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LA MARQUISE
DE
CONDORCET
DU MÊME AUTEUR
=Napoléon=: L’HOMME, LE POLITIQUE, L’ORATEUR. (Librairie
académique.) 1889. 2 vol. in-8º.
=Pendant la Terreur=: LE POÈTE ROUCHER. (C. Lévy.) 1890. 1 vol.
in-18. 2e édition.
=Le Salon de Madame Helvétius=: CABANIS ET LES IDÉOLOGUES. (C.
Lévy.) 1894. 1 vol. in-18. 2e édition.
(_Ouvrage couronné par l’Académie française_).
=Les Boufflers à Auteuil.= (Publication de la _Société historique
d’Auteuil et de Passy_.) 1895.
_En préparation_:
=Une Famille parlementaire=: LE PRÉSIDENT DUPATY ET LE CONSEILLER
FRÉTEAU.
=Les Oppositions pendant le Consulat et l’Empire=: COPPET. LA
VALLÉE AUX LOUPS. LE MUSÉUM. LE CORPS LÉGISLATIF.
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
pays, y compris la Suède et la Norvège.
S’adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28 _bis_,
rue de Richelieu, Paris.
ANTOINE GUILLOIS
LA MARQUISE
DE
CONDORCET
_Sa Famille, son Salon, ses Amis_
1764-1822
TROISIÈME ÉDITION
[Logo: PO]
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
1897
Tous droits réservés.
IL A ÉTÉ TIRÉ
_Dix exemplaires sur papier de Hollande_
Numérotés à la presse
A MONSIEUR LE VICOMTE DE GROUCHY
MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE
PETIT-NEVEU DE MADAME DE CONDORCET
_Si vous ne m’aviez soutenu par vos encouragements de tous les jours,
aidé par vos découvertes si heureuses, ce livre, mon cher ami, n’aurait
sans doute jamais été publié._
_J’aimerais écrire votre nom auprès du mien et consacrer par là cette
collaboration précieuse; afin de laisser à l’historien une liberté plus
grande et une impartialité qui ne saurait être soupçonnée, vous ne
l’avez pas voulu._
_Du moins, laissez-moi mettre ces pages sous vos auspices; ce ne sera
qu’un bien modeste hommage d’affection et de reconnaissance._
Femme supérieure qui savait charmer et dominer les réunions les plus
diverses; sœur par le cœur, la parenté et le génie de celui que Manzoni
appelait «l’angélique Cabanis»; épouse de l’un des savants les plus
illustres que l’humanité ait produits; exemple sublime, aux heures
douloureuses, de dévouement conjugal et d’amour maternel, la marquise
de Condorcet synthétise et rappelle une époque qui marquera, en dépit
de bien des fautes, une des étapes glorieuses de l’Histoire.
Mme de Condorcet avait été élevée dans une famille noble, mais ouverte
aux idées philosophiques, et sa jeunesse avait commencé avec ces années
délicieuses dont on a pu dire que ceux qui ne les ont pas vécues ont
ignoré ce que c’était que la douceur de vivre. Au milieu d’une société
qui, sous les apparences les plus légères, agitait les problèmes les
plus graves, à Villette et dans le salon de l’hôtel des Monnaies,
la fille du marquis de Grouchy représentait, à la fois, les grâces
délicates et les pensées sérieuses.
Sans doute, son imagination et son cœur s’égarèrent dans les utopies
et les rêves qui agitaient alors le monde nouveau; mais ses erreurs,
toujours désintéressées, ne furent que des illusions généreuses et, au
lendemain des malheurs les plus terribles, elle ne renia, du moins,
jamais les convictions de sa jeunesse.
Depuis le Consulat jusqu’à sa mort, conformant sa conduite à ses
principes et montrant une dignité que beaucoup de ses amis avaient trop
oubliée, Mme de Condorcet resta ce qu’elle était à l’aurore de 1789.
Cette unité de sa vie en fait la véritable gloire.
Si les existences cruellement agitées par des événements tragiques
inspirent déjà l’intérêt, combien plus l’attention de l’Histoire
n’est-elle pas sollicitée quand les acteurs de ces époques troublées
se sont fait remarquer par l’énergie de leur caractère ou les qualités
de leur âme.
De cette pensée est né ce livre.
Bellevue, 16 avril 1896.
Qu’il me soit permis de remercier ici mon excellent ami, le marquis du
Paty de Clam et M. le baron Fréteau de Pény qui m’ont laissé puiser,
avec tant de générosité, dans leurs archives de famille.
J’exprime aussi toute ma gratitude à M. Fernand d’Orval, à qui je dois
communication du portrait de Mme de Condorcet, sa grand’tante.
LA
MARQUISE DE CONDORCET
LIVRE PREMIER
LA CHANOINESSE
CHAPITRE PREMIER
ENFANCE DE SOPHIE DE GROUCHY
Le château de Villette.--Les Grouchy.--Le marquis et sa
femme.--Vie patriarcale à la campagne.--Les hôtes littéraires
à Paris.--Rue Gaillon et rue Royale.--Les Fréteau, Dupaty et
d’Arbouville.--Enfance de Sophie.--Son frère Emmanuel.--Sa
sœur Charlotte.--Le chevalier de Grouchy.--Grave maladie en
1775.--Lectures et travaux de Sophie.
Sur les confins de la Normandie et de l’Ile-de-France, dans une fertile
vallée, à quelques kilomètres de Meulan, s’élève le château de Villette.
Ce n’est pas une ancienne forteresse féodale, mais bien plutôt la
maison, large et confortable, d’une de ces familles parlementaires qui
arrivaient à l’apogée de leur fortune à la veille de la Révolution.
Une allée de vieux tilleuls conduit, par une pente douce, à la cour
d’honneur dont le château, avec ses deux ailes qui s’avancent en
demi-cercle, forme le fond. A droite et reliée au château par une
galerie qui ressemble à un cloître, c’est la chapelle. A gauche, les
communs.
On entre dans la maison par un double escalier en fer à cheval et l’on
se trouve dans une pièce immense, ronde et fermée par un dôme élevé.
C’est là que donnent les différentes pièces du rez-de-chaussée: salon à
six fenêtres s’ouvrant sur le parc; salle à manger ornée de grottes en
rocailles et dessus de portes peints en camaïeu; voici une autre grande
pièce qui servait autrefois de bibliothèque, puis quelques petits
appartements, qui se retrouveront, plus nombreux, au premier étage.
L’escalier qui y conduit part aussi de l’immense vestibule tandis que,
dans une niche faisant face au visiteur, se dresse le buste en marbre
blanc du vieil Homère.
