une brochure de M. Henri Bouchot (Bourg, imprimerie
Villefranche) et une notice de M. l’abbé Gourmand, ancien curé
de Neuville.--Voir aussi les archives de Bourg, de Dijon, de
Chambéry et de Turin (jusqu’en 1601, la Bresse a appartenu aux
ducs de Savoie); le _Catalogue des Gentilshommes_, etc., publié
par E. de Barthélemy et L. de Laroque (Livraison Bourgogne);
_Le Nobiliaire Universel de France_, par Ducas et Saint-Allais
(Paris, 1843, t. XXI, p. 455); enfin, _La France ecclésiastique
pour l’année 1789_ par Duchesne (Paris, 1788, p. 177 à 179).
M. le pasteur E.-H. Vollet, qu’on ne consulte jamais qu’avec
tant de profit sur ces questions d’histoire religieuse, a fait
remarquer à l’auteur, qui est heureux de remercier ici son
savant correspondant, que les renseignements contenus dans la
_France ecclésiastique pour 1789_, sont inexacts en ce qui
concerne l’antiquité du chapitre de Neuville, mais que, pour le
reste, ils ont une réelle valeur. Dans _Le Cardinal de Bernis
depuis son ministère_, M. Frédéric Masson a parlé, page 475,
d’une des chanoinesses de Neuville, Julie du Puy-Montbrun,
nièce du cardinal de Bernis. Or, le chapitre de Neuville
dépendait du diocèse de Lyon dont le cardinal était chanoine.
Au chœur, ces dames portaient un manteau à traîne, bordé d’hermine tout
autour.
Pour être admise comme chanoinesse titulaire ou comme chanoinesse
d’honneur, il fallait prouver neuf générations de noms et d’armes du
côté paternel, non compris la présentée, et trois générations du côté
maternel. On exigeait, de plus, que la preuve fût faite d’une façon
très régulière par devant les comtes de Lyon, commissaires-nés du
chapitre de Neuville.
Celui-ci comptait quatre dignitaires qui devaient être âgées de plus de
trente ans et qui recevaient, outre leur prébende, un préciput attaché
à leur dignité.
La doyenne, élue par le chapitre, faisait, seule, des vœux; c’était,
au moment de l’arrivée de Sophie de Grouchy, Mme Marie-Gabrielle de
Beaurepaire.
La grande chantre, nommée alternativement par l’archevêque de Lyon et
par l’abbesse de Saint-Pierre, était, en 1785, Marie-Gabrielle-Josèphe
de Charbonnier-Crangeac.
La secrète, à la nomination alternative de la doyenne et de l’abbé
d’Ambournay, s’appelait Marie-Louise-Charlotte de Chastenay-Lenty.
Enfin la grande aumônière, nommée par le roi, était une seconde dame de
Charbonnier-Crangeac.
Il y avait, en outre, seize chanoinesses-comtesses prébendées, parmi
lesquelles Mmes du Breuil, de Buffévant, de Varenne, de Chazeron.
Parmi les vingt-six chanoinesses non prébendées, on voyait les noms
de Mmes de Damas, de Fontenoy, de Durfort, de Grouchy, de Fénelon, de
Saxe de Lusace, de Monestay, de Forbin, de Lévis de Mirepoix, de la
Clayette, etc.
Etaient reçues en expectative ou figuraient parmi les chanoinesses
d’honneur, Mmes de Foudras, de Menthon, de Polignac, de la Rivière, de
Chevigné et de Saint-Phalle.
Toutes ces dames n’étaient pas ensemble à Neuville; et le chapitre,
composé en tout de cinquante-six personnes, n’était guère en réalité
que de quarante chanoinesses ou postulantes.
Le marquis de Grouchy avait dû adresser à Mme de Beaurepaire la demande
d’admission et les titres originaux de noblesse et de filiation, sans
compter 400 livres pour les frais de la première preuve, 800 livres
par an pour les dépenses de la demoiselle et 900 livres pour sa table,
jusqu’à ce qu’elle entrât en ménage, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle
eût sa maison particulière où, alors, elle vivrait à son compte. C’est
à ce moment que la chanoinesse devenait prébendée; on arrivait à cette
dignité par rang d’ancienneté, mais il fallait, auparavant, faire
encore de nouveaux frais, 2 000 livres environ, pour la réception et
les preuves[40].
