Quoi qu’il en soit de ces attaques, Condorcet fut élu par les Parisiens

et, le 1er octobre 1791, il entrait comme député à l’Assemblée

législative. Un rôle important l’y attendait: c’est ainsi qu’il

rédigea la déclaration du 29 décembre 1791 adressée aux gouvernements

qui menaçaient la France; ainsi que le 20 avril 1792, jour de la

déclaration de guerre à l’Autriche, il déposa sur le bureau de

l’Assemblée ce célèbre rapport sur l’instruction publique qui restera

son principal titre de gloire politique[114].

[114] Ce fameux plan créait les Ecoles primaires,--les Ecoles

Secondaires,--les Instituts (ou Collèges),--les Lycées (ou

Facultés) et la Société nationale des sciences et arts

(véritable embryon de l’Institut de France), chargée de la

Direction générale de l’Enseignement public.--Il est facile de

voir ce que la Convention et l’Empire surtout ont pris dans le

projet de Condorcet pour leurs organisations de l’Instruction

publique et de l’Université impériale.

Mme de Condorcet continuait à l’aider et à le soutenir; dans une fête

qu’elle donna rue de Lille, entre le 20 juin et le 10 août, elle reçut

quatre cents Marseillais, dont elle fit si bien la conquête qu’elle

aurait pu, si sa parole avait été écoutée dans les conseils de la

Gironde, sauver, par eux, la Patrie et la Liberté.

On sait la place occupée par Condorcet dans les événements qui

suivirent le 10 août; sa recommandation en faveur de Danton qu’il

réussit à faire nommer ministre; son _Exposé_ tendant à la convocation

d’une Convention nationale et à la suspension de la dignité royale.

Il était devenu populaire et cinq départements l’envoyèrent à la

Convention[115], qui, au bruit du canon victorieux de Valmy, allait

proclamer cette République que depuis longtemps il rêvait de donner à

son pays.

[115] Il opta pour le département de l’Aisne, où il avait des

intérêts.

Comme s’il eût éprouvé le besoin de se reposer et de marquer une

étape dans sa vie, ce fut le moment que Condorcet choisit pour aller

s’établir définitivement, avec sa femme et sa fille, dans ce joli

village d’Auteuil où il avait goûté jusqu’alors tant d’instants

délicieux.

Déjà le 5 août, il y avait assisté avec Mme de Condorcet, à

l’inauguration de la nouvelle maison commune; tous deux avaient suivi

ce cortège de jeunes filles, escortées des gardes nationales voisines,

qui étaient venues couronner les bustes de Voltaire et de Rousseau et

quand on arriva à celui d’Helvétius, quand la musique joua l’air

Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille?

M. et Mme de Condorcet furent de ceux, parents et amis du philosophe,

qui, après avoir orné de fleurs la statue, s’embrassèrent devant la

foule émue.

Le 10 août, ils étaient encore chez Mme Helvétius.

«On sonne le tocsin, dit Condorcet dans son _Fragment de

justification_, j’étais à Auteuil. Je me rendis à Paris. J’arrivai

à l’Assemblée quelques moments avant le roi. Je la trouvai plus

inquiète qu’effrayée, courageuse mais sans dignité. Je n’étais point

dans la confidence et seulement un peu après la canonnade un de mes

amis vint me dire que l’Assemblée serait respectée.»

Condorcet avait amené avec lui, à Auteuil, sa femme, sa fille, sa

belle-mère et sa belle-sœur, Félicité-Charlotte. D’après les registres

de la municipalité, Condorcet avait deux chevaux et un carrosse. On se

logea chez la citoyenne Pignon, au nº 2 de la grande rue du village

dans une maison qu’habitait déjà le législateur Jean Debry. Mlle de

Grouchy occupait, moyennant deux cents livres par an, deux chambres

qui avaient vue sur la grande rue et sur la cour. Son mobilier était

succinct: une table ronde en acajou, à dessus de marbre blanc, avec

couvercle en maroquin et drap vert, une baignoire en cuivre en sabot,

une bergère de vieux damas vert et sa housse, un lit, quelques

fauteuils et quelques chaises[116].

[116] Déclaration par la citoyenne Félicité-Charlotte Grouchy,

majeure, devant la municipalité, de son intention d’être

imposée séparément de ses sœur et beau-frère, 4 janvier 1794.

C’est dans cette maison où Condorcet espérait trouver la sécurité et le

calme que se passèrent ses dernières heures de joie.

