Au moment où l’âne posait les pieds dans le courant, très brillant sous

la lune naissante, l’effroi délia mes doigts crispés, et, m’élançant

comme un fou après la bête qui s’éloignait:

—Barnabé, mon Barnabé, m’écriai-je, ne m’abandonnez pas ici, dans la

nuit!

J’ignore comment de ma gorge serrée avaient pu sortir ces paroles.

Au risque de trébucher dans l’eau, de me noyer peut-être, d’un élan

instinctif, je m’étais jeté sur les traces de Baptiste. L’âne, qui

m’aimait, s’arrêta; l’ermite, toujours silencieux, allongea une main

jusqu’à la ceinture de mon pantalon, m’enleva, et je grimpai sur la

barde derrière lui. J’avais des tressaillements convulsifs.

—Je ne vous désobéirai plus, Barnabé, je ne vous désobéirai plus,

soyez tranquille, marmottai-je.

—Tu comprends que je ne t’aurais pas laissé là aux bords de la Mare...

C’était tant seulement pour te faire peur... Il faut bien, puisqu’il

leur a plu de te confier à moi, que je te rende à ton oncle et à

Marianne.

—Mon pauvre oncle!... Ma pauvre Marianne!... murmurai-je, sentant

crever mon cœur.

Nous avions atteint l’autre rive; déjà quelques toits apparaissaient

parmi les masses noires des arbres découpées à vif par la lune. Le

Frère glissa sur le sol.

—Demeure sur Baptiste, toi, fillot, me dit-il, car tu dois être un peu

fatigué... Oh! je ne suis pas méchant, va; puis je t’aime comme si tu

étais mon Félibien en personne... Voici tout uniment de quoi il s’agit:

quand, dans une minute, nous serons chez Gathon Molinier, tu ne

parleras pas plus que si l’on t’avait coupé la langue... Tu n’es pas,

toi, de ces pays-ci; tu es de l’Italie, et tu ne sais pas notre patois

cévenol... C’est une idée à moi pour m’amuser... Pourtant, si je touche

mon chapelet, tu diras: «_La Madona_,» et si je touche ma grande croix,

tu diras: «_Il Bambino_.» Ça veut dire, en le langage du saint-père,

«_la Sainte Vierge et Notre-Seigneur_.» As-tu bien compris la leçon?

—Oui, Barnabé, oui, m’empressai-je de répondre.

—_La Madona_, _il Bambino_... Voyons!

—_La Madona_, _il Bambino_, répétai-je.

—C’est très-joli. A mes signes, tu n’auras qu’à répondre par ces mots,

et tout ira bien... Descends maintenant, nous sommes devant la maison

de Gathon Molinier, ajouta-t-il à voix plus basse.

J’obéis.

* * * * *

Baptiste, habitué à faire de longues stations aux portes, se mit à

flairer les mousses égayant les fentes des murailles; quant à nous,

nous gravîmes au pas accéléré les hautes marches du perron.

—Dieu vous assiste, brave Gathon! s’écria l’ermite, pénétrant dans une

vaste pièce à peine éclairée, tout imprégnée de l’odeur du pain cuit.

Une femme se tenait à genoux en un coin obscur; elle fit vivement le

signe de la croix, comme pour clore une prière, se leva et vint à nous.

—Bonsoir, Frère, bonsoir, reprit-elle d’un accent où l’on démêlait une

profonde tristesse.

—Il vous est donc arrivé malheur, bonne Gathon? lui demanda Barnabé,

déposant par un geste familier sa besace sur une chaise.

—Hélas! bredouilla la pauvre fournière, mon homme devait retourner

hier au soir à la maison, et il n’a pas encore paru... Je récitais cinq

_Pater_ et cinq _Ave_ à sainte Philomène... Pourvu qu’il ne lui soit

rien arrivé en chemin... Toutes les fois que Jacques revient de Mèze,

il en rapporte les écus de son travail, et quelles mauvaises rencontres

ne peut-on pas faire sur les grandes routes, encore qu’on soit dans une

voiture! N’a-t-on pas arrêté un voleur, ce matin, du côté de Caroux...