[40] Avant l’époque où le Roi, par la réunion de l’abbaye de
Tournus (1781), rendit les frais beaucoup moins onéreux pour
les familles, il en coûtait de 30 à 40.000 livres de plus: il
fallait, en effet, acquérir une adoption ou un emplacement dans
le chapitre. Les adoptions coûtaient de 20 à 30.000 livres et
si l’on était obligé de faire bâtir sur un emplacement, la
dépense pouvait aller à 40.000 livres.
Au mois de septembre 1784, Sophie accompagnée de sa gouvernante, Mme
Beauvais, arriva à Neuville. Elle était attendue par Mme de Buffévant
qui allait être, pour elle, pendant tout son séjour au chapitre, comme
une seconde mère.
Mme Victorine de Chastenay, dans ses _Mémoires_[41], a raconté comment
elle fut reçue au chapitre noble d’Epinal; sauf quelques détails
insignifiants, la cérémonie d’introduction de Sophie de Grouchy fut la
même: «Elle tenait, à la fois, de la chevalerie et de l’institution
monastique. Les preuves de noblesse étaient discutées et admises par
les généalogistes du chapitre; elles étaient jurées et publiées à la
cérémonie par trois chevaliers dont les noms avaient été prouvés dans
les admissions de leurs parentes. La nouvelle reçue leur présentait,
en reconnaissance, un nœud d’épée. Je me souviens qu’à l’heure de
vêpres, tout le chapitre (ces dames étaient vingt en tout) se rendit à
la maison de ma tante pour m’y prendre; j’avais une robe noire. L’un
des chevaliers me donna la main; la musique de la garnison précédait.
Quand nous fûmes dans le chœur de l’église, on me fit mettre à genoux;
l’abbesse me dit: «Que me demandez-vous, ma fille?--Le pain et le vin
de saint Goëry (patron du chapitre), pour servir Dieu et la sainte
Vierge.» On me fit manger d’un biscuit, mouiller mes lèvres dans une
coupe; on me passa le grand cordon avec la croix au bout, le long
manteau bordé d’hermine, l’aumusse, le voile noir. Tout me fut remis en
un instant. On chanta le _Te Deum_, puis le cortège revint dans le même
ordre et un bal s’ouvrit chez ma tante.»
[41] _Correspondant_ du 25 février 1896, p. 674.
Louise-Marie-Victoire de Chastenay, née en 1771, au château
d’Essarois, près de Châtillon-sur-Seine.
C’était là une des distractions ordinaires de ces couvents
mondains[42]. «On danse au chapitre d’Ottmarsheim, en Alsace. Au
chapitre d’Alix, près de Lyon, les chanoinesses vont au chœur en
paniers, habillées comme dans le monde, sauf que leur robe est de soie
noire et que leur manteau est doublé d’hermine. Près de Sarrelouis, les
chanoinesses de Loutre dînent avec des officiers et ne sont rien moins
que prudes... Les vingt-cinq chapitres nobles de femmes sont autant
de salons permanents et de rendez-vous incessants de belle compagnie
qu’une mince barrière ecclésiastique sépare à peine du grand monde où
ils se sont recrutés.»
[42] Taine. _L’ancien Régime._
Sophie prit sa large part des fêtes qu’on donnait à Neuville et, après
six semaines de bals ininterrompus, au mois de juin 1785, elle tomba
sérieusement malade. On craignit pour sa vue, d’autant plus qu’à la
folie du plaisir, elle joignait une furie de travail qui s’accommode
peu, d’ordinaire, avec les distractions excessives. «La chanoinesse,
écrivait Mme Dupaty au Président[43], exerce toujours tous ses talents,
en dépit du mal aux yeux. Elle traduit, seule, du Tasse et le sublime
Young. Ses yeux font son tourment. On n’y voit d’autre remède que
le repos et comment obtenir l’oisiveté des âmes ardentes et actives
comme ma nièce.» Et une autre fois[44]: «On a des nouvelles de Sophie
qui me peinent. Ses yeux gonflent tous les soirs d’une manière à
faire craindre que ce ne soient des symptômes de goutte sereine. Il
est affreux de n’acquérir presque jamais à ce degré qu’aux dépens du
physique. Elle s’est forcée, cette jeune personne, et on se ressent tôt
ou tard de ces excès de travail.»
[43] 4 août 1785. Archives du Paty de Clam.
[44] 8 juin 1785. Archives du Paty de Clam.
En dehors de la littérature, Sophie s’adonnait à la philosophie et
elle lisait, avec délices, les œuvres de Voltaire et de Jean-Jacques.