Si «le foyer de la République», comme a dit un contemporain, était

dans le salon de Mme de Condorcet, soit à l’hôtel des Monnaies, soit

rue de Lille, il y avait encore, dans Paris, d’autres maisons où se

réunissaient les Girondins; Condorcet, bien que retiré maintenant à

Auteuil, au moins pendant la belle saison, car il retourna rue de Lille

pendant l’hiver de 1792-1793, ne pouvait pas cependant abandonner

ses amis et souvent il dut venir à Paris pour les voir, pour causer

et s’entretenir avec eux de la conduite politique à suivre dans les

circonstances difficiles que l’on traversait.

Il y avait bien le salon de Mme Roland; mais Condorcet ne s’y sentait

guère attiré; il goûtait peu la femme du ministre et celle-ci le lui

rendait bien. N’avait-elle pas écrit à Bancal des Issarts: «Condorcet

n’est pas sans mérite; mais c’est un intrigant.»

Il y avait aussi les maisons de Mmes Lameth et Mathieu Dumas; mais

on y rencontrait trop de montagnards que ces dames cherchaient,

infructueusement du reste, à ramener aux idées modérées.

Chez Mme Robert, née de Kéralio, les partisans de la faction d’Orléans

étaient les maîtres.

Mlles Théroigne de Méricourt et Lacombe ne savaient que remuer les

foules et recevaient une Société trop mélangée.

Il ne restait donc que la maison de Julie Talma, où la Gironde était

sûre de trouver un accueil sympathique et sincère.

Là, rue Chantereine, dans un petit hôtel que Bonaparte victorieux

devait acheter un jour, Julie Carreau, devenue en 1790 Mme Talma[117],

aimait à recevoir les littérateurs, les artistes et les hommes

politiques.

[117] Ce mariage, célébré au civil le 30 avril 1790, ne le fut

à l’église que le 19 avril 1791. Talma avait dû en appeler

à l’Assemblée nationale du refus du curé de Saint-Sulpice

(_Moniteur universel_, 1790, p. 796). Julie avait sept ans de

plus que Talma et possédait une grande fortune.--De ce mariage

naquirent Tell, Castor et Pollux, tous trois morts en bas âge.

Elève médiocre de Vestris, elle n’avait jamais pu s’élever au-dessus

des _danseuses doubles_[118]; mais femme spirituelle et gracieuse,

pleine de charme et de décence, elle avait su attirer et conserver

chez elle Chamfort, David, Mirabeau, Vergniaud, Ducos, Condorcet,

Guadet, Lavoisier, Marie-Joseph Chénier, successeurs des Ségur et des

Narbonne, ses amis d’avant 1789.

[118] Etats de l’Opéra de 1773 à 1776, communiqués avec une

bonne grâce charmante par M. Nuitter.

«C’est au milieu de ces hommes, disait Talma à M. Audibert, que j’ai

puisé une lumière nouvelle, que j’ai entrevu la régénération de mon

art. Je travaillais à monter sur la scène, non plus un mannequin

monté sur des échasses, mais un Romain réel, un César homme,

s’entretenant de sa ville avec ce naturel qu’on met à parler de ses

propres affaires; car, à tout prendre, les affaires de Rome étaient

un peu celles de César.»

La conversation se prolongeait souvent jusqu’à la nuit et alors les

invités couchaient rue Chantereine. «Quelles soirées charmantes j’ai

passées dans cette douce société!» disait Arnault[119].

[119] _Souvenirs d’un sexagénaire_, t. II, p. 133.

C’est que la maîtresse de la maison savait s’effacer et faire valoir

les autres autant qu’elle-même. «Cette femme, a dit Benjamin Constant

qui l’a bien connue[120], dont la logique était précise et serrée

lorsqu’elle parlait sur les grands sujets qui intéressent les droits

et la dignité de l’espèce humaine, avait la gaîté la plus piquante,

la plaisanterie la plus légère; elle ne disait pas souvent des mots

isolés qu’on pût retenir et citer et c’était encore là, selon moi,

l’un de ses charmes. Les mots de ce genre, frappants en eux-mêmes,

ont l’inconvénient de tuer la conversation; ce sont pour ainsi dire

des coups de fusil qu’on tire sur les idées des autres et qui les

abattent... Telle n’était pas la manière de Julie. C’était pour les

autres, autant que pour elle, qu’elle discutait ou plaisantait. Ses

expressions n’étaient jamais recherchées; elle saisissait admirablement

le véritable point de toutes les questions sérieuses ou frivoles.

