de Nize avec mélancolie. Aux époques anciennes, les Frères libres de
Saint-François ne ressemblaient pas aux Frères libres d’aujourd’hui. Au
lieu de songer toujours à eux, comme nous autres ici présents, comme ce
malheureux Barthélemy Pigassou, qui n’aime le prochain que pour le vin
qu’il peut lui prendre, comme ce misérable Venceslas Labinowski, lequel
a trahi le bon Dieu à l’exemple de Judas, ils étaient pieux, serviables
à tous, ne quêtaient jamais pour entasser, mais tout au plus pour se
nourrir... Frère Barnabé, j’ai connu l’ermite que vous remplaçâtes,
c’était un saint; tandis que vous...
—Oh! moi, s’empressa de dire le Frère de Saint-Michel, moi, j’ai plus
d’une peccadille sur mon âme, comme j’ai plus d’une verrue sur mon
corps. Que voulez-vous que j’y fasse, s’il n’a pas plu au bon Dieu
de me donner plus de qualités? En fin de compte, la faute en est à
lui qui, pouvant m’amender à plaisir, ne s’en occupe nullement... Du
reste, vous savez, mon fils Félibien est dans les horlogeries, à Moret,
département du Jura, et, de toute nécessité, je dois travailler pour
lui.
—Si c’est afin de gagner de l’argent à votre fils que vous êtes entré
dans notre Ordre, vous eussiez mieux fait de demeurer vannier aux bords
de la rivière d’Orb.
—Vannier! vannier! s’écria Barnabé presque furieux. Et vous, pourquoi
n’êtes-vous pas resté à la verrerie du Bousquet à souffler des
bouteilles. Je vois, frère Adon, que si pour moi il faisait trop froid
aux bords de la rivière, il faisait trop chaud pour vous devant la
bouche du four.
Aux joues blèmes du vieil ermite de Notre-Dame de Nize s’allumèrent de
petites flammes rouges, son œil à demi-éteint se ranima, et, levant ses
deux bras tremblants vers la porte de la sacristie accédant au chœur:
—Mon Dieu, dit-il, Seigneur mon Dieu, je vous prends à témoin. C’est
pour mieux vous aimer, pour mieux aimer mon prochain, que voici bientôt
vingt ans j’entrai dans l’Ordre des Frères libres de Saint-François.
Dites à ces hommes qui m’accusent, dites-leur, mon Dieu, si jamais je
demandai un sou à personne, et si les pauvres du pays ne profitèrent
pas toujours des aumônes que m’avaient faites les braves gens...
Sa voix faible expira dans les sanglots.
Les frères Gratien, Agricol, saisis, l’entourèrent et le conduisirent
vers son escabelle, qu’il ne retrouvait plus. Enfin, Barnabé, fort
embarrassé de son personnage, s’approcha à son tour tout hésitant, tout
penaud.
—Ermite de Saint-Michel, lui dit le frère Laborie surmontant son
émotion, le brigadier de gendarmerie de Bédarieux, avec qui je causais
l’autre jour, m’a avoué que, depuis votre méchante affaire avec M.
Cœurdevache, de Saint-Pons, il a les yeux sur vous. M. le curé des
Aires a eu beau donner cent francs, on vous surveille, je vous en
préviens charitablement. Je vous conseille à l’avenir d’imiter mon
exemple: voyagez sans monture et sans besace, ayez tant seulement
votre bourdon. Ainsi faisant, on ne vous soupçonnera pas d’en vouloir
au bien d’autrui.
Barnabé demeura interdit. Sa face se crispa et soudain devint écarlate.
Il n’est pas sûr que ce rustre, entraîné par son tempérament sauvage,
n’eût fait un mauvais parti à son confrère de Notre-Dame de Nize, s’il
se fût trouvé seul avec lui. Contraint de réprimer les fureurs qui le
soulevaient, il ouvrit brusquement la porte de la sacristie et disparut
dans la chapelle. Il avait besoin d’éviter les lanières dont les coups
lui bleuissaient la peau.