—Alors, vous espérez votre mari d’un moment à l’autre? interrompit

l’ermite regardant Gathon avec inquiétude.

—Je l’ai espéré hier, je l’ai espéré encore tout aujourd’hui; mais il

n’arrivera pas à présent.

—Et pourquoi n’arrivera-t-il pas?

—La voiture de La Caune vient de passer, et personne n’est descendu.

—Il est donc coutumier de prendre cette voiture?

—Toujours, Frère, toujours, à cause d’une faiblesse aux jambes. C’est

de naissance, cette faiblesse.

Barnabé respira bruyamment.

—A propos, Gathon, et si on allumait la chandelle? dit-il. Savez-vous

qu’on ne se voit pas le bout du nez tant seulement chez vous.

La paysanne atteignit sa lampe de cuivre à trois becs, son _carel_,

et enfouit dans les cendres incandescentes du four une de ces

longues allumettes soufrées comme on en fabrique tant dans le pays

avec des brins de genêt. Incontinent la lumière tira de l’ombre tous

les objets: les larges pelles de sapin blanches et lisses, l’énorme

fourgon emmanché d’une latte démesurée, le cendrier de fer, les cruches

ventrues se faisant vis-à-vis sur la double pierre de l’évier et dont

le vernis éclatant lança des éclairs furtifs.

Je vis enfin Gathon Molinier, à peine aperçue jusqu’ici. C’était une

femme petite, maigre, pâle, âgée de quarante ans environ. Elle avait

sans doute pleuré, car ses yeux bruns, assez grands, paraissaient tout

maculés et tout rouges.

—Jésus-Seigneur! quel est cet enfant, Frère? s’écria-t-elle,

s’avançant pour me regarder.

—C’est un enfant de Rome, ma chère Gathon... Je l’ai ramené des

Vaticans, lors de mon dernier voyage par là-bas... Le saint-père l’aime

beaucoup, et il me l’a confié pour l’instruire dans la règle de saint

François. Ah! c’est qu’à Rome, où tout le monde va en soutane comme au

paradis, on me prend pour quelque chose, moi!

—Il est beau semblablement à un ange!

Et, me prenant la main droite, la bonne et naïve créature y déposa le

plus respectueux des baisers. Mes jambes mouraient sous moi.

Au même instant, Barnabé, que mes regards attentifs ne quittaient

guère, toucha sa grande croix de laiton. Je me souvins du commandement,

et, la peur me dilatant le gosier:

—_Il Bambino_! m’écriai-je, _il Bambino_!

Gathon recula effrayée.

—Que dit-il? demanda-t-elle.

—Cet enfant est Italien comme notre saint-père et son oncle

l’archevêque de... Enfin... Il ne sait parler encore que le langage

de son pays. Avec les temps, je lui enseignerai le cévenol, bien plus

beau, plus plaisant que l’italien et le français.

De nouveau il porta la main à sa croix.

—_Il Bambino! il Bambino_! répétai-je.

—Qu’est-ce qu’il veut, Frère? je lui donnerai ce qui lui fera plaisir,

à ce petit Enfant-Jésus de Rome.

—C’est bien simple, Gathon. Ces mots: «_Il Bambino_» veulent dire

«_Notre-Seigneur_.» Présentement mon petit garçonnet du pape et de Mgr

l’archevêque de...—j’ai oublié le nom de la ville—veut que je vous

présente à baiser ma grande croix bénite à Rome et sur laquelle est

cloué le Sauveur, comme au Calvaire, vous savez...

