et à Auteuil. La
Roche n’avait pu éviter cette formalité, mais il avait, du moins,
prévenu Condorcet qui s’échappa.
Le philosophe trouva asile, la première nuit, chez Mme Helvétius.
Mais comme il était dangereux de rester plus longtemps dans la maison
même du maire chargé de procéder contre lui, il se rendit le lendemain
chez Garat, qui n’hésita pas à recevoir le proscrit à l’hôtel même du
ministère.
LIVRE III
LES ANNÉES DOULOUREUSES
CHAPITRE PREMIER
PROSCRIPTION ET MORT DE CONDORCET. RUINE DE SOPHIE
La maison de la rue Servandoni.--Mme Vernet.--Derniers jours de
Condorcet.--Visites de Sophie au proscrit.--Testament du philosophe
et conseils à sa fille.--Mort de Condorcet.--Sophie fait des
portraits et vend de la lingerie.--Ses biens confisqués.--Elle
élève sa fille et soutient sa sœur.--Belle lettre à propos de la
mort de Fréteau.--Sophie traduit la _Théorie des sentiments moraux_
d’Adam Smith et publie ses _Lettres sur la Sympathie_ ainsi que les
œuvres de son mari.--Union de Charlotte de Grouchy avec Cabanis.
Le 21 juillet 1793, Félicité Fréteau écrivait à son frère
Emmanuel[136]: «Tu sais que ma cousine Sophie vient d’éprouver un
nouveau malheur en se voyant obligée d’être séparée d’une personne qui
lui était aussi chère. Elle a supporté cet événement avec autant de
courage que le premier et elle est toujours à sa maison de campagne
d’Auteuil.»
[136] Archives Fréteau de Pény.
Sur les instances de Cabanis, deux jeunes médecins, Pinel et Boyer,
avaient découvert, au nº 21 de la rue des Fossoyeurs, tout près du
Luxembourg et de l’église Saint-Sulpice, un appartement où Condorcet
pouvait demeurer sans avoir à redouter les perquisitions et les visites
domiciliaires. La maison était modeste d’apparence; assez grande
cependant, puisque, divisée en plusieurs petites chambres louées
ordinairement à des étudiants en médecine, elle rapportait un revenu de
2 500 francs[137].
[137] Cette maison porte aujourd’hui le nº 15 de la rue
Servandoni. Elle est restée extérieurement et intérieurement, à
peu près dans le même état qu’en 1794. Elle conserva son nº 21
jusqu’en 1841; c’est de là, évidemment, qu’est venue l’erreur
du docteur Robinet qui, dans son _Condorcet_, dit que la maison
où le philosophe vécut en 1793-1794 est la maison portant le
nº 21 actuel de la rue Servandoni. Le même auteur dit que
Mme Vernet était née Marie-Rose Boucher; c’est Rose-Marie
Brichet que l’on trouve dans les actes que le propriétaire
actuel, M. Saunière, a bien voulu me communiquer. Cette maison
porte une plaque commémorative très peu apparente, à cause de
l’étroitesse de la rue, du manque de recul et de la hauteur où
on l’a placée.
La rue Servandoni n’a pris ce nom qu’en 1807; jusque-là, elle
s’appelait rue des Fossoyeurs. C’est donc pour être très
précis, au nº 21 de la rue des Fossoyeurs que Condorcet habita.
La propriétaire s’appelait Rose-Marie Brichet; elle était veuve de
Louis-François Vernet, sculpteur, proche parent des grands peintres.
Comme son mari, Mme Vernet était née en Provence, dans les environs de
Marseille; elle avait le cœur chaud, l’imagination vive, le caractère
franc et ouvert. Sa bienfaisance touchait à l’exaltation.
Agée d’environ quarante-cinq ans, simple de manières, Mme Vernet
était très énergique. De taille moyenne, elle avait des traits fins
et réguliers et une physionomie mobile. D’abord, on lui cacha le nom
de l’hôte nouveau qu’elle allait recevoir. «Est-il honnête homme,
dit-elle? Est-il vertueux?--Oui, madame.--En ce cas, qu’il vienne!»
Et ce fut ainsi que Condorcet pénétra dans cette maison où il allait se
tenir caché pendant près de dix mois.
