contemporains et amis désintéressés du fils de la respectable
duchesse d’Anville et recourir ensuite à des documents écrits. M.
Feuillet, bibliothécaire de l’Institut et membre de l’Académie des
sciences morales et politiques, avait été secrétaire intime du duc
de La Rochefoucauld jusqu’à la catastrophe effroyable qui enleva
ce bon citoyen à la France. Au moment ou j’écrivais la biographie
de Condorcet, je demandai à M. Feuillet de vouloir bien m’éclairer
sur les bruits relatifs à la pension et à la demande du capital qui
étaient aussi venus à mes oreilles. Il me répondit sans hésiter qu’il
n’en avait personnellement aucune connaissance. Ce renseignement
négatif et du plus haut prix est corroboré par l’examen minutieux
que j’ai fait du compte de tutelle de Mme O’Connor. Je trouve là
des détails très circonstanciés sur le passif et sur l’actif de la
succession à diverses époques, sur la vente opérée par Condorcet au
moment de son mariage d’une petite propriété située près de Mantes,
nommée Denmont; sur l’acquisition qu’il fit, avec une partie du prix
de la vente, de fermes près Guise provenant de l’abbaye de Corbie.
Il est mention dans ce compte, à l’article du passif, de mémoires
très peu importants de menuiserie, de serrurerie, etc. Je cite cette
circonstance pour montrer avec quel scrupule, avec quelle minutie
cet acte est rédigé. J’y trouve aussi, dans l’actif, l’origine, je
dirais presque la filiation de petites rentes de 3, 4 et 5 francs.
«Je n’y vois, au contraire, aucune trace d’une augmentation de
revenus correspondant à 1786, année du mariage de Condorcet, ni rien
qui puisse faire croire à une augmentation de capital de 100.000
francs qui aurait eu lieu à l’époque de la rupture de Condorcet et du
duc de La Rochefoucauld.
«Il faudrait renoncer à toute logique pour supposer qu’après cette
simple remarque il restera quelque chose de l’horrible calomnie qu’on
a voulu faire peser sur la mémoire de Condorcet.»
M. Isambert qui fut avocat à la cour de cassation et qui joua un
rôle actif dans les partages de famille entre les petits enfants de
Condorcet, n’est pas moins affirmatif qu’Arago. Il a examiné tous les
actes, notamment la liquidation du 2 juillet 1807[85], et il affirme
que la fortune de Condorcet ne reçut aucun accroissement soit à
l’époque de son mariage, soit depuis.
[85] A l’occasion du mariage d’Elisa de Condorcet avec le
général O’Connor, la succession de Condorcet, restée jusque-là
indivise entre sa femme et sa fille, fut liquidée.
Michelet, dans son livre sur les _Femmes de la Révolution_, a parlé
d’un roman d’amour, antérieur au mariage du 28 décembre 1786 et dont
Sophie aurait été l’héroïne; les noms de la Rochefoucauld, de La
Fayette, de l’abbé Fauchet, d’Anacharsis Clootz ont été prononcés;
Sophie aurait prévenu loyalement son mari que son cœur n’était pas
libre et elle n’aurait aimé réellement Condorcet qu’après trois ans
de mariage et lorsque le philosophe aurait conquis son cœur par ses
enthousiasmes généreux, au lendemain de la prise de la Bastille.
Sans insister sur l’impossibilité où les pamphlétaires se sont trouvés
de préciser leurs accusations, qu’on dise donc si la vie de Villette,
dont nous avons minutieusement retracé tous les détails, se prêtait à
une pareille intrigue; qu’on dise aussi, quelque opinion sévère que
l’on puisse professer à son égard, si Condorcet aurait été homme à
supporter de pareilles conditions!
Il vaut mieux en croire ce que les apparences criaient aux yeux de
tous. Charlotte de Grouchy, qui avait assisté aux préliminaires et à la
cérémonie du mariage, écrivait à sa tante Dupaty, au moment où elle se
préparait à partir pour le chapitre de Neuville[86]:
[86] De Villette, vendredi. Archives du Paty de Clam. Charlotte
resta à Neuville jusqu’à 1789.
«Je vois dans l’union de Sophie, dans l’amitié de M. de Condorcet un
nouvel appui précieux pour mon âme trop sensible et pour ma vie qui
va avoir un si grand besoin d’appui. Un sentiment douloureux va me
suivre encore à Neuville; celui que je laisse le bonheur derrière moi
et que je n’en aurai, là, d’autre que l’espérance.»