—Oh! vite, Frère, que j’embrasse votre croix! Si, par quelque miracle,

elle pouvait ramener mon homme à la maison!... Tenez! ajouta-t-elle,

enlevant une serviette qui recouvrait plusieurs plats sur une table

dressée non loin du four, j’avais préparé à mon pauvre Jacques un

quartier d’agneau, avec une sauce à l’ail comme il l’aime; j’avais

entamé une barrique de vin nouveau; j’avais pétri et fait cuire une

fougasse ronde passée au jaune d’œuf... Mais il ne revient pas... Il

marche peut-être par les routes seul, voulant cette fois économiser le

prix de la voiture, et moi, je me désole ici avec vous... Votre croix,

Frère, votre croix!

Et, tombant à genoux, ce cœur brisé, débordant de religion ensemble et

de désespoir, articula ces mots sublimes:

—Je mets ma confiance en Dieu!

Barnabé n’avait lancé qu’un regard du côté de la table, mais il avait

été féroce. Il saisit le lourd crucifix de laiton, qu’il tira de son

cou avec la chaînette de même métal; puis, étendant ses deux mains vers

la fournière par un mouvement solennel:

—Gathon Molinier, lui dit-il, je ne demande pas mieux que de vous

donner à baiser cette croix dont le saint-père me fit présent, à Rome,

dans les Vaticans. Je vous préviens pourtant que jamais personne n’y

posa les lèvres dessus, avant de me glisser quelque chose dans le sac.

En retour de mes indulgences,—ma croix a été _indulgenciée_ par le

pape en personne,—à la _Chèvre-Double_, un herbager de la montagne

m’a baillé un gros écu; à Rongas, les bonnes chrétiennes ont rempli

de fromages les paniers de Baptiste; à l’Olivette, chez M. Étienne

Baticol, je crois qu’on aurait étranglé toute la basse-cour pour moi...

Gathon Molinier, ouvrez votre âme au bon Dieu et vos dix doigts au

pieux ermite de Saint-Michel.

—Que vous faut-il, Frère?

—Presque rien, tant seulement de quoi fermer le bec d’un oiseau...

Tous les ans, en janvier,—c’est en votre maison une habitude

ancienne,—vous tuez deux ou trois porcs gros et gras. Tantôt c’est

quatre cents livres, tantôt cinq cents livres de viande, voilà..... Ce

petit, qui est un ange, comme vous l’avez reconnu, aime bien le jambon

de France, n’en ayant de ses jours mangé en Italie, et si vous pouviez

nous faire l’aumône...

—D’un morceau de jambon?

—Aussi épais que possible, car nous sommes deux, sans compter les

pauvres qui quémandent sans cesse à ma porte de Saint-Michel.

Gathon, n’articulant pas un mot, prit sur la table un lourd coutelas

de cuisine et s’élança vers un escalier de bois tournant au fond de la

pièce, dans une demi-obscurité.

Incontinent, le Frère toucha son chapelet. C’était un appel, et je me

mis à glapir:

—_La Madona! la Madona!_

La fournière, qui n’avait pas gravi toutes les marches, se retourna:

—Que dit le petit du saint-père? demanda-t-elle.

—_La Madona_, c’est le nom de la Sainte Vierge, et il dit qu’en ce

moment la Sainte Vierge vous regarde, répondit Barnabé.

Gathon avait à peine disparu au dernier détour de l’escalier que

l’ermite, s’approchant des braises encore vives accumulées sous la

margelle du four, y plongea soudain son crucifix, en ayant soin de le

retenir par la longue chaînette de laiton. Qu’allait-il faire, mon

Dieu?...

Cependant, j’entendais les coups que la paysanne, là-haut, frappait

sur l’os du jambon, pour en détacher un quartier. Ces coups répétés me

portaient au cœur.—Ne me rendais-je pas complice d’un vol?—Enfin le

bruit cessa, puis les pas de Gathon retentirent sur nos têtes. Elle

allait redescendre sans doute...

Barnabé, vivement, retira le crucifix enfoui; mais, n’osant y porter la

main de peur de se brûler, moyennant la chaînette il le coucha sur les

dalles et l’essuya tant bien que mal avec son mouchoir.

La fournière parut. Elle tenait une énorme tranche de jambon. L’ermite

la rejoignit dans l’ombre, au bas de l’escalier.

