«Hélas! mon ami, j’ai reconnu peut-être trop, (puisque la vi

Au lecteur.

L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été

harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites

par le typographe ont été corrigées. La liste de ces

corrections se trouve à la fin du texte.

La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.

Le texte =reproduit ainsi= est imprimé en gras dans l'original.

Les signes entre accolades, comme dans F{7}, sont en exposant

dans l'original.

LA MARQUISE

DE

CONDORCET

DU MÊME AUTEUR

=Napoléon=: L’HOMME, LE POLITIQUE, L’ORATEUR. (Librairie

académique.) 1889. 2 vol. in-8º.

=Pendant la Terreur=: LE POÈTE ROUCHER. (C. Lévy.) 1890. 1 vol.

in-18. 2e édition.

=Le Salon de Madame Helvétius=: CABANIS ET LES IDÉOLOGUES. (C.

Lévy.) 1894. 1 vol. in-18. 2e édition.

(_Ouvrage couronné par l’Académie française_).

=Les Boufflers à Auteuil.= (Publication de la _Société historique

d’Auteuil et de Passy_.) 1895.

_En préparation_:

=Une Famille parlementaire=: LE PRÉSIDENT DUPATY ET LE CONSEILLER

FRÉTEAU.

=Les Oppositions pendant le Consulat et l’Empire=: COPPET. LA

VALLÉE AUX LOUPS. LE MUSÉUM. LE CORPS LÉGISLATIF.

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les

pays, y compris la Suède et la Norvège.

S’adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28 _bis_,

rue de Richelieu, Paris.

ANTOINE GUILLOIS

LA MARQUISE

DE

CONDORCET

_Sa Famille, son Salon, ses Amis_

1764-1822

TROISIÈME ÉDITION

[Logo: PO]

PARIS

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_

1897

Tous droits réservés.

IL A ÉTÉ TIRÉ

_Dix exemplaires sur papier de Hollande_

Numérotés à la presse

A MONSIEUR LE VICOMTE DE GROUCHY

MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE

PETIT-NEVEU DE MADAME DE CONDORCET

_Si vous ne m’aviez soutenu par vos encouragements de tous les jours,

aidé par vos découvertes si heureuses, ce livre, mon cher ami, n’aurait

sans doute jamais été publié._

_J’aimerais écrire votre nom auprès du mien et consacrer par là cette

collaboration précieuse; afin de laisser à l’historien une liberté plus

grande et une impartialité qui ne saurait être soupçonnée, vous ne

l’avez pas voulu._

_Du moins, laissez-moi mettre ces pages sous vos auspices; ce ne sera

qu’un bien modeste hommage d’affection et de reconnaissance._

Femme supérieure qui savait charmer et dominer les réunions les plus

diverses; sœur par le cœur, la parenté et le génie de celui que Manzoni

appelait «l’angélique Cabanis»; épouse de l’un des savants les plus

illustres que l’humanité ait produits; exemple sublime, aux heures

douloureuses, de dévouement conjugal et d’amour maternel, la marquise

de Condorcet synthétise et rappelle une époque qui marquera, en dépit

de bien des fautes, une des étapes glorieuses de l’Histoire.

Mme de Condorcet avait été élevée dans une famille noble, mais ouverte

aux idées philosophiques, et sa jeunesse avait commencé avec ces années

délicieuses dont on a pu dire que ceux qui ne les ont pas vécues ont

ignoré ce que c’était que la douceur de vivre. Au milieu d’une société

qui, sous les apparences les plus légères, agitait les problèmes les

plus graves, à Villette et dans le salon de l’hôtel des Monnaies,

la fille du marquis de Grouchy représentait, à la fois, les grâces

délicates et les pensées sérieuses.

Sans doute, son imagination et son cœur s’égarèrent dans les utopies

et les rêves qui agitaient alors le monde nouveau; mais ses erreurs,

toujours désintéressées, ne furent que des illusions généreuses et, au

lendemain des malheurs les plus terribles, elle ne renia, du moins,

jamais les convictions de sa jeunesse.

Depuis le Consulat jusqu’à sa mort, conformant sa conduite à ses

principes et montrant une dignité que beaucoup de ses amis avaient trop

oubliée, Mme de Condorcet resta ce qu’elle était à l’aurore de 1789.

Cette unité de sa vie en fait la véritable gloire.

Si les existences cruellement agitées par des événements tragiques

inspirent déjà l’intérêt, combien plus l’attention de l’Histoire

n’est-elle pas sollicitée quand les acteurs de ces époques troublées

se sont fait remarquer par l’énergie de leur caractère ou les qualités

de leur âme.

De cette pensée est né ce livre.

Bellevue, 16 avril 1896.

Qu’il me soit permis de remercier ici mon excellent ami, le marquis du

Paty de Clam et M. le baron Fréteau de Pény qui m’ont laissé puiser,

avec tant de générosité, dans leurs archives de famille.

J’exprime aussi toute ma gratitude à M. Fernand d’Orval, à qui je dois

communication du portrait de Mme de Condorcet, sa grand’tante.

LA

MARQUISE DE CONDORCET

LIVRE PREMIER

LA CHANOINESSE

CHAPITRE PREMIER

ENFANCE DE SOPHIE DE GROUCHY

Le château de Villette.--Les Grouchy.--Le marquis et sa

femme.--Vie patriarcale à la campagne.--Les hôtes littéraires

à Paris.--Rue Gaillon et rue Royale.--Les Fréteau, Dupaty et

d’Arbouville.--Enfance de Sophie.--Son frère Emmanuel.--Sa

sœur Charlotte.--Le chevalier de Grouchy.--Grave maladie en

1775.--Lectures et travaux de Sophie.

Sur les confins de la Normandie et de l’Ile-de-France, dans une fertile

vallée, à quelques kilomètres de Meulan, s’élève le château de Villette.

Ce n’est pas une ancienne forteresse féodale, mais bien plutôt la

maison, large et confortable, d’une de ces familles parlementaires qui

arrivaient à l’apogée de leur fortune à la veille de la Révolution.

Une allée de vieux tilleuls conduit, par une pente douce, à la cour

d’honneur dont le château, avec ses deux ailes qui s’avancent en

demi-cercle, forme le fond. A droite et reliée au château par une

galerie qui ressemble à un cloître, c’est la chapelle. A gauche, les

communs.

On entre dans la maison par un double escalier en fer à cheval et l’on

se trouve dans une pièce immense, ronde et fermée par un dôme élevé.

