est-ce que ma gaieté vous gêne, vous autres, par exemple? Moi, je ne
ressemble pas à Braguibus, lequel est mélancolieux à la mort: je trouve
le cabri bon, le vin excellent, la vie meilleure que tout cela, et je
ris comme un coffre. D’abord, sachez cela, Pénitents de Bédarieux, la
joie est chose divine, et les Apôtres furent bien contents lorsqu’ils
virent ressusciter Notre-Seigneur...
Une détonation se fit entendre. Un bouchon, volant à plusieurs mètres
au-dessus de nous, tomba juste dans l’assiette de Barnabé.
—Voilà la bière qui m’appelle! dit-il.
Il se leva, saisit son verre, et alla vers le groupe des
Pénitents-Bleus. Ceux-ci, qui étaient de bons et joyeux drilles, lui
firent un accueil enthousiaste. Tandis qu’une main empressée lui
versait de la bière, une autre lui tendait une assiette où se trouvait
étalée une tranche de gigot froid.
—Du mouton! s’écria le Frère. Enfin, je vais goûter de la vraie
viande!.. Adieu, les amis, ajouta-t-il, nous envoyant une révérence
ironique.
Il plia les deux genoux et s’installa.
* * * * *
—Quel homme, ce Barnabé! murmura le père Garidel avec un haussement
d’épaules. Encore qu’il soit ermite, il aime mieux la mangeaille que
son habit et sa religion.
—Que voulez-vous? intervint Braguibus, ce n’est pas sa faute au Frère
de Saint-Michel, s’il a un appétit de loup. Malgré ses dents trop
longues, il est bon et serviable tout de même.
—Pour moi, je n’eus jamais à me plaindre de l’ermite, et sa nature
franche, délibérée, me rendit son ami depuis bien des années, dit M.
Combal.
—Je lui donnerais la moitié de ma personne, moi! s’écria Simonnet tout
d’un élan.
—Et l’autre moitié, qu’en ferais-tu? lui demanda finement Braguibus.
—L’autre moitié pour ma Liette, répondit-il.
Le vieux Garidel, comme atteint par ces dernières paroles, ne sut
contenir un geste de dépit. Puis, regardant le père de Liette avec des
yeux où l’émotion de son cœur venait d’étendre un brouillard:
—Ambroise Combal, lui dit-il, nos jeunes gens s’aiment; en eux, il ne
reste plus rien pour nous. Nous pouvons mourir à présent.
Liette et Simonnet courbèrent la tête, comme honteux de leur bonheur.
—Ne soyez pas tristes, mes enfants, intervint M. le maire, dont la
voix se mit à trembler. Ce que vous nous faites, au père Garidel et à
moi, nous le fîmes nous-mêmes à nos parents, et vos enfants vous le
feront un jour. La vie marche de ce pas cruel sur la terre, écrasant
tout sur son chemin, les pauvres vieux principalement qui ne sont plus
utiles à rien. Dieu a bien fait le partage des joies et des chagrins:
d’abord les joies, pour que les lois du mariage, qui sont saintes,
s’accomplissent; puis les chagrins, pour nous préparer à quitter ce
monde où notre voyage est terminé... Néanmoins cela, je suis content
et ne me contriste aucunement au mariage de ma Liette... Ma Liette se
marie? Tant mieux! Je demande au ciel de les bénir, elle et son mari,
afin qu’il y ait bientôt du bruit chez nous, et que, semblablement à un
essaim d’abeilles, j’entende bruire des enfants sur le plancher de la
maison.
M. Combal s’arrêta court. En racontant son bonheur, les sanglots lui
étaient montés à la gorge et avaient étouffé sa voix. Le vieux Garidel
pleurait. Liette cachait sa tête dans son joli tablier de taffetas
noir, tandis que Simonnet promenait dans le vide des regards sans
pensée, presque éperdus.
Je touchai le coude à Braguibus, tombé dans une contemplation
singulière.
—Allons, un coup de fifre! lui dis-je.
Par un geste machinal, il porta l’instrument à ses lèvres, et d’un
plein souffle lança aux échos profonds de la Source l’air très alerte
de la chanson de Barnabé.
—Eh bien! eh bien! s’écria le Frère, qui reparut incontinent au milieu
de nous, et, d’un mouvement brusque, rabattit les doigts à Maniglier.
