et, le 1er octobre 1791, il entrait comme député à l’Assemblée
législative. Un rôle important l’y attendait: c’est ainsi qu’il
rédigea la déclaration du 29 décembre 1791 adressée aux gouvernements
qui menaçaient la France; ainsi que le 20 avril 1792, jour de la
déclaration de guerre à l’Autriche, il déposa sur le bureau de
l’Assemblée ce célèbre rapport sur l’instruction publique qui restera
son principal titre de gloire politique[114].
[114] Ce fameux plan créait les Ecoles primaires,--les Ecoles
Secondaires,--les Instituts (ou Collèges),--les Lycées (ou
Facultés) et la Société nationale des sciences et arts
(véritable embryon de l’Institut de France), chargée de la
Direction générale de l’Enseignement public.--Il est facile de
voir ce que la Convention et l’Empire surtout ont pris dans le
projet de Condorcet pour leurs organisations de l’Instruction
publique et de l’Université impériale.
Mme de Condorcet continuait à l’aider et à le soutenir; dans une fête
qu’elle donna rue de Lille, entre le 20 juin et le 10 août, elle reçut
quatre cents Marseillais, dont elle fit si bien la conquête qu’elle
aurait pu, si sa parole avait été écoutée dans les conseils de la
Gironde, sauver, par eux, la Patrie et la Liberté.
On sait la place occupée par Condorcet dans les événements qui
suivirent le 10 août; sa recommandation en faveur de Danton qu’il
réussit à faire nommer ministre; son _Exposé_ tendant à la convocation
d’une Convention nationale et à la suspension de la dignité royale.
Il était devenu populaire et cinq départements l’envoyèrent à la
Convention[115], qui, au bruit du canon victorieux de Valmy, allait
proclamer cette République que depuis longtemps il rêvait de donner à
son pays.
[115] Il opta pour le département de l’Aisne, où il avait des
intérêts.
Comme s’il eût éprouvé le besoin de se reposer et de marquer une
étape dans sa vie, ce fut le moment que Condorcet choisit pour aller
s’établir définitivement, avec sa femme et sa fille, dans ce joli
village d’Auteuil où il avait goûté jusqu’alors tant d’instants
délicieux.
Déjà le 5 août, il y avait assisté avec Mme de Condorcet, à
l’inauguration de la nouvelle maison commune; tous deux avaient suivi
ce cortège de jeunes filles, escortées des gardes nationales voisines,
qui étaient venues couronner les bustes de Voltaire et de Rousseau et
quand on arriva à celui d’Helvétius, quand la musique joua l’air
Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille?
M. et Mme de Condorcet furent de ceux, parents et amis du philosophe,
qui, après avoir orné de fleurs la statue, s’embrassèrent devant la
foule émue.
Le 10 août, ils étaient encore chez Mme Helvétius.
«On sonne le tocsin, dit Condorcet dans son _Fragment de
justification_, j’étais à Auteuil. Je me rendis à Paris. J’arrivai
à l’Assemblée quelques moments avant le roi. Je la trouvai plus
inquiète qu’effrayée, courageuse mais sans dignité. Je n’étais point
dans la confidence et seulement un peu après la canonnade un de mes
amis vint me dire que l’Assemblée serait respectée.»
Condorcet avait amené avec lui, à Auteuil, sa femme, sa fille, sa
belle-mère et sa belle-sœur, Félicité-Charlotte. D’après les registres
de la municipalité, Condorcet avait deux chevaux et un carrosse. On se
logea chez la citoyenne Pignon, au nº 2 de la grande rue du village
dans une maison qu’habitait déjà le législateur Jean Debry. Mlle de
Grouchy occupait, moyennant deux cents livres par an, deux chambres
qui avaient vue sur la grande rue et sur la cour. Son mobilier était
succinct: une table ronde en acajou, à dessus de marbre blanc, avec
couvercle en maroquin et drap vert, une baignoire en cuivre en sabot,
une bergère de vieux damas vert et sa housse, un lit, quelques
fauteuils et quelques chaises[116].
[116] Déclaration par la citoyenne Félicité-Charlotte Grouchy,
majeure, devant la municipalité, de son intention d’être
imposée séparément de ses sœur et beau-frère, 4 janvier 1794.
C’est dans cette maison où Condorcet espérait trouver la sécurité et le
calme que se passèrent ses dernières heures de joie.