La règle de Neuville, on le voit, n’était guère sévère, et les
chanoinesses pouvaient, sans crainte des observations, demander les
objets les plus coquets ou les livres les moins pieux. Sophie réclamait
à sa tante Dupaty[45], mais en recommandant bien qu’on n’en parlât pas
à Mme de Grouchy, des velours noirs, des boucles, des gants en tricot
blanc fourré et «une paire d’anneaux d’oreilles, en perles, comme ceux
que nous a proposés, un jour, un garçon de la boutique de la Perle, rue
du Petit-Lion. Ces anneaux ne sont que des perles enfilées dans un fil
d’or ou à peu près. Ils coûtent 6 livres.»
[45] 3 décembre 1785. Archives du Paty de Clam.
De son côté, Charlotte, qui, en 1787, avait pris à Neuville la place
de Sophie, demandait qu’on profitât d’un voyage du vicomte de Fénelon,
père des chanoinesses, pour lui envoyer des bottines en peau verte,
comme il était à la mode d’en porter[46]. «Ne pourriez-vous pas,
chère petite tante, joindre à votre envoi un volume d’œuvres de M. de
Chabanon dont j’ai vu l’analyse dans un des derniers _Mercures_. Je
désire bien cette nouveauté qui doit être agréable comme l’esprit de
l’auteur. Il me semble qu’il est connu du petit oncle.»
[46] 1er avril 1788. Archives du Paty de Clam.
On est confondu de la nature des études et des réflexions de ces
jeunes filles[47]: «Je lis Condillac, écrivait une autre fois Charlotte
à son oncle le Président. Il a une raison bien lumineuse et cette sage
pénétration du cœur des hommes qui fait trouver toutes les causes des
événements et ne laisse au hasard, au merveilleux et à la fausse gloire
que l’intrinsèque, c’est-à-dire bien peu. Il cherche tout dans la
vertu, la providence et l’enchaînement des circonstances, causes bien
plus sûres et par lesquelles on juge du prix de chaque chose.»
[47] 9 octobre 1787. Archives du Paty de Clam.
Au mois de mars 1785, le président Dupaty était parti pour l’Italie,
d’où il devait rapporter ces _Lettres_ qui ont obtenu un si grand
succès au moment de leur apparition et qui, aujourd’hui, sont trop
oubliées.
A son retour, au mois d’août, il passa par Lyon et fit un léger détour
pour aller embrasser sa charmante nièce. «Elle espère que tu te
reposeras un peu chez elle, lui écrivait la présidente[48]. Elle a bien
des choses à verser dans ton cœur. La solitude où elle me sait fait
qu’elle s’est un peu épanchée dans le mien.» Et le 25 août[49]: «Je ne
veux pas troubler ton joli comité avec ma nièce. Dis-lui bien tous nos
cœurs et nos pensées pour elle et embrasse-la à la manière de l’amitié.»
[48] 10 août 1785. Archives du Paty de Clam.
[49] Archives du Paty de Clam.
Sophie, de son côté, écrivait à sa tante[50]: «J’espère le petit oncle
dans le courant de ce mois. Je voudrais bien qu’il me donnât deux ou
trois jours; une solitaire exilée en mérite bien autant que quelques
rares édifices ou quelques chefs-d’œuvre de peinture.»
[50] Archives du Paty de Clam. 10 août 1785.
La réunion de l’oncle et de la nièce fut touchante. Dupaty trouvait,
dans cette rencontre, un avant-goût des douceurs familiales dont il
était privé depuis près de six mois. Il s’abandonna aux sentiments les
plus doux, admira les progrès de Sophie et conçut, dès lors, pour elle
une affection qui devait subsister jusqu’à sa mort et se traduire même
dans ses dernières volontés.
Le 26 août 1785, il était à Neuville, d’où il écrivait à la
Présidente[51]:
[51] Archives du Paty de Clam.