Ce n’est point l’heure des chansons à présent, c’est l’heure des
contredanses et des bourrées!... A deux pas d’ici, la prairie est
large, et il s’y forme des groupes de filles et de garçons. On n’attend
que le musicien pour commencer. Ah! bien oui, chanter, quand l’estomac
a sa subsistance! Il faut donner aise aux jambes et laisser la voix en
repos. En avant deux, l’ami!
Saisissant Braguibus au bras droit, il l’enleva comme une plume, puis
l’entraîna.
Curieux de voir, je me jetai sur leurs talons.
* * * * *
L’eau appelle le gazon. A la naissance de la Source, les herbes
commencent, et ce tapis de verdure, d’abord déchiré par les roches
saillantes en maints endroits, s’élargit à mesure que les parois du
granit s’écartent davantage et finissent par disparaître dans les
profondeurs du terrain. A deux cents mètres environ de la fontaine
jaillissante, c’est une véritable prairie avec ses marguerites
blanches, ses boutons d’or, ses graminées aux lancéoles délicates et
menues. M. Étienne Baticol, à qui, sauf l’ermitage, propriété de la
commune d’Hérépian, appartient tout entier le monticule de Cavimont,
prévoyant la multitude qui, aux approches de la fête, devait fouler ses
foins, les avait fait couper huit jours avant Pâques. Les herbages,
largement abreuvés, redressaient de nouveau leurs pointes, mais
juste assez pour favoriser les glissades des danseurs, trop peu pour
embarrasser leurs pieds.
Quand nous arrivâmes à cette esplanade verdoyante, luisante encore
sur ses bords du tranchant de la faux, elle était déjà envahie par
la foule: partout des jeunes gens et des fillettes devisant, têtes
penchées.
Çà et là, des groupes de Pénitents; leurs sacs, fraîchement blanchis et
repassés, trop éclatants au soleil, jetaient des notes criardes sur
l’émeraude des gazons. Ces religieux de circonstance, dont plusieurs,
bien que maçons, ébénistes, journaliers pour la terre, affichaient des
panses rebondies, graves comme des chanoines, discutaient avec force
gestes quel serait le drapeau qu’on planterait au milieu du bal.
L’année précédente, le drapeau jaune des Pénitents-Bleus ayant obtenu
l’honneur de présider aux danses, pourquoi le drapeau écarlate des
Pénitents-Blancs ne flotterait-il pas à son tour sur le pré?
Malgré les vociférations, les menaces de quelques Pénitents-Bleus
difficiles à réduire, les Pénitents-Blancs l’emportèrent dans le débat,
comme c’était justice, et leur couleur victorieuse fut déroulée aux
yeux de tous.
Ma surprise fut grande de rencontrer à travers cette foule affairée,
turbulente, joyeuse, les ermites de Saint-Pantaléon de Boubals et de
Saint-Sauveur de Camplong, que je croyais partis avec le clergé de
Bédarieux. Certes, je n’ai rien à dire du frère Gratien, lequel, les
mains embarrassées de chapelets et de médailles, cherchait à débiter
sa pieuse marchandise parmi les pèlerins; mais peut-être pourrais-je
affirmer que la conduite du frère Agricol était moins édifiante. Ainsi,
sous mes yeux, je le vis pincer à la taille la même grande et forte
fille avec laquelle il polissonnait à la procession.
—Victoire! Victoire! lui disait-il toujours.
Et celle-ci, de se retourner et de rire de ses trente-deux dents.
Le frère Agricol Lambertier allait-il danser avec Victoire? Je pensai
bien qu’il n’oserait pas.
Cependant, de toutes parts, on avait aperçu Jean Maniglier, et on
l’entourait, on le pressait. Barnabé, serré lui-même de près, joua
des bras. Enfin, ayant réussi à repousser le flot, il se hissa sur la
pointe des pieds; puis, élevant la voix:
—Les amis, dit-il, Braguibus, qui à lui seul a plus de musique dans la
cervelle que tous les musiciens des Cévennes ensemble, a inventé une
contredanse nouvelle. Il l’appelle: «_La Montagnarde_.» Si vous voulez
cette contredanse, plus amoureuse que les autres, puisque, au lieu
d’embrasser tant seulement une fois sa danseuse, on l’embrasse trois
fois: au commencement, au milieu, à la fin, Braguibus vous la jouera
de grand cœur. Mais il pose une condition: c’est qu’avant d’engager le
pas, chacun laissera tomber deux sous dans son chapeau. Braguibus «_n’a
pas des chevilles d’or_» comme M. Étienne Baticol, et, pour que son
fifre chante, il convient premièrement que son estomac soit bien plein.