C’est là que donnent les différentes pièces du rez-de-chaussée: salon à

six fenêtres s’ouvrant sur le parc; salle à manger ornée de grottes en

rocailles et dessus de portes peints en camaïeu; voici une autre grande

pièce qui servait autrefois de bibliothèque, puis quelques petits

appartements, qui se retrouveront, plus nombreux, au premier étage.

L’escalier qui y conduit part aussi de l’immense vestibule tandis que,

dans une niche faisant face au visiteur, se dresse le buste en marbre

blanc du vieil Homère.

Une terrasse domine le parc et les rivières, qui sont le véritable

joyau de cette demeure seigneuriale.

Le marquis de Grouchy, qui l’habitait avec sa femme dans la seconde

moitié du XVIIIe siècle, l’embellissait tous les jours; il en avait

fait un lieu de délices, et Mlle Fréteau, fiancée du président Dupaty,

pouvait lui écrire: «Il semble que Flore, Cérès et Neptune se soient

plu à embellir cette demeure, dont les propriétaires sont parvenus à

faire un petit paradis terrestre.» Villette l’était bien, en effet, et,

comme les visiteurs, les animaux eux-mêmes y trouvaient une hospitalité

sympathique. Un jour, un essaim d’abeilles vint se fixer dans un des

angles du château; les domestiques et les enfants reçurent l’ordre de

le respecter et il semble bien que ces bêtes intelligentes en conçurent

quelque reconnaissance, car on n’eut jamais aucun accident à déplorer.

Aujourd’hui encore, la troupe bourdonnante est attachée aux flancs du

château comme pour rappeler que de l’ancienne demeure tous les vieux

habitants n’ont pas encore disparu[1].

[1] Le château de Villette qui, après la mort du marquis

de Grouchy, devint la propriété du maréchal fut vendu par

celui-ci, sous la Restauration, à l’époque de son exil en

Amérique. Il était, récemment encore, la propriété de Mme la

comtesse de Castelbajac, née de Thermes.

La terre de Villette était entrée dans la famille de Grouchy, au

commencement du règne de Louis XV par le mariage de Nicolas-Pierre de

Grouchy, capitaine des vaisseaux du Roi, avec Nicole-Ursule-Elisabeth

Cousin qui apportait en dot le château et ses dépendances.

On trouve la famille de Grouchy, qui est d’origine normande, parmi

celles qui suivirent Guillaume le Conquérant en Angleterre. En 1248,

Robert et Henri de Grouchy prirent part à la croisade de saint Louis.

Leurs descendants s’illustrèrent dans les lettres et aux armées.

Nicolas de Grouchy, savant humaniste, fut précepteur de Montaigne,

tandis que François de Grouchy, capitaine de cavalerie sous le duc

d’Alençon, se montrait un des partisans les plus dévoués d’Henri IV,

qu’il reçut à Dieppe avant la bataille d’Arques[2].

[2] Les Grouchy possédaient les fiefs de Monterollier, de

Robertot, de la Chaussée, etc. Ils portaient _d’or fretté

de six pièces d’azur, en cœur, sur le tout d’argent à trois

trèfles de sinople_ (lettres patentes de décembre 1671);--sur

la généalogie de cette famille, voir les _Mémoires du Maréchal

de Grouchy_, Dentu, Paris, 1873, t. I, p. IV et seq.; mais

consulter surtout à la bibliothèque nationale, au département

des Manuscrits, fonds latins 17803, nº 60 et, au cabinet des

Titres, nº 1397, un travail très important de M. le vicomte de

Grouchy. Celui-ci est encore l’auteur des Vies de Nicolas de

Grouchy (Caen 1878) et de Thomas de Grouchy, sieur de Robertot;

cette dernière en collaboration avec le comte de Marsy (Gand,

1886).

François-Jacques, seigneur de Robertot, marquis de Grouchy, ancien page

de Louis XV et cornette de cavalerie, avait épousé[3] à l’automne de

1760, Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, sœur du conseiller au Parlement

de Paris.

[3] En secondes noces. De son premier mariage, il n’avait pas

eu d’enfants.

Il avait quarante-six ans[4], tandis que sa femme était toute jeune;

mais la différence d’âge ne semblait pas aussi grande et un des amis

de la famille écrivait, le 30 octobre 1760, à Mme Fréteau, mère de la

jeune femme[5]:

«Transpire-t-il quelque chose de plus du culte intérieur de M. de

Grouchy? Il cherche à cacher sa dévotion, mais je crois que l’on peut

décider qu’il en tient à présent tout plein et tout à travers le cœur.

Il me semble qu’il rappelle assez le philosophe marié qui n’ose avouer

son amour et que ce même amour trahit sans cesse. Au reste, sa méthode

n’est pas mauvaise, car plus on est recueilli plus on a de ferveur et

le feu concentré n’en est que plus ardent.»

[4] Il était né en octobre 1714.

[5] Les lettres que je donne sont toutes, sauf mention

contraire, inédites. Celle-ci provient des archives Fréteau de

Pény. A l’avenir je me bornerai à indiquer la source.

Sous l’éloge, même dans l’agrément de ces premiers jours, on sent une

certaine réserve; le marquis était froid et renfermé. Son caractère

était parfois difficile et sa charmante femme ne pouvait pas toujours

dissimuler, sinon son chagrin, du moins son ennui.

En parlant de la mère du président Dupaty, elle laissait échapper cette

confidence qu’on saisit à travers l’allusion[6]:

«Je suis de votre avis, disait-elle à son beau-frère le président,

sur les moyens qui auraient pu la rendre toujours aussi aimable

qu’intéressante. La froideur est aux agréments, quelquefois même aux

vertus, ce que l’hiver est à la nature. Ses richesses sont resserrées

dans son sein, mais son extérieur est sec et aride. Il gèle sur

l’écorce. Vous voyez d’où je prends cela. (Et devenant plus explicite,

parlant directement de son mari)... Je voudrais qu’il fût destiné

à vivre longtemps. Je prends sa vie en masse et je vois que, plus

que d’autres, il l’a passée à labourer. Il est vrai qu’il a souvent

changé la rosée en brouillard. Qu’importe! je ne lui en suis pas moins

attachée.»

[6] Archives du Paty de Clam.

Mme de Grouchy, au contraire, était délicieuse. On ne tarissait pas

d’éloges sur son compte. Son père[7], quand il parlait d’elle, ne

l’appelait que _la sublime Grouchy_; et son frère, le conseiller, la

dépeignait ainsi[8]: «Femme incomparable par l’élévation de son esprit,

femme avec l’âme de laquelle je changerais la mienne, s’il était en mon

pouvoir.»

[7] Fréteau de Saint-Just, conseiller maître des comptes,

décédé le 30 août 1771.