«Voilà encore un pas vers toi, ma chère amie. J’espère qu’avant peu
je n’en ferai plus. Il ne faut pas moins que cette espérance pour
me faire continuer ma route. Car, comme je suis bien ici! Quelle
aimable retraite! Quelles charmantes conversations pleines de toi,
de ta sœur, de nos enfants, de tout ce que nous aimons l’un et
l’autre, de tout ce que nous aimons en même temps! Mon cœur commence
à s’ouvrir et à renaître. Il semble qu’en entrant dans l’Italie, il
s’était fermé, du moins pour ses plaisirs, pour ses doux plaisirs,
car il est resté toujours ouvert pour ses peines, pour les peines
de l’absence qui vont finir. J’ai trouvé ta nièce plus intéressante
que jamais. Il n’y a rien à ajouter à sa raison que, peut-être, d’en
retrancher quelque chose; car, elle s’occupe trop. C’est toujours
la solitude, la retraite, les livres, toutes les connaissances et,
à travers tout cela, Villette, les siens, les nôtres; enfin, son
cœur et nos cœurs. Je t’en parlerai plus en détail, quand je serai
à côté de toi. A présent, j’aime mieux que nous parlions de toi, ce
ne sera pas pour longtemps encore. J’attends demain mon compagnon
de voyage qui me conduira à Dijon où je le déposerai... Je compte
arriver à Paris mercredi prochain, au plus tard jeudi. Compte sur
tes doigts, tandis que je compterai dans mon cœur. Comme il bat!
Il me semble que tu es déjà là avec nos chers enfants. Je ne peux
concevoir que je ne reçoive pas de tes nouvelles. Il me semble que
j’ai passé tout ce mois dans l’autre monde. Ouvre donc bien tes bras
au pauvre revenant... Mon ange, je suis bien ici; je mange, je dors,
je démaigris, je me repose, j’aime et l’on m’aime et, peut-être
même, je plais un peu. Du moins, ces dames veulent bien me le faire
croire. Ta nièce est aimée, considérée, honorée; elle est unique ici,
tu m’entends. Adieu, mon ange. Il n’y aura plus de moi pour toi que
moi-même. Je ne t’écrirai plus.
«J’ai revu avec plaisir Mme Beauvais[52]; elle est toujours la même
pour ta nièce. C’est un trésor. C’est un grand repos pour le cœur
maternel.»
[52] Gouvernante de Sophie; femme de confiance de la famille de
Grouchy, passée, depuis, au service de la marquise de Condorcet.
De son côté, Sophie nous a gardé le témoignage des sentiments que cette
visite du président avait laissés dans son cœur. Deux jours après le
départ de son oncle, elle lui écrivait avec cette facilité et cette
grâce qui la rapprochaient, disait Dupaty, de Mme de Sévigné[53]:
[53] Neuville, 4 septembre 1785. Archives du Paty de Clam.
«Voici, cher petit oncle, un paquet que vous deviez recevoir ici, qui
venait vous y chercher et qui vous y trouve, car j’y suis encore. Je
ne vous parlerai point de l’impression que m’ont fait votre passage
ici, vos conversations, votre confiance, votre intérêt, votre départ.
J’espère que vous en trouverez aisément l’idée dans votre cœur et je
sens que j’aurais peine à vous la rendre. Vous m’avez rendu l’absence
plus douloureuse que jamais. Je ne peux me reposer que dans l’idée
que vous parlez de moi, que vous reportez au milieu de ma famille
un cœur tout plein d’elle et de besoin d’elle, un cœur que l’usage
enivrant de la liberté n’a point éloigné, n’a point distrait des
jouissances qui l’ont précédée. Charlotte me mande votre arrivée. Si
ce tableau de joie universelle ne me portait au jour de mon retour,
il serrerait mon âme au lieu de l’épanouir. J’ai, au moins, acquis
une grande jouissance; c’est de pouvoir parler avec Mme de Buffévant,
la seule ici à qui mon cœur parle, d’un des objets qui l’attachent.
Je ne dirai pas qu’elle vous connaît, mais elle a assez retenu de
vous pour se plaire comme moi à en parler. Concevez-vous comment ces
conversations si pleines et si intéressantes se sont passées, cher
petit oncle? Pour moi, j’y touche encore et j’y toucherai longtemps,
car jamais je n’ai goûté d’un mélange aussi délicieux d’âme,
d’esprit, de goût, de philosophie et de littérature. J’aime encore
davantage Montesquieu depuis que je vous l’ai entendu lire, sans
doute parce que vous le lisez comme il se lisait lui-même...
«Quel plaisir j’aurai à parcourir l’Italie avec des yeux comme les
vôtres, c’est-à-dire les yeux de l’âme et du goût! Charlotte me
mande que vous n’avez pas été fatigué de votre route; nous nous
flattons d’y avoir contribué en vous faisant assez aimer la station
de Neuville pour y prendre quelque repos et quelque plaisir. Je vous
laisse à penser si c’est une ou plusieurs qui se flattent ainsi.