Mme Vernet, «la bonne maman Vernet,» comme disait Jean Debry, ne
voulut rien recevoir, pas même de cadeau, pour prix de l’hospitalité
dangereuse qu’elle allait accorder au philosophe[138].
[138] Mme O’Connor, dans une courte notice sur Mme Vernet,
dit qu’elle avait dû être très jolie. «Jamais on ne sut
son âge, mais, à son décès, en mars 1832, elle avait plus
de quatre-vingts ans.» En manuscrit à la bibliothèque de
l’Institut.--Voici comment les papiers de Condorcet se trouvent
dans ce riche dépôt; ils furent d’abord conservés par Mme de
Condorcet, puis transmis par elle à sa fille, Mme O’Connor,
qui les donna à François Arago, au moment où l’illustre
astronome se chargea d’écrire l’éloge de Condorcet et de donner
une édition de ses œuvres. Mme Laugier, nièce de François
Arago, remit à son tour ces papiers à M. Ludovic Lalanne,
bibliothécaire de l’Institut, avec mission de les offrir à la
bibliothèque qu’il dirige avec tant de science et d’amabilité.
Dans la même maison demeuraient J.-B. Sarret, cousin de Mme Vernet
avec laquelle il était marié secrètement; Marcoz, le conventionnel,
qui, non seulement ne dénonça jamais Condorcet, mais qui s’ingéniait
à lui procurer des journaux et des nouvelles; un inconnu, grand ennemi
de la Révolution, qui s’effrayait des moindres bruits de la rue et
quitta sa retraite après le 9 thermidor. Mme Vernet, même en 1830, ne
consentit jamais à satisfaire la curiosité légitime de la famille de
Condorcet sur le compte de ce compagnon de captivité. L’excellente
femme ne répondait que par de vagues généralités et elle ajoutait avec
un sourire un peu triste: «Depuis cette époque, je ne l’ai pas revu.
Comment voulez-vous que je me rappelle son nom?»
Un autre commensal de Condorcet, qui avait joué un rôle dans l’histoire
de la Révolution, était l’abbé Lambert, aumônier en 1789 de la garde
nationale parisienne. Il avait été sous-diacre à la messe patriotique
du 14 juillet 1790 et l’évêque Gobel devait l’envoyer pour assister,
inutilement du reste, Marie-Antoinette et le duc d’Orléans au pied
de l’échafaud. Ce fut aussi l’abbé Lambert qui reçut les confidences
suprêmes de quelques-uns des Girondins. Peu de jours après, le prêtre
avait dû quitter le costume ecclésiastique et se réfugier à son tour
chez Mme Vernet. Quels durent être ses entretiens avec le philosophe!
Une bonne, Manon, faisait le service des proscrits.
Pendant cette captivité volontaire, l’emploi de chaque heure, était
prévu avec une régularité presque monacale.
Condorcet travaillait dans son lit jusqu’à midi; puis, il se levait et
dînait. La journée, jusqu’à 7 ou 8 heures du soir, était occupée par
les lectures et les conversations; à 8 heures, le philosophe soupait,
puis se remettait au travail jusqu’à 10 heures.
La soirée se terminait par de nouveaux entretiens auxquels prenaient
part Mme Vernet et le bon Sarret.
Le 3 octobre, Condorcet avait été compris dans le décret qui renvoyait
devant le tribunal révolutionnaire quarante et un membres de la
Convention. Déclaré contumace, il avait été mis hors la loi et ses
biens avaient été confisqués.
La femme d’un homme déclaré hors la loi ne pouvait pas coucher dans la
capitale. Sophie, deux fois par semaine, déguisée en paysanne, venait
donc, à pied, d’Auteuil à Paris, avec l’espoir, trop souvent déçu, de
passer quelques instants auprès du proscrit.
Pour franchir la barrière, elle se mêlait à la foule qui allait voir la
guillotine et, afin de ne pas être remarquée, elle accompagnait cette
foule jusqu’à la place de la Révolution.
Quelle joie lorsqu’un avis secret la prévenait qu’elle pouvait aller
rejoindre son mari pendant quelques heures! Comme elle cherchait à le
consoler! Avec quel amour elle prodiguait au captif, devenu subitement
un vieillard, les soins du corps et de l’âme[139]!
[139] Parfois les anciens serviteurs de Condorcet purent aussi
pénétrer auprès de lui et lui apporter, avec des nouvelles des
siens, leurs soins dévoués et affectueux.