Elle disait toujours ce qu’il fallait dire et l’on s’apercevait avec

elle que la justesse des idées est aussi nécessaire à la plaisanterie

qu’elle peut l’être à la raison.»

[120] _Lettre sur Julie_ imprimée à la suite des _Mélanges de

Littérature_.

Le 16 octobre 1792, Julie offrit au général Dumouriez une fête qui est

restée célèbre par le rôle désagréable et inattendu que vint y jouer

l’odieux Marat[121]. On avait construit dans le jardin un pavillon

qui prolongeait les salons du rez-de-chaussée. La compagnie était

brillante et plus nombreuse que d’habitude. Soudain Marat, accompagné

des citoyens Monteau, Bentabolle, Dubuisson et Proly, entre comme un

furieux et s’adressant à Dumouriez: «Nous ne devions pas nous attendre

à te rencontrer dans une semblable maison, au milieu d’un ramas de

concubines et de contre-révolutionnaires.» Talma s’avance et dit:

«Citoyen Marat, de quel droit viens-tu chez moi insulter nos femmes et

nos sœurs?»--«Ne puis-je, ajoute Dumouriez, me reposer des fatigues de

la guerre au milieu des arts et de mes amis, sans les entendre outrager

par des épithètes indécentes?» Et il tourna le dos à l’énergumène.

«Cette maison est un foyer de contre-révolutionnaires,» hurle Marat qui

sort en proférant mille menaces, tandis que Dugazon le suit en jetant

des parfums sur une pelle rougie au feu, «afin de purifier, dit-il,

l’air que ce monstre infectait par sa présence».

[121] M. Thiers a raconté que cette scène s’était passée chez

Mlle Candeille; c’est une erreur, Mlle Candeille était chez

Julie, ce soir-là, et elle était au piano, quand arriva Marat.

Celui-ci est formel sur ce point. Vergniaud et Lasource ne

le furent pas moins dans leurs interrogatoires au Tribunal

révolutionnaire.--Sur Julie, consulter le dictionnaire de Jal

au mot TALMA; _les Souvenirs d’une actrice_ (Louise Fusil);

_les Souvenirs d’un sexagénaire_, par Arnault; l’ouvrage de

C. Vatel sur _Vergniaud_; enfin, et surtout, les articles

très remarquables de M. Victor du Bled sur _les Comédiens

français pendant la Révolution et l’Empire_, dans la _Revue des

Deux-Mondes_ des 15 avril, 1er août et 15 novembre 1894.

La fête s’acheva gaiement, mais le lendemain on criait dans les

rues «les détails de la fête donnée au traître Dumouriez par les

aristocrates chez l’acteur Talma, avec les noms des conspirateurs qui

s’étaient proposés d’assassiner l’Ami du peuple[122]».

[122] Voir le _Journal des Débats de la Société des Jacobins_,

nº 285, 19 octobre 1792.--C’est la version donnée par Marat

lui-même de sa conduite dans cette soirée.

Le général, héros involontaire de cette aventure, a été injustement

sévère pour Mme de Condorcet dans ses _Mémoires_[123]. Après avoir

parlé de Mme Roland, il ajoute: «Plusieurs autres femmes se sont

montrées sur les tréteaux de la Révolution, mais d’une manière moins

décente et moins noble que Mme Roland, excepté Mme Necker qui peut,

seule, lui être comparée mais qui, vu son âge et son expérience, était

plus utile à son mari et moins agréable à ses entours. Toutes les

autres, à commencer par Mlle La Brousse, la prophétesse du Chartreux

Don Gerle, Mmes de Staël, Condorcet, Coigny, Théroigne, etc., ont

joué le rôle commun d’intrigantes comme les femmes de la cour ou de

forcenées comme les poissardes.»

[123] Tome III, p. 375.

Il est impossible de comprendre le sentiment qui a pu inspirer une

telle alliance de noms étonnés de se trouver ensemble; les éditeurs

des _Mémoires_ le reconnaissent eux-mêmes dans une note. Dumouriez

a méconnu à la fois les devoirs de l’historien et les convenances

sociales.