[8] Archives du Paty de Clam.

En la quittant, après un séjour à Villette, sa jeune sœur

Adélaïde,--celle qui sera Mme Dupaty,--disait[9]: «L’habitante de ces

lieux ne contribue pas peu à en rendre le séjour agréable. Elle m’a

fait passer les jours les plus heureux. On ne peut la quitter quand une

fois on la possède. Pour moi, je ne pouvais m’y résoudre. Jugez combien

j’ai été sensible à notre séparation.»

[9] Archives du Paty de Clam.

La chasse, la promenade à pied et en bateau, la lecture[10] étaient

presque les seules occupations des châtelains de Villette qui, dans

ces premières années, avant la naissance de leurs enfants, n’avaient

d’autre distraction, à la campagne, que d’y recevoir leurs parents et

quelques amis intimes comme Lope, Dussaulx et Roucher.

[10] Villette, 27 avril 1762. Fréteau à sa mère, née

Lambert.--Archives Fréteau de Pény.

Mme de Grouchy avait deux sœurs: l’une, Félicité, mariée au marquis

d’Arbouville, habitait Versailles; l’autre, Adélaïde, avait épousé

Dupaty et partageait son temps entre Bordeaux, où son mari était

président à mortier, Paris et les nombreux exils auxquels l’esprit

aventureux du magistrat l’avait fait condamner.

Nous savons aussi qu’elle avait un frère, le conseiller Fréteau, qui

demeurait tantôt à Vaux, près de Melun, tantôt à Paris, rue Gaillon, nº

15.

C’est là qu’en hiver toute la famille se réunissait[11], dans cet hôtel

qui vit passer les hommes les plus remarquables de l’époque: Turgot,

d’Alembert, et plus tard Beaumarchais et Condorcet. Là, qu’un jour,

l’abbé Sabatier, membre de l’Académie française, fut condamné à faire,

comme gage, une description de la femme et qu’il s’en tira par ces vers

spirituels:

A moi vous demandez ce que c’est que la femme,

A moi dont le destin est d’ignorer l’amour!

A l’aveugle éploré vous déchirerez l’âme

Si vous lui demandez ce que c’est qu’un beau jour.

[11] Les Grouchy demeuraient bien rue Royale, mais ils

passaient presque toutes leurs soirées rue Gaillon où la maison

était plus grande et plus commode pour les réceptions.

Au printemps de 1764, le marquis de Grouchy et sa femme se hâtèrent de

gagner Villette, et, quelques jours après leur arrivée, la marquise

donnait le jour à une fille qui fut appelée Marie-Louise-Sophie[12].

[12] Le docteur Robinet, dans _Condorcet: sa vie, son œuvre_

(Paris, May et Motteroz, p. 80) dit que Sophie de Grouchy

naquit «au mois de septembre 1766, et non pas en 1764, comme

dit Isambert». C’est là une erreur. D’abord, M. Isambert, ami

très intime de la famille O’Connor ne pouvait pas se tromper

sur un point aussi sérieux. De plus, le maréchal qui fut le

second enfant du marquis de Grouchy, naquit le 23 octobre

1766, ce qui rend impossible la naissance de Sophie au mois de

septembre de la même année. Enfin, Mme de Grouchy, dans une

lettre datée de 1775, dit qu’elle jouit de la présence de sa

fille depuis dix ans; et Dupaty, en décembre 1777, disait que

sa nièce avait près de quatorze ans. Le doute n’est donc pas

possible.

Cette enfant, dont l’existence devait être si agitée, montra, dès ses

premières années, en même temps qu’un extérieur gracieux une âme peu

commune. La «jolie Grouchette», comme on l’appelait dans sa famille,

savait lire et écrire à l’âge de six ans. «Pour te donner une idée

de la petite de Grouchy, écrivait la Présidente à son mari[13], je

t’envoie deux petites lettres qu’elle a écrites d’elle-même à sa mère

pendant sa dernière absence. Il est aisé de deviner quel germe a donné

naissance à un être aussi intéressant. C’est un personnage. Ce sera le

portrait de sa mère.»

[13] Sans autre date que «Jeudi, 22, 1770». Archives du Paty de

Clam.

Et la même Mme Dupaty, le 2 octobre 1770, écrivait à son père[14]:

«Notre sœur sublime est toujours aussi aimable et aimante; son aînée

se décore et emprunte chaque jour quelque trait de l’âme de sa tendre

mère. Elle n’acquiert que trop de ressemblance avec elle, car sa santé

est, à mon gré, bien délicate et en bien mauvais état. Pour moi, je

n’en dis rien, mais elle m’inquiète. Un jaune universel répandu sur

tout son corps me fait appréhender pour elle une jaunisse. Les yeux

battus, des lassitudes dans les jambes sembleraient l’annoncer. Elle

est encore gaie, cependant, mais mange fort peu. Les autres sont bien

gentils et bien portants.»

[14] Archives Fréteau de Pény.

«Les autres», c’est qu’en effet depuis 1764 M. et Mme de Grouchy

avaient eu deux nouveaux enfants; un fils, Emmanuel, qui naquit le 23

octobre 1766 et qui deviendra maréchal d’Empire et une seconde fille,

Félicité-Charlotte, venue au monde au mois de mars 1768 et le 27 du

même mois, tenue sur les fonts baptismaux par son oncle, le président

Dupaty.

Naturellement, dans cette branche de la famille, la filleule du

magistrat tiendra désormais une grande place dans les préoccupations

et dans la correspondance; mais on n’oubliera pas, cependant, Sophie,

«la jolie petite nymphe aux yeux noirs,» comme disait le Président,

et, malgré les titres de la cadette à une préférence qui aurait été

légitime, c’est l’aînée qui, en secret, restera la plus chérie de toute

la famille. Quand il venait à Paris[15], le Président déclarait que

Sophie avait une bonne part dans son impatience et dans ses désirs de

retrouver les siens.

[15] De Bussac, 2 novembre 1774. Archives du Paty de Clam.

Cependant, il n’est pas possible de séparer ce que la nature avait si

bien uni; et la peinture de la vie patriarcale qu’on menait à Villette

ne serait plus exacte si l’on négligeait de rappeler tous ceux qui

vivaient dans cet intérieur charmant.

Le 25 mai 1769, la Présidente écrivait à son mari[16]: «Votre filleule

devient gentille à manger. Elle court toute seule. Il ne lui manque

que la parole. Son esprit voudrait se manifester et trouver une

porte de sortie. Il étincelle dans ses grands yeux, dans ses petits

mouvements. Mais il faut attendre la nature... Son petit frère est beau

comme un ange. C’est un amour aux yeux bleus. Il est doux et avisé à

plaisir. Pour votre petite Grouchette, elle est toute prête à monter en

graine.»

