«Permets-moi d’appeler un moment, ici, ce trop malheureux ami. Que ne

souffrirait-il pas en voyant ce gage d’estime et de confiance menacé

d’être pesé au poids de la loi? De quel œil te verrait-il y soumettre

ses intentions les plus chères?... N’hésite pas sur une volonté qui

ne peut souffrir de doutes sérieux, mais dont il serait réellement

trop offensant pour sa mémoire et pour nous que l’exécution ne fût

pas immédiatement _due à ta propre adhésion_. C’est ton cœur même

que j’atteste: je le connais trop pour douter que la volonté de ton

mari et ton estime pour mes enfants n’y triomphent d’un scrupule que

la réflexion détruit et que la raison et le sentiment proscrivent

également.»

En vain, le 22 décembre, Mme de Grouchy revenait à la charge: «S’il

était, dit-elle[99], une loi assez absurde pour priver un homme de la

liberté si naturelle, du droit si légitime de disposer de ses ouvrages

parce qu’il laisse femme et enfants, il serait inouï que ce fût la

veuve du magistrat qui a le plus sauvé d’hommes de l’injustice ou de

l’abus des lois, qui invoquât contre lui l’une des plus oppressives

et des plus tyranniques, puisque c’est le cœur, l’esprit, l’âme de

l’homme qu’elle opprime!»

[99] 22 décembre 1788. Archives du Paty de Clam.

Malgré toutes ces raisons la présidente Dupaty s’obstina dans

sa résolution, motivée, disait-elle, par des droits anciens et

imprescriptibles. Mme de Condorcet en fut profondément affligée; mais

comme, avec elle, le cœur l’emportait toujours, ce fut elle qui se

soumit en écrivant que son affection pour la Présidente et ses enfants

n’en serait nullement changée[100]: «Tout ce que nous pouvons avoir

d’amis et de moyens de vous servir ainsi que vos enfants n’en est pas

moins à vous, ma chère tante, et quoique notre zèle attende à l’avenir

que vous l’avertissiez, vous le trouverez également actif lorsque vous

le réclamerez.»

[100] Archives du Paty de Clam.

C’est ainsi que se termina, sans conséquences fâcheuses, et grâce à la

générosité de Sophie, cette affaire qui aurait pu troubler et séparer à

jamais une famille aussi unie.

Au commencement de 1786, quelques amateurs de lettres ayant à leur

tête Monsieur, le comte d’Artois, MM. de Montmorin et de Montesquiou

avaient créé, au coin des rues Saint-Honoré et de Valois, un centre de

réunions littéraires et savantes qui prit le nom de _Lycée_.

La Harpe et Condorcet, bien que brouillés depuis la mort de

Voltaire[101], étaient les deux hommes remarquables du nouvel

établissement.

[101] La Harpe, au lendemain de la mort de Voltaire, s’était

montré plus que sévère pour le philosophe qui n’avait eu (c’est

Voltaire lui-même qui parle) «que des entrailles paternelles

émues de tendresse pour chacun des succès» du critique;

c’était, au moins, de mauvais goût; mais c’était bien dans les

habitudes de la Harpe. Condorcet s’emporta et, dans le _Journal

de Paris_, dénonça la mauvaise action du critique; celui-ci en

perdit la direction du _Mercure_.

Les cours de la Harpe, admirablement faits, avaient lieu l’après-midi à

deux heures; ses leçons de littérature devinrent rapidement des leçons

d’enthousiasme révolutionnaire.

En même temps, Garat et Marmontel enseignaient l’histoire; Condorcet

et Lacroix, les mathématiques; Fourcroy, la chimie et l’histoire

naturelle; De Parcieux, la physique. «Pour la première fois, en France,

dit Sainte-Beuve, l’enseignement tout à fait littéraire commençait et

se mettait en frais d’agrément.»

Au bout de bien peu de temps et la mode s’en mêlant, le Lycée obtint un

succès prodigieux[102]. On y compta bientôt plus de 700 souscripteurs,

et de ce nombre, dit Grimm, «les femmes les plus distinguées de la

cour et de la ville». C’était, avec l’élite des jeunes dames, des gens

d’esprit, des littérateurs, tout ce qu’il y avait de plus brillant à

cette florissante époque de Louis XVI.