Le conventionnel Pierre Choudieu était plus juste quand il écrivait, le

5 novembre 1833[124]: «La marquise de Condorcet, beaucoup plus modeste

que Mme Roland, avait le bon esprit de ne pas chercher à amoindrir

le mérite de son mari. Sans paraître avoir aucune prétention, elle

a eu peut-être plus d’influence qu’aucune autre femme sur tous les

Girondins qui, seuls, formaient sa société, car Sieyès n’y a paru, à ma

connaissance, qu’une seule fois pour déterminer les Girondins à voter

la mort du roi.»

[124] _Revue Blanche_, 15 mai 1896, p. 452.

La mémoire de Condorcet est pure de cette tache; car il se prononça

pour la peine la plus grave qui ne serait pas la mort[125].

[125] _Le Dictionnaire de la Conversation_, à l’article

CONDORCET, raconte, d’après un témoin oculaire, dit-il, que

Condorcet, membre du Comité de la Commune, ayant assisté à un

conseil sur les subsistances, conseil présidé par Louis XVI,

aurait été frappé des connaissances du roi en cette matière et

de la sagesse des mesures qu’il avait proposées. «Après l’avoir

écouté, nous nous sommes tous regardés avec étonnement et nous

n’avons réellement rien trouvé de mieux à faire que d’adopter

ses vues.» Tout cela est parfaitement possible; mais il est

bien difficile d’admettre, comme Aubert-Vitry voudrait le faire

croire, que Condorcet ait remporté de cette séance,--en dehors

du cas particulier en discussion,--l’impression que Louis XVI

était un prince très éclairé, très instruit et plein de sens.

C’est chez Mme Dupaty qu’Aubert-Vitry aurait recueilli cette

anecdote de la bouche même de Condorcet!

Il jouissait encore d’une grande influence à la Convention; le

16 février 1793, il avait présenté un projet de constitution qui

paraissait favorablement accueilli et, le 26 mars, il était nommé

membre du premier comité de Salut public. C’est en cette qualité qu’il

eut à recommander son ami La Chèze, consul de France, au delà des

Alpes[126].

[126] Tilly, chargé d’affaires à Gênes, agent royaliste,

écrivait le 27 juillet 1793 (sa lettre est évidemment très

postérieure aux faits qu’elle relate, car, en juillet 1793,

Condorcet était proscrit): «Pendant que Belleville avait

harangué le roi des Lazzaroni en faveur de ses compatriotes,

le marquis et la marquise de Condorcet avaient harangué

le ministre de la marine en faveur de La Chèze (consul).»

(Archives des affaires étrangères. Gênes, 1793, fº 178.) La

Chèze, député de Brive à la Constituante, s’était établi, grâce

à son amitié avec Cabanis, chez Mme Helvétius, en 1789. Il fut

cause de la brouille de Cabanis avec Morellet et du départ de

celui-ci. (Voir les _Mémoires_ de Morellet et _le Salon de Mme

Helvétius_.) Mme de Condorcet et les O’Connor conservèrent des

relations avec La Chèze et, en juillet 1810, une lettre du

général O’Connor à Parent-Réal (collection Fréd. Masson) montre

que le gendre de Condorcet s’occupait encore, à cette date, des

intérêts pécuniaires de Mme La Chèze.

En revanche, cette nomination au comité de Salut public fut mal

interprétée à l’étranger; aussi, Condorcet ne tarda-t-il pas à

apprendre que les Académies de Berlin et de Pétersbourg l’avaient rayé

de la liste de leurs membres.

Mais les événements se précipitaient. Les journées des 31 mai et 2

juin, contre lesquelles il protesta, fermèrent à Condorcet les portes

de la Convention. Moralement enveloppé dans la ruine des Girondins, il

voulut cependant défendre encore une fois son projet de constitution

que l’Assemblée venait de repousser. En écrivant son _Appel aux

citoyens français sur le projet de la nouvelle Constitution_, il

signait sa condamnation.

Au mois de septembre 1792, il avait pu servir encore utilement les

Fréteau, en faisant relâcher son neveu injustement arrêté[127];

maintenant, il ne pouvait plus rien en faveur du marquis de Grouchy ou

du futur maréchal: l’un, inquiété par les autorités locales de Villette

en attendant son emprisonnement à Sainte-Pélagie; l’autre, menacé de

révocation et devant fournir à tout propos des certificats constatant

qu’il n’avait pas quitté son poste à l’armée[128].