Les frères Agricol et Gratien, «_qui n’étaient pas sans péché_,»
redoutant aussi la correction, s’esquivèrent.
«Quels ermites! marmotta frère Adon Laborie, joignant dévotement ses
mains où reparurent les grains de son chapelet, quels ermites!»
Moi, je dépouillai ma soutanelle, mon surplis, ma calotte, et, comme
une anguille, m’étant coulé entre les flots des assistants, je me
sauvai à travers le plateau.
VI
Un bataille de bébés sur «_les pas de la sainte Marie_.»
La campagne, aux alentours de Notre-Dame de Cavimont, apparaissait
encombrée de monde. C’était un véritable champ de foire, bariolé de
coiffes et de fichus, au milieu desquels des pyramides de chapeaux se
trouvaient noyées. De tous les coins s’élevaient des cris, des paroles
vives, d’interminables chamaillements.
Tandis que le petit nombre des pèlerins entendait la messe avec
dévotion et recueillement, la foule, accourue ici pour se gaver de
viandes et de vins, vautrée dans l’herbe, au bord des ruisseaux
babillards, ne songeait qu’à découvrir une place commode pour y
festiner à l’ombre noire des granits. Quelles contestations, quelles
colères, quels bousculements sans pitié! Et, parmi tout ce désordre
enragé, les bêtes, effrayées, de braire, de hennir, de se cabrer. Je
vis un mulet, oreilles effilées, poil hérissé, queue en panache,
passer devant moi rapide comme le vent, et disparaître tout à coup.
Évidemment l’endroit recherché de préférence était la Source ou ses
environs immédiats. L’eau chantant sur les cailloux invite doucement
à la gaieté; puis quelles délices de boire frais, quand on vient de
traverser la plaine sous le soleil! De véritables masses, bruissantes
comme des essaims, se précipitaient vers ces parages privilégiés.
J’avais hasardé un pas vers la Source,—peut-être comptais-je y
retrouver mes hôtes ailés du matin;—malheureusement, pressé de toutes
parts et redoutant d’être entraîné, je dus battre de toutes mes forces
en retraite.
Enfin je me retrouvai libre à l’autre extrémité du plateau. C’était
l’endroit le plus désert, le plus sauvage du bloc de Cavimont, mais à
coup sûr le plus intéressant.
La tradition veut qu’à une époque difficile à préciser,—«_dans les
siècles_,» comme disent nos paysans,—la Sainte Vierge, accompagnée
de sainte Anne, sa mère, ait fait des apparitions nombreuses sur le
rocher de Cavimont. Elle descendait du ciel tout exprès pour convertir
la vallée d’Orb, adonnée en ces temps lointains à toutes les débauches,
à toutes les impiétés. La trace des pas de «_la sainte Marie_» reste
encore visible dans le granit, et c’est une croyance enracinée dans nos
montagnes que, pour fortifier un enfant faible, _malingreux_, chétif,
il suffit de lui poser les pieds dans ces vestiges sacrés. Du reste,
chose singulière et touchante! cette partie du plateau demeure l’objet
du respect de tous: c’est le côté de «_la sainte Marie_,» et il est
abandonné sans conteste aux mères et aux enfants.
J’arrivai là juste au moment où allait avoir lieu, sur la pierre nue,
la promenade pieuse des bébés. Quatre-vingts mères, peut-être cent, de
tout âge, de toute condition, les unes habillées de soie, les autres de
simple droguet, se tenaient debout, portant chacune un poupon dans ses
bras. Quelques-uns de ces pauvres petits, fatigués sans doute par le
voyage, pleuraient; la plupart montraient des minois frais, éveillés et
se contentaient de regarder avec de grands yeux étonnés.
La cloche de la chapelle sonna le premier coup de l’Elévation. M.