Une terrasse domine le parc et les rivières, qui sont le véritable
joyau de cette demeure seigneuriale.
Le marquis de Grouchy, qui l’habitait avec sa femme dans la seconde
moitié du XVIIIe siècle, l’embellissait tous les jours; il en avait
fait un lieu de délices, et Mlle Fréteau, fiancée du président Dupaty,
pouvait lui écrire: «Il semble que Flore, Cérès et Neptune se soient
plu à embellir cette demeure, dont les propriétaires sont parvenus à
faire un petit paradis terrestre.» Villette l’était bien, en effet, et,
comme les visiteurs, les animaux eux-mêmes y trouvaient une hospitalité
sympathique. Un jour, un essaim d’abeilles vint se fixer dans un des
angles du château; les domestiques et les enfants reçurent l’ordre de
le respecter et il semble bien que ces bêtes intelligentes en conçurent
quelque reconnaissance, car on n’eut jamais aucun accident à déplorer.
Aujourd’hui encore, la troupe bourdonnante est attachée aux flancs du
château comme pour rappeler que de l’ancienne demeure tous les vieux
habitants n’ont pas encore disparu[1].
[1] Le château de Villette qui, après la mort du marquis
de Grouchy, devint la propriété du maréchal fut vendu par
celui-ci, sous la Restauration, à l’époque de son exil en
Amérique. Il était, récemment encore, la propriété de Mme la
comtesse de Castelbajac, née de Thermes.
La terre de Villette était entrée dans la famille de Grouchy, au
commencement du règne de Louis XV par le mariage de Nicolas-Pierre de
Grouchy, capitaine des vaisseaux du Roi, avec Nicole-Ursule-Elisabeth
Cousin qui apportait en dot le château et ses dépendances.
On trouve la famille de Grouchy, qui est d’origine normande, parmi
celles qui suivirent Guillaume le Conquérant en Angleterre. En 1248,
Robert et Henri de Grouchy prirent part à la croisade de saint Louis.
Leurs descendants s’illustrèrent dans les lettres et aux armées.
Nicolas de Grouchy, savant humaniste, fut précepteur de Montaigne,
tandis que François de Grouchy, capitaine de cavalerie sous le duc
d’Alençon, se montrait un des partisans les plus dévoués d’Henri IV,
qu’il reçut à Dieppe avant la bataille d’Arques[2].
[2] Les Grouchy possédaient les fiefs de Monterollier, de
Robertot, de la Chaussée, etc. Ils portaient _d’or fretté
de six pièces d’azur, en cœur, sur le tout d’argent à trois
trèfles de sinople_ (lettres patentes de décembre 1671);--sur
la généalogie de cette famille, voir les _Mémoires du Maréchal
de Grouchy_, Dentu, Paris, 1873, t. I, p. IV et seq.; mais
consulter surtout à la bibliothèque nationale, au département
des Manuscrits, fonds latins 17803, nº 60 et, au cabinet des
Titres, nº 1397, un travail très important de M. le vicomte de
Grouchy. Celui-ci est encore l’auteur des Vies de Nicolas de
Grouchy (Caen 1878) et de Thomas de Grouchy, sieur de Robertot;
cette dernière en collaboration avec le comte de Marsy (Gand,
1886).
François-Jacques, seigneur de Robertot, marquis de Grouchy, ancien page
de Louis XV et cornette de cavalerie, avait épousé[3] à l’automne de
1760, Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, sœur du conseiller au Parlement
de Paris.
[3] En secondes noces. De son premier mariage, il n’avait pas
eu d’enfants.
Il avait quarante-six ans[4], tandis que sa femme était toute jeune;
mais la différence d’âge ne semblait pas aussi grande et un des amis
de la famille écrivait, le 30 octobre 1760, à Mme Fréteau, mère de la
jeune femme[5]:
«Transpire-t-il quelque chose de plus du culte intérieur de M. de
Grouchy? Il cherche à cacher sa dévotion, mais je crois que l’on peut
décider qu’il en tient à présent tout plein et tout à travers le cœur.
Il me semble qu’il rappelle assez le philosophe marié qui n’ose avouer
son amour et que ce même amour trahit sans cesse. Au reste, sa méthode
n’est pas mauvaise, car plus on est recueilli plus on a de ferveur et
le feu concentré n’en est que plus ardent.»
[4] Il était né en octobre 1714.
[5] Les lettres que je donne sont toutes, sauf mention
contraire, inédites. Celle-ci provient des archives Fréteau de
Pény. A l’avenir je me bornerai à indiquer la source.
Sous l’éloge, même dans l’agrément de ces premiers jours, on sent une
certaine réserve; le marquis était froid et renfermé. Son caractère
était parfois difficile et sa charmante femme ne pouvait pas toujours
dissimuler, sinon son chagrin, du moins son ennui.
En parlant de la mère du président Dupaty, elle laissait échapper cette
confidence qu’on saisit à travers l’allusion[6]:
«Je suis de votre avis, disait-elle à son beau-frère le président,
sur les moyens qui auraient pu la rendre toujours aussi aimable
qu’intéressante. La froideur est aux agréments, quelquefois même aux
vertus, ce que l’hiver est à la nature. Ses richesses sont resserrées
dans son sein, mais son extérieur est sec et aride. Il gèle sur
l’écorce. Vous voyez d’où je prends cela. (Et devenant plus explicite,
parlant directement de son mari)... Je voudrais qu’il fût destiné
à vivre longtemps. Je prends sa vie en masse et je vois que, plus
que d’autres, il l’a passée à labourer. Il est vrai qu’il a souvent
changé la rosée en brouillard. Qu’importe! je ne lui en suis pas moins
attachée.»
[6] Archives du Paty de Clam.
Mme de Grouchy, au contraire, était délicieuse. On ne tarissait pas
d’éloges sur son compte. Son père[7], quand il parlait d’elle, ne
l’appelait que _la sublime Grouchy_; et son frère, le conseiller, la
dépeignait ainsi[8]: «Femme incomparable par l’élévation de son esprit,
femme avec l’âme de laquelle je changerais la mienne, s’il était en mon
pouvoir.»
[7] Fréteau de Saint-Just, conseiller maître des comptes,
décédé le 30 août 1771.
[8] Archives du Paty de Clam.
En la quittant, après un séjour à Villette, sa jeune sœur
Adélaïde,--celle qui sera Mme Dupaty,--disait[9]: «L’habitante de ces
lieux ne contribue pas peu à en rendre le séjour agréable. Elle m’a
fait passer les jours les plus heureux. On ne peut la quitter quand une
fois on la possède. Pour moi, je ne pouvais m’y résoudre. Jugez combien
j’ai été sensible à notre séparation.»