[102] Il ne fallut pas moins que la Révolution pour fixer

les idées ailleurs.--Les cours furent interrompus en 1793

et ne furent repris qu’après la Terreur, sans que le Lycée

ait pu retrouver, dans cette deuxième période, son antique

splendeur.--Il y eut des scènes terribles, en 1792 et 1793,

et sans parler des cours faits par La Harpe, en bonnet rouge,

qu’il soit permis de rappeler qu’un nommé Varlet vint lire à la

tribune du Lycée un poème sur l’odieux Marat.

Sophie de Condorcet, qu’un de ses admirateurs[103] avait salué du

titre de _Vénus Lycéenne_, devint parmi les jeunes auditrices, la plus

assidue et la plus remarquée.

[103] Anacharsis Clootz.

Elle venait écouter son mari proclamant à l’ouverture de son cours

de mathématiques que «toutes les prétentions naissent également de

l’ignorance de l’homme et de l’ignorance plus grande qu’il suppose à

ceux devant lesquels il les montre».

Sophie retrouvait au Lycée tous ceux qui se pressaient, le soir, dans

ses salons: Garat, Grimm, Ginguené, Chénier, Lemercier. Elle y tenait

une véritable cour. Aussi, l’on ne manqua pas de la chansonner, elle et

les jolies femmes qui l’imitaient:

La Grèce n’eut qu’une Aspasie

Qui chérit la philosophie

Jusqu’au tombeau.

Qu’il était pauvre ce Lycée!

Sa gloire sera surpassée

Par le nouveau.

Non, le Français n’est plus frivole:

On démontre dans cette école

L’attraction.

Là, tout le beau sexe s’amuse

Du carré de l’hypothénuse

Et de Newton.

Jadis une belle, en physique,

Ne connaissait qu’un point unique,

Vrai jeu d’enfant;

Mais à présent elle compose

Et va remonter à la cause

Du mouvement.

Je vois ces femmes de génie

Etudier l’anatomie

En vrai savant.

Puis dans l’usage de la vie

En appliquer la théorie

En pratiquant.

Voulez-vous savoir la chimie,

Approfondir l’astronomie

Et vous pousser?

Allez aux écoles nouvelles,

Vous apprendrez ces bagatelles

Sans y penser.

Voyez Dunois, voyez Pompée,

Voilà David, voici Poppée

Et Childebrand.

Passons à la guerre Punique...

La lanterne qu’on dit magique

Instruit autant.

Si jamais, maître en l’art d’Homère,

Je peins la reine de Cythère

Et ses attraits,

Dans ce salon, plein de modèles,

D’après Longin, d’après vos belles,

Je la peindrais.

Craignons qu’une jalouse fée

Bornant les sages du Lycée

Dans leurs projets,

Hors du giron de la science

Ne les change par sa puissance

En perroquets!

Dans la belle saison, Sophie quittait l’hôtel des Monnaies soit pour

retourner à Villette, où elle avait laissé tant de souvenirs, soit

pour aller passer quelques jours à Auteuil, chez une femme illustre et

bonne, qui devait l’aimer bientôt comme une seconde mère.

Condorcet, plusieurs années avant son mariage, avait été conduit par

Turgot, chez Mme Helvétius, dans cette petite maison d’Auteuil «où

l’on fêtait encore les saints de l’_Encyclopédie_». Dupaty, Roucher,

Franklin s’y donnaient rendez-vous et, dans cette calme retraite,

Condorcet avait goûté, avec les joies de l’amitié, la douceur des

longues causeries dans un milieu sympathique où sa timidité n’avait

rien à redouter.

Anne Catherine de Ligniville, d’une de ces quatre familles illustres

qu’on appelait les _Grands chevaux de Lorraine_, était née en 1719;

sans fortune et comme elle avait vingt frères ou sœurs, ses parents

avaient accepté avec empressement la proposition de Mme de Graffigny,

tante de l’enfant, qui ne demandait qu’à l’adopter en se chargeant de

son éducation et de sa présentation dans le monde. En 1740, la tante et

la nièce, celle-ci dans toute la splendeur de ses vingt ans, arrivaient

à Paris. Logées rue d’Enfer, elles recevaient, parmi beaucoup de beaux

esprits, Turgot et Helvétius; celui-ci déjà riche et célèbre, celui-là

petit abbé en Sorbonne.

Frappé de la beauté de Mlle de Ligniville, Helvétius la demanda en

mariage: l’union fut célébrée le 17 août 1751.

Les jeunes époux partagèrent leur temps entre les terres de Voré et de

Lumigny et l’hôtel de la rue Sainte-Anne qui s’ouvrait tous les mardis

aux gens de lettres et aux philosophes.