Martin, d’Hérépian, parut, une aumônière de velours rouge à la main, et
le pèlerinage «_aux pas de la sainte Marie_» commença.
Je ne me souviens pas d’avoir, de ma vie, rien vu de plus gracieux, de
plus charmant que toutes ces mignonnes jambettes rebondies de petites
filles, de petits garçons, s’entrecroisant sur le granit et cherchant,
sous la direction des mères attentives, les trous où il fallait
s’arrêter. Parfois il arrivait que trois pieds aux ongles éclatants
comme des feuilles de roses se présentaient pour se «_fortifier_»
ensemble dans la même trace. Alors, le plus énergique repoussait les
deux autres avec indignation, et c’étaient des cris accompagnés de
larmes. Combien j’en aperçus de ces beaux yeux d’enfants, limpides tout
à l’heure comme l’eau de la Source, brouillés maintenant et battus! Les
mères, certes, s’interposaient dans ces combats mutins, mais leurs
voix étaient rarement écoutées.
—Méchant! méchant! répétait avec orgueil une jeune femme à son fils
récalcitrant et batailleur.
Celui-ci la regardait, souriait, et elle, pour réduire le révolté, lui
dévorait les joues de baisers.
M. le curé d’Hérépian n’avait garde d’oublier pourquoi M. Michelin
l’avait envoyé, et, tout en racontant les apparitions célestes
dans la vallée d’Orb pervertie, de temps à autre il présentait aux
pèlerines,—plus souvent aux dames qu’aux simples paysannes,—sa bourse
de velours large et béante comme un gouffre. Des sous y tombaient des
mains crochues des montagnardes, mais des doigts gantés des citadines
s’échappaient des pièces blanches et quelques rares louis. A ces bruits
de monnaies, les marmots dressaient l’oreille, puis reprenaient leurs
enjambées.
Le prêtre parfois, s’arrachant au récit de la légende, se tournait vers
une pauvre femme inquiète et la rassurait sur l’état de son enfant.
Il lui racontait des guérisons miraculeuses. Il fallait voir avec
quelle avidité la malheureuse mère buvait ses paroles! L’espérance
n’était-elle pas déjà une consolation?
—Tenez, madame, dit M. Martin, au moment où la procession enfantine
défilait devant moi, il y a quelques années, nous avons eu à Cavimont
un enfant de Bédarieux que les médecins avaient abandonné. La Sainte
Vierge l’a guéri; mettez votre confiance en elle.
Une subite émotion m’envahit: dans mon enfance maladive, durant trois
années, à la fête du printemps, ma mère, me guidant à travers le roc
de Cavimont, m’avait fait parcourir un à un «_les pas de la sainte
Marie_.» Qui sait si ce n’était pas de moi que voulait parler M.
Martin? Le souvenir de ma mère m’emplit l’âme, et, comme quelqu’un qui
a peur, je pris mes jambes à mon cou.
* * * * *
Me heurtant les coudes à chaque seconde, j’eus envie d’en finir une
fois pour toutes avec la multitude des pèlerins, et, en attendant
Barnabé qui me rejoindrait après la messe, de me réfugier à l’ermitage.
D’ailleurs, dans la basse-cour dépeuplée, ne trouverais-je pas Baptiste
paissant les herbes poussées çà et là le long des murs? Il devait bien
s’ennuyer tout seul, ce mien ami!
Je posais la main sur le loquet de la masure décrépite de Cavimont,
quand je m’entendis appeler. Je me retournai surpris. Dieu! c’était
Simonnet Garidel. Son visage épanoui rayonnait comme un soleil. Pensez
donc, il avait Juliette Combal à son bras!
—Eh bien! il paraît que vous faites des vôtres déjà! leur dis-je. Vous
allez vite en besogne vraiment... Et vos parents, où les avez-vous
laissés?
—Mon père est par là, fit Simonnet, étendant son bras dans la
direction de la Source.