Le jeune ménage s’installa, de suite, à l’Hôtel des Monnaies, quai de
Conti. Condorcet y habitait déjà et il y avait logé sa mère et un de
ses oncles maternels, tous deux morts à cette date de 1786. Ses revenus
s’élevaient à environ 18.000 livres de rentes qui se décomposaient
ainsi: 5.000 livres d’appointements comme inspecteur des monnaies,
11.000 livres en terres, provenant pour les deux tiers de l’héritage
de son oncle, et 2.000 livres en rentes viagères, qui venaient de la
succession du père de Condorcet.
Le brave Cardot gérait cette petite fortune, dont le savant ne
s’occupait guère.
Le salon de l’Hôtel des Monnaies, à cette époque où l’esprit de société
tenait une si grande place en France, ne tarda pas à devenir le
rendez-vous des philosophes, des savants et des littérateurs. Et non
seulement les Français illustres s’y réunissaient, mais la demeure de
Sophie, qui s’ouvrait en même temps que le salon de Mme de Staël, était
rapidement devenue le centre de l’Europe éclairée.
La grande génération du XVIIIe siècle se faisait chaque jour de
plus en plus rare; les Voltaire, les Diderot, les d’Alembert, les
Helvétius étaient morts: leurs héritiers s’appelaient Dupaty, Chamfort,
Beaumarchais, Roucher, Garat et tant d’autres moins illustres, mais
célèbres cependant, qui aimaient à se grouper autour du dernier des
grands survivants, dans le salon qu’y tenait sa femme, maîtresse de
maison exquise de bonté, charmante de jeunesse, rayonnante de grâce et
d’amabilité.
Aux admirables perfections d’un corps superbe, la marquise de Condorcet
joignait une figure malicieuse et spirituelle qui restera curieuse
et fine, alors même que les grands chagrins l’auront voilée d’une
douceur mélancolique; des sourcils accentués, indice d’une volonté
puissante; des yeux grands et noirs; un menton gracieux; un nez
légèrement retroussé, aux ailes frémissantes; une bouche un peu grande,
mais habituée au sourire; le visage ovale, cher aux grands artistes,
qu’encadrait une chevelure abondante et fine; au repos, l’air rêveur
des femmes qui ont cueilli la pervenche avec Jean-Jacques; dans la
conversation, l’étincelle qui jaillit et qui traduit dans un regard
tout l’esprit de Voltaire, résumant ainsi dans une même physionomie ce
double caractère, si rarement réuni, qui personnifie le XVIIIe siècle;
telle était Sophie qui, calme et victorieuse, a pris place dans le
cortège des beautés éternelles, chers et doux fantômes, ombres légères
et insaisissables, qui ont gardé le privilège d’être aimées d’amour à
travers les âges.
Cette femme délicieuse allait présider, pendant plusieurs années, les
dernières assises de l’esprit français.
Son mari était timide, ombrageux, sauvage; elle lui donna le goût
du monde et de ses fêtes. Chez son oncle Fréteau, elle avait connu
les deux Trudaine: elle voulut les recevoir à son tour et ceux-ci
amenèrent, à l’Hôtel des Monnaies, le plus sublime des poètes, alors
dans tout le charme de sa jeunesse, le divin Chénier.
Roucher, un de ses hôtes les plus assidus, ne se séparait guère de
Cabanis, et le jeune docteur était entré, à son tour, dans ce salon, en
attendant qu’il devînt le beau-frère de la marquise.
Que d’autres illustrations se donnaient rendez-vous au quai Conti!
et Morellet, et La Fayette, et Volney, et Charles de Constant, et
les Suard, «le petit ménage,» comme on disait, tandis que Condorcet,
aveugle comme tous les idéologues, définissait ainsi celle qui devait
le trahir un jour et le faire mourir[87]: «Je donnerais la moitié de
ma géométrie pour le talent que possède Mme Suard, sans le savoir:
elle est éloquente dès qu’elle est émue, dès qu’on blesse son cœur
ou son goût. Aussi, je remarque que les femmes dont l’adresse modère
l’amour-propre évitent de la blesser.»
[87] _Mémoires historiques sur la vie de M. Suard_, etc., _et
sur le XVIIIe siècle_ par D.-J. Garat. Paris, 1820, 2 vol.
in-8º.