Si «le foyer de la République», comme a dit un contemporain, était
dans le salon de Mme de Condorcet, soit à l’hôtel des Monnaies, soit
rue de Lille, il y avait encore, dans Paris, d’autres maisons où se
réunissaient les Girondins; Condorcet, bien que retiré maintenant à
Auteuil, au moins pendant la belle saison, car il retourna rue de Lille
pendant l’hiver de 1792-1793, ne pouvait pas cependant abandonner
ses amis et souvent il dut venir à Paris pour les voir, pour causer
et s’entretenir avec eux de la conduite politique à suivre dans les
circonstances difficiles que l’on traversait.
Il y avait bien le salon de Mme Roland; mais Condorcet ne s’y sentait
guère attiré; il goûtait peu la femme du ministre et celle-ci le lui
rendait bien. N’avait-elle pas écrit à Bancal des Issarts: «Condorcet
n’est pas sans mérite; mais c’est un intrigant.»
Il y avait aussi les maisons de Mmes Lameth et Mathieu Dumas; mais
on y rencontrait trop de montagnards que ces dames cherchaient,
infructueusement du reste, à ramener aux idées modérées.
Chez Mme Robert, née de Kéralio, les partisans de la faction d’Orléans
étaient les maîtres.
Mlles Théroigne de Méricourt et Lacombe ne savaient que remuer les
foules et recevaient une Société trop mélangée.
Il ne restait donc que la maison de Julie Talma, où la Gironde était
sûre de trouver un accueil sympathique et sincère.
Là, rue Chantereine, dans un petit hôtel que Bonaparte victorieux
devait acheter un jour, Julie Carreau, devenue en 1790 Mme Talma[117],
aimait à recevoir les littérateurs, les artistes et les hommes
politiques.
[117] Ce mariage, célébré au civil le 30 avril 1790, ne le fut
à l’église que le 19 avril 1791. Talma avait dû en appeler
à l’Assemblée nationale du refus du curé de Saint-Sulpice
(_Moniteur universel_, 1790, p. 796). Julie avait sept ans de
plus que Talma et possédait une grande fortune.--De ce mariage
naquirent Tell, Castor et Pollux, tous trois morts en bas âge.
Elève médiocre de Vestris, elle n’avait jamais pu s’élever au-dessus
des _danseuses doubles_[118]; mais femme spirituelle et gracieuse,
pleine de charme et de décence, elle avait su attirer et conserver
chez elle Chamfort, David, Mirabeau, Vergniaud, Ducos, Condorcet,
Guadet, Lavoisier, Marie-Joseph Chénier, successeurs des Ségur et des
Narbonne, ses amis d’avant 1789.
[118] Etats de l’Opéra de 1773 à 1776, communiqués avec une
bonne grâce charmante par M. Nuitter.
«C’est au milieu de ces hommes, disait Talma à M. Audibert, que j’ai
puisé une lumière nouvelle, que j’ai entrevu la régénération de mon
art. Je travaillais à monter sur la scène, non plus un mannequin
monté sur des échasses, mais un Romain réel, un César homme,
s’entretenant de sa ville avec ce naturel qu’on met à parler de ses
propres affaires; car, à tout prendre, les affaires de Rome étaient
un peu celles de César.»
La conversation se prolongeait souvent jusqu’à la nuit et alors les
invités couchaient rue Chantereine. «Quelles soirées charmantes j’ai
passées dans cette douce société!» disait Arnault[119].
[119] _Souvenirs d’un sexagénaire_, t. II, p. 133.
C’est que la maîtresse de la maison savait s’effacer et faire valoir
les autres autant qu’elle-même. «Cette femme, a dit Benjamin Constant
qui l’a bien connue[120], dont la logique était précise et serrée
lorsqu’elle parlait sur les grands sujets qui intéressent les droits
et la dignité de l’espèce humaine, avait la gaîté la plus piquante,
la plaisanterie la plus légère; elle ne disait pas souvent des mots
isolés qu’on pût retenir et citer et c’était encore là, selon moi,
l’un de ses charmes. Les mots de ce genre, frappants en eux-mêmes,
ont l’inconvénient de tuer la conversation; ce sont pour ainsi dire
des coups de fusil qu’on tire sur les idées des autres et qui les
abattent... Telle n’était pas la manière de Julie. C’était pour les
autres, autant que pour elle, qu’elle discutait ou plaisantait. Ses
expressions n’étaient jamais recherchées; elle saisissait admirablement
le véritable point de toutes les questions sérieuses ou frivoles.