—Le mien aussi, se hâta d’ajouter Liette.
—Et la messe?
—Nous sommes sortis de l’église pour aller visiter sainte Anne la
Marieuse, me répondit le jeune Garidel.
Puis, d’un ton plus bas, presque mystérieux:
—Tu sais bien, c’est au moment de la Communion que les personnes dans
notre position vont la voir.
—Bien! bien! m’écriai-je, vous n’avez qu’une idée en tête, vous
autres, celle de vous marier. Bon Dieu! mariez-vous. Cela m’est bien
égal.
Et, d’une secousse, j’ouvris la porte de l’ermitage.
—Alors, tu ne veux pas venir prier sainte Anne pour nous?
C’était la petite voix de Liette, la voix flûtée d’un oiseau, qui avait
prononcé ces paroles.
Je regardai la jeune fille. Elle baissa son front tout rougissant.
—Donc un _Pater_ de moi à sainte Anne la Marieuse te ferait plaisir,
Liette?
—Oui, soupira-t-elle.
—Tu crois qu’au ciel on écoute mes prières?
—N’es-tu pas le neveu de M. le curé des Aires, un véritable saint?
L’argument me parut irrésistible. Puisque j’étais le neveu de mon
oncle, je devais me montrer bon prince. Je refermai l’ermitage, et,
Liette lui tenant déjà le bras gauche, je pris le bras droit de
Simonnet.
La légende citée plus haut rapporte que, tandis que «_la sainte Marie_»
se promenait sur les granits, sainte Anne l’attendait à quelque
distance, «_en récitant son chapelet tranquillement_.» On connaît la
pierre sur laquelle elle s’assit, et cette pierre, conservée dans
l’étroit sanctuaire édifié en l’honneur de la sainte, accomplit tous
les ans de nombreux prodiges. Non-seulement elle a la vertu singulière
de redresser les membres déviés qui la touchent, de guérir «_de tous
maux et maladies_» les dévots qui la baisent pieusement; mais elle
possède par-dessus tout le privilége incomparable de faire aboutir les
mariages les plus hérissés d’obstacles, les plus invraisemblables, les
plus empêtrés. Pourvu que «_les deux amis_» posent en même temps leurs
lèvres sur la paroi du bloc miraculeux, qu’ils récitent cinq _Pater_
et cinq _Ave_, laissent une aumône «_pour l’entretien du culte_,» ils
verront toutes les difficultés s’évanouir et leur mariage se réaliser
dans un temps prochain. Pourquoi sainte Anne, qui elle-même était
mariée à saint Joachim, ne se serait-elle pas faite la protectrice,
la zélatrice du mariage? De là, en toute l’étendue des Cévennes
méridionales, son nom de sainte Anne la Marieuse.
Après avoir contemplé les petits bébés riant ou pleurant à travers les
granits, je vis ici les grands bébés amoureux. Aucun ne riait, mais
en retour plus d’un avait des larmes plein les yeux. Ils s’avançaient
en colonne serrée, le jeune homme retenant doucement la jeune fille
et la couvant de l’œil, de l’âme, de tout son être à qui la passion
avait imposé son joug. Quelles chevelures splendides, brunes, blondes,
rousses, débordaient des coiffes étincelantes de blancheur! Quels yeux
adorables, depuis le bleu pâle jusqu’au noir luisant et profond, tantôt
vaguant dans l’espace, puis regardant tout et ne voyant rien.
Les jeunes gens étaient vraiment superbes avec leurs épaules carrées,
leurs cheveux tenaces, leurs têtes que de temps à autre ils relevaient
fièrement. L’amour, en leur faisant sentir l’aiguillon divin qui
fait saigner le cœur, mais l’endurcit à la vie, avait allumé dans
leurs prunelles je ne sais quelle flamme qui, les transfigurant, leur
communiquait l’idéale beauté. Non, ce n’étaient pas les mêmes hommes
que j’avais vus, hier encore, courbés sur le sillon, la mine inquiète,
suant, acharnés à faire jaillir le pain de tous de notre sol ingrat.