[16] Archives du Paty de Clam.

Mais il faut laisser la parole à la mère elle-même. On y verra mieux

que dans tous les récits sa bonté, son esprit et son cœur[17]: «Il ne

me reste d’existence, écrivait-elle au Président, que ce qu’il en faut

pour l’éducation de mes enfants. Il commence à entrer de l’esprit et du

sentiment dans l’âme de ma fille dont les dispositions sont heureuses;

mon fils m’astreint par sa jeunesse à ce que l’éducation a de plus sec

et de plus aride. Mais il me laisse entrevoir de la sensibilité et

l’espoir de l’intelligence.

[17] Archives du Paty de Clam. Sans date.

«Charlotte est un vrai petit bijou pour le caractère; rien de plus

caressant, de plus gai, de plus drôle. Ce petit peuple me prend bien

des moments que je lui consacre avec plaisir. M. de Grouchy les aime

éperdument, vient souvent les voir chez moi et jette un coup d’œil de

complaisance et de satisfaction sur les soins que je leur donne.»

Et, une autre fois, elle écrit encore au même correspondant[18]:

«Je vais te parler des miens en bref. D’abord, le bouquet,

c’est Charlotte: il est moins frais que de coutume. Un rhume,

un mal d’estomac l’ont un peu défleurie; ce n’est rien. La rose

blanche,--c’est ma Grouchette,--croît assez et reste sensible aux

charmes des arts, de l’esprit et de la vertu. L’Emmanuel mord à la

grappe que lui présente son jeune mentor qui a trouvé le chemin du

cœur.»

[18] Archives du Paty de Clam. 10 avril 1775.

Mais il n’est pas dans l’ordre des choses qu’un pareil bonheur puisse

durer longtemps. Au mois de septembre 1775, Sophie fut atteinte d’une

petite vérole des plus graves; tous les médecins la condamnèrent. Elle

y survécut cependant et cette crise terrible fut, pour elle, salutaire.

De cette maladie date une transfiguration physique qui l’ayant trouvée

laide, engoncée, de petite taille, la rendit grande, élancée, superbe,

douée de cette beauté qu’elle garda jusqu’à ses derniers jours et qui

était tellement établie, qu’on ne l’appelait jamais, même parmi ses

ennemis, que la belle Sophie de Grouchy et, plus tard, la belle Mme de

Condorcet[19].

[19] Mme O’Connor, fille de Mme de Condorcet, a laissé sur

sa mère une notice manuscrite qui est aujourd’hui à la

bibliothèque de l’Institut. Il résulte de ce document que la

maladie de Sophie serait arrivée au couvent de Neuville. Il

est certain que Mlle de Grouchy fut malade à Neuville, après

quelques excès de fatigue. Mais la crise qui la transforma est

de 1775, et les lettres, toutes datées, que nous donnons sont

formelles sur ce point.

Aimante comme nous la connaissons, Mme de Grouchy fut bouleversée

par la maladie de sa fille. Les lettres où elle en parle sont trop

touchantes pour ne pas être données ici[20]; le 13 octobre 1775, de

Villette, elle écrivait à sa sœur, Mme Dupaty:

[20] Toutes trois sont extraites des Archives du Paty de Clam.

«Le savez-vous, ma chère amie, que je viens d’être menacée du plus

terrible sacrifice que la Providence pût m’imposer? Ma fille vient

d’avoir la petite vérole de la plus mauvaise qualité et compliquée

d’un venin affreux... Jugez de ma situation pendant treize jours, mais

surtout pendant une semaine que, l’arrêt prononcé, je n’attendais

plus sa vie que d’un miracle. Il n’y a point de termes pour rendre

ce déchirement, quand les liens du sang, ces liens brûlants de la

maternité, vont être rompus! Hélas! vous l’avez éprouvé, tendre

mère, mais l’objet que vous perdiez, quelque intéressant qu’il fût,

ne pouvait vous être ce que m’est cette enfant; un attachement de

dix années, dont toutes les heures me liaient par des soins et des

espérances, un cœur vraiment tendre, sensible et reconnaissant, sentant

les besoins de l’amitié et s’élevant à tout par l’action du sentiment

et de la raison, développant pendant cette maladie qui a été un

supplice infernal par sa nature et par celle des remèdes, un courage

bien supérieur à tout ce que je pouvais présumer, voilà ce qu’il

fallait perdre et voilà ce qui m’a été rendu. Je n’ai pas d’expressions

pour dire ma joie, mais tu peux la mesurer sur mes alarmes qui ont été

portées au dernier point. Le ciel a entendu nos vœux. Il nous a rendu

ma fille. Hélas! que serais-je devenue s’il m’avait fallu voir tomber

cette fleur? La plaie se serait agrandie tous les jours. Les temps,

les lieux, les personnes, les secours, la triste nécessité de vivre

pour des devoirs aussi sacrés et que je n’entrevoyais plus qu’avec

un affreux dégoût, tout m’eût rappelé ma perte, tout aurait enfoncé

le poignard. Je ne puis rendre compte, ma chère amie, de tout ce que

j’ai ressenti; le souvenir de mille pensées depuis six mois prenait

l’apparence de funestes pressentiments. L’idée désespérante de sa perte

s’était présentée à moi depuis que je la voyais confirmer de plus en

plus les promesses de son bon naturel; j’en avais été poursuivie et

je croyais y lire mon cruel destin. Que le cœur d’une mère est neuf à

cette vérité si frappante que nos vies ne tiennent à rien! Avec quelle

amertume j’en dévorais l’expérience! Je ne finirais pas, chère amie, de

te peindre ma douleur. Tout l’accroissait. M. de Grouchy était dans le

désespoir du père le plus tendre. Son état m’effrayait. Il me prouvait

que tout ce que j’avais attendu, projeté, désiré de cette enfant

s’était réalisé pour être impitoyablement brisé... Nous voilà sur la

route de la convalescence...»

Quinze jours après, le 28 octobre, Mme de Grouchy écrivait à Dupaty[21]:

[21] Mme de Grouchy tutoyait le Président, ami intime de son

frère et qu’elle avait beaucoup vu, chez ses parents, quand il

était au collège avec Fréteau.

«Tu as vu l’abîme dont j’ai mesuré en frémissant la profondeur. Je n’y

voyais point de fond en vérité. On ignore comme on aime jusqu’au moment

où on est menacé de perdre l’objet de son amour et, dans cet instant,

on croit n’avoir pas encore commencé de l’aimer. Quelle tempête

dans l’âme de ta pauvre sœur! Elle a vraiment passé des horreurs du

désespoir à une joie ravissante, mouvement inconnu à qui n’a pas

éprouvé le contraste de voir engloutir ou d’arracher aux flots conjurés

une tête chérie.