Elle disait toujours ce qu’il fallait dire et l’on s’apercevait avec
elle que la justesse des idées est aussi nécessaire à la plaisanterie
qu’elle peut l’être à la raison.»
[120] _Lettre sur Julie_ imprimée à la suite des _Mélanges de
Littérature_.
Le 16 octobre 1792, Julie offrit au général Dumouriez une fête qui est
restée célèbre par le rôle désagréable et inattendu que vint y jouer
l’odieux Marat[121]. On avait construit dans le jardin un pavillon
qui prolongeait les salons du rez-de-chaussée. La compagnie était
brillante et plus nombreuse que d’habitude. Soudain Marat, accompagné
des citoyens Monteau, Bentabolle, Dubuisson et Proly, entre comme un
furieux et s’adressant à Dumouriez: «Nous ne devions pas nous attendre
à te rencontrer dans une semblable maison, au milieu d’un ramas de
concubines et de contre-révolutionnaires.» Talma s’avance et dit:
«Citoyen Marat, de quel droit viens-tu chez moi insulter nos femmes et
nos sœurs?»--«Ne puis-je, ajoute Dumouriez, me reposer des fatigues de
la guerre au milieu des arts et de mes amis, sans les entendre outrager
par des épithètes indécentes?» Et il tourna le dos à l’énergumène.
«Cette maison est un foyer de contre-révolutionnaires,» hurle Marat qui
sort en proférant mille menaces, tandis que Dugazon le suit en jetant
des parfums sur une pelle rougie au feu, «afin de purifier, dit-il,
l’air que ce monstre infectait par sa présence».
[121] M. Thiers a raconté que cette scène s’était passée chez
Mlle Candeille; c’est une erreur, Mlle Candeille était chez
Julie, ce soir-là, et elle était au piano, quand arriva Marat.
Celui-ci est formel sur ce point. Vergniaud et Lasource ne
le furent pas moins dans leurs interrogatoires au Tribunal
révolutionnaire.--Sur Julie, consulter le dictionnaire de Jal
au mot TALMA; _les Souvenirs d’une actrice_ (Louise Fusil);
_les Souvenirs d’un sexagénaire_, par Arnault; l’ouvrage de
C. Vatel sur _Vergniaud_; enfin, et surtout, les articles
très remarquables de M. Victor du Bled sur _les Comédiens
français pendant la Révolution et l’Empire_, dans la _Revue des
Deux-Mondes_ des 15 avril, 1er août et 15 novembre 1894.
La fête s’acheva gaiement, mais le lendemain on criait dans les
rues «les détails de la fête donnée au traître Dumouriez par les
aristocrates chez l’acteur Talma, avec les noms des conspirateurs qui
s’étaient proposés d’assassiner l’Ami du peuple[122]».
[122] Voir le _Journal des Débats de la Société des Jacobins_,
nº 285, 19 octobre 1792.--C’est la version donnée par Marat
lui-même de sa conduite dans cette soirée.
Le général, héros involontaire de cette aventure, a été injustement
sévère pour Mme de Condorcet dans ses _Mémoires_[123]. Après avoir
parlé de Mme Roland, il ajoute: «Plusieurs autres femmes se sont
montrées sur les tréteaux de la Révolution, mais d’une manière moins
décente et moins noble que Mme Roland, excepté Mme Necker qui peut,
seule, lui être comparée mais qui, vu son âge et son expérience, était
plus utile à son mari et moins agréable à ses entours. Toutes les
autres, à commencer par Mlle La Brousse, la prophétesse du Chartreux
Don Gerle, Mmes de Staël, Condorcet, Coigny, Théroigne, etc., ont
joué le rôle commun d’intrigantes comme les femmes de la cour ou de
forcenées comme les poissardes.»
[123] Tome III, p. 375.
Il est impossible de comprendre le sentiment qui a pu inspirer une
telle alliance de noms étonnés de se trouver ensemble; les éditeurs
des _Mémoires_ le reconnaissent eux-mêmes dans une note. Dumouriez
a méconnu à la fois les devoirs de l’historien et les convenances
sociales.
