«Nous sommes arrivés hier à deux heures et demie. J’ai dîné chez

M. de l’Etang. Le ménage a dîné à _la casa_. J’ai été enchanté de

lui pendant la route et dans la petite heure que nous avons passée,

tous trois, à Saint-Germain, en attendant le déballage. Je conterai

cela au cœur maternel. Il y a bien du bon sous les ailes de ce joli

zéphir. Il faut que jeunesse s’use et se passe et que l’expérience,

le grand maître de tous les hommes, achève ou plutôt commence notre

éducation civile. On a découvert ses défauts, on en gémit, on veut

les corriger. Quoi de mieux que de les corriger? J’ai dit, je crois,

ce qu’il fallait dire et la petite couleuvre m’a non seulement

embrassé, elle m’a baisé la main. Lui, a dit: «Mon oncle aime

réellement notre bonheur. Aimons-le donc bien.» La petite couleuvre a

été mieux que vous ne l’avez vue tous. Sa timidité qui est extrême,

soyez-en sûrs, a laissé percer plusieurs rayons de son âme et de son

esprit qui m’ont charmé.»

Cependant, les mois d’exil avançaient et l’on songeait à rappeler de

Neuville la triste Sophie[63]; «Ma fille aînée, écrivait Mme de Grouchy

au Président, me coûte 9.000 livres depuis vingt mois; non pas du fond

de son état, mais des accessoires, y compris son trousseau. Il faut que

la seconde en coûte autant à peu près dans le même espace. Je ne suis

pas en état d’en faire le quart. On promet du secours. Je veux avoir

la foi malgré des promesses qui n’ont pas eu un denier d’effet pour

l’aînée.

[63] 10 ou 11 avril 1786. Archives du Paty de Clam.

«Quelle angoisse pour la cadette de manquer ce décorum, cette

apparence d’état et d’existence! Quelle tête assez mûre à cet âge

pour ne pas croire quelque bien dans une sphère nouvelle! Et aussi

de quel droit lui ferions-nous manquer l’avantage très éloigné, mais

certain, d’une prébende dans un âge où l’aisance est nécessaire. Et,

en vérité, la situation de mes filles est telle et elle peut devenir

si fâcheuse, si le meilleur ordre de choses possible n’arrive pas,

que cette vue n’est rien moins qu’à négliger.»

Enfin, le 18 avril, la date du retour de Sophie est fixée[64]: «M. de

Grouchy en parle tous les jours. Il voulait qu’elle ne fût que trois

jours à Paris. Je lui ai fait entendre qu’il lui en fallait plus afin

qu’elle pût aller à Versailles. On voit qu’il la désire. Il est vrai

qu’il y a peu de pères comme lui. Si elle ménage bien l’impression du

retour,--et je n’en doute pas,--elle en verra les fruits. Je ne suis

point fâchée de jouir d’abord de ma fille seule. Il y a assez longtemps

que j’en suis privée.»

[64] 18 avril 1786. Mme de Grouchy au Président. Archives du

Paty de Clam.

Voici donc Sophie de Grouchy revenue à Villette. Mais que de

changements dans ces vingt mois! En partant pour Neuville, elle

avait la foi; elle n’avait lu que des livres de piété, Télémaque

et Marc-Aurèle. A son retour, elle ne croyait plus; Voltaire et

Jean-Jacques étaient devenus ses auteurs préférés. Elle se plaignait du

grand nombre des damnés et de la faible quantité des élus, ce qui était

inconciliable, disait-elle, avec l’existence d’un Dieu plein de bonté!

Cependant, durant six mois, elle supplia ce Dieu de lui rendre la foi;

mais ce fut en vain[65].

[65] Détail donné par Mme O’Connor dans sa notice sur sa mère

(Bibliothèque de l’Institut).

Mme de Grouchy, qui était très pieuse, brûla les livres rapportés de

Neuville; c’était inutile, car Sophie en connaissait à fond le contenu.

Du reste, avec le temps, les rôles changeront: celle qui avait déjà

pris une si grande influence sur un des magistrats les plus éclairés de

son temps, celle qui devancera Condorcet lui-même par les audaces de

son esprit, saura convertir sa mère à ses idées et dicter sa conduite à

ses derniers moments!

Quelques mois seulement devaient s’écouler entre le retour de Sophie

et son mariage. Cette période fut remplie par les œuvres de charité

et par les soins donnés à l’éducation de Charles Dupaty, fils aîné du

Président.