—A genoux, Gathon Molinier! à genoux! lui cria-t-il d’une voix sévère.

La malheureuse femme se prosterna.

—Gathon Molinier, reprit l’ermite d’un accent de plus en plus dur,

nous allons savoir si Notre-Seigneur et la Sainte Vierge sont contents

de l’aumône que vous leur faites.

En même temps, guidant le crucifix par la chaînette, il le lui colla

sur le visage. Ce fut un cri déchirant. Je crois, du reste, que, ne

pouvant la retenir, ma voix se joignit à celle de la fournière.

—Vous voyez, Gathon Molinier, poursuivit froidement l’ermite, ni

Notre-Seigneur ni la Sainte Vierge ne sont satisfaits de ce que vous

ne leur accordez pas le jambon tout entier. Notre-Seigneur pourtant

vous donna sa vie en mourant sur la croix, et la Sainte Vierge aussi

quand elle monta au ciel. Enfin, le feu des damnés vous a brûlé la face

pour vous rappeler qu’il y a un enfer. Je n’y suis pour rien, c’est un

miracle...

—Un miracle! un miracle!

Quatre à quatre elle remonta l’escalier de la chambre haute.

L’ermite fit deux pas, immergea lestement son crucifix dans une des

cruches de l’évier, le roula parmi les plis d’un essuie-main accroché à

un clou, puis attendit.

La fournière ne tarda pas à reparaître. Ses deux bras avaient de la

peine à soutenir le poids d’un jambon comme je n’en avais jamais vu de

si gros.

Le Frère, poussé par une convoitise irrésistible, s’élança d’un bond

au-devant d’elle. Il reçut le précieux fardeau, et, chose insensée!

colla ses lèvres sur la couenne et sur le lard. Il pleurait de joie.

—Gardez-le, Frère, balbutia Gathon, éperdue, je vous le donne.

Barnabé osa lui représenter la croix de laiton, et cette chrétienne

héroïque eut le courage d’y appliquer sa bouche saignante.

—Il est froid, Notre-Seigneur! il est froid! répéta-t-elle radieuse.

Elle le baisa de nouveau.

—C’est que vous avez fait votre devoir, lui répondit Barnabé.....

Maintenant que tout est fini, avant de nous mettre à table pour manger

votre agneau à l’ail, un _Adoremus_!

Nous tombâmes tous trois à genoux, chantant à tue-tête:

_Adoremus in æternum sanctissimum sacramentum!_

X

Pour un jambon, Barnabé Lavérune perdit son âne et la vie.

Barnabé n’était pas assis à table depuis cinq secondes qu’il reprenait

sa gaieté bruyante. Tout avait changé brusquement en lui: son attitude

presque terrible était redevenue abandonnée, libre jusqu’au sans-façon

le plus indiscret, et sa voix impérieuse, sourde, contenue, éclatait de

nouveau à faire trembler les vitres dans leurs châssis.

Tandis que Gathon Molinier, sans doute fort honorée de servir l’enfant

de Rome et le Frère, se démenait, nous passant assiettes et couteaux,

l’ermite promenait des regards joyeux, enivrés, de l’agneau rôti,

douillettement couché sur un lit d’aulx au fond de sa jatte brune, au

jambon colossal, qu’il avait déposé sur une chaise à côté de lui. En

vérité, c’était un morceau superbe, pesant quarante livres au moins,

et dont le lard épais, diamanté par le sel où la ménagère l’avait

laissé tremper durant plusieurs mois, étincelait sous le _carel_ comme

l’eût fait un plein boisseau de pierreries.

Enfin la fournière s’assit. Pauvre femme! ses lèvres, son nez, sa joue

gauche, étaient tuméfiés par la brûlure du crucifix. Pourtant elle

nous sourit, à moi surtout qu’elle regarda avec une vénération qui me

consternait.

—Voyez-vous, Gathon, lui dit le Frère, plantant sa fourchette dans

l’agneau pour le découper, ne soyez pas en peine à cause de votre mari.