Les étrangers de passage à Paris sollicitaient l’honneur d’être
présentés à Condorcet et à la femme qui savait si bien faire les
honneurs de sa maison. C’est ainsi que la marquise fut saluée, pendant
ces années, par les souverains et les hommes d’État de toute l’Europe
et de l’Amérique: par Christian VII, roi de Danemarck, disciple de
Rousseau, esprit déjà faible et qui devait finir dans la déchéance
physique la plus cruelle; par ce baron de Gleichen, ancien ambassadeur
du monarque danois, mais qui chez Mmes Geoffrin, de Graffigny et
Helvétius, avait conquis ses grandes lettres de naturalisation
française; par Adam Smith, qui avait connu autrefois Condorcet chez
Turgot et qui, à ce second voyage, venait admirer celle qui devait,
après sa mort, traduire si éloquemment sa _Théorie des sentiments
moraux_. Grimm ne vient-il pas chercher chez Sophie de nouveaux
matériaux pour ses inépuisables correspondances? Voici Alfieri, le
tragique, qui va épouser la comtesse d’Albany, veuve du dernier des
Stuarts; il salue la France, «terre de la Liberté,» en attendant
qu’effrayé il la maudisse dans son pamphlet le _misogallo_. Celui-ci
c’est Mackintosh, tout jeune alors, pas encore marié, préludant déjà
aux enthousiasmes futurs par ses doctrines libérales que la Révolution
fera éclore.
Dans ce coin, c’est Dumont, le pasteur genevois, demain l’ami et le
conseil de Mirabeau; il cause avec Jean-Baptiste Clootz, baron du
Val-de-Grâce, prussien riche de 100.000 livres de rentes, parent des
Montesquiou-Fezensac, reçu dans les meilleures sociétés, lui qui fut
l’ami des Diderot, des d’Alembert, des Jean-Jacques et des Franklin.
Ce promeneur mélancolique, c’est Beccaria qui ne peut se distraire de
cette épouse qu’il adore et qu’il brûle d’aller rejoindre à Milan, où
elle l’attend avec tant d’impatience.
Thomas Payne, le héros de la guerre d’Indépendance, expose bruyamment
des idées et des inventions qui, en Angleterre, lui vaudront la prison
et ruine.
Cet original, c’est David Williams qui a fondé à Chelsea une chapelle
desservie par les prêtres de la nature et qui, à ce premier voyage, est
tout entier aux Condorcet, tandis que, dans quelques années, il viendra
travailler, chez Mme Roland, à la constitution définitive rêvée par les
Girondins.
Voici encore les lords Stormon et Stanhope, Mylord Dear,
Bache-Franklin, Jefferson et tant d’autres, qui, «après avoir reçu
les théories de la France, viennent, dans le salon de Condorcet, en
chercher, en discuter les applications[88]».
[88] Michelet. _Les Femmes de la Révolution._
C’est qu’en effet bien que l’heure fatidique de 1789 n’ait pas encore
sonné, la Révolution est commencée dans les faits et dans les esprits.
Sophie prend sa large part du mouvement; elle pousse Condorcet à
l’assaut de la vieille société; Dupaty la suit. Fréteau résiste et
s’effraye. «J’envoie quelques lignes à Mme de Condorcet, écrit-il de
Troyes où il est en exil[89], mais je ne puis partager sa joie sur les
changements.»
[89] 31 août 1787, à sa femme. Archives Fréteau de Pény.
Le secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences s’est, en effet,
mis en avant, sans hésitation, dans toutes les questions politiques.
Le public s’inquiète de sa manière de voir et cherche à connaître le
fond de ses pensées. Rien ne dut plus étonner Dupaty que cette lettre
que lui écrivait un de ses amis, Midy d’Andé, et où un véritable
questionnaire était dressé[90]: «Dites-moi, je vous prie, _et pour
cause_, qu’est-ce que M. de Condorcet? C’est un homme d’esprit, de
l’Académie française, etc. Je sais tout cela. Mais ce n’est pas cela
que je demande. Est-ce un homme? un homme d’honneur, sur la parole
duquel on puisse compter? Est-il bon citoyen? Ne fronde-t-il pas les
opérations du ministre principal? J’ai la bonhomie de penser qu’il vaut
mieux être gouverné par un seul que par plusieurs et qu’un bon citoyen
ne doit rien faire ni dire qui puisse nuire aux projets généreux du
ministre, en vue du bien public. Il a déjà assez à faire pour vaincre
les obstacles naturels, sans qu’on en jette de nouveaux sur son chemin.