Devenue veuve, après avoir marié ses deux filles et réglé ses affaires,

Mme Helvétius s’établit à Auteuil dans une maison qu’elle venait

d’acheter à Quentin de la Tour, le fameux pastelliste.

Elle aimait la retraite, mais détestait la solitude. Aussi, dans sa

maison ensoleillée, remplie d’oiseaux et des plus beaux angoras du

monde, voulut-elle avoir auprès d’elle, à demeure, deux vieux amis de

son mari, les abbés Lefebvre de la Roche et Morellet.

Il y avait aussi une chambre toujours prête pour le jeune ménage

du poète Roucher et pour la petite Eulalie que Mme Helvétius avait

rebaptisée du joli surnom de Minette qu’elle avait porté, elle-même,

dans sa jeunesse.

Roucher conduisit à Auteuil Dupaty et Cabanis; celui-ci ne tarda pas

à devenir, comme La Roche et Morellet, le commensal ordinaire de la

maison.

Enfin, au printemps de 1777, Franklin, qui demeurait à Passy, était

entré en relations avec sa voisine par l’intermédiaire de Turgot et de

Malesherbes.

Le patriarche, bientôt l’intime ami de celle qu’il appelait si

joliment _Notre-Dame d’Auteuil_, y avait rencontré les deux filles de

Mme Helvétius, Mmes de Mun et d’Andlau et il les avait nommées _les

Étoiles_. Comme Turgot, il avait demandé la main de sa nouvelle amie;

mais, pas plus que le ministre, il n’avait pu rompre le veuvage de Mme

Helvétius. On connaît la lettre charmante qu’il lui écrivit à cette

occasion[104]; on sait moins qu’ayant voulu s’expliquer les causes

de l’influence exercée par Mme Helvétius sur les hommes d’État, les

poètes, les savants qu’elle recevait et charmait, il se répondit en lui

écrivant à elle-même.

[104] V. _Le Salon de Mme Helvétius_, p. 43 et seq.

«Ce n’est pas que vous affichiez des prétentions à aucune de leurs

sciences, et, quand vous le feriez, la ressemblance des études ne

fait pas toujours que les gens s’entr’aiment. Ce n’est pas que

vous preniez quelque peine pour les engager; une simplicité sans

art est la partie frappante de votre caractère. Je n’essaierai

pas d’expliquer la chose par l’histoire de cet ancien à qui l’on

demandait pourquoi les philosophes recherchaient la connaissance des

rois, tandis que les rois ne recherchent point celle des philosophes,

et qui répondit que les philosophes savaient ce qui leur manquait

et non pas toujours les rois. Cependant, la comparaison est bonne

en ceci, que nous trouvons dans votre douce société cette charmante

bienveillance, cette aimable attention à obliger, cette disposition

à plaire et à se plaire que nous ne trouvons pas toujours dans

notre société les uns les autres. Ce charme sort de vous; il a son

influence sur nous tous, et, dans votre compagnie, nous ne nous

plaisons pas seulement avec vous, nous nous plaisons mieux les uns

les autres, nous nous plaisons à nous-mêmes.»

Le départ de Franklin, en 1785, laissa un grand vide chez Mme

Helvétius. Le patriarche n’oublia ni sa vieille amie, ni les membres de

l’«Académie des belles-lettres d’Auteuil» et, de Philadelphie, en 1788,

il écrivait à Morellet «Toutes les fois que, dans mes rêves, je me

transporte en France pour y visiter mes amis, c’est d’abord à Auteuil

que je vais.»

Ces amis, c’étaient La Rochefoucauld, Lavoisier, Le Veillard[105],

Chamfort, Cabanis, Roucher, Le Ray de Chaumont[106], Mme Brillon, «la

Brillante,» comme disait Franklin qui lui dédia quelques-uns de ses

petits traités de morale, véritables chefs-d’œuvre de bon sens et de

philosophie pratique.

[105] Savant, propriétaire des eaux de Passy, premier maire

de ce village pendant la Révolution, Le Veillard est surtout

célèbre par les soins filiaux qu’il prodigua à Franklin,

pendant son séjour en France.

[106] Le Ray de Chaumont, ancien directeur de l’Hôtel des

Invalides, grand ami des Américains, logea, chez lui, à Passy,

Franklin sans vouloir rien accepter en échange.

Tel était le milieu hospitalier où Mme de Condorcet fut reçue à partir

de 1787; accueillie d’abord en considération de l’estime affectueuse

qu’on avait pour son mari, elle sut bientôt conquérir pour elle-même

les sympathies les plus vives.