Ce soir, vous avez fait trop de plaisir à Notre-Seigneur, en secourant

ses pauvres, pour qu’à son tour Notre-Seigneur ne s’occupe pas de

vous rendre heureuse. La diligence de La Caune ne vous a rien dit

aujourd’hui; soyez tranquille, elle vous parlera demain...

—Ah! mon cher homme!... Dieu vous entende, Frère!

—Il m’entend toujours, moi! et la preuve, c’est qu’il ne me refuse

point un miracle dans l’occasion... Vous avez bien vu pour le jambon...

Vivement, et tout d’un élan, Gathon Molinier se mit debout.

—Qu’y a-t-il? demanda Barnabé, en train de remplir son assiette.

—Cette voix...

—Quelle voix?

—Je me suis trompée. Je croyais que Jacques arrivait.

—Ah! il est loin encore. Je vous ai dit que c’était pour demain...

Soupons à présent.

Mais la fournière demeurait fixe, l’oreille aux écoutes. Tout à coup,

au lointain, ce couplet d’une chanson cévenole éclata dans la nuit:

«_Tonnelier malin,

Pour qu’en tes barriques

Les bonnes pratiques

Remisent leur vin,

Tonnelier malin,

Raccoutre-les bien._»

—C’est lui, Frère, c’est lui! s’écria Gathon, folle de joie.

Ayant ouvert la porte, elle dégringola le perron.

Barnabé, atteint par cette nouvelle, se dressa sur ses quilles à son

tour. De ses dix doigts il agrippa le jambon.

—La besace, fillot! me dit-il.

Je la lui présentai. O désespoir! l’ouverture en était trop étroite.

L’ermite essaya de ployer le manche du jambon. Vains efforts! le

manche, venu d’une bête solide, résista. Que faire? Où cacher cette

énorme aubaine?

Cependant, on entendait la voix de Jacques Molinier parlant à sa femme,

et la voix des voisins souhaitant la bienvenue au voyageur. Barnabé

suait à grosses gouttes, et moi, sous ma soutanelle et mon surplis, je

sentais mes pauvres membres flageoler.

Enfin, la besace eut un gémissement, elle craquait sous l’effort.

Qu’importe! le jambon allait disparaître. Malheureusement, à cette

minute même, Jacques Molinier parut.

—Eh bien, Frère, que faites-vous là? demanda-t-il.

—Rien, rien, bredouilla Barnabé parachevant sa besogne.

—Il me semble pourtant...

—Oh! mon homme, interrompit Gathon, il vient d’y avoir un miracle

dans notre maison... J’ai vu le bon Dieu, près de l’escalier de

notre chambre, et, pour lui rendre grâces, j’ai donné au Frère de

Saint-Michel un de nos jambons, le plus gros.

Molinier ne répondit pas à sa femme. Il alla vers l’ermite penché

toujours sur le sac, et, le touchant légèrement à l’épaule:

—Je pense bien, l’ami, que vous allez laisser ce jambon, et cela sans

vous faire prier.

Barnabé releva la tête d’un mouvement plein de lenteur. Il mesura

du coin de l’œil son adversaire, lequel, à vrai dire, était encore

jeune,—quarante-cinq ans peut-être,—vigoureux d’aspect, mais petit et

«_mal assis sur ses jarrets_,» comme on dit des boiteux dans le pays.

Son inspection achevée, il grommela:

—Molinier, je tiens cette aumône de votre femme et je ne la lâcherai

point. Voilà.

—Frère, en passant devant la _Chèvre-Double_, j’ai vu du monde

assemblé et je suis descendu de la voiture. Alors, j’ai appris de la

bouche de Tabarié l’histoire de l’ermite de Cavimont... Est-ce que vous

voulez devenir voleur, vous aussi, ermite de Saint-Michel?