Elle retourna chez les pauvres qu’elle avait l’habitude de visiter

avant son départ, leur apportant, avec les secours matériels, les

consolations morales plus précieuses encore.

Un jour, comme un des gardes du château s’était empoisonné en mangeant

des champignons, elle se rendit chez lui en grande hâte et ne quitta

la maison qu’après cinq heures de soins intelligents qui sauvèrent le

pauvre garçon[66].

[66] 12 octobre 1786. La Présidente à son mari. Archives du

Paty de Clam.

C’est ainsi que la charité survécut, jusqu’à son dernier jour, aux

sentiments pieux à jamais disparus.

En dehors des instants qu’elle donnait à ces généreuses occupations,

presque tous ses moments étaient pris par les leçons de Charles Dupaty;

Sophie recommençait avec lui ce qu’elle avait fait pour ses deux

frères, tant l’instruction était devenue chez elle comme une véritable

vocation.

Il faut l’entendre raisonner sur ces matières de pédagogie; elle saura

dissimuler la mauvaise humeur paternelle, «l’enfant ayant plus besoin

d’être encouragé que grondé[67]».

[67] La Présidente à son mari, s. d. Archives du Paty de Clam.

«Je vous ai promis, écrivait-elle au Président[68], de m’occuper de

Charles, cher petit oncle, et du soin touchant de préparer son âme

à l’activité constante qui peut, seule, lui faire tirer parti de sa

position, de son âge, de ses talents et de votre exemple. Je me suis

acquittée de mes promesses avec ce doux plaisir qu’on trouve à servir

un être qu’on aime et des sentiments qu’on partage. Je suis très

contente de Charles. Le voilà, je crois, disposé à prendre le genre

de vie le plus propre à vous assurer un fils digne de vous et à lui

la gloire de soutenir le nom que vous lui donnez... Il s’habituera

à la règle si nécessaire dans l’âge où le développement de tous les

besoins jette bien de l’incertitude dans la volonté; il ploiera son

caractère à une nécessité et se liera insensiblement au besoin de la

vie de la pensée, si utile à tous les âges et à toutes les positions.

Voilà ce que je lui ai fait sentir et ce qu’il a saisi avec l’avidité

d’une âme qui sent sa voie... La sensibilité, quand on lui parle de

vous, annonce un sentiment profond de vénération et d’attachement.

Je crois que vous enflammerez aisément son âme en lui montrant ce

que vous espérez, en lui parlant du bonheur d’avoir un fils qui

puisse flatter votre tendresse et mériter un jour que, confondant les

noms, les vertus et le mérite dans une douce erreur, on flotte et on

hésite... (puis, elle conseillait que, pour favoriser son goût de la

lecture, on lui donnât souvent les moyens de se former une petite

bibliothèque). C’est la première propriété que doit chérir et désirer

un jeune homme dont l’âme se développe... Quel charme j’éprouverais,

cher petit oncle, si, dans ces moments pénibles, je pouvais servir

réellement votre tendresse et contribuer à former une âme digne de

la vôtre, c’est-à-dire une âme qui lui ressemblât.»

[68] Sophie au Président, s. d. Archives du Paty de Clam.

Dupaty traversait, en effet, une de ces époques cruelles dont

son existence de magistrat fut semée et Sophie l’aidait, par ses

encouragements, dans ces terribles heures. Beaumarchais, qui l’aimait,

le lui disait[69]: «J’irai vous voir après-demain matin et nous

arrangerons ensemble un dîner d’amitié. Le comte de Lauraguais mérite

d’en être; malgré les écarts de son imagination, il a un vrai génie et

un excellent cœur. Il vous estime, il vous aime. _Il admire aussi la

belle chanoinesse que le ciel vous a envoyée pour vous inspirer dans

vos ouvrages et vous soutenir dans les persécutions._ Adieu, mon ami;

l’apprenti de Molière embrasse l’égal de Démosthène.»

[69] Beaumarchais à Dupaty, Paris, 29 novembre (1786). Archives

du Paty de Clam.

Avec Sophie, la joie et la gaieté étaient rentrées à Villette. Les

enfants du Président ne voulaient pas quitter leur grande cousine:

«Papa s’occupe tous les jours de leurs plaisirs ici, écrivait-elle[70],

et du moment où l’aimable petite tante pourra respirer l’air embaumé de

ses bosquets. Il en a fait de charmants. Dans les uns, il vous offrira

le parfum des fleurs; dans ceux-ci, un ombrage épais; dans d’autres,

mille jeunes arbustes dont la végétation rapide nous rappelle, sans

cesse, ce que fait, tous les jours, près de vous, la nature pour le

plaisir de vos yeux et le charme de votre cœur.»