[9] Archives du Paty de Clam.
La chasse, la promenade à pied et en bateau, la lecture[10] étaient
presque les seules occupations des châtelains de Villette qui, dans
ces premières années, avant la naissance de leurs enfants, n’avaient
d’autre distraction, à la campagne, que d’y recevoir leurs parents et
quelques amis intimes comme Lope, Dussaulx et Roucher.
[10] Villette, 27 avril 1762. Fréteau à sa mère, née
Lambert.--Archives Fréteau de Pény.
Mme de Grouchy avait deux sœurs: l’une, Félicité, mariée au marquis
d’Arbouville, habitait Versailles; l’autre, Adélaïde, avait épousé
Dupaty et partageait son temps entre Bordeaux, où son mari était
président à mortier, Paris et les nombreux exils auxquels l’esprit
aventureux du magistrat l’avait fait condamner.
Nous savons aussi qu’elle avait un frère, le conseiller Fréteau, qui
demeurait tantôt à Vaux, près de Melun, tantôt à Paris, rue Gaillon, nº
15.
C’est là qu’en hiver toute la famille se réunissait[11], dans cet hôtel
qui vit passer les hommes les plus remarquables de l’époque: Turgot,
d’Alembert, et plus tard Beaumarchais et Condorcet. Là, qu’un jour,
l’abbé Sabatier, membre de l’Académie française, fut condamné à faire,
comme gage, une description de la femme et qu’il s’en tira par ces vers
spirituels:
A moi vous demandez ce que c’est que la femme,
A moi dont le destin est d’ignorer l’amour!
A l’aveugle éploré vous déchirerez l’âme
Si vous lui demandez ce que c’est qu’un beau jour.
[11] Les Grouchy demeuraient bien rue Royale, mais ils
passaient presque toutes leurs soirées rue Gaillon où la maison
était plus grande et plus commode pour les réceptions.
Au printemps de 1764, le marquis de Grouchy et sa femme se hâtèrent de
gagner Villette, et, quelques jours après leur arrivée, la marquise
donnait le jour à une fille qui fut appelée Marie-Louise-Sophie[12].
[12] Le docteur Robinet, dans _Condorcet: sa vie, son œuvre_
(Paris, May et Motteroz, p. 80) dit que Sophie de Grouchy
naquit «au mois de septembre 1766, et non pas en 1764, comme
dit Isambert». C’est là une erreur. D’abord, M. Isambert, ami
très intime de la famille O’Connor ne pouvait pas se tromper
sur un point aussi sérieux. De plus, le maréchal qui fut le
second enfant du marquis de Grouchy, naquit le 23 octobre
1766, ce qui rend impossible la naissance de Sophie au mois de
septembre de la même année. Enfin, Mme de Grouchy, dans une
lettre datée de 1775, dit qu’elle jouit de la présence de sa
fille depuis dix ans; et Dupaty, en décembre 1777, disait que
sa nièce avait près de quatorze ans. Le doute n’est donc pas
possible.
Cette enfant, dont l’existence devait être si agitée, montra, dès ses
premières années, en même temps qu’un extérieur gracieux une âme peu
commune. La «jolie Grouchette», comme on l’appelait dans sa famille,
savait lire et écrire à l’âge de six ans. «Pour te donner une idée
de la petite de Grouchy, écrivait la Présidente à son mari[13], je
t’envoie deux petites lettres qu’elle a écrites d’elle-même à sa mère
pendant sa dernière absence. Il est aisé de deviner quel germe a donné
naissance à un être aussi intéressant. C’est un personnage. Ce sera le
portrait de sa mère.»
[13] Sans autre date que «Jeudi, 22, 1770». Archives du Paty de
Clam.
Et la même Mme Dupaty, le 2 octobre 1770, écrivait à son père[14]:
«Notre sœur sublime est toujours aussi aimable et aimante; son aînée
se décore et emprunte chaque jour quelque trait de l’âme de sa tendre
mère. Elle n’acquiert que trop de ressemblance avec elle, car sa santé
est, à mon gré, bien délicate et en bien mauvais état. Pour moi, je
n’en dis rien, mais elle m’inquiète. Un jaune universel répandu sur
tout son corps me fait appréhender pour elle une jaunisse. Les yeux
battus, des lassitudes dans les jambes sembleraient l’annoncer. Elle
est encore gaie, cependant, mais mange fort peu. Les autres sont bien
gentils et bien portants.»
[14] Archives Fréteau de Pény.
«Les autres», c’est qu’en effet depuis 1764 M. et Mme de Grouchy
avaient eu deux nouveaux enfants; un fils, Emmanuel, qui naquit le 23
octobre 1766 et qui deviendra maréchal d’Empire et une seconde fille,
Félicité-Charlotte, venue au monde au mois de mars 1768 et le 27 du
même mois, tenue sur les fonts baptismaux par son oncle, le président
Dupaty.
Naturellement, dans cette branche de la famille, la filleule du
magistrat tiendra désormais une grande place dans les préoccupations
et dans la correspondance; mais on n’oubliera pas, cependant, Sophie,
«la jolie petite nymphe aux yeux noirs,» comme disait le Président,
et, malgré les titres de la cadette à une préférence qui aurait été
légitime, c’est l’aînée qui, en secret, restera la plus chérie de toute
la famille. Quand il venait à Paris[15], le Président déclarait que
Sophie avait une bonne part dans son impatience et dans ses désirs de
retrouver les siens.
[15] De Bussac, 2 novembre 1774. Archives du Paty de Clam.
Cependant, il n’est pas possible de séparer ce que la nature avait si
bien uni; et la peinture de la vie patriarcale qu’on menait à Villette
ne serait plus exacte si l’on négligeait de rappeler tous ceux qui
vivaient dans cet intérieur charmant.
Le 25 mai 1769, la Présidente écrivait à son mari[16]: «Votre filleule
devient gentille à manger. Elle court toute seule. Il ne lui manque
que la parole. Son esprit voudrait se manifester et trouver une
porte de sortie. Il étincelle dans ses grands yeux, dans ses petits
mouvements. Mais il faut attendre la nature... Son petit frère est beau
comme un ange. C’est un amour aux yeux bleus. Il est doux et avisé à
plaisir. Pour votre petite Grouchette, elle est toute prête à monter en
graine.»
[16] Archives du Paty de Clam.