Le jambon, pressé, moulu, trituré de toutes les façons, avait fini par

entrer dans la besace, qu’il gonflait démesurément. Barnabé se passa le

sac sur l’épaule; puis, sans autrement prendre souci des réclamations

de Jacques Molinier, fit quelques pas pour sortir. Mais celui-ci

s’élança, et, avant que le Frère pût s’échapper, referma violemment

la porte de la maison. Il se planta vis-à-vis de l’ermite, la mine

résolue, les poings serrés. Barnabé pâlit, ses sourcils hérissés se

heurtèrent, sa barbe eut un frémissement, et tous les muscles de sa

face horriblement tendus lui communiquèrent une expression de férocité

qui me le rendit méconnaissable absolument.

—Laissez-moi passer! articula-t-il d’autorité.

—Mon jambon! riposta l’autre.

—Jacques! Jacques! intervint la fournière, tendant des mains

suppliantes.

—Frère Barnabé! frère Barnabé! mâchonnai-je, pleurant.

Nos deux hommes se regardaient dans le blanc des yeux et ne bougeaient

point. Tout à coup l’ermite, qui avait laissé couler la besace à ses

pieds, leva la main droite. Cinq doigts noueux, résistants comme

l’acier, s’abattirent sur le gilet de Molinier. L’étoffe, trop vivement

ramassée, poussa un cri, et la poitrine du paysan, atteinte par les

ongles du Frère, rougit la chemise de quelques taches de sang.

—Au secours! s’écria Gathon, ouvrant l’unique volet de la fenêtre, au

secours!

Jacques Molinier, rendu furieux par une attaque aussi brusque que

violente, avait accepté la bataille, et, de ses deux bras vigoureux,

souples comme des branches de châtaignier sauvage, étreignait

énergiquement son ennemi. Barnabé, dont ce gnome robuste collé à ses

flancs, par la compression qu’il exerçait sur sa poitrine, embarrassait

la respiration, sentit subitement le souffle lui manquer; une seconde

encore, et toute sa machine, prise de paralysie, s’affaissait sur le

carreau. Il eut un bondissement formidable pour se dégager. Mais il

étouffait toujours, n’ayant pas réussi à décrocher les tenailles qui

lui avaient harponné les deux poumons et, en se faufilant jusqu’au cou,

menaçaient de l’étrangler. D’instinct, mû par un élan désespéré de la

vie qui se révolte, il se laissa tomber sur les dalles, et, avec son

adversaire, qui ne se déprenait en aucune façon de ses habits, de sa

chair, roula du seuil de la porte, où avait commencé la lutte, jusqu’à

la margelle granitique du four. C’était épouvantable et hideux.

—Au secours! glapissait Gathon, au secours!

Soudainement, j’ignore par quel prodige de force ou d’adresse, Barnabé

se trouva libre. La figure ensanglantée, la bouche ouverte pour

ressaisir l’air qui lui avait fait défaut, il était là debout, nous

dévisageant d’un regard stupide et cruel.

—Mon homme, mon pauvre homme! gémit Gathon s’empressant vers son mari.

Jacques Molinier, étendu sur le pavé, ne bougeait pas; sa tête, qui

dans la chute avait porté sur le cendrier du four, laissait échapper

des flots de sang par une blessure béante. Sous la lueur blafarde du

_carel, e malin tonnelier_ paraissait livide. Était-il mort? Était-il

évanoui?

Je m’assis, les jambes ne me soutenant plus.

Mais l’ermite ne paraissait avoir aucune envie de s’attarder dans la

maison. Il rejeta son sac, toujours alourdi du jambon, sur son dos, me

saisit au bras d’une main rude, et souleva le loquet de la porte.

En ce moment, des voix retentirent au dehors. Avant que nous eussions

tiré la porte à nous, elle s’ouvrit toute grande sous l’impulsion de

cinquante bras.

—Il a tué mon homme! il a tué mon homme! se lamentait Gathon, la face

égarée.

Elle désignait l’ermite à la multitude qui entrait.