[70] Sophie au Président, s. d. Archives du Paty de Clam.

Cette vie tranquille n’était traversée que par les visites des amis

ou des parents; dans la même lettre, Sophie racontait à son oncle le

passage de son frère Emmanuel à Meulan: «Nous avons été les attendre.

Voici le détail de notre entrevue avec les âmes du Nord qui occupaient

le fond de la voiture; mine froncée de la part de la dame; le père de

descendre de la voiture dans la cuisine de l’auberge et d’accorder

quelques paroles à miss Charlotte. Quant à Sophie, elle s’en est passée

et a été, pendant les cinq minutes de la rencontre, sous le nuage qui,

comme vous le pensez, n’a pas distillé de rosée, mais a, du moins,

été moins ténébreux que le premier aspect ne l’avait fait imaginer.

Nous ne les avons pas retardés d’une minute. Mon frère, que j’ai à

peine embrassé, a donné un regard de sentiment et de regret à ces

premiers lieux où il a vécu, à ces premiers êtres qui l’ont aimé et qui

l’aimeront peut-être plus que tous ceux qu’il rencontrera dans sa vie.

Le fouet a claqué. Sophie a regardé Charlotte et, sérieusement, nous

avons regagné le vallon et, pour y entrer sereins, nous avons parlé de

l’heureux jour où cette chère petite tante qui nous a tant inquiétés y

reviendra elle-même. Ce ne sera pas pour le coup des âmes du Nord que

nous irons attendre.»

Un jour, cependant, le 22 août 1786, il y eut, à Villette, une terrible

alarme. Un chien qui s’était échappé du château de Rueil[71], situé

dans les environs, vint se réfugier dans les communs du château. Il

mordit Charles Dupaty, malgré les efforts courageux de Sophie qui

s’était exposée bravement en voulant éloigner l’animal que l’on croyait

enragé. On renvoya, de suite, l’enfant à Paris, non sans conseiller au

Président un traitement qui fait sourire aujourd’hui[72], c’est-à-dire

d’envoyer l’enfant à la mer, «précaution efficace dans les trois fois

vingt-quatre heures et à laquelle on fera succéder la médication par le

mercure».

[71] C’était la propriété de M. Chopin de Seraincourt. C’est là

que Cabanis mourut le 6 mai 1808.

[72] 22 août 1786. Mme de Grouchy au Président. Archives du

Paty de Clam.

Cet accident, qui n’entraîna, d’ailleurs, aucune suite fâcheuse, eut

un grand retentissement, car Beaumarchais, de Saint-Lubin, le 1er

septembre, écrivait au Président[73]: «J’ai reçu, mon ami, avec un

serrement de cœur horrible, l’affreuse nouvelle du malheur de votre

fils. De consolations, je n’en ai point à vous donner là-dessus.

Heureux encore si vous pouvez pleurer! Je prie le chevalier Dudon de

m’envoyer des détails sur son état. Il m’a mandé qu’on espérait que le

chien n’était qu’en colère. S’est-on emparé de l’animal? C’est là, je

l’avoue, une bien triste façon d’intéresser la nation et de réchauffer

son ardeur pour votre vengeance. Mais si l’art de M. Sabatier vous rend

votre cher enfant, je crois connaître assez les Français pour vous

assurer que vous leur êtes devenu doublement précieux par ce double

malheur et qu’on n’apprendrait pas, sans un cri général d’indignation,

qu’on vous eût refusé au conseil la fière justice qui vous est due. Je

vous porte dans mon cœur et vous prie de me mettre aux pieds de la mère

désolée de votre fils.»

[73] Archives du Paty de Clam.

Le courage dont Sophie avait fait preuve ce jour-là avait eu pour

témoin le marquis de Condorcet qui, depuis quelques semaines, était

souvent l’hôte de M. et Mme de Grouchy. Après avoir admiré la beauté,

les manières distinguées, l’esprit brillant et cultivé de Sophie, il

n’avait pas tardé à découvrir en elle un caractère élevé, un cœur droit

et une âme forte. La première rencontre avait eu lieu, à Paris, rue de

Gaillon, dans le salon où Dupaty aimait à réunir les littérateurs, les

philosophes et les savants. Là, M. et Mme de Grouchy avaient invité

Condorcet à venir les voir à Villette aussi souvent qu’il voudrait.

