—Je connais ça, monsieur Étienne, je connais ça, reprit Barnabé, la

bouche libre après une rasade. Attendez une minute! Moi qui suis l’ami

du bon Dieu, non tant seulement par l’habit, mais aussi par les bonnes

intentions, je vas vous expliquer de quoi il retourne en cet évangile

du deuxième dimanche après Pâques... Certainement il faut croire que,

dans le pays de Notre-Seigneur, il existait, comme aux Cévennes, des

loups, des brebis, des moutons, et même des vaches et des bœufs;

mais, du reste, quand il dit un mot du bétail, est-ce une manière de

parler... Apprenez ceci, monsieur Étienne, car encore que vous soyez

maire, vous ne savez pas tout: par loup, Notre-Seigneur entend le

démon, et par troupeau, tous les chrétiens qui sont dans l’univers sous

le commandement du saint-père. Je le connais, le saint-père de Rome.

Quel homme! magnifique comme le bon Dieu en personne...

L’ermite planta sa fourchette dans la seconde tranche de jambon et la

mordit vigoureusement.

Le vieux paysan continua:

«... _Or le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire, et qu’il

ne se met point en peine des brebis_...»

—Ce mercenaire se comporte tout juste comme Braguibus, quand il était

_pillard_ à Rieussec, dit Barnabé éclatant de rire. Un jour, au coin

d’un taillis de jeunes chênes, notre musicien voit briller pareillement

à des braises les deux yeux d’un énorme loup. Que fait-il? Il fait

comme un levron dont le plomb a frisé le poil, il saute et cabriole

sans demander son chemin à personne. Ah! c’est que les bêtes ne lui

appartenaient point. Voilà.

«... _Je suis le bon Pasteur, je connais mes brebis et mes brebis me

connaissent, comme mon Père me connaît et que je connais mon Père, et

je donne ma vie pour mes brebis_...»

—Attention! s’écria le Frère s’étirant le cou pour avaler au plus

vite le gros morceau qui lui emplissait la bouche. Attention, monsieur

Étienne! répéta-t-il. Vous avez remarqué, je pense, que Notre-Seigneur

parle toujours des brebis, jamais des moutons. Écoutez la raison de

ce mystère: Notre Seigneur savait d’avance que, dans les églises,

on verrait plus de femmes que d’hommes, et, comme les femmes sont

les brebis, les hommes les moutons, il fait premièrement honneur aux

femmes, plus douces, plus religieuses que nous. Vous voilà instruit...

«... _J’ai encore d’autres brebis qui ne sont point de cette bergerie.

Il faut que je les amène. Elles écouteront ma voix, et il n’y aura

qu’un troupeau et qu’un Pasteur._»

—Oh! pour ça, je m’en vas vous raconter ce que c’est: il s’agit des

protestants. Vous savez qu’ils sont en nombre dans nos montagnes et

qu’ils ont fait la guerre aux catholiques, aux temps les plus reculés

et les plus anciens? Quelle racaille que ce monde! Et Luther et son

frère Calvin, les connaissez-vous? C’étaient de vrais brigands de la

Calabre, à l’époque où ils commandaient les guerres cévenoles. Du

reste, quelle différence entre les ministres des protestants et les

curés des catholiques! L’enfer et le ciel, monsieur Etienne, l’enfer

et le ciel... Une fois, du côté de Vérénous, en retournant de mes

quêtes, je rencontrai le ministre du temple de Graissessac. Ah! quelle

envie me prit de le jeter dans la rivière de Mare.—«Un de moins!» me

disais-je.—Il me salua, et je n’osai pas l’entreprendre. Mais gare, si

le hasard le pousse de nouveau sur mon chemin!...

—C’est pourtant un homme très honnête et très bon, M. le ministre de

Graissessac, dit M. Baticol, refermant son livre.

—Alors, vous aimez les protestants, vous? interrogea Barnabé, dont

la bouteille de trois litres, vidée jusqu’à la dernière goutte, des

profondeurs de l’estomac, lui envoyait des flammes au visage et des

étincelles aux yeux.