En deux mots, j’ai besoin de savoir si M. de Condorcet est partisan ou
détracteur des intentions connues de M. de Toulouse? Votre réponse sera
entre nous deux, vous pouvez y compter.»
[90] Rouen, 25 décembre 1787. Archives du Paty de Clam.
Le 17 septembre 1788, le président Dupaty, dont la santé était
chancelante depuis longtemps, mourait presque subitement à Paris. Ce
fut un deuil cruel pour Sophie et pour toute la famille de Grouchy.
Charlotte, alors à Neuville, s’exprime ainsi dans une lettre à son
cousin Charles[91]: «Charles, mon cher Charles, est-ce vrai? Est-il
vrai que ton père n’est plus? Est-il vrai que tu l’as perdu, que ta
jeunesse est sans guide, que sa gloire ne t’éclairera plus, que tu ne
seras plus l’espoir de son cœur, l’objet de sa complaisance et de ses
projets?... Fais-moi voir ton cœur, ton cœur qui lui promettait tant!
Que je revoie une fois cet esprit, cette plume vivante et énergique,
cette âme immortelle en toi. Quel plus touchant hommage à sa mémoire
que son fils le rappelant, que son fils vivant pour celle qui lui a
donné la vie!»
[91] 15 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.
On trouva dans les dossiers du Président la note suivante:
«_Tous mes papiers seront remis, sans exception, après ma mort, à Mme
la marquise de Condorcet qui en disposera à son gré. Ce 14 septembre
1787. Le président Dupaty._»
Ce legs de conscience ne fut pas exécuté; mais la faute n’en doit être
imputée ni à Mme de Condorcet, ni à son mari. La présidente Dupaty, mal
conseillée, prétendit que son devoir de tutrice ne lui permettait pas
de souscrire à un pareil désir. Ce fut en vain que Condorcet écrivit
à Fréteau[92]: «Mon cher oncle, j’ignore quelle est la valeur légale
de la disposition de M. Dupaty; mais je sais que dans toutes les
familles honnêtes ces sortes de dispositions sont respectées jusqu’au
scrupule. J’en ignorais l’existence jusqu’à mon retour à Paris où ma
femme, en rangeant quelques fragments que son oncle lui avait confiés,
a trouvé enveloppé et non cacheté le papier dont je vous ai envoyé
l’exacte copie. Le sens m’en paraît très clair, c’est évidemment une
disposition de confiance et, par conséquent, aucun billet, aucun titre
de propriété, d’aucune espèce, ne peut y être compris... Rien de plus
simple qu’une telle disposition; il est naturel de laisser ses papiers
à une personne de ses amies qu’aucune des relations qu’on a pu avoir
ne peut offenser et qui verra tout avec l’indulgence de l’amitié. Il
est naturel encore qu’un homme occupé toute sa vie de littérature et
de philosophie, laissant des ouvrages commencés, en rende dépositaire
un homme de sa famille qui a toujours cultivé les lettres et la
philosophie, surtout lui connaissant des opinions assez conformes aux
siennes et une grande tolérance pour celles qui y sont contraires.
Si cette disposition faite en faveur d’une jeune femme peut paraître
extraordinaire à des esprits difficiles, l’usage qu’elle en fait en la
remettant à un mari de mon âge doit dissiper tous les nuages. J’ose
croire aussi ma réputation assez bien établie pour être sûr qu’aucun
créancier ne me supposera l’intention de lui dérober une partie de son
gage et que, si quelqu’un d’eux témoignait de la défiance, elle ne
serait pas sincère, d’autant plus que la disproportion très grande de
la masse des dettes et de celle des biens ne peut leur laisser aucun
motif raisonnable d’inquiétude.
[92] Villette, 13 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.
«Mme Dupaty connaît mon amitié pour elle et pour ses enfants. Nous
avons été assez heureux pour lui donner des preuves de notre zèle pour
la gloire ou les intérêts de son mari et pour ceux de ses enfants et,
sûrement, elle a une âme naturellement trop sensible et trop bonne, un
cœur naturellement trop droit et trop pur pour nous faire l’injure de
voir avec regret ce dépôt passer dans nos mains. Elle sait bien que
nous n’en ferons jamais qu’un usage auquel sa tendresse maternelle et
son attachement pour la mémoire de son mari puisse applaudir. Elle doit
penser que nous prendrons les précautions nécessaires pour que ces
papiers retournent à leur source en cas d’accident et cette assurance
doit lui ôter la seule inquiétude qu’elle puisse avoir.