Maintenant ils étaient droits comme des peupliers, sereins comme des
mages, inconscients comme la nature elle-même, leur mère et leur
nourrice. Dieu tout à coup venait de les refaire neufs, pour célébrer
la fête de l’amour, l’unique fête de la vie.
Après une demi-heure d’attente, Juliette et Simonnet pénétrèrent enfin
dans le petit sanctuaire.
Bien que je ne fusse pas à la veille de me marier et qu’à mon bras
manquât la fiancée, je m’y glissai en contrebande derrière mes deux
amis.
La pierre où se reposa sainte Anne la Marieuse, s’élance du milieu
des dalles à deux pas de l’autel. C’est un bloc noirâtre, à peine
équarri, d’une hauteur d’un mètre environ, une sorte de menhir que les
attouchements, les frôlements, les baisers ont aminci vers le sommet.
Pourquoi la mère de la Sainte Vierge, qui pouvait trouver tant d’autres
endroits où s’asseoir, choisit-elle précisément cette colonne, où elle
ne dut se maintenir que par des prodiges d’équilibre? La légende n’en
parle point.
Je retrouvai l’éternel M. Martin, perché sur une haute escabelle, à
côté de la pierre miraculeuse. Les amants, avec des tremblements aux
lèvres et aux genoux, ayant baisé la singulière relique, le brave
homme, qui pourtant ne devait pas prélever un denier sur l’aubaine, car
le curé de Bédarieux faisant aujourd’hui les frais de la procession, le
casuel lui revenait de droit, leur présentait son sac de velours.
Nous avancions peu à peu. Encore deux couples à passer, et notre tour
arrivait. Liette était aussi pâle que son bonnet de batiste, dont les
brides s’effaçaient dans la blancheur mate de ses joues. Simonnet avait
les traits sérieux, les lèvres graves, le menton serré. Pour moi, je
me sentais aux prises avec une grande inquiétude: baiserais-je, ne
baiserais-je pas?
Nous nous trouvâmes devant M. Martin. J’étais fort troublé.
Soudain, derrière l’autel, semblable à un rossignol préludant dans la
feuillée nouvelle, éclata le fifre de Braguibus.
Les assistants levèrent la tête. M. Martin, étonné, se retourna. Je
profitai du moment; je collai mes lèvres sur la pierre de sainte Anne
la Marieuse, à côté des lèvres de Liette et de Simonnet.
—Sainte Anne la Marieuse, mariez-moi, je vous prie! articula le jeune
homme à haute et intelligible voix.
Puis il laissa tomber une pièce de cinq francs dans l’escarcelle de M.
Martin.
—Sainte Anne la Marieuse, mariez-moi, je vous prie! murmura à son tour
la jeune fille.
Et, elle aussi, glissa un gros écu dans la bourse de velours.
—Et toi, tu ne donnes rien, petit? me dit M. Martin, souriant.
Je crus son invitation sérieuse, et, passant les doigts dans mon
gousset, j’en arrachai deux sous doubles qui ressemblaient à des louis,
tant je les avais polis en m’amusant au bouchon. Je jetai bruyamment
mon trésor dans l’aumônière du curé d’Hérépian.
Nous sortîmes.
* * * * *
Simonnet rayonnait de bonheur; quant à Liette, elle tenait la tête
un peu baissée, mais elle allait si preste, si légère, qu’on eût dit
plutôt un oisillon voletant parmi les lavandes et le thym, qu’une
personne humaine marchant au milieu des pierrailles, les pieds serrés
dans des souliers.
—Es-tu contente, mignonne? lui demanda Simonnet, se décidant en fin de
compte à déclaver les dents.
—Je suis bien contente, répondit-elle... Et toi? s’informa-t-elle,
relevant son visage où reparut quelque mutinerie.