Mais il faut laisser la parole à la mère elle-même. On y verra mieux
que dans tous les récits sa bonté, son esprit et son cœur[17]: «Il ne
me reste d’existence, écrivait-elle au Président, que ce qu’il en faut
pour l’éducation de mes enfants. Il commence à entrer de l’esprit et du
sentiment dans l’âme de ma fille dont les dispositions sont heureuses;
mon fils m’astreint par sa jeunesse à ce que l’éducation a de plus sec
et de plus aride. Mais il me laisse entrevoir de la sensibilité et
l’espoir de l’intelligence.
[17] Archives du Paty de Clam. Sans date.
«Charlotte est un vrai petit bijou pour le caractère; rien de plus
caressant, de plus gai, de plus drôle. Ce petit peuple me prend bien
des moments que je lui consacre avec plaisir. M. de Grouchy les aime
éperdument, vient souvent les voir chez moi et jette un coup d’œil de
complaisance et de satisfaction sur les soins que je leur donne.»
Et, une autre fois, elle écrit encore au même correspondant[18]:
«Je vais te parler des miens en bref. D’abord, le bouquet,
c’est Charlotte: il est moins frais que de coutume. Un rhume,
un mal d’estomac l’ont un peu défleurie; ce n’est rien. La rose
blanche,--c’est ma Grouchette,--croît assez et reste sensible aux
charmes des arts, de l’esprit et de la vertu. L’Emmanuel mord à la
grappe que lui présente son jeune mentor qui a trouvé le chemin du
cœur.»
[18] Archives du Paty de Clam. 10 avril 1775.
Mais il n’est pas dans l’ordre des choses qu’un pareil bonheur puisse
durer longtemps. Au mois de septembre 1775, Sophie fut atteinte d’une
petite vérole des plus graves; tous les médecins la condamnèrent. Elle
y survécut cependant et cette crise terrible fut, pour elle, salutaire.
De cette maladie date une transfiguration physique qui l’ayant trouvée
laide, engoncée, de petite taille, la rendit grande, élancée, superbe,
douée de cette beauté qu’elle garda jusqu’à ses derniers jours et qui
était tellement établie, qu’on ne l’appelait jamais, même parmi ses
ennemis, que la belle Sophie de Grouchy et, plus tard, la belle Mme de
Condorcet[19].
[19] Mme O’Connor, fille de Mme de Condorcet, a laissé sur
sa mère une notice manuscrite qui est aujourd’hui à la
bibliothèque de l’Institut. Il résulte de ce document que la
maladie de Sophie serait arrivée au couvent de Neuville. Il
est certain que Mlle de Grouchy fut malade à Neuville, après
quelques excès de fatigue. Mais la crise qui la transforma est
de 1775, et les lettres, toutes datées, que nous donnons sont
formelles sur ce point.
Aimante comme nous la connaissons, Mme de Grouchy fut bouleversée
par la maladie de sa fille. Les lettres où elle en parle sont trop
touchantes pour ne pas être données ici[20]; le 13 octobre 1775, de
Villette, elle écrivait à sa sœur, Mme Dupaty:
[20] Toutes trois sont extraites des Archives du Paty de Clam.
«Le savez-vous, ma chère amie, que je viens d’être menacée du plus
terrible sacrifice que la Providence pût m’imposer? Ma fille vient
d’avoir la petite vérole de la plus mauvaise qualité et compliquée
d’un venin affreux... Jugez de ma situation pendant treize jours, mais
surtout pendant une semaine que, l’arrêt prononcé, je n’attendais
plus sa vie que d’un miracle. Il n’y a point de termes pour rendre
ce déchirement, quand les liens du sang, ces liens brûlants de la
maternité, vont être rompus! Hélas! vous l’avez éprouvé, tendre
mère, mais l’objet que vous perdiez, quelque intéressant qu’il fût,
ne pouvait vous être ce que m’est cette enfant; un attachement de
dix années, dont toutes les heures me liaient par des soins et des
espérances, un cœur vraiment tendre, sensible et reconnaissant, sentant
les besoins de l’amitié et s’élevant à tout par l’action du sentiment
et de la raison, développant pendant cette maladie qui a été un
supplice infernal par sa nature et par celle des remèdes, un courage
bien supérieur à tout ce que je pouvais présumer, voilà ce qu’il
fallait perdre et voilà ce qui m’a été rendu. Je n’ai pas d’expressions
pour dire ma joie, mais tu peux la mesurer sur mes alarmes qui ont été
portées au dernier point. Le ciel a entendu nos vœux. Il nous a rendu
ma fille. Hélas! que serais-je devenue s’il m’avait fallu voir tomber
cette fleur? La plaie se serait agrandie tous les jours. Les temps,
les lieux, les personnes, les secours, la triste nécessité de vivre
pour des devoirs aussi sacrés et que je n’entrevoyais plus qu’avec
un affreux dégoût, tout m’eût rappelé ma perte, tout aurait enfoncé
le poignard. Je ne puis rendre compte, ma chère amie, de tout ce que
j’ai ressenti; le souvenir de mille pensées depuis six mois prenait
l’apparence de funestes pressentiments. L’idée désespérante de sa perte
s’était présentée à moi depuis que je la voyais confirmer de plus en
plus les promesses de son bon naturel; j’en avais été poursuivie et
je croyais y lire mon cruel destin. Que le cœur d’une mère est neuf à
cette vérité si frappante que nos vies ne tiennent à rien! Avec quelle
amertume j’en dévorais l’expérience! Je ne finirais pas, chère amie, de
te peindre ma douleur. Tout l’accroissait. M. de Grouchy était dans le
désespoir du père le plus tendre. Son état m’effrayait. Il me prouvait
que tout ce que j’avais attendu, projeté, désiré de cette enfant
s’était réalisé pour être impitoyablement brisé... Nous voilà sur la
route de la convalescence...»
Quinze jours après, le 28 octobre, Mme de Grouchy écrivait à Dupaty[21]:
[21] Mme de Grouchy tutoyait le Président, ami intime de son
frère et qu’elle avait beaucoup vu, chez ses parents, quand il
était au collège avec Fréteau.
«Tu as vu l’abîme dont j’ai mesuré en frémissant la profondeur. Je n’y
voyais point de fond en vérité. On ignore comme on aime jusqu’au moment
où on est menacé de perdre l’objet de son amour et, dans cet instant,
on croit n’avoir pas encore commencé de l’aimer. Quelle tempête
dans l’âme de ta pauvre sœur! Elle a vraiment passé des horreurs du
désespoir à une joie ravissante, mouvement inconnu à qui n’a pas
éprouvé le contraste de voir engloutir ou d’arracher aux flots conjurés
une tête chérie.