—Je les aime comme fait le bon Pasteur, qui les appelle à lui pour

leur ouvrir les portes du ciel.

—Eh bien, moi, je les déteste! vociféra le Frère, éclatant comme une

mine, et il ne faudrait pas qu’en sortant d’ici il m’en tombât un sous

le bourdon! A-t-on jamais vu, des gens qui osent bâtir des églises où

l’on ne voit pas le moindre confessionnal! qui appellent communier

_faire trempette_ dans un verre! Moi, je me confesse et je communie,

selon les règles établies par le bon Dieu dans sa Passion, et je

pratique tous les devoirs d’un bon chrétien et d’un bon Frère libre de

Saint-François.

Barnabé parlait avec une extrême exaltation. M. Etienne Baticol le

regardait, pénétré d’un étonnement indicible.

—Calmez-vous, Frère, calmez-vous, lui repéta-t-il d’un ton presque

affectueux.

—Que je me calme, quand j’entends parler des protestants, qui n’ont

qu’une idée en tête, se moquer de notre sainte religion! hurla-t-il

exaspéré.

Le vieillard appliqua ses deux mains amaigries sur les bras nus de son

fauteuil, fit un effort et se mit debout.

—Barnabé Lavérune, dit-il, puisque vous allez à Saint-Gervais, je vous

engage à continuer votre route.

—C’est bien ça, vous me renvoyez, à présent que je vous ai expliqué

l’Évangile et que vous n’avez plus besoin de moi.

—A l’heure où j’en suis arrivé, je n’ai besoin de personne ni de rien,

sauf de l’assistance du bon Dieu.

Nous nous esquivâmes.

Comme s’il avait pressenti l’heure du départ, Baptiste était revenu de

la prairie où nous l’avons vu courir et nous attendait à une portée de

fusil de la ferme, vers l’extrémité de la basse-cour.

Nous allâmes à lui.

Les ouailles, encore une fois épouvantées, firent rage de leurs ailes

et de leurs voix.

Au moment où tout un escadron de pintades passait devant nous effaré,

le Frère serra son bourdon, et, avec une agilité, une prestesse

incroyables, le lança sur les bestioles, qui piaillèrent effroyablement.

Horreur! deux pintades étaient demeurées sur le carreau.

Tandis que, tremblant de tous mes membres, je contemplais les

malheureux volatiles se débattant contre la mort, Barnabé, paisible

comme je l’avais vu dans son verger de Saint-Michel, le jour de

l’assassinat des linottes et des chardonnerets, retirait sa besace

enfouie avec mon paquet dans les paniers de Baptiste, et en déliait les

cordons.

—Eh quoi! lui dis-je, vous oserez emporter ces pintades que vous venez

de tuer?

—Est-ce que M. Etienne Baticol n’a pas pris mes paroles sur l’Évangile

sans me payer?

Il glissa lestement les deux bêtes toutes chaudes au fond de son sac,

et replaça celui-ci dans les paniers, contre ma soutanelle et mon

surplis. Cela fait, avec la semelle de ses gros souliers, il effaça les

traces de sang qui reluisaient sur les cailloux de la basse-cour.

Le coup avait été si violent, que j’aperçus les barbillons rouges des

pintades à plusieurs pas de là sur une touffe de mauve. Je les ramassai

pieusement.

Je pleurais.

—Allons! allons! dit Barnabé, s’adressant à Baptiste.

Nous gagnâmes le col des _Treize-Vents_.

* * * * *

Saint-Gervais est une petite ville de trois mille âmes, assise à

califourchon sur la rivière de Mare. Vers le nord, se déploient de

vastes prairies; mais au sud, à l’est, à l’ouest, de hautes montagnes

enserrent de toutes parts ce maigre chef-lieu de canton, un des plus

pittoresques des Cévennes méridionales.