[127] Emmanuel Jean-Baptiste Fréteau, né le 5 novembre

1775, allait atteindre sa dix-septième année quand, après

les journées de septembre, il fut réquisitionné comme tous

ceux qui avaient plus de seize ans. On l’envoya à Caen avec

son précepteur; mais tous deux furent arrêtés à Houdan. Ils

songèrent à se recommander de Condorcet qui obtint leur mise en

liberté.--14 septembre 1792, Mme Fréteau à son fils: «Tu auras

sans doute rendu grâces, ainsi que nous, à celui qui a protégé

ton innocence et sans l’appui et le secours duquel tu aurais pu

courir de grands dangers. Sans doute vous aurez écrit à M. de

Condorcet pour le remercier.» Archives Fréteau de Pény.

[128] Voir, sur toute cette période, _les Mémoires du Maréchal

de Grouchy_, 23 avril: «La santé de ton respectable père, dit

Mme de Grouchy à son fils, est troublée par la persévérance des

calomnies que l’évidence même ne peut désarmer.»

Quant à lui, Condorcet se sentait personnellement menacé; mais il

refusait d’écouter les conseils de ses amis. «Mme Suard, dit Mme

O’Connor[129], insinue que mon père avait pensé à émigrer; ma mère et

mon oncle Cabanis m’ont toujours dit qu’il ne voulut jamais en entendre

parler pour lui, bien qu’il ait prévu et prédit à ses amis le règne de

la Terreur.»

[129] 8 mars 1842. Lettre à Isambert (Bibliothèque de

l’Institut).

Il passait tout son temps à Auteuil, au milieu des siens, avec Cabanis

et Jean Debry.

Cette tranquille intimité, dans une retraite studieuse, n’était ni

sans charmes, ni sans douceur. Cabanis, que l’on a pu sans blasphème

comparer à Fénelon, trouvait, dans sa bonté infinie, les attentions les

plus délicates. Ce tendre rêveur, ardent cependant lorsqu’il s’agissait

de défendre ses idées, connaissait toute la générosité du cœur de

Sophie et il voyait, dans le courage de cette femme supérieure, sinon

les moyens de sauver le philosophe, du moins un secours assuré pour

les jours où les circonstances deviendraient plus difficiles et plus

dangereuses.

L’énergie ingénieuse de Mme de Condorcet complétait à merveille la

bienveillance un peu mélancolique de Cabanis. Aussi, la pure sympathie,

née avant 1789 entre ces deux âmes d’élite, grandissait-elle chaque

jour au contact des événements.

Sophie, loin de s’en cacher s’en montrait fière et heureuse; elle

trouvait dans son intimité la muse inspiratrice de ces _lettres_

immortelles, dédiées à Cabanis et si peu connues aujourd’hui. «Elles

furent achevées dans ce pâle Elysée d’Auteuil, plein de regrets,

d’ombres aimées. Elles parlent bas ces lettres; la sourdine est mise

aux cordes sensibles[130].»

[130] Michelet. _Les Femmes de la Révolution_, p. 87.

Lorsqu’elles parurent, pour la première fois, en l’an VI, elles

accompagnaient la traduction par Mme de Condorcet de la _Théorie

des sentiments moraux_ d’Adam Smith; elles purent être légèrement

retouchées à cette époque, mais la vraie date, celle qui les explique,

est l’année 1793, où elles furent composées. La première de ces lettres

débute ainsi:

«L’homme ne me paraît point avoir de plus intéressant objet de

méditation que l’homme, mon cher Cabanis. Est-il, en effet, une

occupation plus satisfaisante et plus douce que celle de tourner les

regards de notre âme sur elle-même, d’en étudier les opérations,

d’en tracer les mouvements, d’employer nos facultés à s’observer et

à se deviner réciproquement, de chercher à reconnaître et à saisir

les lois fugitives et cachées que suivent notre intelligence et

notre sensibilité? Aussi, vivre souvent avec soi me semble la vie la

plus douce, comme la plus sage; elle peut mêler aux jouissances que

donnent les sentiments vifs et profonds les jouissances de la sagesse

et de la philosophie...»

On sent, dans ces lettres, les longues conversations avec Cabanis sur

l’origine et la nature de la douleur physique. Sophie en arrive même

à parler des maladies imaginaires et elle cite l’exemple d’une femme

qu’elle avait connue qui, pour avoir lu un article sur la _Pulmonie_,

se croyait atteinte de cette maladie.