Vous êtes avertis.
—_La Montagnarde! la Montagnarde_! vociférèrent mille voix.
Barnabé arracha son chapeau à Jean Maniglier, et, tout en accompagnant
l’artiste jusque sous le drapeau des Pénitents-Blancs, il quêta dans
toutes les directions.
Ce fut une grêle de monnaie.
Au moment où Braguibus, installé sur le gazon, les jambes repliées
et le dos appuyé à la hampe du drapeau, portait l’instrument à ses
lèvres, Barnabé lui retint le bras, et, s’adressant à la foule:
—Que tout se passe chrétiennement, au moins! s’écria-t-il.
Incontinent, le fifre se donnant carrière, l’énorme branle-bas
commença. Ce furent des va-et-vient rapides, des bondissements
désordonnés, des bousculements formidables, d’où s’échappaient ensemble
des cris de joie et des cris de douleur. Je vis plus d’un couple, pris
de vertige, mesurer la profondeur du gazon, puis, se relevant, le front
rouge de honte, repartir de plus belle à travers la prairie. L’entrain
était admirable, le tournoiement diabolique.
Lorsque Braguibus, par un silence, indiqua le moment venu des
embrassements, la débandade devint générale. Tandis que de rares
filles, honnêtes et simples, en toute naïveté, acceptaient sur leurs
joues enflammées les gros baisers de leurs danseurs, le plus grand
nombre de nos Cévenoles, subitement effarouchées, s’enfuirent vers
les rocailles où l’ombre tombait épaisse pour s’y blottir et s’y
cacher. Heureusement on les rejoignit bien vite, et ce n’est pas un
baiser unique qu’elles reçurent, les ingénieuses coquettes, mais deux,
mais trois, mais dix, mais autant qu’il en fallut pour dissiper leur
épeurement.
A quelques pas de nous, nous aperçûmes, Barnabé et moi, un
Pénitent-Blanc qui s’en donnait, sur un frais visage, à cœur et à
lèvres déboutonnés. Puis encore devinez qui nous avisâmes, derrière une
haie d’épines abornant la salle de bal? M. Anselme Benoît, M. Anselme
Benoît, des Aires, avec sa belle femme aux rubans de feu.
—Gardez donc ces caresses pour vos malades, monsieur le médecin! et
ne laissez pas tomber vos lunettes, lui cria l’ermite, dont un rire
retentissant dilata l’immense bouche à en détacher le menton.
Puis soudain m’interpellant:
—Allons, pétiot, il va nous falloir remonter à Cavimont. Si ce matin
nous avons tout dressé sur pied, c’est à nous encore, avant de partir,
à mettre de l’ordre dans les deux chapelles et dans l’ermitage. Je
pense que M. Michelin va bientôt nommer un Frère, et que la besogne
de tout nettoyer par ici ne tombera pas sur mes bras à chaque
procession... Braguibus travaillera tranquillement. D’abord j’ai
confiance en lui, et je sais bien que j’aurai ma part des sous de son
chapeau. Nous sommes associés pour les bals comme pour les chansons...
Nous nous éloignâmes de la prairie, remontant vers Cavimont par le
sentier vert de la Source.
Barnabé se parlait à lui-même tout en cheminant:
—Je m’étais promis, en quittant Saint-Michel, se disait-il, de faire
une tournée aux environs de Saint-Gervais et de pousser peut-être
jusqu’à Murat. Mais ce brigand de Venceslas Labinowski m’empêche, cette
année, d’aller à la quête de la saucisse... Aux environs de Pâques, la
saucisse est juste à point, dure, fraîche, savoureuse. C’est dommage!
on est si généreux pour moi au Pradal, à Douch, à Rosis!... Que faire?
Je ne puis pourtant pas laisser mon argent tout seul à Saint-Michel,
pour que ce Polonais le découvre et me le vole. Seigneur du ciel! près
de huit mille francs de beaux écus blancs, en un gros bas de coton
bleu, sous un pavé de l’ermitage... Quand j’aurai dix mille francs,
Félibien s’établira... Quel jour!... Je demanderai à Simonnet Garidel
son fusil à deux coups et ses pistolets à M. Anselme Benoît; puis, si
Venceslas se montre, avant qu’il ait ouvert la bouche pour me crier le
mot de tous les voleurs: «_De l’argent! de l’argent!_» moi, je l’abats
comme un gibier...