Le conventionnel Pierre Choudieu était plus juste quand il écrivait, le
5 novembre 1833[124]: «La marquise de Condorcet, beaucoup plus modeste
que Mme Roland, avait le bon esprit de ne pas chercher à amoindrir
le mérite de son mari. Sans paraître avoir aucune prétention, elle
a eu peut-être plus d’influence qu’aucune autre femme sur tous les
Girondins qui, seuls, formaient sa société, car Sieyès n’y a paru, à ma
connaissance, qu’une seule fois pour déterminer les Girondins à voter
la mort du roi.»
[124] _Revue Blanche_, 15 mai 1896, p. 452.
La mémoire de Condorcet est pure de cette tache; car il se prononça
pour la peine la plus grave qui ne serait pas la mort[125].
[125] _Le Dictionnaire de la Conversation_, à l’article
CONDORCET, raconte, d’après un témoin oculaire, dit-il, que
Condorcet, membre du Comité de la Commune, ayant assisté à un
conseil sur les subsistances, conseil présidé par Louis XVI,
aurait été frappé des connaissances du roi en cette matière et
de la sagesse des mesures qu’il avait proposées. «Après l’avoir
écouté, nous nous sommes tous regardés avec étonnement et nous
n’avons réellement rien trouvé de mieux à faire que d’adopter
ses vues.» Tout cela est parfaitement possible; mais il est
bien difficile d’admettre, comme Aubert-Vitry voudrait le faire
croire, que Condorcet ait remporté de cette séance,--en dehors
du cas particulier en discussion,--l’impression que Louis XVI
était un prince très éclairé, très instruit et plein de sens.
C’est chez Mme Dupaty qu’Aubert-Vitry aurait recueilli cette
anecdote de la bouche même de Condorcet!
Il jouissait encore d’une grande influence à la Convention; le
16 février 1793, il avait présenté un projet de constitution qui
paraissait favorablement accueilli et, le 26 mars, il était nommé
membre du premier comité de Salut public. C’est en cette qualité qu’il
eut à recommander son ami La Chèze, consul de France, au delà des
Alpes[126].
[126] Tilly, chargé d’affaires à Gênes, agent royaliste,
écrivait le 27 juillet 1793 (sa lettre est évidemment très
postérieure aux faits qu’elle relate, car, en juillet 1793,
Condorcet était proscrit): «Pendant que Belleville avait
harangué le roi des Lazzaroni en faveur de ses compatriotes,
le marquis et la marquise de Condorcet avaient harangué
le ministre de la marine en faveur de La Chèze (consul).»
(Archives des affaires étrangères. Gênes, 1793, fº 178.) La
Chèze, député de Brive à la Constituante, s’était établi, grâce
à son amitié avec Cabanis, chez Mme Helvétius, en 1789. Il fut
cause de la brouille de Cabanis avec Morellet et du départ de
celui-ci. (Voir les _Mémoires_ de Morellet et _le Salon de Mme
Helvétius_.) Mme de Condorcet et les O’Connor conservèrent des
relations avec La Chèze et, en juillet 1810, une lettre du
général O’Connor à Parent-Réal (collection Fréd. Masson) montre
que le gendre de Condorcet s’occupait encore, à cette date, des
intérêts pécuniaires de Mme La Chèze.
En revanche, cette nomination au comité de Salut public fut mal
interprétée à l’étranger; aussi, Condorcet ne tarda-t-il pas à
apprendre que les Académies de Berlin et de Pétersbourg l’avaient rayé
de la liste de leurs membres.
Mais les événements se précipitaient. Les journées des 31 mai et 2
juin, contre lesquelles il protesta, fermèrent à Condorcet les portes
de la Convention. Moralement enveloppé dans la ruine des Girondins, il
voulut cependant défendre encore une fois son projet de constitution
que l’Assemblée venait de repousser. En écrivant son _Appel aux
citoyens français sur le projet de la nouvelle Constitution_, il
signait sa condamnation.
Au mois de septembre 1792, il avait pu servir encore utilement les
Fréteau, en faisant relâcher son neveu injustement arrêté[127];
maintenant, il ne pouvait plus rien en faveur du marquis de Grouchy ou
du futur maréchal: l’un, inquiété par les autorités locales de Villette
en attendant son emprisonnement à Sainte-Pélagie; l’autre, menacé de
révocation et devant fournir à tout propos des certificats constatant
qu’il n’avait pas quitté son poste à l’armée[128].