Bien que tout près de la grande ville, on en était assez loin cependant

pour sentir l’influence pacifique des larges horizons dans des

campagnes boisées.

Aussi, dans l’intervalle des agitations qui précédèrent la grande

tourmente, Sophie vint jouir plusieurs fois, et toujours avec délices,

de ce calme précieux; elle en garda pour l’humble village une sincère

reconnaissance et quand les événements l’obligèrent à quitter Paris,

ce fut à Auteuil qu’elle vint se fixer, assurée d’y rencontrer de bons

amis et d’y retrouver, croyait-elle, une tranquillité, qu’hélas! elle

ne devait plus connaître.

CHAPITRE II

LE SALON DE SOPHIE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION

Le foyer de la République.--Condorcet et sa femme se séparent de

leurs anciens amis.--Naissance d’une fille.--Pamphlets contre

le marquis et sa femme.--Les Girondins chez Condorcet et chez

Julie Talma.--Etablissement à Auteuil avec Jean Debry auprès de

Cabanis.--_Lettres sur la Sympathie._--Mort de la marquise de

Grouchy chez Condorcet.--Mise en arrestation de Condorcet.

Condorcet ne s’était pas présenté aux États généraux; mais la situation

qu’il occupait, ses relations dans le monde philosophique, ses travaux

appréciés de l’Europe savante, tout contribuait à lui créer une place à

part, dans le mouvement général qui entraînait les esprits.

Attaché, pour quelques mois seulement, au groupe constitutionnel ou

_Société de 89_, il servait les idées nouvelles dans le _Journal de

Paris_ et dans la _Feuille villageoise_.

Mais c’était surtout sa maison, devenue bien vite un foyer politique,

qui lui assurait une influence prépondérante; Mme de Staël semblait

destinée à présider les salons de la Constituante; chez Mme de

Condorcet, on sentait, sans pouvoir préciser comment, qu’on dépasserait

rapidement les timides réformes pour se lancer à corps perdu dans les

rêves généreux et dans les entreprises les plus aventureuses. Et de

fait, pendant la Législative et les premiers mois de la Convention, la

royauté de Sophie alla tous les jours grandissante.

Condorcet, après avoir contemplé son admirable épouse, aurait voulu

que toutes les femmes fussent admises au droit de cité. Il invoquait

les exemples d’Elisabeth d’Angleterre, de Marie-Thérèse, de Catherine

de Russie et ajoutait[107]: «La princesse des Ursins ne valait-elle

pas un peu mieux que Chamillart? Croit-on que la marquise du Châtelet

n’eût pas écrit une dépêche aussi bien que M. Rouillé? Mme de Lambert

aurait-elle fait des lois aussi absurdes et aussi barbares que celles

du garde des sceaux d’Armenonville contre les protestants, les voleurs

domestiques, les contrebandiers et les nègres?»

[107] _Journal de la Société de 89._

Du reste, dans la famille, tout le monde se mettait à l’unisson de

Condorcet et de sa femme; le vieux marquis de Grouchy s’était fait

nommer avec Berthier, alors major de la garde nationale de Versailles,

un des deux commissaires recenseurs des citoyens actifs des

villages[108]; c’était une mission difficile, ingrate même, sans grand

honneur et sans aucun profit. Mais, on s’occupait de la chose publique

et rien ne semblait plus enviable à cette époque d’enthousiasme et

d’illusions.

[108] Archives du vicomte de Grouchy.

Il n’y avait pas jusqu’à la sage Mme Fréteau qui ne fût prise, elle

aussi, de l’envie des réformes. Elle ne voulait plus que le roi

conservât sa maison militaire, et il fallait que son neveu, le futur

maréchal, la rassurât par cette lettre scellée d’un cachet étrangement

prophétique. (Il représentait un nœud avec cette légende: _Dénouera

qui pourra_)[109]: «Vous avez donc bien envie, ma chère tante, que ce

pauvre roi n’aie plus de maison militaire. En vérité, vous n’êtes pas

brave; je serais même tenté de me moquer un peu de vous. Une ombre

vous fait peur. Sept ou huit cents gardes du corps, dangereux dans un

pays où il y a quatre à cinq millions de gardes nationales! Enfin, sur

la perte de son état, comme sur celle de sa fortune, il faudra bien

prendre son parti. C’est en cultivant mon esprit et mon cœur que je

chercherai à me mettre au-dessus des privations qu’impose le malaise

actuel.»