Condorcet définissait le monde «une dissipation sans plaisir, une

vanité sans motif, une oisiveté sans repos». S’il fréquentait chez

Dupaty et chez les Grouchy, c’est parce qu’il savait bien que chez eux,

il ne perdrait pas son temps[74].

[74] Mme O’Connor, dans sa Notice sur sa mère, dit que Dupaty

invita Sophie à venir passer un automne chez lui à la campagne

et que c’est là que Condorcet fit sa connaissance. Il y a là

une légère erreur. Jamais Dupaty n’eut de campagne à lui aux

environs de Paris. Particulièrement pendant l’été et l’automne

de 1786, il resta à Paris, rue de Gaillon, ne faisant que

de rares apparitions soit à Villette, soit à Vaux, chez ses

beaux-frères.--Jérôme Lalande est plus dans la vérité quand il

prétend que c’est en voyant Sophie prodiguer les soins les plus

touchants au jeune fils de Dupaty, mordu par un chien enragé,

que Condorcet s’éprit d’elle.

La famille de Condorcet était originaire du Dauphiné; ses armes

étaient: _d’azur, au dragon volant d’or, armé et lampassé de sable à la

bordure du même_.

Son père était capitaine de cavalerie, et son oncle occupait le siège

de Lisieux, après avoir été successivement évêque de Gap et d’Auxerre.

Sa mère, une demoiselle de Gaudry, était d’une dévotion ardente.

De plus, Condorcet était allié au cardinal de Bernis et à Mgr d’Yse de

Saléon, archevêque de Vienne.

Sous des apparences froides, timides et même embarrassées, Condorcet

était avec ses amis d’une gaieté douce et spirituelle; malgré l’audace

et la sévérité de ses doctrines, il était bon et affectueux. D’Alembert

mourant le choisit parmi tous ses amis pour lui léguer la mission

de pourvoir aux besoins de ses deux domestiques, et ce legs fut

scrupuleusement exécuté par Condorcet lui-même, par Sophie et, plus

tard, par le général et par Mme O’Connor.

«La bonté brillait dans ses yeux, dit Grimm, et il aurait eu plus

de tort qu’un autre de n’être pas honnête homme, parce qu’il aurait

trompé davantage par sa physionomie qui annonçait les qualités les plus

paisibles et les plus douces.»

Il répandait autour de lui le parfum des vertus sérieuses, à ce point

qu’on a pu dire de son intelligence[75], «en rapport avec sa personne,

que c’était une liqueur fine, imbibée dans du coton».

[75] C’est Mme Roland qui le définissait ainsi.

Cependant, Condorcet était susceptible de haines vigoureuses, et

cet homme, qui allait entrer dans une famille dont les attaches

parlementaires étaient nombreuses, ne détestait rien plus que les

parlements et particulièrement celui de Paris. «J’ai parcouru la

liste des assassinats juridiques commis par le parlement de Paris,»

écrivait-il à Target, en avril 1775; et il disait à Turgot, en

octobre ou novembre 1774, lors du rappel de l’ancien parlement: «On

dit qu’il va revenir sans conditions, c’est-à-dire avec son insolence,

ses prétentions et ses préjugés. Quelque corrompu que soit le nouveau

parlement[76], cependant, à ce qu’il me semble, ce qu’il y a de plus

contraire au bien public, c’est de confier le droit de juger de la vie

des citoyens à une troupe d’assassins. Or, ces assassins ont assassiné

le chevalier de la Barre, l’huissier Moriceau, le prêtre Ringuet.

Ils ont assassiné Lally pour avoir le plaisir d’humilier la noblesse

militaire, et tous ces assassinats juridiques ont été commis en moins

de vingt ans, et ils n’en ont pas eu un remords! Ils n’ont pas perdu un

degré d’insolence!»

[76] Le Parlement Maupeou.