Pour atteindre jusqu’à l’hôtel de la Gendarmerie, où Barnabé avait

hâte de se rendre, dans le but de dénoncer au brigadier les faits

et gestes de Venceslas Labinowski, nous dûmes traverser la rue de

l’Espinouse. Dieu! quelle ne fut pas notre surprise en abordant cette

longue ruelle ordinairement solitaire,—j’étais venu maintes fois avec

mon oncle dîner chez M. le curé de Saint-Gervais,—de la trouver toute

fourmillante de monde! Hommes, femmes, enfants surtout, étaient là,

encombrant le pavé, les bras et les yeux tendus vers le pont, où se

balançait une houle de têtes.

Que se passait-il? Tout à coup les canons de quatre fusils

étincelèrent, et des baudriers de gendarmes se détachèrent en vigueur

sur le fond brunâtre de la foule.

—On en amène un! glapit une commère.

—C’est un homme! cria un gamin hissé sur les épaules de son père.

Barnabé qui, à la descente très raide des _Treize-Vents_, avait laissé

Baptiste libre de toute charge, accota sa bête contre la muraille d’une

maison, grimpa le long de la barde, et, pour mieux voir, se planta

debout sur la cime des orteils.

—Venceslas! Venceslas Labinowski! hurla-t-il, comme fou.

Tous les badauds le regardèrent, niaisement ébahis.

Lui cependant avait remis pied à terre, s’était débarrassé des guides

de Baptiste dans mes mains, et s’efforçait contre le flot des curieux,

pour arriver plus vite à son ennemi, l’ancien Frère de Cavimont.

—Ah! le brigand! ah! le scélérat! vociférait-il, jouant des coudes et

du bourdon.

Mais les carabines et les bicornes approchaient.

Soudain la multitude, qui avait résisté à l’ermite, se fendit

d’elle-même, et, dans l’entre-bâillement, les gendarmes apparurent de

la tête aux pieds. Ils étaient au nombre de quatre. Au milieu d’eux,

marchait, les pas entravés par des cordes et les menottes aux poignets,

Venceslas Labinowski.

Bien que sale et affreusement déguenillé, je n’eus aucune peine

à reconnaître mon vieul ami de la _Grappe-d’Or_, à Bédarieux. Il

portait, aujourd’hui qu’une tourbe énorme le dévisageait, le front

aussi haut qu’autrefois, et ses traits avaient le même air de bravade,

d’impertinence et, pourquoi ne pas le dire? de noblesse que je leur

avais connu.

—Voleur! voleur! lui cria Barnabé, allongeant vers lui ses bras par un

geste de menace.

Venceslas nous regarda. Oh! quels sentiments différents exprimèrent ses

yeux, quand ils ne firent qu’effleurer l’ermite de Saint-Michel pour

s’arrêter complaisamment sur moi! Je devinai que ce Polonais, bien que

tombé aux griffes de la justice, méprisait Barnabé Lavérune et m’aimait

encore, moi qui l’avais tant aimé.

Je ne sais à quelle impulsion secrète j’obéis; mais, abandonnant

Baptiste, je poussai en avant afin de revoir mon Venceslas. En

m’avisant de nouveau sur son chemin, il fit une courte halte, comme

fatigué; puis, se tournant vers moi, de cette voix douce, de cet

accent intraduisible auquel j’avais su si peu résister quelques mois

auparavant:

—Bonjour, mon cher petit, bonjour! me dit-il.

Je me sentis rougir, et reculai tout honteux à la fois et tout ému.

Jusqu’à la porte de la prison, laquelle, à Saint-Gervais, ainsi qu’en

beaucoup d’autres endroits de nos Cévennes, est située dans le clocher

de l’église paroissiale, Barnabé, pris d’une sorte de délire furieux,

ne cessa d’invectiver son ancien confrère:

—Ah! tu complotais de venir m’assassiner, gueux de Polonais! Mais il y

a une justice pour les gens de ton espèce, misérable! Va, le bourreau

t’attend sur la place de l’Esplanade, à Montpellier.

Enfin, le prisonnier mis en lieu sûr, la foule se dispersa.

—Allons-nous retourner aux Aires à présent, Barnabé? demandai-je.

—Aux Aires?