Son influence, déjà si grande aux jours de la prospérité, ne
connaissait plus de limites; Condorcet était froid et timide, elle
en avait fait un homme plein de sensibilité et de chaleur. Comme il
s’épuisait à rédiger une justification de sa conduite politique, Sophie
remarqua bien vite combien ce travail le faisait souffrir moralement et
physiquement et, obtenant du philosophe qu’il y renoncerait, elle lui
fit entreprendre cette _Esquisse des progrès de l’esprit humain_ qui
est restée un des plus beaux titres philosophiques et littéraires de
l’illustre rêveur[140].
[140] Sur le manuscrit autographe de la _Justification_,
Sophie a écrit: «Quitté à ma prière pour écrire l’_Esquisse
des progrès de l’esprit humain_.» Condorcet fit plusieurs fois
passer, sous le voile de l’anonyme, des mémoires patriotiques
au comité de Salut public. A propos du livre de Condorcet,
imprimé en l’an VII, et intitulé: _Moyen d’apprendre à compter
sûrement et avec facilité_, il y eut un regrettable débat entre
Mme de Condorcet et J.-B. Sarret qui avait publié, à la même
époque, une arithmétique élémentaire. Celui-ci fut injustement
accusé de s’être approprié le manuscrit de Condorcet pour le
publier sous son nom. Un verdict de l’Institut, choisi comme
arbitre, innocenta complètement Sarret de tout soupçon de
plagiat. Celui-ci ne conserva de cette affaire aucun mauvais
souvenir puisqu’il donna, à quelque temps de là, une notice
très bienveillante sur Condorcet. Pendant les huit mois de
la captivité du philosophe, Sarret n’avait cessé, disait-il,
d’admirer sa douceur, sa patience, le calme de son âme,
sa résignation à un sort immérité, «je pourrais dire son
indifférence pour lui-même, car les objets de ses plus vives
sollicitudes étaient la République, sa femme, son enfant et ses
amis.»
Puis, comme l’a dit Cabanis, «descendant des plus hautes régions
du calcul et de la philosophie, il ne dédaignait pas de rédiger des
leçons d’arithmétique pour les instituteurs et les enfants des classes
indigentes de la société».
Mais le travail ne pouvait plus l’arracher à ses tristes pensées.
L’idée de la mort ne le quittait pas, et il interrompit son labeur pour
écrire ces _avis d’un proscrit_ et ces _conseils à sa fille_, où l’on
retrouve le cœur, la générosité, et la haute raison de son admirable
épouse.
C’est pour son Elisa qu’il écrivait ces _Avis d’un proscrit_, admirable
testament qui honore à jamais sa mémoire et qui commence par ces lignes
sublimes: «Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta
première enfance, te consoler quelquefois, si ton cœur en a gardé le
souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de
toi avec une douce confiance et contribuer à ton bonheur.
«Dans quelque situation que tu sois, quand tu liras ces lignes que je
trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la tienne
et de celle de ta mère, songe que rien ne t’en garantit la durée.»
«Prends l’habitude du travail...» Et après avoir insisté sur cette
source de bonheur, Condorcet cherchait à détourner sa fille de la
personnalité et de l’égoïsme; il lui parlait de «l’habitude des actions
de bonté» et il lui traçait pour ainsi dire tout un code merveilleux de
générosité et de bienfaisance.
Quelquefois la poésie, ce cri des grandes douleurs, lui dictait des
vers où il exprimait les mêmes sentiments d’amour et de regret pour les
deux êtres qui lui étaient si chers.
Au mois de décembre 1793, il avait adressé à sa femme une pièce qu’il
avait intitulée _Le Polonais exilé en Sibérie_:
Pour la septième fois renaît cette journée
Qui vit à tes beaux jours unir ma destinée...
Je n’ai point par des vers célébré mon bonheur,...
Mais on aime à parler sitôt qu’on est à plaindre.
Sa fille se rappellerait-elle de lui? C’était là sa grande
préoccupation:
Crois-tu que notre enfant puisse encor retenir
De son père proscrit un faible souvenir?
Que son cœur de mes traits ait gardé quelque image?
Dis-lui que je l’aimais...