Dans cette haine, le marquis de Condorcet se rencontrait avec Sophie

de Grouchy. N’avait-elle pas inspiré à Charles Dupaty, au cours de ses

leçons, le mépris de la magistrature? Les Fréteau, qui ne partageaient

pas ces sentiments, ne pouvaient s’y habituer; aussi, au moment où

Dupaty remportait, dans l’affaire des Roués, un succès si retentissant,

le conseiller Fréteau, son beau-frère et son ami, lui écrivait[77]: «Le

bruit de ton triomphe n’a-t-il pas enflammé Charles? Ne l’a-t-il pas

réconcilié avec nos devoirs et notre état? J’ai regretté qu’il ne t’ait

pas suivi à Rouen et qu’il n’ait pas mêlé ses larmes à celles de tes

admirateurs.»

[77] Archives Fréteau de Pény.

Il y avait donc bien des idées communes entre Condorcet et Sophie; bien

des passions aussi, bien des générosités de cœur et des enthousiasmes

d’esprit. Le philosophe s’en rendit compte plus vite que la jeune fille

et vivement épris par ses grâces et ses qualités sérieuses, il chargea

Dupaty de la demander pour lui en mariage à ses parents.

M. et Mme de Grouchy y consentirent avec bonheur.

LIVRE II

LE SALON DE L’HÔTEL DES MONNAIES

CHAPITRE PREMIER

PREMIÈRES ANNÉES DU MARIAGE DE CONDORCET

Le mariage.--Les calomnies de Lamartine et de

Michelet.--Installation à l’Hôtel des Monnaies.--Revenus de

Condorcet.--Les hôtes du salon.--Mort de Dupaty.--Le Président

laisse ses papiers à Sophie.--Fondation du _Lycée_.--Condorcet y

professe les mathématiques.--Sophie assiste aux leçons.--La maison

de Mme Helvétius à Auteuil.

Dans le monde, on s’étonna beaucoup de ce mariage. Le futur avait

quarante-trois ans et la jeune fille n’en avait que vingt-deux. Mais ce

n’était pas là cependant le motif de la surprise générale.

Un géomètre qui se mariait semblait enfreindre un principe de droit.

D’Alembert, à la nouvelle du mariage de Lagrange, ne lui avait-il

pas écrit, le 21 septembre 1767: «J’apprends que vous avez fait ce

qu’entre nous, philosophes, on appelle _le saut périlleux_... Un grand

mathématicien doit, avant toutes choses, savoir calculer son bonheur.

Je ne doute donc pas qu’après avoir fait ce calcul vous n’ayez trouvé

comme solution _le mariage_.»

Mais la beauté, la grâce et l’esprit de Sophie de Grouchy vainquirent

les préjugés mondains, et la duchesse d’Anville, mère du duc de la

Rochefoucauld, vint dire à Condorcet: «Nous vous pardonnons[78].»

[78] Tout le monde cependant ne fut pas aussi bienveillant; car

les _Mémoires de Bachaumont_, à la date du 28 décembre 1786,

s’expriment ainsi: «Il en était amoureux depuis quelque temps

et voilà la cause du zèle avec lequel il a défendu les trois

Roués et les deux magistrats leurs protecteurs.

«La semaine dernière, l’Académie des Sciences, suivant l’usage,

reçoit notification de ce mariage. On nomme des députés pour

aller féliciter Condorcet. On en prenait dans la classe de

géométrie, dans celle d’Astronomie. «Messieurs,--s’écrie Dionis

du Séjour, le farceur de la compagnie,--ce n’est pas parmi

ces Messieurs qu’il faut choisir; c’est tout ce qu’il y a de

mieux et de plus fort en anatomie qu’il faut envoyer à notre

confrère.» Plaisanterie qui a d’autant plus fait rire que

Condorcet a trente ans de plus que la demoiselle, jeune, jolie,

bien découplée et morceau de dure digestion pour ce nouvel

époux.»

Emporté par la passion, le savant ne demanda aucune dot et se contenta

d’un simple contrat verbal. Ce ne fut que par un acte postérieur que le

marquis de Grouchy fit don à sa fille, par avancement d’hoirie, d’une

somme de 30.000 livres.