—Puisque vous n’avez plus rien à faire désormais du côté de la

Gendarmerie, nous pourrions revenir chez nous, il me semble.

—Tu ne veux donc pas, pétiot, que je vende mes pintades?

—Vos pintades? m’écriai-je, abasourdi.

—A l’_Auberge de la Chèvre-Double_, je suis bien sûr qu’Antonin

Tabarié m’en donnera vingt-cinq sous, peut-être trente.

—Mais ces pintades appartiennent à M. Etienne Baticol, et...

—Et tu feras bien de taire ta langue, toi! interrompit-il, me

saisissant l’oreille droite entre ses gros doigts cartilagineux et la

tirant à me la déchirer.

* * * * *

Malgré que j’en eusse, je fus contraint de suivre Barnabé à l’_Auberge

de la Chèvre-Double_, chez Antonin Tabarié.

IX

Gathon Molinier a dressé la table, tout est prêt, mais Jacques n’arrive

pas.

Le pont de la Mare est à dos d’âne, pavé de cailloux ronds recueillis

aux bords de la rivière. A ce monument fort raide, le seul qu’on puisse

admirer à Saint-Gervais, s’appuie l’_Auberge de la Chèvre-Double_.

C’est une vaste masure, plus large que haute, et dont les murailles,

envisageant le nord, baignent pittoresquement dans l’eau. La façade,

embellie de deux rangées de fenêtres, donne sur la rue de l’Espinouse,

la rue la plus spacieuse de l’endroit.

Un peu au-dessus de la porte d’entrée, dans un carré blanchi à la

chaux, un artiste ambulant, lequel sans doute, en Normandie, avait

peint des veaux à deux têtes, a badigeonné je ne sais quel monstre avec

un double chef. Rien de plus grotesque que cette peinture rudimentaire,

véritable image d’Epinal colossale, où tout manque, même cette fleur

de naïveté que l’inexpérience de la main et l’ignorance de l’esprit

communiquent à tant d’ouvrages imparfaits. Quant à la couleur, un rouge

d’ocre s’épand depuis les deux têtes mal attachées jusqu’aux huit

pattes pendantes, dont deux seulement touchent le sol. On aperçoit une

colonne vertébrale unique, monstrueuse, hérissée de poils rudes, d’où

partent tous ces membres épars. C’est bête tout ensemble et hideux.

Une légende flamboyante, en lettres capitales illustrées d’agréments

bizarres, encadre l’animal-phénomène. On lit:

A LA CHÈVRE-DOUBLE

_ANTONIN TABARIÉ_, _Aubergiste_,

LOGE A PIED ET A CHEVAL.

Des bornes de granit, extraites des carrières du mont Caroux, protégent

les murs antiques de la _Chèvre-Double_ contre les roues des charrettes

et des tilburys. A ces bornes, on scella des anneaux de fer destinés à

retenir les bêtes des gens qui ripaillent chez Antonin Tabarié.

L’ermite attacha Baptiste, retira sa besace des paniers, et nous

franchîmes le seuil de l’hôtellerie.

Les tables regorgeaient de victuailles. Pas une escabelle de bois qui

n’eût son homme assis et bâfrant. A travers la vaste salle à manger,

sur les pas des servantes empressées, des chiens-loups à colliers

garnis de pointes redoutables se traînaient avec des grondements

étouffés. D’où venaient ces gens et ces bêtes?

Le milieu d’avril est le moment où émigrent, de la plaine, desséchée

déjà, vers les hauteurs herbues, les grands troupeaux de moutons.

Saint-Gervais, situé à l’orée immédiate de la montagne, se présente

comme la dernière station des pâtres; c’est là que bon nombre d’entre

eux boivent leur dernière pinte de vin et finissent par se coiffer

plantureusement de leur verre, comme on dit au pays cévenol. Demain,

sur les pics escarpés, dans les solitudes près des nuages, à travers

les landes perdues, recommenceront la responsabilité, les sueurs,

la peine; demain, les luttes acharnées avec les loups dévorants,

les sangliers au boutoir terrible; aujourd’hui, à Saint-Gervais, la

dernière gaieté, la dernière liesse, le dernier oubli, la dernière

bénédiction du bon Dieu!