«Hélas! mon ami, j’ai reconnu peut-être trop, (puisque la vie ne tient
qu’à un fil), combien ma fille est nécessaire à mon bonheur. Je me
rappelle maintenant dans quel vide je serais si je l’avais perdue.
C’est te dire combien son cœur et son esprit sont déjà de niveau
aux miens. Tu pardonnes ce langage à une mère qui croit, au moins,
pouvoir avouer son courage et sa sensibilité. Nous avançons dans cette
convalescence qui a été si laborieuse qu’après les premiers transports
de la résurrection, c’était pour moi un nouveau supplice. Elle commence
à marcher et à agir seule... Elle sera peu ou point marquée. Il n’y a
pas longtemps que je jouis de cette faveur tant l’effroi d’un grand
malheur éclipse la peur d’un moindre. Reçois, cher ami, toute la
reconnaissance de cette chère enfant. La voilà bien plus liée à la vie
que devant. Le tendre intérêt de tant de bons parents échauffe cette
jeune âme qui, j’espère, sera toujours susceptible de s’enflammer à
l’amour des siens... Mes fleurs sont en bon état. La Charlotte est
toujours gentille; mon cadet[22] est plein de vivacité et de santé. Mon
grand fils se développe assez bien. Tout cela fait mon ciel; mais il y
a des nuages, comme tu vois, même des orages. Mon mari les sent aussi
fortement que moi.»
[22] Henri-François, qui naquit à Villette en 1773 et qui,
destiné à l’ordre de Malte, fut connu dans la famille sous le
nom de chevalier de Grouchy. Il fut baptisé à Condécourt le 21
juillet 1773.
Cette année-là, les Grouchy passèrent à Villette la mauvaise
saison[23]. Le 8 décembre, la marquise écrivait au Président:
[23] Ils le faisaient assez souvent depuis la naissance des
enfants, car Sophie, jusqu’à dix-huit ans, ne passa que trois
hivers à Paris. (Notice de Mme O’Connor.)
«Je t’ai laissé sur la convalescence de ma fille qui jouit enfin de
toutes ses forces. Il ne lui reste que des traces légères, de rares
douleurs de nerfs et un peu de faiblesse dans la vue. Mes trois autres
sont assez bien de tous points, à la maigreur près pour Charlotte,
quoique avec un assez bon fonds. Mon fils se fortifie bien et se
développe assez pour me faire beaucoup espérer sur son compte. La
tournure de son Mentor[24], qui a vraiment infiniment des qualités
désirables pour ses importantes fonctions, apprivoise son âme plus
concentrée, plus froide dans l’origine que celle de ses sœurs. Elle
acquiert du tact et de la sensibilité. Il annonce une grande raison,
du jugement et l’heureux pronostic de la curiosité. Je suis donc fort
contente sur ce point.»
[24] L’abbé de Puisié, dont il sera question un peu plus loin.
Au printemps de 1776, on envoya Sophie à Vaux-le-Pénil, dans la
propriété qui appartenait à son oncle, le conseiller Fréteau. «Bâtie à
mi-côte, sous un voile discret de verdure, avec la Seine à ses pieds,
Melun tout proche et les masses lointaines de la forêt de Fontainebleau
fuyant à l’horizon, sa façade à rotonde indiquait la demeure d’un grand
seigneur du XVIIIe siècle, ami des Muses et des arts plus encore que
magistrat; les toitures mêmes étaient remplacées par des terrasses
à l’Italienne qui faisaient fureur depuis Versailles[25].» Louis XV
n’aimait pas cette forme de toits et l’on raconte dans la famille qu’un
jour où les carrosses de la cour traversaient les ponts de Melun, le
roi avait dit en montrant le château de Vaux: «Voici le coffre à avoine
de M. Fréteau.»
[25] Notice sur M. l’abbé Fréteau de Pény, par M. des Glajeux.
Là, Sophie sut conquérir de nouvelles affections et parfaire, grâce
à son charme personnel, la bonne opinion qu’elle n’avait donnée,
jusque-là, que par ses lettres ou dans les rapides entrevues de
Villette.
Après cette maladie et la longue convalescence qui l’avait suivie,
Sophie se remit à l’étude, au dessin et à la musique, sous la haute
direction de sa mère qui s’occupait de son moral, tandis que l’abbé de
Puisié, précepteur d’Emmanuel et du Chevalier, se chargeait de donner
quelques leçons techniques à la sœur aînée en même temps qu’à ses
élèves.
Sophie était même devenue l’aide et parfois la remplaçante du
professeur. Dans un journal personnel qu’elle avait intitulé _Gazette
et Affiches du Château de Villette_, elle racontait toutes les
péripéties de l’éducation de ses frères. En parlant du cours de Droit
naturel, elle disait: «Les écoliers attendent impatiemment leur
maître. Le plus âgé (c’était elle) a gagné une bonne altération de voix
à répéter la seconde partie du droit en trois heures d’horloge. Un
professeur qui, sans être vieux, n’est pas pour l’âge au nº 19, peut
donc avoir la poitrine fatiguée, sans qu’inquiétude doive s’en suivre,
mais seulement précautions et ménagements[26]. Quand (_sic_) aux rêves
creux, ils ne peuvent convenir à quelqu’un qui est censé savoir bien
diriger ses idées, puisqu’il apprend aux autres à se diriger eux-mêmes.»
[26] Cette phrase a été donnée par M. Isambert dans sa
biographie de Mme de Condorcet (Hoefer-Didot). Ce qui suit a
été copié sur l’original par M. le docteur Robinet qui a bien
voulu me le communiquer et à qui je suis heureux d’adresser ici
tous mes remerciements.
Et ailleurs: «Avis à ceux qui s’intéressent à M. le chevalier de
Grouchy (le plus jeune des deux frères):
«Je soussignée reconnais que ledit chevalier de Grouchy, en l’absence
de son Mentor, m’a répété des époques et leçons d’histoire ancienne et
qu’il s’est légalement acquitté de ses devoirs.»
Il y a aussi, sur la vie à Villette, quelques anecdotes dont on ne peut
saisir toutes les allusions.
«Température du dit lieu et santé des habitants:
«Ce dernier article n’a point éprouvé de changement depuis jeudi
dernier. Le temps a été sombre et mauvais. Borée s’est déchaîné dans
les airs et les tristes sifflements de ce gros joufflu ont jeté les
esprits dans une sombre mélancolie. Gog et Magog et leur docte mère
assurent qu’un certain départ de vendredi dernier y a contribué; mais
ce n’est qu’un dicton, car y a-t-il matière à regret?