«Hélas! mon ami, j’ai reconnu peut-être trop, (puisque la vie ne tient

qu’à un fil), combien ma fille est nécessaire à mon bonheur. Je me

rappelle maintenant dans quel vide je serais si je l’avais perdue.

C’est te dire combien son cœur et son esprit sont déjà de niveau

aux miens. Tu pardonnes ce langage à une mère qui croit, au moins,

pouvoir avouer son courage et sa sensibilité. Nous avançons dans cette

convalescence qui a été si laborieuse qu’après les premiers transports

de la résurrection, c’était pour moi un nouveau supplice. Elle commence

à marcher et à agir seule... Elle sera peu ou point marquée. Il n’y a

pas longtemps que je jouis de cette faveur tant l’effroi d’un grand

malheur éclipse la peur d’un moindre. Reçois, cher ami, toute la

reconnaissance de cette chère enfant. La voilà bien plus liée à la vie

que devant. Le tendre intérêt de tant de bons parents échauffe cette

jeune âme qui, j’espère, sera toujours susceptible de s’enflammer à

l’amour des siens... Mes fleurs sont en bon état. La Charlotte est

toujours gentille; mon cadet[22] est plein de vivacité et de santé. Mon

grand fils se développe assez bien. Tout cela fait mon ciel; mais il y

a des nuages, comme tu vois, même des orages. Mon mari les sent aussi

fortement que moi.»

[22] Henri-François, qui naquit à Villette en 1773 et qui,

destiné à l’ordre de Malte, fut connu dans la famille sous le

nom de chevalier de Grouchy. Il fut baptisé à Condécourt le 21

juillet 1773.

Cette année-là, les Grouchy passèrent à Villette la mauvaise

saison[23]. Le 8 décembre, la marquise écrivait au Président:

[23] Ils le faisaient assez souvent depuis la naissance des

enfants, car Sophie, jusqu’à dix-huit ans, ne passa que trois

hivers à Paris. (Notice de Mme O’Connor.)

«Je t’ai laissé sur la convalescence de ma fille qui jouit enfin de

toutes ses forces. Il ne lui reste que des traces légères, de rares

douleurs de nerfs et un peu de faiblesse dans la vue. Mes trois autres

sont assez bien de tous points, à la maigreur près pour Charlotte,

quoique avec un assez bon fonds. Mon fils se fortifie bien et se

développe assez pour me faire beaucoup espérer sur son compte. La

tournure de son Mentor[24], qui a vraiment infiniment des qualités

désirables pour ses importantes fonctions, apprivoise son âme plus

concentrée, plus froide dans l’origine que celle de ses sœurs. Elle

acquiert du tact et de la sensibilité. Il annonce une grande raison,

du jugement et l’heureux pronostic de la curiosité. Je suis donc fort

contente sur ce point.»

[24] L’abbé de Puisié, dont il sera question un peu plus loin.

Au printemps de 1776, on envoya Sophie à Vaux-le-Pénil, dans la

propriété qui appartenait à son oncle, le conseiller Fréteau. «Bâtie à

mi-côte, sous un voile discret de verdure, avec la Seine à ses pieds,

Melun tout proche et les masses lointaines de la forêt de Fontainebleau

fuyant à l’horizon, sa façade à rotonde indiquait la demeure d’un grand

seigneur du XVIIIe siècle, ami des Muses et des arts plus encore que

magistrat; les toitures mêmes étaient remplacées par des terrasses

à l’Italienne qui faisaient fureur depuis Versailles[25].» Louis XV

n’aimait pas cette forme de toits et l’on raconte dans la famille qu’un

jour où les carrosses de la cour traversaient les ponts de Melun, le

roi avait dit en montrant le château de Vaux: «Voici le coffre à avoine

de M. Fréteau.»

[25] Notice sur M. l’abbé Fréteau de Pény, par M. des Glajeux.

Là, Sophie sut conquérir de nouvelles affections et parfaire, grâce

à son charme personnel, la bonne opinion qu’elle n’avait donnée,

jusque-là, que par ses lettres ou dans les rapides entrevues de

Villette.

Après cette maladie et la longue convalescence qui l’avait suivie,

Sophie se remit à l’étude, au dessin et à la musique, sous la haute

direction de sa mère qui s’occupait de son moral, tandis que l’abbé de

Puisié, précepteur d’Emmanuel et du Chevalier, se chargeait de donner

quelques leçons techniques à la sœur aînée en même temps qu’à ses

élèves.

Sophie était même devenue l’aide et parfois la remplaçante du

professeur. Dans un journal personnel qu’elle avait intitulé _Gazette

et Affiches du Château de Villette_, elle racontait toutes les

péripéties de l’éducation de ses frères. En parlant du cours de Droit

naturel, elle disait: «Les écoliers attendent impatiemment leur

maître. Le plus âgé (c’était elle) a gagné une bonne altération de voix

à répéter la seconde partie du droit en trois heures d’horloge. Un

professeur qui, sans être vieux, n’est pas pour l’âge au nº 19, peut

donc avoir la poitrine fatiguée, sans qu’inquiétude doive s’en suivre,

mais seulement précautions et ménagements[26]. Quand (_sic_) aux rêves

creux, ils ne peuvent convenir à quelqu’un qui est censé savoir bien

diriger ses idées, puisqu’il apprend aux autres à se diriger eux-mêmes.»

[26] Cette phrase a été donnée par M. Isambert dans sa

biographie de Mme de Condorcet (Hoefer-Didot). Ce qui suit a

été copié sur l’original par M. le docteur Robinet qui a bien

voulu me le communiquer et à qui je suis heureux d’adresser ici

tous mes remerciements.

Et ailleurs: «Avis à ceux qui s’intéressent à M. le chevalier de

Grouchy (le plus jeune des deux frères):

«Je soussignée reconnais que ledit chevalier de Grouchy, en l’absence

de son Mentor, m’a répété des époques et leçons d’histoire ancienne et

qu’il s’est légalement acquitté de ses devoirs.»

Il y a aussi, sur la vie à Villette, quelques anecdotes dont on ne peut

saisir toutes les allusions.

«Température du dit lieu et santé des habitants:

«Ce dernier article n’a point éprouvé de changement depuis jeudi

dernier. Le temps a été sombre et mauvais. Borée s’est déchaîné dans

les airs et les tristes sifflements de ce gros joufflu ont jeté les

esprits dans une sombre mélancolie. Gog et Magog et leur docte mère

assurent qu’un certain départ de vendredi dernier y a contribué; mais

ce n’est qu’un dicton, car y a-t-il matière à regret?