«De pareils exemples, ajoute-t-elle, ne sont pas rares, surtout dans

cette classe d’individus auxquels la mollesse et l’oisiveté de leur

vie laissent peu de moyens pour se soustraire aux égarements d’une

imagination trop active.»

Elève de Rousseau,--on verra tout à l’heure combien elle le préférait

à Voltaire,--Mme de Condorcet lui empruntait et ses doctrines et

les formes du langage: «L’école de la douleur et de l’adversité,

disait-elle, est efficace pour rendre les hommes plus compatissants

et plus humains. Que cette école vous serait nécessaire, riches

et puissants qui êtes séparés de l’idée même de la misère et de

l’infortune par la barrière presque insurmontable de la richesse, de

l’égoïsme et de l’habitude du pouvoir!» Pour elle, la sensibilité

commençait la sympathie, la réflexion la complétait et la sympathie

était la source de tous les bonheurs de l’homme, parce qu’elle

engendrait la vertu: «Vous voyez, mon cher Cabanis, que si la nature

nous a environnés d’une foule de maux, elle les a, en quelque sorte,

compensés en faisant quelquefois de nos douleurs mêmes la source la

plus profonde de nos jouissances. Bénissons ce rapport sublime qui se

trouve entre les besoins moraux de quelques hommes et les besoins

physiques des autres, entre les malheurs auxquels la nature et nos

vices nous soumettent et les penchants de la vertu qui n’est heureuse

qu’en les soulageant.»

Quand elle parle des sympathies individuelles, qui ne sont autre chose

que l’amitié, Mme de Condorcet est heureuse, on le sent, de s’adresser

à son «cher Cabanis, qui, dévoué sans choix et sans effort à ses

travaux et à ses affections, est peut-être par le sentiment habituel

de la raison et de la vertu trop loin des hommes pour apercevoir leurs

erreurs, ou, du moins, pour en discerner les profondes racines», et

elle lui dit:

«Elles (ces sympathies naturelles) sont plus intimes entre ces âmes

mélancoliques et réfléchies qui se plaisent à se nourrir de leurs

sentiments, à les goûter dans le recueillement, qui ne voient dans

la vie que ce qui les y a attachées et qui restent concentrées

dans leurs affections, sans pouvoir désirer au delà, car, quelque

insatiable que soit le cœur humain, il n’épuise jamais le vrai

bonheur quand il veut s’y arrêter.»

S’agit-il de la beauté et de l’amour, son langage n’est pas moins

éloquent, sa philosophie moins saine ou moins élevée:

«La beauté, dit-elle, inspire, à sa seule vue, un sentiment agréable.

Une belle personne est, à tous les yeux, un être doué du pouvoir de

contribuer au bonheur de tout ce qui a quelque rapport avec elle...

On ne peut guère douter que la beauté ou, du moins, quelque agrément

et quelque intérêt dans la figure ne soit nécessaire à l’amour. Les

exceptions en sont assez rares parmi les hommes et le goût du plaisir

en est presque toujours la cause. Si elles le sont moins parmi les

femmes, cela vient des idées morales de pudeur et de devoir qui les

accoutument, dès l’enfance, à veiller leurs premières impressions,

à ne pas se déterminer par les avantages de la figure et à leur

préférer presque toujours certaines qualités et quelquefois certaines

convenances morales. L’amour peut avoir des causes très différentes

et il est d’autant plus grand qu’il en a davantage. Quelquefois,

c’est un seul charme, une seule qualité qui touche notre sensibilité

et qui la soumet; souvent (et trop souvent!) c’est à des dons

étrangers au cœur qu’elle se prend; plus délicate et plus éclairée,

elle ne s’attache qu’à la réunion de ce qui peut la satisfaire et par

un tact aussi sûr que celui de la raison et de la prudence, elle ne

cède à l’amour que lorsqu’il est l’empire même de tout ce qui mérite

d’être aimé. Alors, l’amour devient une véritable passion, même

dans les âmes les plus pures, même dans les êtres qui sont le moins

esclaves des impressions et des besoins des sens.

«Alors, d’innocentes caresses peuvent longtemps lui suffire et ne

perdent rien de leur charme et de leur prix quand on les a passées;

alors, le bonheur d’être aimé est la jouissance la plus nécessaire,

la plus désirée; alors, toutes les idées du bonheur et de la volupté

ne naissent que d’un seul objet, en dépendent toujours et sont

anéanties à l’égard de tout autre.»

La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822 · 第 6 / 14 段