J’ouvris plus grands mes yeux obscurcis par les larmes, et, devant

moi, la mine inquiète, apitoyée, se dressa Venceslas Labinowski. Il

m’embrassa. Dans mon affreuse détresse, je me laissai faire, je m’en

souviens, avec une sorte de plaisir.

—Comment, misérable, s’écria l’ancien Frère de Cavimont, s’adressant

à l’ermite de Saint-Michel toujours silencieux, immobile, pétrifié,

comment, vous avez osé mêler le neveu de M. le curé des Aires à vos

aventures! Vous ne savez donc pas que cette peur est capable de le

tuer! Pour une femme, j’ai volé les vases sacrés de mon ermitage

et les ai vendus à des juifs; mais jamais il ne me fût venu l’idée

d’assassiner un enfant, et vous assassinez celui-ci, bête brute que

vous êtes!...

Venceslas ne put se tenir de m’embrasser de nouveau.

—Ne pleure pas, mon cher mignon: tu ne passeras pas de longues heures

en prison, va. Demain matin, le brigadier de gendarmerie viendra, il

est l’ami de M. le curé de Saint-Gervais, il connaît même ton oncle,

je crois, et, sois tranquille, tu sortiras d’ici et retourneras aux

Aires...

Il arrêta sur Barnabé des regards chargés d’une colère terrible.

—Voyons, vous qui ne cessiez de m’injurier ce matin dans la rue,

allez-vous me dire ce que vous avez fait, pour que je sache jusqu’à

quel point vous avez exposé ce pauvre petit.

L’ermite de Saint-Michel, fiché dans les dalles comme un pieu, ne

bougeait ni pieds ni langue. Labinowski, incapable de se contenir,

l’agrippa aux épaules et le secoua à le renverser.

—Je suis perdu, frère Venceslas, bredouilla-t-il.

—Je l’espère bien!

—Oh! Frère, mon brave frère Venceslas!...

Il pleura abondamment.

—Est-il lâche, cet animal! s’écria Venceslas exaspéré... Je vous

demande ce que vous avez fait?

—J’ai tué Jacques Molinier.

—Vous... avez... tué?...

—Quand je pense que c’est pour un jambon...

—Et le neveu de M. le curé était là?

—Oui.

—Mais il n’a pas trempé dans cette horreur, je suppose?

—Oh! non.

—Cher enfant! murmura Labinowski avec un soupir de soulagement.

Il se tourna vers moi et me sourit.

—Alors, Jacques Molinier est mort? s’informa-t-il.

—Je le crains. Il s’est fendu la tête en tombant.

—Eh bien! voilà le plus joli coup de votre vie, et si votre affaire

avec M. Cœurdevache était embrouillée, celle-ci est claire comme le

jour...

—Quoi? demanda stupidement Barnabé.

—Parbleu! en vous voyant entrer ici, j’ai bien compris que nous

voyagerions ensemble jusqu’à Brest ou à Toulon. Mais puisque vous

poussez les choses, vous, jusqu’à ce que mort s’ensuive, je vois que

nous n’irons ensemble que jusqu’à Montpellier.

—Vous me laisserez?

—Certes!

—Où donc, frère Venceslas?

—Ecoutez, imbécile. De Saint-Gervais, on nous mènera ensemble et en

voiture, s’il vous plaît, jusqu’au Palais-de-Justice, à Montpellier. Là

on nous jugera, et, après le jugement, tandis que moi, je prendrai la

route du bagne, vous, toujours en voiture, vous irez sur l’Esplanade,

où un monsieur bien habillé vous dira deux mots à l’oreille.

—Pourquoi faire? balbutia l’ermite, hébété.

—Pour vous couper le cou, scélérat!

Barnabé, qu’une tension nerveuse extrême, une sorte de tétanos

momentané, avait maintenu debout, raide, inflexible comme une barre de

fer, sentit fléchir ses genoux. Pour ne pas tomber, il s’appuya sur

le bras de Venceslas. Celui-ci le conduisit vers une botte de paille

étalée en un coin, et, sans le soutenir autrement, ainsi qu’une masse,

le laissa s’affaisser sur le carreau. Le Polonais éprouvait je ne sais

quel amer et profond dégoût.