Adieu, cher petit oncle. Embrassez pour moi tout ce que vous aimez
qui est aussi tout ce que j’aime. Je vois d’ici tous les petits
génies plus radieux que jamais. Je vois... Ah! je vois trop et pas
assez. Faites-moi voir, au moins, que vous aimez toujours Sophie et
que l’absence ne lui enlèvera rien de l’intérêt et de la confiance à
laquelle vous l’avez si promptement et si heureusement habituée.»
Malgré ses travaux, ses lectures, ses distractions mêmes, Sophie ne
pouvait vaincre la sérieuse mélancolie qui s’était emparée de son
esprit. «Songez, disait-elle[54], à cette affreuse solitude d’une
absence qui s’étend sur tous les objets que l’on chérit. Songez
combien, après les lettres, il me reste de sensibilité, de désirs, de
besoins à satisfaire. Songez à ce cabinet solitaire où vous pouvez dire
avoir vu dans quelques papiers et quelques livres les seuls objets qui
occupent et charment, ici, ma vie.»
[54] Même lettre.
Mais, n’y avait-il que la solitude ou n’étaient-ce pas aussi la fatigue
des plaisirs mondains, l’austérité des réflexions, l’inactivité du
corps et l’effet des lectures philosophiques qui, à défaut des cruelles
expériences de la vie, avaient hâté l’éclosion de cette crise morale
qui prend la jeune fille dans toute sa grâce un peu légère pour en
faire une femme sérieuse, charmante toujours, mais déjà désillusionnée
et comme envahie par la connaissance prématurée de la vie et de ses
angoisses.
Ses grands yeux, hier insouciants, aujourd’hui interrogateurs et
curieux, révélaient le changement qui s’était produit dans cette âme
d’élite, et sa physionomie, du jour au lendemain, devint si différente
qu’à son retour à Villette ce fut à peine si Mme de Grouchy put
reconnaître sa fille chérie.
Dans cette disposition d’esprit, la moindre cause amène des tristesses
incompréhensibles ou des rêveries interminables; la lourdeur des jours
d’orage ou la neige qui couvre la terre, les plaintes du vent dans les
arbres de la forêt et surtout les jours sombres et courts de l’hiver,
tout devient sujet de mélancolie et source de larmes.
Sophie le disait avec éloquence[55]:
[55] 3 décembre 1785, De Neuville, à la présidente Dupaty.
Archives du Paty de Clam.
«Je trouve bien heureux les gens sur lesquels l’hiver ne fait aucune
impression. Quant à moi, ce jour sombre, ce froid qui resserre tous
les corps, ce deuil de la nature me jettent dans une mélancolie
et un absorbement affreux. Il ne fait qu’augmenter au milieu des
plaisirs qui occupent ici le grand nombre. Je ne me plains pas de ne
pas m’y plaire, mais de n’y trouver rien de ce qui me plaît. Rien ne
remplit ce vide affreux où se perd le sentiment de toute jouissance.
Si le cœur pouvait changer aisément d’objet, Mme de Buffévant me le
ferait éprouver. Elle commence à m’aimer comme j’aime ceux que je
regrette, ou plutôt, comme ils m’aiment, car, comme eux, elle me
voit au delà de ce que je suis.» Et elle termine par ce mot qui fait
réfléchir quand on songe à la conduite que Mme Suard devait tenir un
jour envers Condorcet: «N’est-il pas bien téméraire d’espérer que
vous ne m’oubliez pas auprès de vos amis, chère tante? Je n’oublie
point les bontés de Mme Suard. Sentir ce qui est aimable est mon seul
titre auprès d’elle. Il sera tout-puissant si vous le faites valoir.»
Pendant que Sophie était à Neuville, des amis avaient songé à la marier
avec un capitaine aux gardes, veuf depuis dix-huit ans, très riche,
âgé de cinquante ans, «mais frais, ingambe, figure honnête, belles
dents[56]». M. de Claye, qui avait 30.000 livres de rentes en bonnes
terres, sans compter sa place et un logement aux Tuileries, promettait
d’avantager sa femme de presque toute cette fortune s’il n’avait
point d’enfants; dans le cas contraire, il lui assurait un douaire de
6.000 livres. En retour, il n’exigeait que 80.000 livres de dot. Ce
projet d’union plaisait au marquis de Grouchy qui permit à sa femme de
disposer, en faveur de Sophie, d’une partie de sa propre fortune.
[56] 4 mars 1785. La présidente à son mari. Archives du Paty de
Clam.