—Bon appétit, les amis, bon appétit! s’écria l’ermite.

Trois ou quatre visages se retournèrent vers nous.

—Ah! voilà le frère Barnabé! répondit-on... Bonjour, Frère.

Au bout de la table, quelqu’un se leva. C’était un grand jeune homme à

l’air fin, distingué. Comme aux autres bergers cévenols, les cheveux

coupés ras sur la nuque, conservés très-longs au-dessus des oreilles,

lui descendaient en tire-bouchons le longs des tempes, mais ses

traits avaient une fraîcheur et je ne sais quelle noblesse native

qui dénonçaient une condition supérieure. Du reste, sa _grisaoudo_,

sorte de dalmatique en grosse toile de genêt que les pâtres des hauts

herbages passent sur leurs vêtements, paraissait d’une étoffe moins

commune, et aux courtes manches flottantes brillaient deux bouffettes

de ruban de fil bleu.

L’ermite considéra cet inconnu avec respect, puis, s’adressant à lui

d’un ton d’humilité obséquieuse que je ne lui connaissais pas:

—Maître, lui dit-il, que saint François accorde de l’eau à vos

prairies, de la graisse à vos moutons, du lait à vos chèvres, et à vous

la fortune avec la santé! Moi, en effet, je suis Barnabé Lavérune, le

pieux Barnabé Lavérune, ermite de Saint-Michel des Aires, et j’implore

votre assistance pour l’amour de Dieu. Il existait un brigand parmi

les Frères libres de Saint-François, un Polonais de l’enfer, Venceslas

Labinowski; mais je ne lui ressemble point..... Donnez-moi une petite

pièce blanche, un sou si vous ne pouvez une pièce, deux liards si vous

ne pouvez un sou. J’ai besoin de grandes ressources pour ma chapelle,

ainsi que pour cet enfant que vous voyez avec moi...

Je sentis tout mon jeune sang me monter à la face et me la brûler;

mais je n’osai interrompre le Frère, dont la main droite appuyée sur

l’une de mes épaules me meurtrissait l’omoplate par un attouchement

significatif.

—Alors, vous ne voulez pas déjeuner en notre compagnie? lui demanda le

berger à la _grisaoudo_ élégante et enrubannée.

—Mon estomac est coutumier du jeûne, mes amis, répondit-il d’une voix

dolente... J’aimerais mieux recevoir quelque monnaie pour l’entretien

de ma chapelle, que de boire et de manger. Il faut faire pénitence.

En articulant ces derniers mots, il tendit sa main ouverte vers le

maître-herbager.

—C’est vous, le plus riche, que Dieu a choisi pour donner aujourd’hui

l’exemple aux autres, lui dit-il.

Le jeune homme, s’étant rassis, tira de la poche de son pantalon un

boursicaut en cuir, en délia les cordons aux nœuds compliqués, y coula

deux doigts et amena une pièce luisante.

—Tenez, Frère, voici quarante sous! dit-il.

Barnabé rougit de plaisir: il ne s’attendait pas à si grosse aubaine.

Il saisit la lourde croix de laiton qui lui ballait sur la poitrine,

fit sauter par-dessus sa tête la chaîne qui la retenait, et présenta

le crucifix au jeune homme, qui le baisa dévotement. Cette cérémonie

achevée, il promena son chapeau à larges bords le long des tables,

recevant les maigres offrandes des bergers. Plus d’un ne donna rien.

—Pour ma chapelle de Saint-Michel! pour ma chapelle de Saint-Michel!

répétait-il d’un ton pitoyable.

Il recueillit la monnaie, puis s’inclinant:

—Que le bon Dieu vous le rende! articula-t-il, l’œil humide de

gratitude.

Au fond de la salle à manger toute bruissante de propos ronds et salés,

saturée de l’odeur des viandes et du vin, une porte vitrée était

entr’ouverte; Barnabé la poussa, et nous nous glissâmes dans la cuisine

de la _Chèvre-Double_.