«Spectacles:
--«Arrêt de la basse-cour qui a jugé, condamné et fait exécuter
trois gros rats par la main de M. le chevalier de Grouchy, exécuteur
ordinaire de la dite engeance. Ils ont été pendus aux applaudissements
de la volaille, en place de poulailler.» Ce n’étaient là que les
distractions enfantines d’une grande sœur voulant se mettre à la portée
de ses jeunes frères.
Mme de Grouchy, dans son inlassable bonté, en avait trouvé d’autres,
plus utiles[27]:
«Il y a, depuis deux jours, un intérêt qui amuse les enfants à la
récréation. C’est d’aller faire des fagots de bois pour les porter
ensuite chez les pauvres de Villette. Les bénédictions qu’on leur a
données hier les ont encouragés et tu aurais été touché de voir partir
cette petite horde, Charlotte en tête, chacun armé d’un fagot.»
[27] Archives du Paty de Clam.--La présidente à son mari, 13
novembre 1784.
D’autres fois, on faisait un pain de l’invention de Mme de Grouchy; il
y entrait près de moitié de pommes de terre et ce mélange donnait une
nourriture excellente. «C’est un grand allègement, disait Fréteau[28],
pour les dépenses charitables. Celles-ci ne ruinent jamais et attirent
les bénédictions du ciel sur les familles.»
[28] A sa femme, 23 juin 1787. Archives Fréteau de Pény.
Sophie avait conservé de ces louables habitudes un souvenir charmant et
doux, et, bien des années après, dans ses _Lettres sur la Sympathie_,
dont nous aurons à parler longuement, elle disait en évoquant les
charités qu’on pratiquait à Villette:
«Vous me l’avez appris, respectable mère, dont j’ai tant de fois suivi
les pas sous le toit délabré des malheureux, combattant l’indigence et
la douleur! Recevez pour toute ma vie l’hommage que je vous devrai,
toutes les fois que je ferai du bien, toutes les fois que j’en aurai
l’inspiration et la douce joie. Oui, c’est en voyant vos mains soulager
à la fois la misère et la maladie; c’est en voyant les regards
souffrants du pauvre se tourner vers vous et s’attendrir en vous
bénissant que j’ai senti tout mon cœur et que le vrai bien de la vie
sociale, expliqué à mes yeux, m’a paru le bonheur d’aimer les hommes et
de les servir.»
Cette vie, si occupée et si charitable, était devenue un modèle pour
toute la famille. Au milieu de ce XVIIIe siècle qu’on se représente
d’habitude tout autrement, c’est ainsi que les vertus privées avaient
joint au parfum le plus délicat le plus généreux des exemples.
«C’est de notre chère Grouchy et de tous les siens, écrivait Dupaty à
sa femme[29], que je vais aujourd’hui, ma chère amie, entretenir et
intéresser ton cœur. Enfin, je l’ai revue cette chère ressuscitée et
ton cœur lui-même aurait de la peine à te peindre avec quelle émotion,
quelle joie! Oui, c’est elle, elle encore, toujours elle... Elle a
toujours cette heureuse physionomie remplie de son cœur, de son âme, de
son esprit qui, sans cesse, s’élancent pour ainsi dire à vous tout à la
fois. Tu es toujours aussi vive dans ses entrailles, dans son souvenir.
Il y a deux jours que je suis ici et il ne me semble pas qu’il y ait
une heure. Il m’est délicieux de me reposer un moment, dans le sein
de la nature, de l’amitié et de toutes les vertus, de l’agitation
du grand tourbillon qu’on appelle Paris. Je suis enchanté de ses
enfants. Leur santé est parfaite. Le fils aîné est plein de raison,
de justesse d’esprit, de bons sentiments. Il est vraiment tel que je
désirerais mon fils à son âge. Mais aussi quelle éducation, quelle
culture, quels soins! Ils ont un excellent mentor qui s’est ouvert
une nouvelle route, qui s’occupe des sensations avant de s’occuper
des idées, c’est-à-dire des fondements avant le toit. Tout ce qui se
fait dans cette aimable demeure est une éducation continuelle. M. et
Mme de Grouchy n’ont pas d’autre occupation, ni d’autres plaisirs.
Ils mènent la vie patriarcale. On ne peut peindre le tableau; il faut
le voir avec attention et souhaiter d’en faire un pareil dans le sein
de sa famille ou regretter amèrement de ne pouvoir le faire. Mais,
dans les villes, il n’y a pas moyen. Aussi, c’est un deuil ici que de
quitter la campagne; c’est pour eux quitter la nature. Mais il faut
qu’une demoiselle sache danser et jouer pendant vingt-quatre heures du
clavecin. Les lettres de Mlle de Grouchy sont des infidèles; elle est
tout autre que ce qu’elles en disent. Elle a infiniment de raison et
même d’esprit. J’ai vu des choses écrites par elle avec confiance et
liberté que Mme de Sévigné n’eût pas désavouées. C’est à la lettre. Sa
mère est parfaitement contente; elle doit l’être. Sans être précisément
jolie, sa physionomie est assez agréable et le développement de la
jeunesse peut encore faire épanouir quelque bouton caché sous les
feuilles. Une taille de nymphe, un air de noblesse et d’élévation
répandu dans toute la personne; on ne peut être mieux à quatorze ans.
Mais la perle des perles, la rose des roses, la grâce des grâces, c’est
la charmante Charlotte. On ne dit pas tant de choses spirituelles
et aimables avec des paroles qu’elle en dit avec son regard et son
sourire. Le petit dernier est la douceur des anges. Heureuse mère!
heureux enfants! Spectacle enchanteur pour qui sait le goûter et
comment ne pas le goûter pour peu qu’on ait un cœur. Tout cela me
comble de tendresses, de caresses.»
[29] Villette, 26 décembre 1777. Archives du Paty de Clam.
On me pardonnera, j’en suis sûr, d’avoir donné cette longue et jolie
lettre qui nous introduit si avant dans l’intimité de cette famille
charmante.
Les étrangers subissaient le charme, comme les parents ou les amis.
Et si Dupaty s’exprimait comme nous venons de le voir, si le poète
Roucher, qui était presque de la famille, disait de Mme de Grouchy à
son ami le Président[30]: «N’ai-je pas vu combien elle est aimable?
