j’enlevai la fille de la ferme des _Trois-Chênes_, près de Douch. La
coquine! m’en a-t-elle fait voir de grises! Ah! frère Gratien, la
femme, c’est un être terrible, voyez-vous. Comme cette fille aimait
les rubans, les affiquets d’or, je pillai ma propre chapelle pour lui
en procurer. Malheureusement, l’argent, même celui qu’on a volé au bon
Dieu, n’est pas éternel, et les derniers sous de nos ventes à des juifs
venaient d’être dévorés, que Catherine, prise soi-disant de remords,
me quittait et rentrait dans son pays. D’abord, le coup ne me fut pas
bien rude. Mais je n’étais pas seul depuis quinze jours, traînant
mes pas dans les faubourgs écartés de Marseille, où nous nous étions
réfugiés, que mon cœur revint à Catherine Verdelon pour ne plus s’en
détacher. Il fallait que je la revisse, que je la revisse absolument.
Pour la revoir, j’eusse bravé toutes les gendarmeries de la terre. Cela
prouve que, lorsqu’une femme nous tient, elle nous tient sans retour.
Je partis... Que de nuits passées dans les bois qui entourent les
_Trois-Chênes_! que de jours, dans les grottes obscures du mont Caroux!
Je la vis enfin, je la vis!...
«Le frère Venceslas s’arrêta un moment comme pour remâcher ces derniers
mots; ils semblaient avoir pour lui un goût plus délicieux que le goût
de la fougasse fraîche et du vin. Comme j’allais lui poser une question
sur cette fille qui l’avait perdu, il continua son histoire:
«—Une nuit,—il y a quinze ou dix-huit jours de cela,—Catherine et
moi, assis au fond d’une combe secrète, nous devisions paisiblement
de nous-mêmes et nous nous entr’embrassions, quand, au lointain, le
fourreau d’acier d’un gendarme éclata dans un rayon de lune. Catherine,
légère comme un oiseau, s’envola, et moi, sans bruit, je détalai
parmi les rocailles aussi lestement qu’un levron. Depuis cette nuit,
les gendarmes, le nez dans mon vent, ne lâchent plus ma piste. Mais
je leur échapperai, frère Gratien, je leur échapperai... J’ai mon
plan: pour le mettre à exécution, il me faudrait mille francs tant
seulement. Avec cette somme, en compagnie de Catherine, je passerais
en Espagne. Une fois là, nous travaillerions... Mais qui me prêtera
mille francs? Mes anciens confrères seuls me peuvent rendre ce service.
D’abord, j’ai pensé à Barnabé, de Saint-Michel: je sais qu’il a de
l’argent, connaissant de sa bouche toutes ses affaires. Ah! sans que
ça paraisse, il est plus filou que moi, allez, frère Barnabé Lavérune!
Malheureusement, nous eûmes une pique à Béziers, près de la statue
de Paul Riquet, et j’ai bien peur de ne pouvoir lui arracher un sou.
Mon Dieu! l’idée m’est venue d’aller à son ermitage tout de même, et
de faire du ravage par là. Puis j’ai réfléchi. A quoi me servirait,
en effet, d’abattre Barnabé avec mon fusil, comme on abat un renard
ou un loup, car Barnabé ressemble à ces deux animaux? Quand il serait
mort, aurais-je son magot? Point. Si je sais qu’il possède un sac bien
replet, j’ignore absolument où ce sac est caché. Voilà la question.
Me voyez-vous descendant de Saint-Michel, après avoir commis un crime
inutile, ce qui est toujours une bêtise, et n’emportant pas un sou
vaillant dans le gousset? C’est impossible!...»
—Comment, interrompit Barnabé, que l’indignation soulevait, il
m’aurait tué?
—Je vous l’ai dit: comme un renard ou comme un loup rencontré en plein
bois...
—Après?
«—Jugeant donc la lutte peu fructueuse de ce côté, reprit Venceslas me
regardant avec des yeux allumés, je me suis retourné du vôtre, frère
Pastourel.
«—Du mien?
«—Ne faites-vous pas, d’ailleurs, le métier de prêter de l’argent?
«—J’ai tiré de peine, à l’époque des semailles, quelques paysans, mes
voisins, lui dis-je. Mais je donnais cinq francs, quelquefois huit...
«—Eh bien! je deviendrai votre débiteur, moi aussi.
«—Et où voulez-vous que je prenne mille francs?
«—Je vais vous l’apprendre, répondit-il.
«Il alla vers son fusil et le saisit. Vous comprenez si je tremblais de
tous mes membres. Mes jambes ne me soutenant plus, je tombai sur mon
escabelle. Alors, ce brigand me posa ses deux mains sur les épaules,
et, me secouant comme un sac de _châtaignons_ où l’on veut faire entrer
encore plus d’un boisseau:
«—La clef de votre armoire! me cria-t-il.
«—Je n’ai ni armoire ni clef.
«—Où serrez-vous votre argent?
«—Dans ma poche, quand il m’arrive d’en posséder quelque miette.
«Il me mit lui-même debout, et, me soutenant, car j’eusse glissé sur le
plancher, à demi-mort que j’étais, il fouilla mes chausses, ma bure et
mon gilet. Il découvrit treize sous logés en un pli fin, au fond de mon
capuchon.
«—Ces treize sous sont donc toute votre fortune?
«—Toute.
«Il recula de quelques pas.
«—Frère Pastourel, me dit-il, faites votre acte de contrition; vous
allez paraître devant Dieu!
«J’étais un homme perdu si je poussais à bout ce bandit.