—Eh bien! Tabarié, le commerce va donc toujours de mieux en mieux?

s’écria le Frère joyeusement.

Sa voix venait de retrouver la note gouailleuse qui en était l’accent

particulier.

—Mon commerce au moins est honnête, répondit un gros homme, lequel,

armé d’un long _flamboir_ rougi au feu, laissait tomber des gouttes de

graisse enflammée sur un énorme gigot tournant à la broche devant un

brasier.

—Voyons, camarade, est-ce que vous avez vu le loup aujourd’hui? Vous

voilà hérissé comme un pelon de châtaignier.

—Non pas le loup, mais le frère Venceslas Labinowski.

—Ah! le gueux!... Mais il y a Frère et Frère, l’ami...

—Venceslas me doit neuf francs depuis un an: trois francs d’argent

prêté et six francs pour quatre repas faits dans mon auberge.

—Pourquoi ne pas écrire sur votre enseigne: «_Crédit est mort_?»

Alexandre Morel, l’aubergiste du _Cheval-Blanc_, à Saint-Pons, n’a pas

été si simple que vous.

—J’avais confiance, pleurnicha Antonin Tabarié... Un Frère, il me

semblait...

—Un Frère... un Frère... Il ne faut pas trop s’y fier... Ah! si

c’était un Frère comme Adon Laborie, de Notre-Dame de Nize, ou comme

moi!... Vous ai-je jamais fait perdre un liard, Tabarié? J’aimerais

mieux que le soleil me tombât dessus et me roussît jusqu’au dernier

poil que de retenir un sou à mon prochain... D’abord, les Lavérune, de

père en fils, ont marché toujours la conscience droite et le front

découvert... Ce scélérat de Venceslas!... Que voulez-vous? il n’est pas

le premier homme que les femmes mènent à mal... Enfin, il vient avec la

justice de trouver chaussure à son pied...

En débitant ces phrases, entrecoupées de silences, Barnabé suivait

attentivement les diverses opérations de Tabarié. Celui-ci, ayant

flambé le mouton, l’ayant saupoudré de sel gris, venait de l’étendre

sur un lit de haricots, au fond d’une immense jatte de faïence; il

le livra, ruisselant de jus, la peau jaunie et boursoufflée, à une

servante, qui l’emporta.

—Quelle pièce! fit l’ermite, ne sachant retenir un geste

d’enthousiasme, quelle pièce!

—Il sera tendre.

Tout d’un coup, Barnabé retira la besace de sur son épaule et la déposa

aux pieds d’Antonin Tabarié.

—Vous avez donc quelque chose à me vendre? lui demanda l’hôtelier,

familiarisé avec les façons de l’ermite.

—Deux bestioles, si vous êtes raisonnable.

—Voyons.

—Sont-elles grasses! s’écria Barnabé, soufflant sur les pintades pour

en montrer la peau à travers les plumes... Ça pèse comme plomb... Ah!

le grain ne leur manqua jamais en ma basse-cour de Saint-Michel... Moi,

je ne ressemble pas à ce brigand de Venceslas: c’est toujours pour vous

faire gagner de l’argent que je viens vous voir.

—Combien?

—Tabarié, vous êtes un brave homme, plus humain qu’Alexandre Morel, de

Saint-Pons, qui non-seulement ne veut pas reconnaître les Frères libres

de Saint-François, quand ils frappent à sa porte le gousset vide, mais

qui ne reconnaîtrait pas Notre-Seigneur en personne avec sa croix...

Tenez! si au petit prix que je vous demanderai, vous voulez ajouter

une tranche de votre gigot et un verre de vin pour nous remonter les

forces, à cet enfant et à moi, nous tomberons d’accord tout de suite.

—Combien? répéta laconiquement l’aubergiste.

—Avec la tranche et la bouteille?

—Oui.

—Trente sous.

—Trop cher. Je n’en veux pas.

—Alors, il faudrait vous les donner pour une miette de votre mouton!