D’ailleurs, la générosité de Condorcet se montrait dans les plus

petits détails; il voulut donner à Charlotte, sa jeune belle-sœur, une

bague de 25 louis, somme énorme à cette époque. Sophie écrivait à ce

propos à sa tante Dupaty[79]: «Je suis bien touchée de cette nouvelle

attention de M. de Condorcet et en jouis encore plus que celle qui en

sera l’objet... Je fais une réflexion à laquelle je vous prie de vous

arrêter, chère petite tante, et que je ferai certainement agréer à M.

de Condorcet. C’est qu’il faut absolument partager par la moitié le

cadeau qu’il veut faire à ma sœur et employer l’autre à en faire un

à mon frère. Il n’y aurait aucune raison recevable aux yeux de son

amour-propre et même de son amitié pour que Charlotte reçût un cadeau

de vingt-cinq louis et qu’on n’eût point songé à lui... Je suis sûre

qu’à la réflexion M. de Condorcet goûtera cet arrangement dont sa

reconnaissance pour Charlotte (qu’il a su m’avoir poussée à ce mariage)

lui a dérobé la convenance en ne portant ses idées que vers elle.

Adieu, chère tante, il est minuit et il faut se lever demain. Sûrement,

vous serez une des premières pensées de ma reconnaissance et de mon

amitié.»

[79] De Villette, s. d. Archives du Paty de Clam.

La bénédiction nuptiale fut donnée le 28 décembre 1786, aux jeunes

époux, dans la chapelle du château de Villette, par le curé de

Condécourt[80]; le marquis de La Fayette, maréchal de camp, major

général au service des États-Unis, demeurant à Paris, rue Bourbon et

le marquis du Puy-Montbrun, brigadier des armées du roi, grand-croix

honoraire de l’ordre de Malte, étaient les témoins du mari; du côté de

la jeune fille, son oncle Dupaty, président à mortier au parlement de

Bordeaux, remplissait le même office.

[80] Guillin, curé. Les bans avaient été publiés à

Saint-André-des-Arcs.

Au milieu des signatures où les Dupaty se rencontraient avec les

Fréteau, les Grouchy, les Pontécoulant, les Condorcet et les

d’Arbouville, il en est une touchante, c’est celle d’un modeste

secrétaire de Condorcet, Louis Cardot[81], dont le nom brillera d’un

doux éclat aux époques douloureuses prochaines.

[81] Cardot était, en même temps, commis au contrôle général.

Il travaillait pour Condorcet le dimanche toute la journée, et

tous les jours, de 6 heures à 11 heures du soir.

Se conformant à ses habitudes généreuses, la nouvelle mariée voulut

que ce jour de fête fût embelli par une bonne action, et elle prit à

son service le fils de Bradier, l’un des trois Roués que Dupaty venait

d’arracher à la mort[82].

[82] Le jour même, ce jeune homme remit ces vers à son

bienfaiteur:

Après quatre ans entiers de crainte et de douleur

Aux pieds du sauveur de mon père

Conduit par l’amitié, dans un jour de bonheur,

Je verrai mon Dieu tutélaire;

Par mille infortunés, je l’entendrai bénir,

S’il oublie aisément tout le bien qu’il sait faire,

Mes regards et mes pleurs l’en feront souvenir.

Lardoise, un des trois Roués, reçut, lui aussi, de la part de

Condorcet, des preuves d’intérêt; il donna bien des ennuis

à son sauveur et à la famille de Dupaty, après la mort du

Président.

La calomnie des pamphlétaires, négligeant le désintéressement dont

Condorcet avait fait preuve au moment de son mariage, s’est attaquée à

la mémoire du savant et, par contre-coup, elle a cherché à atteindre

aussi l’honorabilité de Mme de Condorcet.

Ces récits ne mériteraient aucune créance et, depuis longtemps,

seraient oubliés si Lamartine et Michelet ne les avaient repris pour

leur compte, leur donnant ainsi une importance telle que l’histoire,

aujourd’hui, est contrainte de les réfuter.

Dans l’_Histoire des Girondins_[83], Lamartine a raconté que le duc

de la Rochefoucauld, à l’occasion du mariage de Sophie, avait donné

100.000 francs à Condorcet ou, du moins, qu’il en servait la rente,

soit 5.000 livres, au jeune ménage. Après Varennes, lorsque Condorcet

et la Rochefoucauld se brouillèrent, le philosophe aurait réclamé très

vivement cette somme à son ancien ami.

[83] Il faut constater que cette imputation, maintenue, malgré

les protestations de la famille, dans les premières éditions,

ne figura plus, du vivant même de Lamartine, dans les derniers

tirages de cette _Histoire des Girondins_.

Arago, dans les pages qui suivent sa biographie de Condorcet[84],

réfute ainsi l’allégation du poète-historien:

[84] Elles sont intitulées: _Remarques sur divers passages de

l’Histoire des Girondins, relatifs à Condorcet_.

La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822 · 第 3 / 14 段