Cependant, Barnabé, dont une catastrophe aussi subite qu’inattendue

avait pour ainsi dire paralysé le cerveau, sentit la lumière de la

pensée s’y infiltrer peu à peu; sa langue incontinent se délia.

—Que deviendra Félibien? marmotta-t-il, que deviendra mon Félibien?...

Moi qui ne travaillais que pour lui!... Sachant trouver de l’ouvrage,

je lui aurais gagné, à force de peine un magasin aussi beau que celui

de M. Briguemal, à Béziers... Maintenant tout est fini: je suis pris,

et, puisque j’ai tué Jacques Molinier, il faudra bien que la justice

me tue. Chacun son tour, l’honnête homme comme celui qui ne l’est

pas!... Ah! mon Dieu! moi qui suis si méritant aux yeux de toute la

contrée, pour la bagatelle d’un jambon!... Aussi pourquoi Molinier

est-il retourné de Mèze, près de la mer! D’abord, je suis vif de mon

naturel... J’ai poussé mon ennemi, et le malheur est arrivé tout

seul... Etre en prison, moi, Barnabé Lavérune, ermite de Saint-Michel,

qui suis allé une fois à Saint-Jacques de Compostelle et deux fois à

Rome pour voir le saint-père et lui faire mes compliments!...

—Tiens, j’y suis bien, en prison, moi, Venceslas Labinowski, ermite de

Notre-Dame de Cavimont...

—Vous, c’est différent...

—C’est cela, moi, je suis un brigand de la Calabre, comme vous dites;

mais vous, vous êtes un petit Saint-Jean qu’il faudra placer dans une

niche... Nous verrons devant la cour d’assises...

—La cour d’assises?

—Nous verrons, devant la cour d’assises, lequel de nous deux il

conviendra de canoniser... Le brigadier de gendarmerie, durant la

visite qu’il m’a faite cette après-midi, m’a longuement entretenu de

vos fredaines; il les connaît toutes.

—Toutes? gémit Barnabé, courbant le front.

—Du reste, qu’a-t-on besoin de revenir sur tous les tours que vous

avez joués pour vous condamner, l’assassinat de Jacques Molinier

suffira bien.

—Il suffira?

—Et vous irez embrasser M. le bourreau.

—M. le bourreau? répéta le Frère, dont une terreur écrasante

bouleversait de nouveau les idées.

—Oui, M. le bourreau, répéta énergiquement Venceslas Labinowski.

Barnabé, terrassé par ce coup de massue, s’étendit de tout son long,

les quatre membres inertes, les yeux morts, vitreux, la bouche

contractée par un intraduisible désespoir. Il se retourna brusquement,

enfouit son visage dans la paille profonde et recommença ses sanglots,

pareils à des hurlements.

Ce campagnard effronté, volontaire, cynique, violent jusqu’à la

férocité, était vaincu. La structure puissante de sa machine, bâtie

à chaux et à sable, arc-boutée des muscles d’un centaure, avait fait

jusqu’ici toute l’audace de l’ermite, et, cette audace mise à néant

par une défaite imprévue, il ne lui restait plus aucun ressort. Les

sentiments qui, même quand le monde entier l’écrase, restent l’honneur

de la nature humaine, en affirmant chez elle la prédominance d’un

principe indestructible, divin: la fierté, le courage, cette noblesse

de l’attitude, preuve manifeste qu’il ne dépend pas des hasards de la

vie de nous abaisser jusqu’au niveau de la brute, étaient inconnus de

Barnabé. Venceslas Labinowski, malgré les crimes qui le chargeaient,

soit par quelque finesse de son organisme, soit par quelque culture

dont autrefois dans son pays il avait enrichi son esprit, percevait la

pleine sensation de sa dignité. Mais le Frère de Saint-Michel était

le paysan grossier, avide seulement d’argent et de mangeaille, sourd

aux voix élevées de l’âme, courageux tant qu’il avait été le plus

fort, amoindri, déprimé, bas, abject, dès qu’une force supérieure, le

saisissant au collet, lui faisait ployer les genoux.