Ne m’a-t-elle point accueilli avec une bonté pleine de grâce? Est-ce
que je ne sais point que, pendant ses douleurs, elle s’est souvenue de
mon poème et a témoigné quelque regret de ne l’avoir point entendu en
entier?» des indifférents, comme un doctrinaire qui venait de passer
quelques jours à Villette, pouvaient dire eux aussi[31]: «J’y ai vécu
quinze jours. Un paysage délicieux, une société charmante, tous les
talents réunis à la beauté dans la personne des nièces de Mme Dupaty,
la musique, la peinture, le latin, le grec, toutes les langues, toutes
les sciences.»
[30] Montfort-l’Amaury, 18 janvier 1777. Archives du Paty de
Clam.--Roucher terminait ainsi: «Je viens dans mon dernier
voyage à Paris de renouveler l’enthousiasme que j’y excitai
il y a deux ans. C’est mon nouveau _mois_ de mars qui m’a
valu ce dangereux honneur. La reine veut m’entendre et je
paraîtrai dans cet incompréhensible pays au commencement du
carême.»--Le 17 mars 1774, Mme de Grouchy écrit à Dupaty:
«Ecoute mon infortune. J’avais demain à dîner Farges, l’abbé
de Ris, Dussaulx, Lope et autres, les Petitval, d’Arbouville,
enfin mille oreilles, pour entendre Roucher sur sa promesse et
voilà que son crachement de sang le travaille de sorte que les
duchesses d’Anville, de Rohan et moi, sommes au filet. Cela
me fâche d’autant que le fond est triste pour le faillant. Je
n’aime point cette habitude de cracher du sang. J’espère qu’il
va enrayer sur le débit...»
Et le 24 mars 1775, la même correspondante écrit au Président:
«Hier, Roucher m’acquitta un peu ses promesses. Nous étions
douze. Hélas! Il ne voulut nous dire qu’un chant, celui de
Septembre, étonnant comme les autres, mais qui nous laisse trop
affamés de beautés. Il part demain pour fuir la fatigue. Il est
tué.»
[31] C’était un ancien précepteur de la famille. Sa lettre sans
date et sans signature fait partie des archives du Paty de Clam.
Mais revenons à Sophie de Grouchy et voyons ce que sa mère elle-même
en disait au conseiller Fréteau, son frère[32]: «Mes deux filles me
font une société, je dirais presque divine, parce qu’elle porte sur
une harmonie et un attrait réciproque bien établi et que, chaque jour,
néanmoins, semble fortifier. L’aînée a des ressources personnelles
infinies, la plus essentielle de toutes, la religion comme étude.
Ce sentiment y tient le premier rang et devient entre elle et moi un
lien et un rapport intimes... J’ai du labeur ce qu’il en faut et des
jouissances bien précieuses. Nous tâchons, ma fille et moi, d’aider M.
de Grouchy dans quelques travaux de terrier; je voudrais même qu’il
nous mît plus en état de lui être utiles sur cet objet. Cette vie est
tout à fait douce et heureuse.»
[32] Archives Fréteau de Pény. Villette, 26 décembre 1780.
En dehors de ces occupations et des études que nous lui connaissons,
Sophie faisait quelques lectures pieuses, analysait Télémaque ou les
pensées de Marc-Aurèle.
Mais la famille n’allait pas tarder à se séparer; le fils grandissant
était parti pour le service et Sophie allait, elle aussi, quitter pour
de longs mois cette délicieuse maison de Villette, où elle avait goûté
un bonheur qu’elle ne devait plus retrouver.
CHAPITRE II
LA CHANOINESSE DE NEUVILLE
Les chapitres nobles de Dames.--Le prieuré de
Neuville-en-Bresse.--Sophie y est envoyée.--Ses occupations.--Sa
correspondance.--Sophie reçoit la visite du président Dupaty.--Son
retour à Paris et à Villette.--On cherche à la marier.--Rencontre
du marquis de Condorcet chez Dupaty.
Il y avait en France, au moment où éclata la Révolution, dans la
considérable hiérarchie des ordres religieux, une institution qui
remontait à une très haute antiquité et qu’on appelait les chapitres
nobles de dames ou de chanoinesses.
Ceux-ci se subdivisaient en chapitres proprement dits comme celui
de Remiremont, en abbayes comme à Maubeuge et en prieurés, comme à
Neuville, dans le diocèse de Lyon.
On comptait pour la France vingt-six chapitres qui contenaient six
cents chanoinesses et accusaient un revenu de 700,000 livres[33].
[33] D’Expilly ne comptait que vingt-quatre chapitres, avec
six cents sujets et 350.000 L. seulement de revenus.--V. dans
la _Grande Encyclopédie_ (publiée sous la direction de M.
Berthelot), aux mots _Chanoinesses_ et _France ecclésiastique_,
les deux articles si documentés de M. le pasteur E.-H.
Vollet.--Voir encore _Les chapitres nobles de Dames, recherches
historiques, généalogiques_, etc., par Ducas (Paris, 1843,
1 vol. in-8º, extrait du tome XXI du _Nobiliaire universel
de France_, de Saint-Allais); le _Dictionnaire des ordres
religieux_ (collection Migne, Paris, 1847-1859, 4 vol. in-8º);
_la France chevaleresque et chapitrale_, par le vicomte de G.
(Gabrielly), Paris, 1786, in-12; les _mémoires historiques_
d’Amelot de la Houssaye (Amsterdam 1722, t. I); pour chaque
province, consulter aussi le _Catalogue des Gentilshommes ayant
pris part aux assemblées pour les élections aux Etats-Généraux
de 1789_, publié par Ed. de Barthélemy et L. de Laroque (Paris,
Dentu, 1865, 2 vol. in-8º). Enfin sur les chapitres de Pontsay
et de Remiremont, voir aux Archives départementales des Vosges,
série G.
Dans les maisons les moins difficiles, il fallait quatre quartiers
de noblesse du côté paternel et autant du côté maternel; d’autres
chapitres en exigeaient huit, quelques-uns seize. A Remiremont,
la noblesse devait toujours remonter au delà de deux cents ans et
l’abbesse ne pouvait être choisie que parmi les princesses de sang
royal. A Maubeuge, la preuve à faire était de huit générations
ascendantes d’une noblesse militaire et chevaleresque, dont l’origine
devait se perdre sans interruption dans la nuit des temps. A Bourbourg,
dans l’Artois, où la Reine était première chanoinesse, on devait
prouver sa noblesse depuis l’an 1400 et produire un acte du XIVe siècle.