Je m’arrêtai: j’avais entendu des bruits singuliers dans les roseaux
qui, à l’endroit où nous étions parvenus, forment un épais rideau
sur le courant de la Source. Le Frère lui-même, étonné et saisi,
s’interrompit. Un peu effrayé, je me rapprochai de lui.
Nous attendîmes, œil braqué, oreille au vent.
Soudain deux têtes passèrent au-dessus des flèches des roseaux, puis
vivement disparurent, puis se remontrèrent pour s’effacer encore. Je ne
pus distinguer aucun visage.
—Viens, fillot, viens, me dit Barnabé à voix basse. Quand les honnêtes
gens s’amusent, il ne faut pas les inquiéter... Ça me rappelle le bon
temps... Au demeurant, tu verras de quoi il s’agit... Marche doucement.
Quittant le chemin gazonné du bord de l’eau, nous coupâmes à droite par
les rochers.
Je me retournai. Quel spectacle! Le frère Agricol Lambertier, les
deux bras enlacés à la taille de sa Victoire, dansait sur le gazon,
derrière les roseaux, avec une fureur de possédé. Il courait à droite,
à gauche, faisant des pas démesurés avec ses pieds pointus tant il
s’efforçait de les tendre, mais retenant toujours son fardeau qu’il
couvrait de baisers à l’envi. Une fois, il manqua de rouler dans le
ruisseau, ayant d’un seul bond arpenté trop de terrain. Une yeuse se
trouva là, et, d’une main robuste comme un crochet de fer, il se retint
au tronc vigoureusement.
La mythologie m’avait souvent parlé des Nymphes, des Faunes, des
Satyres, des Sylvains, sans que j’entendisse ces personnages fabuleux;
désormais j’avais compris, et, rougissant jusqu’au blanc des yeux, je
m’échappai vers Cavimont.
* * * * *
Pas plus de bruit autour de la chapelle de Notre-Dame qu’autour du
sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse. Tout se taisait.
Ce silence imposant—il l’est toujours sur les sommets—me permit de
discerner des paroles qu’on murmurait en l’intérieur de l’ermitage. J’y
courus.
Adon Laborie et Gratien Pastourel, assis sur des escabelles, devisaient
paisiblement à mi-voix. Un petit sac de grosse toile, farci d’écus, se
tenait debout à la droite du frère Adon, et, devant le frère Gratien,
se dressaient des piles de gros sous. Les ermites, tout en échangeant
des paroles brèves, grignotaient des restes de victuailles, maigre
fruit des quêtes qu’ils avaient dû pratiquer parmi les pèlerins de la
Source et des rochers.
Avant que les Frères, préoccupés, se fussent retournés vers moi,
Barnabé parut.
—Eh bien! demanda-t-il, frappant sur l’épaule à Laborie, combien de
rondelles d’argent, cette année?
—Quatre cent cinquante-trois francs huit sous. Notre-Dame a rendu deux
cents francs, Sainte-Anne-la-Marieuse le reste.
Barnabé soupesa le sac.
—Sont-ils heureux, ces curés! articula-t-il l’œil enflammé de
convoitise: rien pour les pauvres ermites, tout pour eux...
—Et vous, frère Gratien, avez-vous rempli l’escarcelle?
—J’ai vendu pour cinq francs trois sous de médailles, un franc de plus
que l’an passé à pareille époque, répondit l’ermite de Saint-Sauveur.
Il empocha lestement sa monnaie, tandis que le frère Adon, des deux
mains serrait le sac aux écus, que Barnabé, bien à regret il faut le
reconnaître, avait enfin remis sur la table.
—Allons, bonsoir, Frère, portez-vous bien! murmurèrent à la fois les
deux ermites.
Ils détalèrent.
Un peu ahuri, peut-être blessé de voir disparaître si brusquement ses
confrères, Barnabé les regarda s’éloigner par la fenêtre ouverte. Une
colère sourde, qu’il s’efforçait de contenir, lui crispait les poings.
—Dites-moi donc, les amis, ne put-il s’empêcher de leur crier, au
moment où ils atteignaient l’extrémité du plateau, avez-vous peur pour
votre butin, par exemple?
L’ermite de Saint-Sauveur seul se retourna.
—Souvenez-vous de Venceslas Labinowski, glapit-il de toutes ses
forces. Ce soir, je préviendrai moi-même la gendarmerie de Bédarieux;
n’oubliez pas, demain matin, de prévenir celle de Saint-Gervais.
Ils s’enfoncèrent dans une fente du granit.
VIII
M. Étienne Baticol, malade et vieux, regrette les beaux jours de sa
jeunesse.