[127] Emmanuel Jean-Baptiste Fréteau, né le 5 novembre
1775, allait atteindre sa dix-septième année quand, après
les journées de septembre, il fut réquisitionné comme tous
ceux qui avaient plus de seize ans. On l’envoya à Caen avec
son précepteur; mais tous deux furent arrêtés à Houdan. Ils
songèrent à se recommander de Condorcet qui obtint leur mise en
liberté.--14 septembre 1792, Mme Fréteau à son fils: «Tu auras
sans doute rendu grâces, ainsi que nous, à celui qui a protégé
ton innocence et sans l’appui et le secours duquel tu aurais pu
courir de grands dangers. Sans doute vous aurez écrit à M. de
Condorcet pour le remercier.» Archives Fréteau de Pény.
[128] Voir, sur toute cette période, _les Mémoires du Maréchal
de Grouchy_, 23 avril: «La santé de ton respectable père, dit
Mme de Grouchy à son fils, est troublée par la persévérance des
calomnies que l’évidence même ne peut désarmer.»
Quant à lui, Condorcet se sentait personnellement menacé; mais il
refusait d’écouter les conseils de ses amis. «Mme Suard, dit Mme
O’Connor[129], insinue que mon père avait pensé à émigrer; ma mère et
mon oncle Cabanis m’ont toujours dit qu’il ne voulut jamais en entendre
parler pour lui, bien qu’il ait prévu et prédit à ses amis le règne de
la Terreur.»
[129] 8 mars 1842. Lettre à Isambert (Bibliothèque de
l’Institut).
Il passait tout son temps à Auteuil, au milieu des siens, avec Cabanis
et Jean Debry.
Cette tranquille intimité, dans une retraite studieuse, n’était ni
sans charmes, ni sans douceur. Cabanis, que l’on a pu sans blasphème
comparer à Fénelon, trouvait, dans sa bonté infinie, les attentions les
plus délicates. Ce tendre rêveur, ardent cependant lorsqu’il s’agissait
de défendre ses idées, connaissait toute la générosité du cœur de
Sophie et il voyait, dans le courage de cette femme supérieure, sinon
les moyens de sauver le philosophe, du moins un secours assuré pour
les jours où les circonstances deviendraient plus difficiles et plus
dangereuses.
L’énergie ingénieuse de Mme de Condorcet complétait à merveille la
bienveillance un peu mélancolique de Cabanis. Aussi, la pure sympathie,
née avant 1789 entre ces deux âmes d’élite, grandissait-elle chaque
jour au contact des événements.
Sophie, loin de s’en cacher s’en montrait fière et heureuse; elle
trouvait dans son intimité la muse inspiratrice de ces _lettres_
immortelles, dédiées à Cabanis et si peu connues aujourd’hui. «Elles
furent achevées dans ce pâle Elysée d’Auteuil, plein de regrets,
d’ombres aimées. Elles parlent bas ces lettres; la sourdine est mise
aux cordes sensibles[130].»
[130] Michelet. _Les Femmes de la Révolution_, p. 87.
Lorsqu’elles parurent, pour la première fois, en l’an VI, elles
accompagnaient la traduction par Mme de Condorcet de la _Théorie
des sentiments moraux_ d’Adam Smith; elles purent être légèrement
retouchées à cette époque, mais la vraie date, celle qui les explique,
est l’année 1793, où elles furent composées. La première de ces lettres
débute ainsi:
«L’homme ne me paraît point avoir de plus intéressant objet de
méditation que l’homme, mon cher Cabanis. Est-il, en effet, une
occupation plus satisfaisante et plus douce que celle de tourner les
regards de notre âme sur elle-même, d’en étudier les opérations,
d’en tracer les mouvements, d’employer nos facultés à s’observer et
à se deviner réciproquement, de chercher à reconnaître et à saisir
les lois fugitives et cachées que suivent notre intelligence et
notre sensibilité? Aussi, vivre souvent avec soi me semble la vie la
plus douce, comme la plus sage; elle peut mêler aux jouissances que
donnent les sentiments vifs et profonds les jouissances de la sagesse
et de la philosophie...»
On sent, dans ces lettres, les longues conversations avec Cabanis sur
l’origine et la nature de la douleur physique. Sophie en arrive même
à parler des maladies imaginaires et elle cite l’exemple d’une femme
qu’elle avait connue qui, pour avoir lu un article sur la _Pulmonie_,
se croyait atteinte de cette maladie.