Mais le président et sa femme et aussi Mme de Grouchy s’inquiétaient
de la grande différence des âges. Mme Dupaty faisait remarquer à
son mari l’extérieur froid et triste du futur. «Que sont la fortune
et l’aisance, disait-elle[57], sans le contentement du cœur et la
confiance mutuelle?» Et de son côté, le Président écrivait[58]: «Il est
bien difficile que Sophie puisse trouver non pas le bonheur, mais même
un état neutre dans une union pareille, avec son goût pour l’étude,
son aversion pour les gênes du monde, sa manière de penser si solide à
plusieurs égards et surtout la fermeté et l’indépendance absolues de
son caractère.»
[57] 10 mars 1785. Archives du Paty de Clam.
[58] 17 mars 1785. Archives du Paty de Clam.
Quant à Mme de Grouchy, pour gagner du temps, elle exigea d’abord
que Sophie fût reçue chanoinesse, ce qui demandait encore cinq mois.
«Il est absolument essentiel, disait-elle[59], que Sophie ne quitte
pas Neuville sans son état. Si elle partait avant que son stage soit
fini, elle perdrait l’avantage d’y rentrer, si cette affaire-ci ne
réussissait pas, et ma fille se trouverait ainsi sans état. Il faut
aussi que rien ne se termine avant que les prétendus aient fait
connaissance l’un de l’autre.»
[59] 28 mars et 5 avril 1785. Archives du Paty de Clam.
On n’avait pas cru pouvoir cacher à Sophie le projet qui la regardait
si directement, mais sa mère, son oncle et sa tante avaient présenté,
en même temps, toutes les sages réflexions si naturelles en pareil cas.
Elle ne refusa pas de suite, mais, après avoir demandé à réfléchir afin
de bien voir le «fort et le faible de cette affaire», elle se rendit
aux raisons de sa famille et abandonna d’autant plus volontiers ce
projet que le prétendu, qui cherchait la fortune, ne montrait de son
côté aucune impatience d’aboutir.
Emmanuel, en revanche, avait épousé Mlle de Pontécoulant, au mois de
mai 1785. La cérémonie avait eu lieu à Villette; mais Sophie, alors à
Neuville, et Charlotte, qui était malade, n’y avaient pas assisté.
Comme une des conditions du mariage était que le jeune officier, toutes
les fois qu’il ne serait pas au service, vivrait à Pontécoulant,
Sophie, dans ses lettres, déplorait cet éloignement. Le 10 août 1785,
elle écrivait à Mme Dupaty[60]:
[60] Archives du Paty de Clam.
«Pour un moment de solitude (c’est-à-dire, je pense, pour un moment,
ma chère tante, où vous n’aurez rien de mieux à faire que de me
lire): l’on a beau dire, l’idée du bonheur de ceux qu’on aime ne
tient lieu qu’à demi de leur présence. Je ne vois rien qui puisse
remplacer la vie et la sérénité que son établissement au milieu de
nous aurait répandus dans l’existence générale. On jouit faiblement
de ce qu’on a, on est vivement frappé et occupé de ce qui manque et,
en général, on est difficile à rendre heureux.»
Le jeune ménage avait quitté Villette dès le lendemain de la cérémonie;
mais Emmanuel avait promis de revenir passer quelques semaines auprès
de ses parents. Cette visite, annoncée pour le mois de septembre, avait
entraîné quelques embellissements, quelques réparations dans la demeure
familiale. Le 4 juillet, Mme Dupaty qui se trouvait à cette date chez
sa sœur, écrivait au Président[61]:
[61] Archives du Paty de Clam.
«Je ne suis pas contente de la santé de M. de Grouchy. Il s’affaiblit
et souffre. On n’atteint pas impunément soixante-dix ans en menant la
vie qu’il mène, car il est le premier piqueur de sa maison. Il nous
a fait des promenades délicieuses pour la marche et dans le bosquet
gauche tu trouveras de quoi égarer complètement ta rêverie. En m’y
promenant avec lui, je lui dis que sa jeune belle-fille serait bien
flattée des jouissances qu’il lui avait préparées. Il me répondit que
ce n était pas pour elle, mais pour nous qui aimions Villette. Je
répondis tout ce qu’on peut répondre à cela.»
Le Président, à son retour d’Italie, s’était rencontré à Villette avec
le futur maréchal et sa jeune femme; avec eux, le 3 décembre 1785, il
avait quitté «l’aimable vallon». Il racontait ainsi à sa femme ce petit
voyage[62]:
[62] 4 décembre 1785. Archives du Paty de Clam.--On verra plus
loin que Sophie ne partageait pas l’enthousiasme du Président
pour sa belle-sœur.