Ailleurs, il défendait sa mémoire:
Ils m’ont dit: choisis d’être oppresseur ou victime,
J’embrassai le malheur et leur laissai le crime...
Et revenant à sa délicieuse Sophie:
J’ai servi mon pays, j’ai possédé ton cœur,
Je n’aurai point vécu sans goûter le bonheur.
Tenant déjà dans sa main la coupe fatale, il écrivait[141]: «Je ne puis
regretter la vie que pour ma femme et mon Elisa; elles en auraient
embelli les derniers instants. Ma vie pouvait leur être utile; elle
était chère à Sophie. Je périrai comme Socrate et Sidney pour avoir
servi la liberté de mon pays.»
[141] Fragment (mars 1794) qui était resté entre les mains de
Mme Vernet.
Le lendemain du jour où il traçait ces lignes, il inscrivait ces
pensées sur la feuille de garde d’une histoire d’Espagne[142]:
[142] Testament (mars 1794).
«Les conseils que j’ai écrits pour Elisa, des Lettres de sa mère sur la
Sympathie, serviront à son éducation morale. D’autres fragments de sa
mère donneront sur le même objet des vues très utiles[143].»
[143] Cet ouvrage est, malheureusement, non seulement inédit,
mais très probablement perdu pour toujours. Malgré toutes mes
recherches dans les papiers de famille, je n’ai rien pu trouver
à ce sujet. Quant aux _Mémoires de Condorcet_, en 2 vol. in-8º
parus en 1824, ai-je besoin de dire qu’ils sont absolument
apocryphes et, par conséquent, indignes de toute confiance.
Il était persuadé que non seulement il n’échapperait pas à la mort,
mais que Sophie elle-même ne tarderait pas à le suivre sur l’échafaud.
Aussi, ce testament, adressé à Mme Vernet, débutait-il ainsi: «Si ma
fille est destinée à tout perdre, je prie sa seconde mère (Mme Vernet)
d’écouter ces derniers désirs d’un père innocent et malheureux... Je
recommande de lui parler souvent de nous; d’entretenir le souvenir
qu’elle en conserve; de lui faire lire, quand il en sera temps, nos
instructions dans les originaux mêmes.
«... Si elle conserve Sophie, je prie celle-ci d’apprendre à Elisa à
connaître, à aimer sa seconde mère. Je prie celle-ci de lui parler de
la tendresse de sa mère pour moi et de son courage pendant tout le
temps de cette longue persécution. Je ne dis rien de mes sentiments
pour la généreuse amie à qui cet écrit est destiné; en interrogeant
son cœur, en se mettant à ma place, elle les connaîtra tous.»
Le philosophe terminait en recommandant qu’on éloignât de sa fille tout
sentiment de vengeance; «c’est au nom de son père que ce sacrifice sera
réclamé». Puis, il conseillait à Elisa d’apprendre l’anglais, parce que
si Mme Vernet venait à lui manquer, elle devrait passer en Angleterre,
chez milord Stanhope ou, en Amérique, chez Bache, petit-fils de
Franklin, ou chez Jefferson.
Ces trois hommes excellents, on se le rappelle, étaient des hôtes
assidus et choyés du salon de l’Hôtel des Monnaies.
L’heure fatale, dont le philosophe avait depuis plusieurs mois le
terrible pressentiment, approchait. Le 5 germinal an II (25 mars
1794), Condorcet apprit qu’une visite domiciliaire serait faite le
lendemain chez Mme Vernet et il résolut aussitôt de quitter sa retraite
pour aller se cacher dans les environs de Paris. Il prévint de sa
détermination sa bienfaitrice, et, comme celle-ci se récriait, il
ajouta: «Plus j’admire votre courage, plus mon devoir d’honnête homme
m’impose de ne point en abuser. La loi est positive. Vous êtes hors la
loi puisque vous me cachez. Si on me découvrait chez vous, vous auriez
la même fin triste que moi. Je ne puis plus rester.» Et cette femme
sublime de répondre: «La Convention, Monsieur, a le droit de mettre
hors la loi. Elle n’a pas le pouvoir de mettre hors de l’humanité. Vous
resterez.»
Mais l’idée de Condorcet était irrévocable et il était bien décidé
à quitter,--ce sont ses propres expressions,--«le réduit que le
dévouement sans bornes de son ange tutélaire avait transformé en
paradis».