[109] Pontécoulant, 27 novembre 1789. Archives Fréteau de Pény.

Bien qu’il ne fût pas député à l’Assemblée constituante, Condorcet y

passait de longues heures, dans les couloirs, et sa femme, pendant ce

temps-là, suivait, dans une loge, les séances intéressantes.

La marquise de Créquy,--dont les _Mémoires_, on le sait, sont

loin d’être authentiques,--a raconté, à propos de Sophie, cette

anecdote, certainement arrangée et dont il faut lui laisser toute la

responsabilité: «Je me trouvais, dit-elle, dans une tribune placée

près de la porte; arrive une espèce de tricoteuse, en gants de

soie[110], qui riait à grande bouche en causant avec un jouvenceau,

couleur de rose et blond, qu’elle endoctrinait en philosophisme et qui

rougissait quelquefois, le cher enfant! Les voilà qui s’asseyent et

la conversation continue. J’entends qu’il est question de l’Ecriture

sainte et la dame se met à dire, avec un air de malice et d’enjouement

séducteur, que si la chaste Suzanne avait été une vieille femme, entre

deux jeunes gens, elle aurait eu plus de mérite.» Mme de Créquy affecta

de ne pas la connaître et quitta la loge sans saluer. «On vint me dire

ensuite, ajoute-t-elle, que c’était Mme de Condorcet.»

[110] Les tricoteuses n’avaient pas encore fait leur apparition

au temps de la Constituante et qu’est-ce qu’une tricoteuse en

gants de soie?

Un décret royal du 13 août 1790 supprima la place d’inspecteur des

monnaies; mais Condorcet gardait son logement du quai Conti, où il

devait habiter encore plusieurs mois.

Ainsi dégagé de toute fonction officielle, il se fit aussitôt nommer

membre de la municipalité parisienne; il connaissait les services

qu’on pouvait rendre dans cette place modeste, mais honorée de la

considération publique. C’est ainsi qu’à Auteuil, Lefebvre de la Roche

avait été nommé maire, et Cabanis, premier officier municipal. Leurs

concitoyens, sans nul doute, avaient voulu les remercier de leur

bienfaisance inépuisable et de la part que tous deux avaient prise à la

rédaction des _cahiers de 1789 pour la paroisse d’Auteuil_. N’a-t-on

pas le droit de croire aussi que ce témoignage de confiance s’adressait

plus encore à la généreuse châtelaine qui les abritait sous son toit?

Au mois de mai 1790, Mme de Condorcet donnait le jour à une fille

Alexandrine-Louise-Sophie, qui fut appelée toute sa vie du nom d’Elisa

qu’elle n’avait pas reçu.

Au commencement de 1791, Condorcet, nommé commissaire de la Trésorerie,

dut résigner ses fonctions municipales.

Deux mois après la mort de Mirabeau, qui venait d’être emporté par un

mal que Cabanis, dévoué comme le meilleur des fils, n’avait pu vaincre,

le roi, affolé, avait tenté cette fuite, si piteusement échouée dans

l’auberge de Varennes, et son arrestation avait amené, dans les idées

de Condorcet, un changement considérable.

Le philosophe s’était aussitôt prononcé pour la République; il avait

donné sa démission de commissaire de la Trésorerie et quitté l’hôtel

des Monnaies pour aller loger rue de Lille, numéro 50, au coin de la

rue de Bellechasse.

C’est de là que, le dimanche 17 juillet 1791, Mme de Condorcet partit,

accompagnée de sa fille, à peine âgée d’un an, pour se rendre au

Champ-de-Mars; le peuple s’y était donné rendez-vous pour signer une

pétition qui demandait la déchéance du roi. Les constitutionnels

formaient encore la majorité dans l’Assemblée constituante et ils

décidèrent que la Fayette et Bailly se mettraient à la tête de la Garde

nationale et des troupes pour marcher contre les manifestants. La

foule, inoffensive et calme, était composée de beaucoup de femmes et

d’enfants; à côté de Mme de Condorcet, on voyait Mme Roland. Par quelle

fatalité des coups de fusil furent-ils tirés? Bailly dut proclamer la

loi martiale et une décharge de mousqueterie laissa de nombreux morts

sur le terrain. La Fayette n’évita de plus grands malheurs qu’en se

précipitant, au galop de son cheval, à la gueule des canons chargés

à mitraille. Cet acte d’inutile énergie coûta la vie, d’après les

historiens les plus modérés, à plus de quatre cents personnes et acheva

de détruire la popularité de La Fayette, de Bailly et de l’Assemblée.