«M. Dupaty a fait cette disposition en partant pour aller achever à
Rouen la noble et courageuse action qui lui assure l’immortalité[93].
Je n’y vois point de trace de précipitation, mais seulement peut-être
le manque de ces précautions multipliées qu’inspire la défiance,
lorsqu’on a le malheur de ne pouvoir compter après soi sur l’amitié et
les égards de sa famille, malheur que M. Dupaty était éloigné d’avoir
à craindre...
[93] En allant plaider la cause des trois hommes injustement
condamnés à la roue, il les sauva.
«Voilà, mon cher oncle, ce que je pense sur l’objet dont vous
m’avez parlé. J’espère que la manière un peu différente dont nous
l’envisageons n’altérera point ni vos bontés, ni votre amitié. Je vous
abandonnerais volontiers mon opinion par déférence pour vos lumières
comme par le désir de ne rien faire qui ne vous soit agréable, s’il
était en mon pouvoir de consentir à sacrifier la confiance d’un homme
qui n’est plus.
«Adieu, mon très cher oncle, nous vous prions tous deux d’agréer les
assurances de notre tendre et inviolable attachement.»
C’était là le langage de la raison et du respect pour la volonté des
morts. Cependant Fréteau n’en fut guère touché[94]: «Je sais, mon
cher neveu, répond-il à Condorcet, et je reconnais que M. Dupaty
partageait quelques-unes de vos opinions; mais, d’une part, il ne
les avait pas toutes, à beaucoup près; par exemple vos idées sur la
parfaite sécurité où doivent être toutes les nations de l’Europe
à l’égard des entreprises du despotisme et sur le danger imminent
qu’elles doivent apercevoir, au contraire, dans les aristocraties,
l’affectaient douloureusement. Il en pleurait dans mon sein, il n’y
a pas trois mois, en me remettant les écrits où vous publiiez ces
aperçus pendant que la magistrature était réduite au silence et une
foule des membres de la noblesse renfermés dans les châteaux. Au
surplus, il savait aussi que ma nièce usait encore quelquefois de la
liberté que vous vouliez bien lui laisser de ne pas partager toutes vos
opinions et il a pu croire qu’en la choisissant personnellement pour
dépositaire et pour arbitre de l’usage à faire de ses compositions,
il ne lui interdisait pas le droit de déférer sur ce point à ses
propres lumières, à celles d’une veuve si bien méritante, à celles
de ses tantes, de ses oncles, concurremment avec les vôtres, quoique
d’une manière toujours subordonnée à vos idées. Si ma nièce en usait
ainsi, si même elle s’arrêtait à ce que l’écrit en question peut avoir
d’irrégulier dans la tournure pour laisser à sa tante la disposition
des papiers de confiance, comme elle fera de ceux d’affaires, elle ne
paraîtrait à personne _avoir exposé cette confiance du testateur à être
compromise ou troublée_. Peut-être même louerait-on (au moins quelques
esprits assez droits le pensent ainsi), peut-être louerait-on cette
réunion de sa part à des cœurs dont l’attachement si ancien n’est point
équivoque et auquel on ne croirait point que vous eussiez fait à tort
le _sacrifice de la confiance exclusive d’un homme qui n’est plus_.
Quand je dis «vous», mon cher neveu, c’est que je ne vous sépare pas de
ma nièce qui n’est aux yeux de personne ce que vous appelez une jeune
femme et qui ne pense pas, sans doute, que j’aie supposé le besoin
d’aucun appui extérieur à une raison aussi ferme et aussi exercée que
la sienne.»
[94] 25 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.
Dans une lettre qu’elle adressait à de Sèze, son conseil[95], la
présidente Dupaty laissait parfaitement voir les motifs de sa
résolution et le fond de sa pensée: «Ma nièce et son mari, homme de
lettres et philosophe connu par des maximes fort opposées à celles de
la magistrature, ou leurs héritiers peuvent, soit en ce moment, soit
à quelque autre époque voisine de l’établissement de mes enfants,
disposer de ces papiers d’une manière qui compromette la mémoire de
leur père, déjà si fortement attaquée par l’envie, la prévention ou
la malignité et qui, par là, nuise à mes enfants... Malgré tout mon
respect pour les volontés du défunt qui, depuis trois ans environ,
était l’ami très intime de ma nièce et jusqu’à un certain point de son
mari, je crois ne pas devoir obéir à cette loi de rigueur qui semble un
peu pénible pour moi après une union de dix-neuf ans qu’autant que le
titre en est valable...»