«Spectacles:

--«Arrêt de la basse-cour qui a jugé, condamné et fait exécuter

trois gros rats par la main de M. le chevalier de Grouchy, exécuteur

ordinaire de la dite engeance. Ils ont été pendus aux applaudissements

de la volaille, en place de poulailler.» Ce n’étaient là que les

distractions enfantines d’une grande sœur voulant se mettre à la portée

de ses jeunes frères.

Mme de Grouchy, dans son inlassable bonté, en avait trouvé d’autres,

plus utiles[27]:

«Il y a, depuis deux jours, un intérêt qui amuse les enfants à la

récréation. C’est d’aller faire des fagots de bois pour les porter

ensuite chez les pauvres de Villette. Les bénédictions qu’on leur a

données hier les ont encouragés et tu aurais été touché de voir partir

cette petite horde, Charlotte en tête, chacun armé d’un fagot.»

[27] Archives du Paty de Clam.--La présidente à son mari, 13

novembre 1784.

D’autres fois, on faisait un pain de l’invention de Mme de Grouchy; il

y entrait près de moitié de pommes de terre et ce mélange donnait une

nourriture excellente. «C’est un grand allègement, disait Fréteau[28],

pour les dépenses charitables. Celles-ci ne ruinent jamais et attirent

les bénédictions du ciel sur les familles.»

[28] A sa femme, 23 juin 1787. Archives Fréteau de Pény.

Sophie avait conservé de ces louables habitudes un souvenir charmant et

doux, et, bien des années après, dans ses _Lettres sur la Sympathie_,

dont nous aurons à parler longuement, elle disait en évoquant les

charités qu’on pratiquait à Villette:

«Vous me l’avez appris, respectable mère, dont j’ai tant de fois suivi

les pas sous le toit délabré des malheureux, combattant l’indigence et

la douleur! Recevez pour toute ma vie l’hommage que je vous devrai,

toutes les fois que je ferai du bien, toutes les fois que j’en aurai

l’inspiration et la douce joie. Oui, c’est en voyant vos mains soulager

à la fois la misère et la maladie; c’est en voyant les regards

souffrants du pauvre se tourner vers vous et s’attendrir en vous

bénissant que j’ai senti tout mon cœur et que le vrai bien de la vie

sociale, expliqué à mes yeux, m’a paru le bonheur d’aimer les hommes et

de les servir.»

Cette vie, si occupée et si charitable, était devenue un modèle pour

toute la famille. Au milieu de ce XVIIIe siècle qu’on se représente

d’habitude tout autrement, c’est ainsi que les vertus privées avaient

joint au parfum le plus délicat le plus généreux des exemples.

«C’est de notre chère Grouchy et de tous les siens, écrivait Dupaty à

sa femme[29], que je vais aujourd’hui, ma chère amie, entretenir et

intéresser ton cœur. Enfin, je l’ai revue cette chère ressuscitée et

ton cœur lui-même aurait de la peine à te peindre avec quelle émotion,

quelle joie! Oui, c’est elle, elle encore, toujours elle... Elle a

toujours cette heureuse physionomie remplie de son cœur, de son âme, de

son esprit qui, sans cesse, s’élancent pour ainsi dire à vous tout à la

fois. Tu es toujours aussi vive dans ses entrailles, dans son souvenir.

Il y a deux jours que je suis ici et il ne me semble pas qu’il y ait

une heure. Il m’est délicieux de me reposer un moment, dans le sein

de la nature, de l’amitié et de toutes les vertus, de l’agitation

du grand tourbillon qu’on appelle Paris. Je suis enchanté de ses

enfants. Leur santé est parfaite. Le fils aîné est plein de raison,

de justesse d’esprit, de bons sentiments. Il est vraiment tel que je

désirerais mon fils à son âge. Mais aussi quelle éducation, quelle

culture, quels soins! Ils ont un excellent mentor qui s’est ouvert

une nouvelle route, qui s’occupe des sensations avant de s’occuper

des idées, c’est-à-dire des fondements avant le toit. Tout ce qui se

fait dans cette aimable demeure est une éducation continuelle. M. et

Mme de Grouchy n’ont pas d’autre occupation, ni d’autres plaisirs.

Ils mènent la vie patriarcale. On ne peut peindre le tableau; il faut

le voir avec attention et souhaiter d’en faire un pareil dans le sein

de sa famille ou regretter amèrement de ne pouvoir le faire. Mais,

dans les villes, il n’y a pas moyen. Aussi, c’est un deuil ici que de

quitter la campagne; c’est pour eux quitter la nature. Mais il faut

qu’une demoiselle sache danser et jouer pendant vingt-quatre heures du

clavecin. Les lettres de Mlle de Grouchy sont des infidèles; elle est

tout autre que ce qu’elles en disent. Elle a infiniment de raison et

même d’esprit. J’ai vu des choses écrites par elle avec confiance et

liberté que Mme de Sévigné n’eût pas désavouées. C’est à la lettre. Sa

mère est parfaitement contente; elle doit l’être. Sans être précisément

jolie, sa physionomie est assez agréable et le développement de la

jeunesse peut encore faire épanouir quelque bouton caché sous les

feuilles. Une taille de nymphe, un air de noblesse et d’élévation

répandu dans toute la personne; on ne peut être mieux à quatorze ans.

Mais la perle des perles, la rose des roses, la grâce des grâces, c’est

la charmante Charlotte. On ne dit pas tant de choses spirituelles

et aimables avec des paroles qu’elle en dit avec son regard et son

sourire. Le petit dernier est la douceur des anges. Heureuse mère!

heureux enfants! Spectacle enchanteur pour qui sait le goûter et

comment ne pas le goûter pour peu qu’on ait un cœur. Tout cela me

comble de tendresses, de caresses.»

[29] Villette, 26 décembre 1777. Archives du Paty de Clam.

On me pardonnera, j’en suis sûr, d’avoir donné cette longue et jolie

lettre qui nous introduit si avant dans l’intimité de cette famille

charmante.

Les étrangers subissaient le charme, comme les parents ou les amis.

Et si Dupaty s’exprimait comme nous venons de le voir, si le poète

Roucher, qui était presque de la famille, disait de Mme de Grouchy à

son ami le Président[30]: «N’ai-je pas vu combien elle est aimable?