—Oh! moi, les anges me portent. Non, il ne me souvient pas de
m’être trouvé jamais à pareille fête. Il me semble, ma Liette, en ce
moment, que je suis plus riche que toi, que tout ce que nous voyons
m’appartient: la terre, le ciel et même ce soleil que le bon Dieu
fait briller là-haut près de lui. Ah! les jours de moisson, les jours
de cueillette de nos châtaignes, quand tout était plein aux greniers
et dans les séchoirs et qu’on n’avait plus de sacs pour recevoir
la récolte, furent pour moi des jours malheureux comparés au jour
d’aujourd’hui!... Tiens, veux-tu que, pour te prouver ce qu’il en est
de moi présentement, je te presse dans mes bras et t’embrasse?
—Et si l’on nous voit?
—Que peut faire cela! Le bon Dieu nous voit bien, et son soleil aussi
qui n’est pas aveugle.
—Mais...
Il lui ferma la bouche à grands coups de baisers.
Des éclats de rire retentissants ébranlèrent l’air derrière nous.
C’était Barnabé avec M. Combal.
—En voilà des tourtereaux, en voilà des tourtereaux! s’exclama
le Frère joyeusement. A la bonne heure! il paraît que sainte Anne
la Marieuse n’a pas mis la brouille dans le ménage... Allons,
consolons-nous de vieillir, monsieur le maire, le monde n’en est pas à
son dernier poupon. Vive la vie!
M. Combal, voyant sa Liette heureuse, la regardait tout ébahi.
—Ah ça! les amis, reprit Barnabé, les embrassements ne valent ni
fougasse ni vin, et encore que baiser une figure gentille et fraîche
comme la figure de Liette soit un passe-temps de paradis, peut-être
conviendrait il de ne pas oublier la pitance pour l’estomac. Le soleil
étant dans sa rage, il nous amène midi. Nous agirons donc sagement en
cherchant tout de suite une place à l’ombre pour y faire travailler nos
mandibules en parfaite tranquillité. Le clergé s’en va dîner chez M.
Martin, à Hérépian, tout est fini, et je n’en suis point fâché. «—Bon
voyage, monsieur le curé-doyen de Bédarieux...» Allons, Simonnet, fais
un peu trêve à ta Liette, et puisque, d’après ce que vient de me dire
M. le maire, tu es venu jusqu’ici avec ton cheval chargé de provisions
pour tous, dis-nous où nous devons nous asseoir et attaquer le rôti. Je
sens les dents qui me tombent de besoin.
—Suivez-moi, répondit laconiquement le jeune homme qui ne paraissait
pas content.
Et, sans laisser la main de Liette, il marcha, devisant avec elle,
devant nous.
* * * * *
A cent mètres environ de la Source, en descendant vers Villemagne,
la roche granitique qui couronne le monticule de Cavimont craque,
s’entr’ouvre, s’écartèle pour ainsi dire. Au bas de cette cassure
gigantesque, des prairies, avivées par l’eau qui sort du bloc à gros
bouillons, étalent leur tapis d’un vert profond, presque noir.
Le soleil ne pénétrant guère en ces endroits trop enfouis, les herbes
n’ont pu prendre ces couleurs tendres, transparentes, lumineuses,
dont elles se revêtent ailleurs. L’ombre éternelle qui les couvre
leur a imprimé ses teintes de deuil et de mélancolie. Des sorbiers
maigres, lépreux, poussent comme à regret aux bordures de ces gazons
vivaces, mêlés aux lavandes, aux cystes, aux genévriers épineux, seule
décoration végétale de ces laves éteintes et désolées.
Au tronc d’un arbre chauve, je vis attaché le cheval des Garidel. Non
loin, se trouvait assis le père de Simonnet. Braguibus était là aussi,
occupé à tendre sur le gazon une grande nappe blanche, dont quelques
pierres polies aux torrents retenaient les bords. Du reste, c’étaient
partout des gens en train de dresser la table et de retirer les
victuailles des paniers.