«De pareils exemples, ajoute-t-elle, ne sont pas rares, surtout dans
cette classe d’individus auxquels la mollesse et l’oisiveté de leur
vie laissent peu de moyens pour se soustraire aux égarements d’une
imagination trop active.»
Elève de Rousseau,--on verra tout à l’heure combien elle le préférait
à Voltaire,--Mme de Condorcet lui empruntait et ses doctrines et
les formes du langage: «L’école de la douleur et de l’adversité,
disait-elle, est efficace pour rendre les hommes plus compatissants
et plus humains. Que cette école vous serait nécessaire, riches
et puissants qui êtes séparés de l’idée même de la misère et de
l’infortune par la barrière presque insurmontable de la richesse, de
l’égoïsme et de l’habitude du pouvoir!» Pour elle, la sensibilité
commençait la sympathie, la réflexion la complétait et la sympathie
était la source de tous les bonheurs de l’homme, parce qu’elle
engendrait la vertu: «Vous voyez, mon cher Cabanis, que si la nature
nous a environnés d’une foule de maux, elle les a, en quelque sorte,
compensés en faisant quelquefois de nos douleurs mêmes la source la
plus profonde de nos jouissances. Bénissons ce rapport sublime qui se
trouve entre les besoins moraux de quelques hommes et les besoins
physiques des autres, entre les malheurs auxquels la nature et nos
vices nous soumettent et les penchants de la vertu qui n’est heureuse
qu’en les soulageant.»
Quand elle parle des sympathies individuelles, qui ne sont autre chose
que l’amitié, Mme de Condorcet est heureuse, on le sent, de s’adresser
à son «cher Cabanis, qui, dévoué sans choix et sans effort à ses
travaux et à ses affections, est peut-être par le sentiment habituel
de la raison et de la vertu trop loin des hommes pour apercevoir leurs
erreurs, ou, du moins, pour en discerner les profondes racines», et
elle lui dit:
«Elles (ces sympathies naturelles) sont plus intimes entre ces âmes
mélancoliques et réfléchies qui se plaisent à se nourrir de leurs
sentiments, à les goûter dans le recueillement, qui ne voient dans
la vie que ce qui les y a attachées et qui restent concentrées
dans leurs affections, sans pouvoir désirer au delà, car, quelque
insatiable que soit le cœur humain, il n’épuise jamais le vrai
bonheur quand il veut s’y arrêter.»
S’agit-il de la beauté et de l’amour, son langage n’est pas moins
éloquent, sa philosophie moins saine ou moins élevée:
«La beauté, dit-elle, inspire, à sa seule vue, un sentiment agréable.
Une belle personne est, à tous les yeux, un être doué du pouvoir de
contribuer au bonheur de tout ce qui a quelque rapport avec elle...
On ne peut guère douter que la beauté ou, du moins, quelque agrément
et quelque intérêt dans la figure ne soit nécessaire à l’amour. Les
exceptions en sont assez rares parmi les hommes et le goût du plaisir
en est presque toujours la cause. Si elles le sont moins parmi les
femmes, cela vient des idées morales de pudeur et de devoir qui les
accoutument, dès l’enfance, à veiller leurs premières impressions,
à ne pas se déterminer par les avantages de la figure et à leur
préférer presque toujours certaines qualités et quelquefois certaines
convenances morales. L’amour peut avoir des causes très différentes
et il est d’autant plus grand qu’il en a davantage. Quelquefois,
c’est un seul charme, une seule qualité qui touche notre sensibilité
et qui la soumet; souvent (et trop souvent!) c’est à des dons
étrangers au cœur qu’elle se prend; plus délicate et plus éclairée,
elle ne s’attache qu’à la réunion de ce qui peut la satisfaire et par
un tact aussi sûr que celui de la raison et de la prudence, elle ne
cède à l’amour que lorsqu’il est l’empire même de tout ce qui mérite
d’être aimé. Alors, l’amour devient une véritable passion, même
dans les âmes les plus pures, même dans les êtres qui sont le moins
esclaves des impressions et des besoins des sens.
«Alors, d’innocentes caresses peuvent longtemps lui suffire et ne
perdent rien de leur charme et de leur prix quand on les a passées;
alors, le bonheur d’être aimé est la jouissance la plus nécessaire,
la plus désirée; alors, toutes les idées du bonheur et de la volupté
ne naissent que d’un seul objet, en dépendent toujours et sont
anéanties à l’égard de tout autre.»