Ne m’a-t-elle point accueilli avec une bonté pleine de grâce? Est-ce

que je ne sais point que, pendant ses douleurs, elle s’est souvenue de

mon poème et a témoigné quelque regret de ne l’avoir point entendu en

entier?» des indifférents, comme un doctrinaire qui venait de passer

quelques jours à Villette, pouvaient dire eux aussi[31]: «J’y ai vécu

quinze jours. Un paysage délicieux, une société charmante, tous les

talents réunis à la beauté dans la personne des nièces de Mme Dupaty,

la musique, la peinture, le latin, le grec, toutes les langues, toutes

les sciences.»

[30] Montfort-l’Amaury, 18 janvier 1777. Archives du Paty de

Clam.--Roucher terminait ainsi: «Je viens dans mon dernier

voyage à Paris de renouveler l’enthousiasme que j’y excitai

il y a deux ans. C’est mon nouveau _mois_ de mars qui m’a

valu ce dangereux honneur. La reine veut m’entendre et je

paraîtrai dans cet incompréhensible pays au commencement du

carême.»--Le 17 mars 1774, Mme de Grouchy écrit à Dupaty:

«Ecoute mon infortune. J’avais demain à dîner Farges, l’abbé

de Ris, Dussaulx, Lope et autres, les Petitval, d’Arbouville,

enfin mille oreilles, pour entendre Roucher sur sa promesse et

voilà que son crachement de sang le travaille de sorte que les

duchesses d’Anville, de Rohan et moi, sommes au filet. Cela

me fâche d’autant que le fond est triste pour le faillant. Je

n’aime point cette habitude de cracher du sang. J’espère qu’il

va enrayer sur le débit...»

Et le 24 mars 1775, la même correspondante écrit au Président:

«Hier, Roucher m’acquitta un peu ses promesses. Nous étions

douze. Hélas! Il ne voulut nous dire qu’un chant, celui de

Septembre, étonnant comme les autres, mais qui nous laisse trop

affamés de beautés. Il part demain pour fuir la fatigue. Il est

tué.»

[31] C’était un ancien précepteur de la famille. Sa lettre sans

date et sans signature fait partie des archives du Paty de Clam.

Mais revenons à Sophie de Grouchy et voyons ce que sa mère elle-même

en disait au conseiller Fréteau, son frère[32]: «Mes deux filles me

font une société, je dirais presque divine, parce qu’elle porte sur

une harmonie et un attrait réciproque bien établi et que, chaque jour,

néanmoins, semble fortifier. L’aînée a des ressources personnelles

infinies, la plus essentielle de toutes, la religion comme étude.

Ce sentiment y tient le premier rang et devient entre elle et moi un

lien et un rapport intimes... J’ai du labeur ce qu’il en faut et des

jouissances bien précieuses. Nous tâchons, ma fille et moi, d’aider M.

de Grouchy dans quelques travaux de terrier; je voudrais même qu’il

nous mît plus en état de lui être utiles sur cet objet. Cette vie est

tout à fait douce et heureuse.»

[32] Archives Fréteau de Pény. Villette, 26 décembre 1780.

En dehors de ces occupations et des études que nous lui connaissons,

Sophie faisait quelques lectures pieuses, analysait Télémaque ou les

pensées de Marc-Aurèle.

Mais la famille n’allait pas tarder à se séparer; le fils grandissant

était parti pour le service et Sophie allait, elle aussi, quitter pour

de longs mois cette délicieuse maison de Villette, où elle avait goûté

un bonheur qu’elle ne devait plus retrouver.

CHAPITRE II

LA CHANOINESSE DE NEUVILLE

Les chapitres nobles de Dames.--Le prieuré de

Neuville-en-Bresse.--Sophie y est envoyée.--Ses occupations.--Sa

correspondance.--Sophie reçoit la visite du président Dupaty.--Son

retour à Paris et à Villette.--On cherche à la marier.--Rencontre

du marquis de Condorcet chez Dupaty.

Il y avait en France, au moment où éclata la Révolution, dans la

considérable hiérarchie des ordres religieux, une institution qui

remontait à une très haute antiquité et qu’on appelait les chapitres

nobles de dames ou de chanoinesses.

Ceux-ci se subdivisaient en chapitres proprement dits comme celui

de Remiremont, en abbayes comme à Maubeuge et en prieurés, comme à

Neuville, dans le diocèse de Lyon.

On comptait pour la France vingt-six chapitres qui contenaient six

cents chanoinesses et accusaient un revenu de 700,000 livres[33].

[33] D’Expilly ne comptait que vingt-quatre chapitres, avec

six cents sujets et 350.000 L. seulement de revenus.--V. dans

la _Grande Encyclopédie_ (publiée sous la direction de M.

Berthelot), aux mots _Chanoinesses_ et _France ecclésiastique_,

les deux articles si documentés de M. le pasteur E.-H.

Vollet.--Voir encore _Les chapitres nobles de Dames, recherches

historiques, généalogiques_, etc., par Ducas (Paris, 1843,

1 vol. in-8º, extrait du tome XXI du _Nobiliaire universel

de France_, de Saint-Allais); le _Dictionnaire des ordres

religieux_ (collection Migne, Paris, 1847-1859, 4 vol. in-8º);

_la France chevaleresque et chapitrale_, par le vicomte de G.

(Gabrielly), Paris, 1786, in-12; les _mémoires historiques_

d’Amelot de la Houssaye (Amsterdam 1722, t. I); pour chaque

province, consulter aussi le _Catalogue des Gentilshommes ayant

pris part aux assemblées pour les élections aux Etats-Généraux

de 1789_, publié par Ed. de Barthélemy et L. de Laroque (Paris,

Dentu, 1865, 2 vol. in-8º). Enfin sur les chapitres de Pontsay

et de Remiremont, voir aux Archives départementales des Vosges,

série G.

Dans les maisons les moins difficiles, il fallait quatre quartiers

de noblesse du côté paternel et autant du côté maternel; d’autres

chapitres en exigeaient huit, quelques-uns seize. A Remiremont,

la noblesse devait toujours remonter au delà de deux cents ans et

l’abbesse ne pouvait être choisie que parmi les princesses de sang

royal. A Maubeuge, la preuve à faire était de huit générations

ascendantes d’une noblesse militaire et chevaleresque, dont l’origine

devait se perdre sans interruption dans la nuit des temps. A Bourbourg,

dans l’Artois, où la Reine était première chanoinesse, on devait

prouver sa noblesse depuis l’an 1400 et produire un acte du XIVe siècle.