Vous croyez donc que ces bêtes m’embarrassent? Pensez-vous, par hasard,

que je les ai volées? Oh! oh! tous les Frères ne sont pas de la

Pologne... Moi, d’abord, je suis né aux Aires... Vingt-cinq sous, si

cela vous plaît?

—Vingt.

Barnabé ramassa la besace et fit mine de reprendre les pintades,

demeurées aux mains de Tabarié.

—C’est le dernier mot? interrogea-t-il.

—Le dernier.

—Eh bien!... gardez ma volaille. Apprenez pourtant qu’on est plus

avare à la _Chèvre-Double_, de Saint-Gervais, qu’au _Cheval-Blanc_, de

Saint-Pons.

Je ne fis pas grand honneur au gigot; mais Barnabé, en un tour de

mâchoire, engloutit tout le festin. Il convient de le déclarer à sa

décharge, pris sur le pouce en un coin de la cuisine, ce repas ne fut

ni copieux en viande ni suffisamment approvisionné en vin.

Le prix des pintades empoché, l’ermite appliqua une grosse tape

familière sur le ventre rebondi d’Antonin Tabarié.

—A propos, savez-vous si Jacques Molinier est revenu de Mèze, près de

la mer? demanda-t-il d’un air distrait à l’aubergiste.

—Pas encore; Gathon l’attend, je crois.

* * * * *

Le hameau de Rongas, à quatre kilomètres environ de Saint-Gervais, est

célèbre par ses fromages de chèvre. Nous y quêtâmes jusqu’au soir. Le

Frère fit baiser plus de cent fois sa croix de laiton à de pauvres

paysannes, tout heureuses de se dépouiller pour «_l’homme de Dieu_.»

Barnabé, du reste, avait une attitude d’une majesté superbe, et son

éloquence, fertile en paraboles, qu’il n’empruntait pas toujours à

l’Évangile, était irrésistible.

—Ce n’est pas à moi que vous donnez, répétait-il, c’est au bon Dieu.

A la nuit, nous redescendîmes vers la rivière, regagnant Saint-Gervais

à petits pas.

Comme nous touchions aux bords de la Mare, peu profonde en cet endroit,

et nous nous disposions à la franchir, l’ermite, lui saisissant la

queue, arrêta l’âne. Vivement il tira d’un des paniers le paquet qui

contenait mes habits de chœur; puis, me regardant avec des yeux qui

m’effrayèrent:

—Mets ta soutane, pétiot, me dit-il.

—Nous allons donc à l’église? balbutiai-je.

—Nous allons chez Gathon Molinier, la fournière... Hardi!

Et il me passa la soutanelle rouge, la tirant à la déchirer.

—Je n’ai pas besoin de m’habiller en cardinal pour...

Le souffle manquant à ma poitrine, je ne pus achever.

—Il ne me reste plus miette de jambon à Saint-Michel, reprit Barnabé,

disposant de mes bras, de tout mon corps absolument inertes pour me

revêtir du surplis; mais Gathon Molinier en possède plusieurs tout

entiers, et elle me fera présent de la meilleure pièce, j’en suis sûr,

si tu veux m’aider dans ma quête aujourd’hui. Je lui dirai comme ça que

je suis arrivé de Rome... que tu connais notre saint-père le pape...

que tu es le neveu d’un archevêque italien... Laisse-moi faire... Une

fois le jambon dans ma besace, je te déshabille de tes ornements, je

te plante sur Baptiste, et nous filons vers Saint-Michel droit et vite

pareillement à des martinets regagnant leur nid.

Avec ces derniers mots, il m’enleva ma casquette de drap bleue à

visière vernie pour me coiffer de la calotte rouge.

—Eh bien, non! m’écriai-je, ne sachant résister à la révolte de tout

mon être, je n’irai pas chez Gathon Molinier, je n’irai pas!

Et je me cramponnai des deux mains au tronc déjeté d’un saule penché

sur l’eau.

Le Frère n’eut pas une parole. Avec un calme épouvantable, il

enfourcha Baptiste, se disposant à franchir seul la rivière.

Barnabé · 第 19 / 21 段