Condorcet garda de cette journée une impression inoubliable et,

pendant sa proscription, dans une sorte de justification de sa

conduite politique antérieure, il s’écriait, en arrivant au récit de

cet événement: «Ma fille unique, âgée d’un an, manqua d’être victime

de cette atrocité, et cette circonstance augmentant encore mon

indignation, je la montrai assez hautement pour m’attirer la haine de

tout ce qui avait alors quelque pouvoir.»

Avant de se séparer, l’Assemblée nationale voulut indiquer à Louis

XVI un certain nombre d’hommes parmi lesquels le roi devait choisir

le précepteur du prince royal. Condorcet fut désigné malgré lui[111]

et mis sur la liste qui portait déjà les noms de Roucher, Bernardin

de Saint-Pierre, Berquin, Sieyès, Ducis, Lacépède, Lacretelle,

Malesherbes, Necker et Robespierre lui-même qui avait intéressé à sa

cause Mme de Lamballe, sans pouvoir emporter la place qui fut donnée,

le 18 avril 1792, à M. de Fleurieu. En même temps, on avait proposé

à Mme de Condorcet d’être gouvernante du jeune prince tandis que

son mari aurait été premier précepteur. Tous deux refusèrent presque

dans les mêmes termes, quoiqu’ils ne se fussent pas entretenus de ces

propositions[112].

[111] Notice manuscrite de Mme O’Connor sur Mme de Condorcet.

(Bibliothèque de l’Institut.)

[112] Notice manuscrite sur Mme de Condorcet.

Condorcet et sa femme avaient toujours refusé de se rendre à la

cour[113]; leurs idées avancées leur avaient fermé bien des salons;

La Rochefoucauld et les membres de la _Société de 89_ ne pardonnaient

pas au philosophe ses idées républicaines; Malesherbes eut même un mot

sanglant: «Si je tenais en mon pouvoir M. de Condorcet, dit-il, je ne

me ferais aucun scrupule de l’assassiner.» Il y eut des séparations

cruelles. Comment pouvait-il en être autrement quand des amis intimes,

comme Cabanis et Roucher, en arrivaient à ne plus même s’adresser la

parole!

[113] _Ibidem._

Le débordement d’injures fut à son comble lorsque Condorcet se présenta

aux suffrages des électeurs chargés de nommer les députés à l’Assemblée

législative. On lui reprocha, entre autres choses, d’avoir fréquenté

secrètement la cour et particulièrement Monsieur, au moment même où

il attaquait le plus violemment la famille royale dans ses écrits. La

chose vint à ses oreilles; il fit une enquête et il établit facilement

que le visiteur mystérieux était le comte d’Orsay, premier maréchal

des logis de la maison de Monsieur.

Puis, on fit courir sur son compte et sur celui de Mme de Condorcet des

vers qui furent l’origine des calomnies qui ont été répétées depuis:

Chéri des gens de bien comme le fut Cartouche,

Mais n’ayant ses vertus, car il est lâche et bas,

Rampant avec les grands et haut avec les plats,

De sa femme approuvant les feux illégitimes,

Car, par or ou par place, il se fait bien payer,

Lorsque pour parvenir il la vend au premier,

Enfin, c’est un salmis de vices et de crimes.

Les pamphlets, partis d’abord du monde royaliste, avaient été repris

par Marat. Lamartine et Michelet s’en firent l’écho; M. A. G. de

Cassagnac, dans son _Histoire des Girondins_, les aggrava encore: «Mme

de Condorcet, dit-il, n’aimait pas son mari qui n’avait pas de passion

pour elle; mais il y avait des degrés entre cette situation domestique

et des efforts _tentés en commun_ pour que la jeune mariée devînt la

favorite du vieux roi (Louis XV). Les contemporains racontent cette

odieuse aventure avec des détails si précis qu’il serait bien difficile

de les rejeter entièrement.» Qu’il nous suffise de faire remarquer que

Mme de Condorcet avait à peine dix ans à la mort de Louis XV!

Honte à ceux qui inventent de pareilles atrocités! leur conduite

toutefois trouve sinon une excuse, du moins une explication dans

les passions terribles de l’époque où ils vécurent. Mais, que penser

de ceux qui vont rallumer des cendres éteintes et, sans critique

historique, répéter de semblables absurdités?

La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822 · 第 5 / 14 段