—Pétiot, mon pétiot, barbouilla-t-il, m’appelant.

Je m’approchai.

—Il ne m’arrivera rien de bon, mon pétiot, je le crains. Mais

tu sauveras mon trésor de Saint-Michel pour Félibien, n’est-il

pas vrai?... Oh! je demande bien pardon à ton oncle, à Marianne

pareillement... Va, je ne t’aurais pas amené avec ta soutane et ton

surplis, si j’avais su... Tu recommanderas à ton oncle de lever le

troisième pavé de la sixième rangée, dans ma chambre de Saint-Michel...

Mon ermitage si joli, il faut le quitter, je ne le verrai plus!... Et

Baptiste? Je pense qu’on le nourrit bien à la Gendarmerie... Sous ce

troisième pavé, M. le curé découvrira ma cachette, puis tout au fond,

en un recoin, sous un tas de feuilles sèches, un long bas plein comme

un œuf. Il y a sept mille neuf cent nonante-trois francs huit sous.

Quelle fortune, Jésus-Seigneur!... C’est comme ça...

Il s’interrompit, se redressa sur son séant, puis se fouilla. Un éclair

fugitif de vie illumina ses yeux éteints, quand le bout de ses doigts

toucha le fond de son gousset. J’ouïs un léger bruit de monnaie.

—Tiens, mon fillot, reprit-il me tendant quelques menues pièces

blanches, voici six francs douze sous, tout ce qui me reste de mes

quêtes et de mes ventes. Justement ça complète les huit mille francs de

Félibien... Tu donneras cette somme à ton oncle, et tu lui diras que,

pour tout le bien que je t’ai fait pendant qu’il buvait les eaux de M.

Anselme Benoît, je ne lui réclame qu’une grâce: c’est de veiller à ce

que mon Félibien ait tout mon magot, à ce qu’il n’en revienne pas un

denier à la justice. Je pense bien qu’ayant pris l’homme, elle n’a pas

besoin de lui voler le sac de ses économies, la justice!... Pour mes

malheurs d’aujourd’hui, tu n’en parleras ni aux Combal, ni aux Garidel,

ni à Braguibus, ni à Baptiste...

Sans mot dire, je reçus l’argent de Barnabé.

—Alors, vous ne gardez pas un sou? lui demanda Venceslas.

—A quelles fins, mon Dieu?

—Pour vous procurer des douceurs dans les prisons de Montpellier,

avant le jugement... Moi, je conserve en poche soixante francs.

—Le magot de frère Pastourel, de Saint-Sauveur, sans doute?

—La fin du magot, hélas!... Une chose me console, c’est que j’ai pu

laisser une avance à Catherine... Qui sait si je ne parviendrai pas, un

jour, à la rejoindre!... Enfin... Pourvu qu’on ne me fouille pas, du

reste!...

Il s’arrêta, puis se passa la main sur le front comme pour chasser des

pensées pénibles.

—Barnabé, reprit-il, gardez quelques sous, je vous le conseille.

—Je n’ai besoin de rien, répondit l’ermite d’une voix accablée.

—Dans ce cas, attendez-vous à tirer plus d’une fois la langue de faim,

surtout de soif.

—Et si je n’y allais pas, dans vos prisons de Montpellier! s’écria le

Frère, se plantant debout et gesticulant avec fureur.

—Comment ferez-vous pour ne pas y aller?

—Et si je leur glissais dans les doigts, à ces gendarmes du

gouvernement! vociféra-t-il.

Venceslas lui cingla la face d’un rire ironique, cruel, impitoyable,

haussa dédaigneusement les épaules, et, se retournant vers moi:

—Mignon, me dit-il de sa voix si affectueuse de la _Grappe-d’Or_,

avec de la paille je vais t’arranger un petit lit près de moi. Tu

dormiras, et cette affreuse nuit passera plus vite... Demain matin

viendra le brigadier de gendarmerie. C’est un brave homme, malgré son

métier. Je te le promets, il te conduira lui-même chez M. le curé de

Saint-Gervais, qui prendra soin de toi...

En me consolant ainsi, Venceslas, qui avait enlevé plusieurs brassées

de paille, m’accommodait une couchette le long du mur. Il me saisit une

main.