[95] 8 novembre 1788. Archives du Paty de Clam.
En réalité, la Présidente très pieuse n’avait confiance ni en
Condorcet, ni en Sophie. Elle l’avait bien montré, dès le lendemain de
la mort du Président, en rappelant auprès d’elle sa fille Eléonore[96]
que Dupaty, au contraire, s’il avait vécu, aurait voulu laisser sous la
direction de Mme de Condorcet le plus longtemps possible.
[96] Eléonore Dupaty épousa, en 1797, Armand Elie de Beaumont,
fils du grand avocat et père de l’illustre savant.
Sophie s’en était montrée très affectée. Cette jeune fille l’aimait,
pourquoi la séparer d’elle? «Comment voulez-vous, écrivait-elle à
sa tante[97], qu’elle ait pour vous la confiance, l’attrait qu’elle
avait pour son père? Comment voulez-vous entrer dans son cœur pour la
diriger, pour y faire germer la piété, pour gouverner le développement
de sa sensibilité? Comment voulez-vous la rendre heureuse et devenir
son amie en l’éloignant de celle qu’elle a déjà, en lui demandant
après la perte qu’elle a faite de s’imposer à elle-même une seconde
perte? Ah! permettez que je m’arrête ici et que je parle à votre cœur.
De bonne foi, peut-il se flatter d’obtenir par de pareils moyens la
confiance et l’amour?
[97] Septembre 1788.--Archives du Paty de Clam.
«Vous manquez absolument le but essentiel de mon oncle. En attirant
à lui cette enfant, ce but était aussi chrétien que raisonnable.
Il voulait: 1º développer sa sensibilité, persuadé qu’un être très
sensible et surtout une femme ne pouvait manquer d’avoir, un jour, la
douceur, la bonté, le besoin du bonheur de tout ce qui dépend d’elle,
enfin toutes les qualités aimables et toutes les vertus domestiques,
nécessaires au sexe; 2º il voulait surtout s’emparer en quelque sorte
de cette sensibilité, l’occuper par la confiance, par l’amitié, par
l’étude, de manière à ce qu’Eléonore pût arriver à l’âge d’être mariée
sans que son cœur eût fait de choix et en faire, d’accord avec elle, un
qui pût lui convenir et lui assurer à la fois le bonheur si rarement
réuni de l’amour et de la vertu, du penchant et du devoir... Il est une
réponse secrète que vous faites tout bas, que vous ne m’articulerez
point et à laquelle je ne refuserai point de répondre. Vous me craignez
sous le rapport de la religion. Vous craignez mon influence et celle
de M. de Condorcet. Quant à cette dernière, vous auriez raison de la
craindre si le caractère de M. de Condorcet, son amitié pour vous, son
respect pour l’enfance, pour l’opinion d’un chacun et son indifférence
extrême sur cet objet ne vous assuraient qu’il ne le traitera jamais
d’aucune manière devant aucun de vos enfants. Quant à moi, je puis vous
répondre et que vous n’avez point à craindre la contrariété de mes
opinions avec vos principes et que, dans les détails, les différences
qui s’y trouvent ne seront jamais l’objet de ma critique. Vous avez pu
voir que, depuis que je suis ici, je n’ai rien conseillé à Eléonore
sans vous en parler et je vous promets encore cette déférence quelque
mal reconnue qu’elle soit par votre méfiance. Loin de jamais l’éloigner
des grandes vues de la religion et de l’influence qu’elle doit avoir
sur la conduite, je l’y entretiendrai toujours, non pas à la vérité par
les mêmes moyens, mais par des motifs que je crois plus touchants et
plus efficaces.»
Pour en revenir au legs des papiers du Président, disons que Mme de
Grouchy avait pris énergiquement vis-à-vis de sa sœur, la défense de
sa fille et de son gendre. «Cette disposition, disait-elle[98], est
aussi sacrée que naturelle. Elle est sacrée puisqu’elle est celle de
ton mari et qu’elle porte sur l’objet dont la propriété était celle de
son être même; ce sont ses ouvrages. Elle est naturelle, puisqu’il les
remet aux personnes auxquelles il les communiquait tous les jours, qui
par l’analogie de leurs pensées _et des siennes_ en faisaient le plus
de cas, de qui il agréait les conseils et qui se faisaient un devoir de
lui faire adopter _les tiens_... Quel prix n’attachait-il pas à ses
pensées et à ceux qui en tenaient pour ainsi dire le fil?
[98] Villette, 25 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.