Les chanoinesses qui avaient le titre de Madame, faisaient partie de
l’état ecclésiastique sans prononcer aucun vœu et conservaient le
droit de se marier; elles chantaient l’office au chœur, revêtues de
l’aumusse et d’un habit qui ressemblait à celui des chanoines. En
dehors des exercices conventuels, elles portaient un costume souvent
très élégant et qui n’accusait son côté religieux que par une croix
d’or suspendue par un ruban de moire. Dans la maison du chapitre,
chaque dame avait son habitation séparée; outre la jouissance de ses
biens propres, elle recevait une portion distincte des revenus de la
communauté.
Après les dignitaires et les chanoinesses titulaires, il y avait dans
chaque chapitre des chanoinesses non prébendées ou postulantes qu’on
appelait _les nièces_; et qui, en attendant une vacance, étaient
adoptées par une chanoinesse qui devait leur laisser sa prébende soit à
sa mort, soit à sa sortie du chapitre.
Dans la réalité des faits et à une époque où toute la fortune était
réservée pour le fils aîné, ce titre de chanoinesse appartenait comme
un droit à certaines grandes familles qui trouvaient là un moyen de
doter leurs filles ou, du moins, de leur assurer pendant quelques
années les revenus d’un canonicat.
C’est ainsi que Lucile de Chateaubriand était entrée au chapitre de
L’Argentière d’abord, puis à celui de Remiremont[34]; ainsi que Sophie
de Grouchy, qui devait y être remplacée par sa sœur Charlotte, était
partie pour Neuville-en-Bresse, où elle allait passer quelques mois qui
ne devaient pas être sans influence sur la destinée de son esprit.
[34] _Lucile de Chateaubriand_, par M. Anatole France, p. XIX.
Ce fut là, du reste, le seul voyage sérieux qu’elle ait jamais
entrepris.
Neuville-les-Dames ou Neuville-en-Bresse[35] était alors un bourg d’un
millier d’habitants, construit sur le coteau qui domine la rive droite
du Renom; il se trouvait sur la grande route de Lyon à Bourg.
[35] Ou Neuville-sur-Renom. Cette commune compte aujourd’hui
1.643 habitants; elle fait partie de l’arrondissement de
Trévoux et du canton de Châtillon-sur-Chalaronne (département
de l’Ain). Dans la région, sillonnée de canaux, de petites
rivières et d’étangs, la culture, il y a quelques années
encore, était intermittente; pendant deux ans, on labourait;
puis, la troisième année, on laissait inonder le terrain qui
rapportait alors un poisson renommé. Il en résultait que la
topographie extérieure changeait constamment dans cette plaine
élevée, en moyenne, de 250 mètres au-dessus du niveau de la
mer. Aujourd’hui, les assèchements progressifs ont diminué
considérablement le nombre des étangs et assaini le pays.
Placé sur les confins du pays de Dombes, au centre d’un triangle formé
par les trois villes de Mâcon, de Lyon et de Bourg, Neuville est à 55
kilomètres de la seconde de ces deux villes et à 20 kilomètres de la
troisième.
Le pays est étrange, légèrement vallonné; les habitants y sont rares,
les bois maigres et chétifs; on est encore dans la Bresse, mais la
région ressemble déjà à la plaine de Dombes. Le terrain est sillonné
de petits cours d’eau qui forment une quantité considérable d’étangs.
Le Renom qui passe à Neuville, avant de se jeter dans la Veyle,
parcourt ainsi plus de 40 kilomètres. Quant à la route qui passe dans
le bourg, elle monte et descend tour à tour, traversant tantôt de
grands bois de chênes et tantôt la chaussée des étangs.
Dans cette plaine triste et marécageuse où la température est toujours
fraîche, humide et capricieuse, les yeux ne trouvent pour se reposer
que les bois de Tanay et ceux de l’allée de Romans. C’était un but
de promenade pour les chanoinesses qui avaient encore, pour se
distraire, les visites aux châtelains de Longe et de Châtenay, dont les
gentilhommières se dressaient à quelques kilomètres seulement de la
petite ville.
Enfin, quand on voulait faire de plus longues excursions, ces dames
avaient à choisir entre Châtillon-sur-Chalaronne, tout plein encore
des souvenirs de saint Vincent de Paul[36], et Thoissey, ancienne
dépendance de l’abbaye de Cluny, où la Grande Mademoiselle avait fondé,
en 1680, un collège, qui, au XVIIIe siècle, était à l’apogée de sa
réputation[37].
[36] Il avait été curé du pays en 1617.
[37] Supprimé en 1791, il fut rétabli en 1824 et existe encore
aujourd’hui à l’état d’institution libre. Thoissey est à 17
kilomètres de Neuville, Châtillon, à six seulement.
Au centre du bourg, s’élevait le monastère qui ressemblait aux
béguinages des Flandres. Les maisons des chanoinesses, dont la plupart
subsistent aujourd’hui, entouraient une place fermée qu’on appelle
encore le Chapitre. Il y a quelques années, on y voyait les traces des
allées carrelées qui, partant du seuil de chacune des maisons, venaient
aboutir à l’entrée de la chapelle construite au milieu de la place.
Cette chapelle fut détruite en 1793, en même temps que les dernières
chanoinesses étaient brutalement chassées de leurs demeures.
La salle des archives ne renferme plus rien. Quant aux maisons qui,
toutes, extérieurement, ont la même forme, quelques-unes présentent
encore des restes de leur ancienne splendeur: ce sont des salons
aux cheminées antiques, des salles aux lambris sculptés, des rampes
d’escalier en bois travaillé[38].
[38] La plus grande partie de ces renseignements sur l’état
actuel du chapitre de Neuville est due à M. P. Carrel, curé de
Neuville-aux-Dames, qui a bien voulu répondre aux questions de
l’auteur avec une obligeance inépuisable.
Les origines du chapitre noble de Neuville sont assez obscures. On
a voulu les faire remonter jusqu’au Ve siècle où saint Romain, abbé
de Condat, y aurait établi une règle sous laquelle les religieuses
auraient vécu jusqu’à l’époque où elles prirent celle de saint
Benoist[39]. Quoiqu’il en soit, il est établi qu’en l’an 1050, il y
avait à Neuville un prieuré de Bénédictines, enrichi déjà par des
dons superbes et nombreux. Ces dames étaient vêtues comme des femmes
en deuil; en 1751, le chapitre fut sécularisé et, quatre ans après,
le roi Louis XV accorda aux chanoinesses le titre de comtesses, les
autorisant à porter, comme marque distinctive, une croix, attachée à un
cordon bleu liséré de rouge, mis en écharpe; la croix représentait d’un
côté sainte Catherine, patronne du chapitre, avec cette légende:
_Genus, Decus et Virtus_ et, de l’autre côté, la sainte Vierge.