—Dieu! s’écria-t-il, quelle fièvre!

Il m’embrassa sur le front, et, me sentant mourir, après m’être

suspendu au cou de Venceslas, qui, j’ai quelque honte à l’avouer, était

redevenu mon Venceslas de Bédarieux, je me couchai sans dépouiller ni

ma calotte, ni ma soutanelle, ni mon surplis.

J’ignore combien de temps je demeurai encore les yeux ouverts,

regardant la lune, dont les rayons venaient de frapper les barreaux

d’une haute fenêtre percée juste en face de moi. J’aurais pu

compter des milliers d’étoiles tremblotant dans un ciel tranquille.

Etaient-elles heureuses, ces étoiles, libres là-haut dans l’espace

infini! Venceslas s’arrangea une place à mes pieds et s’y étendit,

m’ayant souri une dernière fois.

J’éprouvais de temps à autre comme des suffocations, des envies

irrésistibles de pleurer. Ces convulsions de la peur et du désespoir,

malgré que j’en eusse, me tenaient éveillé. Pourtant, il était des

minutes où je me sentais rassuré, où je parvenais à fixer ma pensée

haletante sur le bonheur qui m’attendait, le lendemain matin, quand le

brigadier de gendarmerie, convaincu de mon innocence, me remettrait aux

mains de M. le curé de Saint-Gervais. De quel élan je volerais vers les

Aires, vers Lunel, si Marianne n’était pas de retour d’Eric!

Un moment, je me trouvai amené, par mon extrême fatigue, à cet état

indécis où l’intelligence se noie, où l’âme et le corps, de conserve,

vont s’abîmer dans le sommeil...

—Et Baptiste? et Baptiste? cria-t-on près de moi.

J’eus un redressement galvanique.

Qui donc avait parlé?

C’était Barnabé. Il allait à travers la prison, tenant dans ses mains

la corde blanche, à nœuds solides, qui lui ceignait les reins, et dont

les bouts flottants se confondaient avec son chapelet. Evidemment le

Frère détachait son vêtement et, comme moi, se disposait à se coucher.

Venceslas ronflait bruyamment. Je me renversai sur la paille et

m’endormis les poings fermés.

* * * * *

Après plusieurs heures d’un repos inquiet, agité, fiévreux, quelque

chose m’effleura le visage. Peut-être une nouvelle caresse de Venceslas

Labinowski. Non, l’aile d’une hirondelle qui m’avait frôlé légèrement.

J’en vis une, deux, trois, dix, volant à travers la prison, comme des

fleurs blanches et noires entraînées dans un tourbillon. Les premières

clartés de l’aube blanchissant les murailles, je pus distinguer, bâti

au-dessus de ma tête, contre une poutrelle vermoulue, un nid d’où

sortait une queue fourchue.

Mes yeux, en quête à travers l’espace, s’arrêtèrent à la grande fenêtre

sans vitres, obstruée de tiges de fer entre-croisées. Quelle était

cette forme longue accrochée aux barreaux? Oh! c’était Barnabé! Éveillé

avant moi, il se hissait sur la pointe des orteils pour respirer

l’air frais du matin et jouir du spectacle de la rue. Il n’avait pas

son chapeau sur la tête, et le vent, d’ordinaire assez vif aux pays

de montagnes, soulevait ses cheveux gris, en éparpillait les mêches

pointues de toutes parts.

Quelle immobilité! Peut-être le Frère suivait-il de l’œil les

gendarmes, qui se dirigeaient vers le clocher et tout à l’heure

allaient entrer ici. Soudain il me parut, le jour grandissant toujours

davantage, que les pieds de l’ermite ne touchaient pas le sol.

Je me mis debout...

Je m’approchai pour voir... Horreur!... Il s’échappa de ma poitrine un

cri terrible; puis je reculai d’épouvante, appelant:

—Venceslas! Venceslas!

—Eh bien? demanda celui-ci, réveillé en sursaut.

Je bondis à la porte de la prison, et, frappant avec fureur, je criai

désespérément, comme chez Gathon Molinier:

—Au secours! au secours!