Quelle nuit je passai, mon Dieu! Moi qui jusqu’alors, à Bédarieux, aux
Aires, à Saint-Michel même, avais possédé un lit où m’étendre tout
seul, je dus coucher avec Barnabé. Je renonce à décrire mes atroces
souffrances durant de longues heures, au milieu des ténèbres, dans
cet ermitage désert. Je n’ai pas oublié les frémissements de toute ma
chair, chaque fois que, se retournant sur la paillasse trop étroite,
le Frère venait à me frôler de ses jambes velues. Puis je dus entendre
des ronflements épouvantables, mêlés à des paroles incohérentes et
terribles. C’étaient surtout des menaces contre Venceslas Labinowski.
Enfin, saturé de peur, transi de froid, à moitié mort, je m’endormis
comme le jour pointait aux volets fendillés de Cavimont.
Barnabé me réveilla.
—Il est neuf heures, pétiot, me dit-il, et nous avons du chemin devant
nous. Hardi!
Le Frère, levé dès l’aube première, avait déjà mis toutes choses en
état, tant dans la chapelle de Notre-Dame que dans le petit sanctuaire
de Sainte-Anne-la-Marieuse et dans l’ermitage.
Nous refermâmes les portes, et nous gravîmes un sentier raide, tirant
droit vers la route de Saint-Gervais. Baptiste s’en allait d’un pas
allègre, renâclant l’air à pleins naseaux.
A un demi-kilomètre de Notre-Dame de Cavimont, vers le nord, le
granit, surgi du bas de la vallée d’Orb comme les vagues moutonnantes
d’un océan de pierre, cesse tout à coup. Le bloc énorme lance une
dernière arête vive, puis se casse et ne reparaît plus. Le pays change
absolument d’aspect. Tout à l’heure, sur le plateau de Notre-Dame, la
nature cévenole ne laissait voir que son squelette rigide et froid;
maintenant, aux environs de la ferme de l’Olivette, voici les muscles,
la chair appétissante, la vie.
A la ferme de l’Olivette, le plus riche morceau de la vaste propriété
de M. Etienne Baticol, maire d’Hérépian, commence la belle plantation
d’oliviers qui, se prolongeant à droite vers Olargues,—_olei ager_,—à
gauche le long des collines de Canals, communique au paysage robuste
de ces montagnes je ne sais quelle note de délicieuse mélancolie.
Ces courants de verdure gris-pâle, traversant les masses sombres
des châtaigniers, ressemblent à une sorte de rivière suspendue qui
coulerait dans le voisinage du ciel.
Enfin, à travers le feuillage grèle de troncs centenaires, nous
aperçûmes les murs de la ferme. C’était un bâtiment à deux étages,
blanchâtre, poussiéreux, fort pittoresque, grâce à de nombreuses
lézardes d’où jaillissaient des touffes vertes, étoilées de fleurettes
jaunes et bleues. Un pigeonnier s’élançait bien haut par-dessus les
toits, montrant son rebord circulaire en briques rouges chargé de
bestioles, les unes se becquetant à l’envi, les autres s’étirant les
ailes, les yeux tournés vers le soleil.
A notre approche, un chien courut à nous et proféra quelques abois
étouffés; des pintades par bandes s’esquivèrent sur la pointe des
orteils, tendant le col, criant de leurs voix tambourinantes; un paon,
qui faisait superbement la roue au seuil de la maison, replia son
éventail avec un rauquement d’alarme qui m’effraya.
Cependant, personne ne paraissait. Barnabé laissa aller Baptiste vers
une prairie voisine.
—Eh bien! eh bien! tout le monde est donc mort à l’Olivette?
s’écria-t-il, poussant la porte à claire-voie qui donnait accès dans la
cuisine de la ferme.
—Pas encore, Frère, pas encore, répondit-on.
Nous entrâmes.
* * * * *
Devant un feu flambant de frigoules, de lavandes, de branchettes
d’olivier, un homme se tenait assis dans un vaste fauteuil en planches
de châtaignier. C’était le maître de céans, M. Étienne Baticol. Un
bonnet de laine brune à rayures rouges, aussi court que la calotte
d’un chanoine, lui recouvrait l’occiput et laissait déborder, sur
les tempes, sur le front, le long du cou, les ondes d’une abondante
chevelure blanche. Ses yeux étaient bleus, d’une extrême douceur.