Barnabé, comme un taureau donnant des cornes, essaya de donner de la

tête à travers la foule des voisins, cherchant à s’échapper. Mais il

n’avait pas descendu trois marches du perron que, saisi par trente

mains à la fois, harcelé de griffes de la tête aux pieds, après avoir

laissé aller la besace de ses épaules, il dut se rendre à merci pour ne

pas être écharpé.

—Une corde! cria quelqu’un.

L’ermite, harassé, haletant, la peau déchirée, l’habit en lambeaux,

encore farouche mais écrasé par le sentiment de son impuissance,

s’abandonna tout entier à la corde et ne proféra ni une plainte ni un

mot.

—A présent, moi, je m’en vas quérir les gendarmes, dit tranquillement

un autre voisin.

Cependant, on s’empressait autour de Jacques Molinier, qu’on avait

relevé et assis sur une chaise. Moi, je promenais sur tout ce monde

turbulent des regards où devaient se traduire mon hébétement ensemble

avec mon désespoir. Allait-on me garrotter à mon tour? Effaré, je

portai les mains à mon front, tâchant sans doute d’y retenir ma pensée

qui fuyait, et dans une minute me livrerait sans défense à cette

foule ameutée. Mon front était un bloc de glace. Tout d’un coup, je

sentis mes yeux devenir froids aussi, et, je m’en souviens encore en

frissonnant, j’eus l’impression bien nette, et d’autant plus terrible,

de quelqu’un qui va mourir.

—Je n’ai rien fait! je n’ai rien fait! râlai-je du ton dont j’eusse

rendu le dernier soupir.

Et je m’affaissai sur une marche du perron, non loin de Barnabé.

Quand je repris connaissance, l’ermite était debout; la longue corde

qui l’étreignait avait été déliée; seulement je vis quelque chose

briller autour de ses poignets: c’étaient les menottes. Quatre

gendarmes, accourus en toute hâte, l’entouraient. Un de ces hommes se

retourna vers moi.

—Allons, marche, vermine! me cria-t-il brusquement.

—Je n’ai rien fait!... je n’ai rien fait!...

Les sanglots étouffèrent ma voix.

La multitude avait grossi, et nous dûmes traverser ces masses

mouvantes, éclairées par les lueurs indécises de cent lanternes, au

milieu des apostrophes, des rires, des vociférations et des hurlements.

—Bonne nuit, Frère! nous cria Antonin Tabarié, comme nous défilions

devant la _Chèvre-Double_.

* * * * *

Enfin, nous touchâmes le sommet de notre calvaire, le seuil de la

prison de Saint-Gervais! Nous étions chez nous.

L’escalier se perdait dans une tour humide et noire. Nous atteignîmes

bientôt un palier assez spacieux. Un homme était là, la tige d’un

_carel_ accrochée au bout des doigts.

—C’est donc le jour des Frères aujourd’hui? dit ce personnage sinistre.

Les gendarmes éclatèrent de rire.

—Il paraît bien! répondit l’un d’eux.

—Il y avait longtemps que nous guettions Barnabé, ajouta un autre.

—Il porte plus d’un gros péché sur la conscience, continua un

troisième.

—Sans parler de M. Cœurdevache, de Saint-Pons, conclut le quatrième

gendarme.

Une lourde porte, ferrée de gros clous faisant saillie sur le bois, fut

ouverte. On nous poussa; puis la porte, retirée vivement, se referma.

Nous restâmes debout dans les ténèbres, consternés, écrasés, anéantis.

Après avoir pleuré, sangloté, je poussai des cris. Je n’étais pas

maître de ne pas crier. Soudain, une main me frôla. C’était évidemment

la main de Barnabé. J’eus un frisson d’horreur.

—Voulez-vous me laisser! lui dis-je, reculant.

—Pauvre mignon! articula une voix attendrie.

Et la main, qui avait tenté de me saisir, me caressa.

En un trou de la muraille, un lampion brûlait dans un verre huileux. Un

à un les objets, indistincts à mon entrée dans la prison, émergeaient

peu à peu de l’obscurité: une cruche, de la paille, une escabelle de

bois...

Barnabé · 第 20 / 21 段