L’homme qui, la veille, tenait la lampe de cuivre devant les gendarmes,

ouvrit un petit judas.

—Qu’est-ce que vous voulez, vous autres? demanda-t-il.

—Le frère Barnabé s’est pendu, lui répondit Labinowski froidement.

Vite, portez un couteau pour couper la corde.

Le geôlier, lequel était en même temps sonneur et sacristain de la

paroisse, occupait un logement sur le palier de la prison. Il entra

chez lui et reparut tout de suite, un énorme couteau de cuisine à la

main.

Quand le bonhomme, ayant fait sauter les verrous, entra, suivi

de sa femme à moitié vêtue, il était pâle comme un linge. Songez

donc, pareille catastrophe ne s’était évidemment jamais produite à

Saint-Gervais.

—Que faut-il faire? que faut-il faire? répétait-il, la tête perdue.

—Passez-moi le couteau, lui dit Venceslas avec un calme admirable, et

courez au galop prévenir le brigadier de gendarmerie. Moi, je me charge

de décrocher mon confrère et de lui donner les premiers soins.

L’honnête geôlier partit comme une flèche.

Quand le bruit de ses pas eut cessé de retentir sur les marches de

pierre de taille, l’ancien ermite de Cavimont, d’une voix câline,

insinuante, émue, dit à la femme du sonneur:

—Brave personne, dépêchez-vous d’aller, rue de l’Espinouse, chez le

médecin, car, pour sauver le pendu, il faut le saigner tout de suite,

et ce n’est pas mon métier.

A peine la naïve geôlière, en imbibant son mouchoir de ses larmes, se

fut-elle éloignée à son tour, que Venceslas Labinowski, rayonnant, me

prit dans ses bras, m’embrassa et disparut...

* * * * *

Que fis-je dans la prison de Saint-Gervais, durant les éternelles

minutes que j’y passai tout seul avec Barnabé, dont la face violacée,

hideuse, où se lisaient les convulsions d’une horrible agonie, m’avait

rempli d’un effroi à me rendre fou? Je ne saurais le dire. Je ne

me souviens ni de l’arrivée des gendarmes, ni des reproches qu’ils

adressèrent sans doute au geôlier, coupable d’avoir laissé s’évader

Venceslas, ni des efforts qu’on dut tenter pour rappeler à la vie

l’ermite de Saint-Michel. Vraisemblablement la méningite qui, dans

quelques instants, allait bouleverser ma pauvre tête et me retenir

plusieurs semaines dans un lit au presbytère de Saint-Gervais,

m’envahissait déjà le cerveau et ne me permettait aucune perception

bien distincte.

On m’a raconté depuis que, dans mon trajet du clocher à la cure de

Saint-Gervais, je balbutiais à chaque pas:

—Je veux retourner chez mon oncle... Je veux retourner chez mon

oncle... J’ai peur de Barnabé... J’ai peur...

FIN DU LIVRE TROISIÈME

CONCLUSION

Je ne restai pas moins de trois semaines à Saint-Gervais. Enfin mon

oncle, arrivé la veille des Pyrénées, vint me chercher, et le médecin

de la rue de l’Espinouse, dont j’ai oublié le nom, pas plus que M.

Anselme Benoît, lequel, en cette circonstance, me témoigna la plus vive

affection, ne s’y opposant, nous partîmes pour les Aires.

Il faisait une journée de mai douce, tempérée, suave. Le cheval des

Garidel traînait la carriole, où nous étions entassés pêle-mêle: mon

oncle, Marianne, Liette, qui avait voulu être du voyage parce que

Simonnet en était, M. Combal, attaché à ses chers enfants à ne pouvoir

plus s’en déprendre, moi enfin. Devant nous, allait M. Anselme Benoît,

éclairant la route avec sa mule fringante, magnifiquement caparaçonnée.

Derrière, fermant la marche, venait Braguibus chevauchant Baptiste,

retiré depuis peu de la fourrière et gravissant la montée des

_Treize-Vents_ à petits pas.

Mon oncle, à qui les eaux d’Amélie avaient procuré du soulagement, bien

qu’il se reprochât certainement de m’avoir confié à Barnabé, paraissait

tout heureux. Il ne hasarda pas un mot sur l’ermite.