Pour le moment, M. Étienne Baticol lisait dans un gros livre relié
en basane. Dès qu’il nous aperçut, il décrocha les lunettes à verres
ronds, qui pinçaient son grand nez recourbé comme le bec d’un aigle, et
nous adressa un sourire amical.
—Bonjour, Frère, dit-il; et quel vent vous amène chez moi?
—Le vent de la famine, monsieur Étienne, le vent de la famine. Nous
tirions vers Saint-Gervais, le pétiot et moi, quand nous avons senti
mourir nos jambes.
—Tiens! ai-je pensé tout de suite, nous voici à deux pas de
l’Olivette, et ce n’est pas M. Étienne Baticol, aussi riche que le bon
Dieu et aussi bon, qui nous refusera un morceau de pain.
—Et vous avez bien pensé, Frère. Seulement c’est dommage que
quelqu’une de mes brus ou quelqu’un de mes garçons ne soit pas ici pour
vous recevoir.
—Où avez-vous votre belle famille?
—Nos luzernes des bords de la rivière de Mare montaient en graines, et
nous avons dû y mettre le fer samedi. A cette heure, on fait les balles
par là-bas, et ce soir les chariots rentreront les foins.
—La récolte est-elle prospère?
—Je ne l’ai point vue, mon brave Barnabé.
Puis, avec une mélancolie pénétrante:
—Hélas! Frère, les vieux ans sont venus pour moi, j’en ai
quatre-vingt-cinq, et la mort commence à me prendre par les jambes.
Voilà deux mois que je n’ai bouté un pied dehors. Quelle punition, ne
pouvoir marcher pour aller voir comment se portent mes terres!
Il s’interrompit encore. Il regarda les vitres de l’immense cuisine que
le soleil incendiait.
Il reprit:
—Encore s’il pleuvait! Mais voyez quel beau temps, Frère; c’est avril
avec des feuilles, des herbes, de jeunes bestiaux, des oisillons sur
toutes les branches... Enfin mes jambes, malgré les drogues de M.
Anselme Benoît, ne savent prendre le chemin de se désenfler, et je
demeure là tout seul avec les poules, les pintades, le paon, comme une
chose inutile, comme un olivier qui ne doit plus donner de fruit et
qu’il faut brûler...
Les jérémiades éloquentes de ce vieux paysan attaché au sol par toutes
ses fibres et que la mort allait déraciner, n’étaient point faites
pour émouvoir Barnabé, uniquement attentif aux tiraillements de son
insatiable appétit.
—Ne vous tourmentez en aucune façon de l’absence des vôtres, monsieur
Étienne, interjeta-t-il vivement; je ne suis point trop maladroit à la
cuisine, et pourvu qu’il reste du jambon dans le placard, des œufs au
poulailler...
—La poêle est là, fit le vieillard levant la main et désignant la
partie de la muraille entre les deux fenêtres.
Barnabé ne tarda pas à découvrir le jambon; il en coupa deux mâles
tranches, presque aussi larges qu’épaisses, et la poêle, exposée sur
les flammes, commença à chanter.
Huit œufs, encore chauds de la poule, furent jetés sur le jambon, et se
roussirent en crépitant, se boursoufflant, lançant de petits jets de
vapeur.
En un tour de main, la table se trouva dressée; puis une bouteille de
trois litres, découverte au fond d’un placard, fut installée au milieu.
M. Baticol avait derechef affermi ses besicles au bout de son nez et
repris tranquillement son livre. Comme les personnes peu habituées à
la lecture, qui redoutent toujours de ne pas comprendre, le vieillard
lisait à haute voix.
«_En ce temps-là, Jésus dit aux Pharisiens: Je suis le bon Pasteur_...»
—Et Dieu du ciel, c’est l’Évangile, cela! interrompit l’ermite, qui,
m’ayant servi deux œufs, attaquait la première tranche de jambon.
—L’évangile de dimanche prochain, le deuxième dimanche après Pâques,
articula M. Baticol... Que Dieu me pardonne! je ne puis plus aller
entendre la messe à l’église, dans mon banc de noyer, et M. Martin m’a
conseillé de lire l’évangile, pour que le bon Dieu ne m’oublie pas tout
à fait, quand bientôt j’aurai tant besoin de lui...
Il poursuivit:
«... _Le bon Pasteur donnera sa vie pour ses brebis; mais le
mercenaire, et celui qui n’est point Pasteur, à qui les brebis
n’appartiennent pas, ne voit pas sitôt venir le loup, qu’il
abandonne les brebis et s’enfuit; et le loup les ravit et disperse le
troupeau_...»