Afin de rejoindre le vieux Garidel, lequel, bien que très religieux,
s’était résigné à manquer la messe de Notre-Dame pour nous garder une
place commode, nous dûmes descendre le cours de l’eau.
Le ruisseau, s’échappant de la fontaine en bondissements tapageurs
parmi les veinules du granit qui percent la peau çà et là, offrait en
ce moment le plus singulier spectacle. Il était obstrué de bouteilles
de haut en bas: ici, des bordelaises montrant leurs goulots capuchonnés
de cire rouge; plus loin, des bourguignonnes aux cols plus allongés
cachetées de vert; puis l’armée innombrable des flacons ordinaires
de toute forme et de toute grosseur; enfin, clair-semés au milieu de
ces verreries diverses, des cruchons de grès où la bière mousseuse
rafraîchissait.
—Quels jolis cailloux! s’écria Barnabé, dont l’œil s’alluma.
Nous franchîmes le courant d’un bond et rejoignîmes notre monde.
VII
Braguibus, nouveau Pan, mène le chœur des Nymphes, des Faunes et des
Sylvains.
Les Garidel, autrefois, possédaient un troupeau de trois cents chèvres
environ, la plus belle _cabrade_ peut-être des Cévennes méridionales;
aujourd’hui, leur richesse en bétail avait diminué comme toutes leurs
autres richesses, et c’était à peine si, à leur borde de Margal, vingt
chèvres aux plantureuses mamelles broutaient parmi les rocailles, sous
la conduite d’un bouc magnifiquement encorné.
Cependant ces bêtes, chevrotant vers février, suffisaient à
approvisionner la maison de cabris, et je ne fus pas étonné quand
Simonnet déposa sur la nappe, tirée comme un linge sur la grave, deux
chevreaux rôtis au four et panés. Tous les yeux s’équarquillèrent.
Barnabé se frotta les mains bruyamment, et Braguibus eut un sourire
discret.
—Moi, dit l’ermite, donnant du fil à son couteau catalan en le passant
et le repassant sur la queue de sa fourchette, je ne reculai jamais
devant un quartier de cabri. Encore que cette viande ne soit pas des
plus rassasiantes, elle est si blanche, si fraîche, qu’on y plante les
gencives avec satisfaction. Ça ne résiste pas plus que le poulet de
grain ou le caillé. La chose se comprend du reste, ces bêtes, jusqu’à
ce jour, n’ont mordu qu’aux mamelles de leurs nourrices, et c’est bien
naturel si elles sont tendres comme le lait qu’elles ont tété.
D’un coup de fourchette hardi, il enleva un cuissot entier de chevreau.
—Il paraît, Barnabé, que l’air de Cavimont vous a singulièrement
creusé l’estomac, lui dit M. Combal un peu offusqué. Vous ne choisissez
pas mal votre morceau.
—Est-ce que par hasard vous avez la goutte aux dents, vous, monsieur
le maire? Je vous plains. Pour moi, mes meules sont solides et ne
demandent qu’à virer sur le bon froment. Au demeurant, il y aura de la
pitance pour la compagnie. Vous, d’abord, vous ne mangez pas gros; le
père Garidel n’a pas l’appétit d’un sergent; Braguibus porte en ses
intérieurs un estomac de papier mâché; le neveu de M. le curé, c’est un
oiseau, pas un homme; quant à nos deux amoureux, ils mordent à l’amour,
et je vous réponds que ce pain-là en vaut bien un autre. Ce n’est pas
du pain, l’amour, c’est de la fougasse de paradis... Connu!
Il eut un éclat de rire si gras, si rond, qu’une dizaine de
Pénitents-Bleus, qui, leur sac encore noué aux reins et leur capuchon
renversé sur le dos, dînaient à quelques pas, avec femmes et marmots,
tournèrent curieusement leurs têtes vers nous.