Les chanoinesses qui avaient le titre de Madame, faisaient partie de

l’état ecclésiastique sans prononcer aucun vœu et conservaient le

droit de se marier; elles chantaient l’office au chœur, revêtues de

l’aumusse et d’un habit qui ressemblait à celui des chanoines. En

dehors des exercices conventuels, elles portaient un costume souvent

très élégant et qui n’accusait son côté religieux que par une croix

d’or suspendue par un ruban de moire. Dans la maison du chapitre,

chaque dame avait son habitation séparée; outre la jouissance de ses

biens propres, elle recevait une portion distincte des revenus de la

communauté.

Après les dignitaires et les chanoinesses titulaires, il y avait dans

chaque chapitre des chanoinesses non prébendées ou postulantes qu’on

appelait _les nièces_; et qui, en attendant une vacance, étaient

adoptées par une chanoinesse qui devait leur laisser sa prébende soit à

sa mort, soit à sa sortie du chapitre.

Dans la réalité des faits et à une époque où toute la fortune était

réservée pour le fils aîné, ce titre de chanoinesse appartenait comme

un droit à certaines grandes familles qui trouvaient là un moyen de

doter leurs filles ou, du moins, de leur assurer pendant quelques

années les revenus d’un canonicat.

C’est ainsi que Lucile de Chateaubriand était entrée au chapitre de

L’Argentière d’abord, puis à celui de Remiremont[34]; ainsi que Sophie

de Grouchy, qui devait y être remplacée par sa sœur Charlotte, était

partie pour Neuville-en-Bresse, où elle allait passer quelques mois qui

ne devaient pas être sans influence sur la destinée de son esprit.

[34] _Lucile de Chateaubriand_, par M. Anatole France, p. XIX.

Ce fut là, du reste, le seul voyage sérieux qu’elle ait jamais

entrepris.

Neuville-les-Dames ou Neuville-en-Bresse[35] était alors un bourg d’un

millier d’habitants, construit sur le coteau qui domine la rive droite

du Renom; il se trouvait sur la grande route de Lyon à Bourg.

[35] Ou Neuville-sur-Renom. Cette commune compte aujourd’hui

1.643 habitants; elle fait partie de l’arrondissement de

Trévoux et du canton de Châtillon-sur-Chalaronne (département

de l’Ain). Dans la région, sillonnée de canaux, de petites

rivières et d’étangs, la culture, il y a quelques années

encore, était intermittente; pendant deux ans, on labourait;

puis, la troisième année, on laissait inonder le terrain qui

rapportait alors un poisson renommé. Il en résultait que la

topographie extérieure changeait constamment dans cette plaine

élevée, en moyenne, de 250 mètres au-dessus du niveau de la

mer. Aujourd’hui, les assèchements progressifs ont diminué

considérablement le nombre des étangs et assaini le pays.

Placé sur les confins du pays de Dombes, au centre d’un triangle formé

par les trois villes de Mâcon, de Lyon et de Bourg, Neuville est à 55

kilomètres de la seconde de ces deux villes et à 20 kilomètres de la

troisième.

Le pays est étrange, légèrement vallonné; les habitants y sont rares,

les bois maigres et chétifs; on est encore dans la Bresse, mais la

région ressemble déjà à la plaine de Dombes. Le terrain est sillonné

de petits cours d’eau qui forment une quantité considérable d’étangs.

Le Renom qui passe à Neuville, avant de se jeter dans la Veyle,

parcourt ainsi plus de 40 kilomètres. Quant à la route qui passe dans

le bourg, elle monte et descend tour à tour, traversant tantôt de

grands bois de chênes et tantôt la chaussée des étangs.

Dans cette plaine triste et marécageuse où la température est toujours

fraîche, humide et capricieuse, les yeux ne trouvent pour se reposer

que les bois de Tanay et ceux de l’allée de Romans. C’était un but

de promenade pour les chanoinesses qui avaient encore, pour se

distraire, les visites aux châtelains de Longe et de Châtenay, dont les

gentilhommières se dressaient à quelques kilomètres seulement de la

petite ville.

Enfin, quand on voulait faire de plus longues excursions, ces dames

avaient à choisir entre Châtillon-sur-Chalaronne, tout plein encore

des souvenirs de saint Vincent de Paul[36], et Thoissey, ancienne

dépendance de l’abbaye de Cluny, où la Grande Mademoiselle avait fondé,

en 1680, un collège, qui, au XVIIIe siècle, était à l’apogée de sa

réputation[37].

[36] Il avait été curé du pays en 1617.

[37] Supprimé en 1791, il fut rétabli en 1824 et existe encore

aujourd’hui à l’état d’institution libre. Thoissey est à 17

kilomètres de Neuville, Châtillon, à six seulement.

Au centre du bourg, s’élevait le monastère qui ressemblait aux

béguinages des Flandres. Les maisons des chanoinesses, dont la plupart

subsistent aujourd’hui, entouraient une place fermée qu’on appelle

encore le Chapitre. Il y a quelques années, on y voyait les traces des

allées carrelées qui, partant du seuil de chacune des maisons, venaient

aboutir à l’entrée de la chapelle construite au milieu de la place.

Cette chapelle fut détruite en 1793, en même temps que les dernières

chanoinesses étaient brutalement chassées de leurs demeures.

La salle des archives ne renferme plus rien. Quant aux maisons qui,

toutes, extérieurement, ont la même forme, quelques-unes présentent

encore des restes de leur ancienne splendeur: ce sont des salons

aux cheminées antiques, des salles aux lambris sculptés, des rampes

d’escalier en bois travaillé[38].

[38] La plus grande partie de ces renseignements sur l’état

actuel du chapitre de Neuville est due à M. P. Carrel, curé de

Neuville-aux-Dames, qui a bien voulu répondre aux questions de

l’auteur avec une obligeance inépuisable.

Les origines du chapitre noble de Neuville sont assez obscures. On

a voulu les faire remonter jusqu’au Ve siècle où saint Romain, abbé

de Condat, y aurait établi une règle sous laquelle les religieuses

auraient vécu jusqu’à l’époque où elles prirent celle de saint

Benoist[39]. Quoiqu’il en soit, il est établi qu’en l’an 1050, il y

avait à Neuville un prieuré de Bénédictines, enrichi déjà par des

dons superbes et nombreux. Ces dames étaient vêtues comme des femmes

en deuil; en 1751, le chapitre fut sécularisé et, quatre ans après,

le roi Louis XV accorda aux chanoinesses le titre de comtesses, les

autorisant à porter, comme marque distinctive, une croix, attachée à un

cordon bleu liséré de rouge, mis en écharpe; la croix représentait d’un

côté sainte Catherine, patronne du chapitre, avec cette légende:

_Genus, Decus et Virtus_ et, de l’autre côté, la sainte Vierge.

La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822 · 第 1 / 14 段