* * * * *

Le lendemain, fut célébré le mariage de Simonnet Garidel avec Juliette

Combal. La cérémonie eut lieu avec toute la pompe possible. C’est

moi qui assistai mon oncle à l’autel, revêtu de mes jolies nippes

sacerdotales, que Marianne, en vue de la cérémonie, avait fait remettre

en état. J’étais content, et cela me donna des forces. Je dois avouer

pourtant qu’à l’Élévation, quand j’entendis le fifre de Braguibus,

autorisé à mêler, lui aussi, sa note joyeuse à la fête, je reçus un

tel coup que je sentis comme si le cœur me manquait. Cette musique me

rappelait trop Saint-Michel, Barnabé, le drame poignant où j’avais

failli périr.

Du reste, cette mélopée matrimoniale fut le dernier élan, comme

qui dirait le chant du cygne de Braguibus. Le dimanche d’après,

en effet, aux vêpres, mon oncle, avant de donner la bénédiction

du Saint-Sacrement, annonça à ses ouailles assemblées qu’avec

l’agrément de Monseigneur il venait de nommer Jean Maniglier ermite de

Saint-Michel, en remplacement de Barnabé Lavérune, «_dont la paroisse

devait oublier la vie et surtout la mort_.»

Au même instant, Braguibus, ses membres grêles ensevelis dans un

vaste froc de bure, un bourdon neuf et brillant à la main, sortit

de la sacristie. Il s’avança vers le chœur à pas comptés, déposa en

_ex-voto_ son fifre sur le maître-autel, à la porte du tabernacle, puis

s’agenouillant, selon l’usage, récita: «_Je me confesse_....»

Mon oncle, alors, lui adressa quelques paroles sur la Confrérie des

Frères libres de Saint-François. Il rappela que Saint-Michel avait

connu des ermites qui non-seulement furent des sujets d’édification

pour la paroisse des Aires, mais pour toute la vallée d’Orb. Il

anathématisa Barnabé Lavérune, lequel, ayant manqué de donner la mort

à Jacques Molinier, de Saint-Gervais, dont la blessure heureusement se

trouvait cicatrisée aujourd’hui, en était arrivé à désespérer du ciel

et à s’ouvrir de ses propres mains les portes de l’enfer. Enfin il

lança la malédiction divine contre le frère Venceslas Labinowski, de

Notre-Dame de Cavimont, ce criminel endurci...

«Si ce malheureux, dit-il, est parvenu, par la ruse, à fuir la justice

des hommes, il ne réussira pas à éviter le jugement de Dieu.»

Durant cette instruction, Braguibus ne cessa de pleurer à chaudes

larmes, et de se frapper la poitrine en répétant: «_C’est ma faute,

c’est ma faute, c’est ma très-grande faute!..._»

* * * * *

—Et Félibien? va me demander le lecteur.

—Félibien Lavérune n’avait eu garde, en apprenant la mort de son père,

de demeurer à Moret, «_département du Jura_.» Il était accouru, avait

palpé le magot enfoui sous «_le troisième pavé de la sixième rangée_;»

puis, ayant vendu Baptiste à Braguibus, entiché de l’ermitage de

Saint-Michel, était reparti allégrement.

Félibien Lavérune est établi depuis longtemps; il possède un magasin

qui laisse bien loin derrière lui, par le luxe de l’étalage et

l’abondance des marchandises, la pauvre boutique de M. Briguemal, de

Béziers, objet des convoitises de son père l’ermite. La devanture de

cet établissement magnifique, qui se développe sur une façade de quinze

mètres au moins, est surmontée de cette enseigne triomphante:

AU MOUVEMENT PERPÉTUEL.

_Félibien Lavérune, horloger de 1^{re} classe._

—Où donc? où donc?

—A Lyon, cher lecteur, à Lyon, rue Mercière.

—A Lyon! est-ce possible?

—Dieu! si Barnabé vivait!...

Libourne, septembre 1872.—Paris, octobre 1873.

FIN

[Illustration]

Barnabé · 第 21 / 21 段