«Je le compris, et, me traînant jusqu’à ma cheminée, j’amenai à moi la
plaque de fonte du foyer et découvris ma cachette.
«—Tenez, Venceslas, tenez, prenez toute ma fortune, lui dis-je, et
laissez-moi la vie.
«Il ne fit qu’un bond pour happer le magot: quatre cent trente-deux
francs!
«Tandis que ce Polonais, arrondi de mon bien, s’enfuyait à travers
la nuit, pareil à quelque bête fauve, moi, sans force, la tête
troublée ainsi qu’après un festin de noce, je m’allongeai par terre et
m’évanouis.»
De grosses larmes roulèrent sur les joues blêmes de l’ermite de
Saint-Sauveur. Une perte sèche de quatre cent trente-deux francs!...
* * * * *
Barnabé, se promenant de long en large, articulait des mots entrecoupés
et gesticulait furieusement.
—Il veut me tuer! il veut me tuer! répétait-il, les dents serrées.
Quant à moi, j’avais peur et me demandais s’il était vrai que j’eusse
connu, que j’eusse aimé ce Venceslas Labinowski, lequel, ayant été
voleur, devenait maintenant assassin. Horrible! horrible! horrible!...
—Mais, frère Gratien, avez-vous porté plainte à la gendarmerie de
Bédarieux et de Saint-Gervais? lui demanda Barnabé.
—La secousse a été si vive, que j’en ai gardé le lit plusieurs jours.
Pensez, à mon âge! Aujourd’hui, m’en retournant avec la procession,
je verrai les gendarmes de Bédarieux dans la vesprée. Mais j’avais
d’abord un devoir d’amitié à accomplir, c’était de vous prévenir
vous-même, frère Barnabé. Peut-être, avec mon argent, Venceslas et
Catherine ont-ils déjà fait route pour l’Espagne. Dans tous les cas,
je vous le répète, veillez au grain. Verrouillez bien votre porte de
Saint-Michel, surtout tenez l’œil à vos économies. Retenez un conseil:
gardez pour vous seul le secret de vos entreprises... Croyez-vous que
je sois sorcier à présent et usurier aussi? Il est bien possible que,
par-ci par-là, pour gagner une pièce blanche, j’aie dit son sort à
quelque fillette amoureuse ou que j’aie quelquefois prêté cinq sous
pour en avoir dix en retour. Tout ça n’empêche pas que je ne sois un
honnête homme, un Frère libre ayant souci de la règle, et, si j’ai su
vos affaires, c’est uniquement que vous aviez eu la maladresse de les
confier à ce coquin de Venceslas. Tenez-vous donc pour averti.
—Merci, Frère, merci... Il faut faire arrêter le Polonais, et, demain
matin, quand j’en aurai fini par ici, j’irai prévenir les gendarmes de
Saint-Gervais... Ah! il veut me tuer!... Ah! le sac de Félibien lui
fait envie!... Voleur! canaille! assassin! je...
—_Refugium peccatorum_! glapit une voix claire sur le plateau.
—_Ora pro nobis_! répondit-on de toutes parts dans le lointain.
—La procession! la procession! m’écriai-je, jetant un regard par la
fenêtre.
Nous sortîmes tous trois de l’ermitage.
V
M. Michelin n’aime pas le veau: «_Viande peu mûre, viande creuse_!»
Barnabé se précipita vers la chapelle pour y vaquer aux derniers
apprêts de la messe; frère Gratien et moi, nous le suivîmes.
Tandis que l’ermite de Saint-Michel, ému de tout ce qu’il venait
d’entendre, remplissait en maugréant les burettes, plongées à plusieurs
reprises dans l’eau; que son confrère de Saint-Sauveur, alerte,
fourbissait avec un torchon la sonnette de l’autel et l’encensoir;
moi, préoccupé des hautes fonctions que j’allais être appelé à remplir
auprès de M. le curé-doyen de Bédarieux, je revêtais ma soutanelle
rouge, glissais par-dessus mon surplis tout nouvellement repassé avec
amour par Marianne, et ornais ma tête ébouriffée de ma calotte de
cardinal.
—Ah! il veut me tuer pour s’approprier mon bien! grommelait de temps
à autre Barnabé. Ah! il veut me tuer, ce brigand de la Calabre!
Il ne pouvait tenir en place, et, tout en rinçant les burettes, qui
tremblaient entre ses mains, il marchait dans tous les sens à travers
la sacristie. Tout à coup, le verre fuit de ses doigts, et clac! une
burette vole en éclats sur le pavé.
—Eh bien, Frère! lui dit Gratien Pastourel d’un ton d’affectueux
reproche, ce que l’on casse ne sert ni aux hommes ni au bon Dieu.
Barnabé releva sa tête; tous les poils en étaient hérissés.
—Plût au ciel que ce fut Venceslas et non cette burette que j’eusse
brisé ainsi en mille morceaux! articula-t-il, l’œil étincelant et
farouche.
Puis, s’avançant vers moi:
—Pétiot, me demanda-t-il, sais-tu si M. Anselme Benoît a toujours ses
pistolets?
—Je les ai vus chez lui l’autre jour, j’ai même tiré un coup avec...
—Nous les lui emprunterons, n’aie peur, nous les lui emprunterons. Je
m’armerai comme saint Michel.
Un bruit effroyable de pas et de voix se fit incontinent dans la
chapelle.
J’accourus.
C’était une bande de deux à trois cents gamins, avant-garde obligée de
toute procession en nos montagnes. Il y avait, mêlées aux enfants de
la ville, parmi lesquels je reconnus d’anciens camarades de l’école
Brémontier, des escouades de petits paysans, naturels de Nissergues,
Villemagne, les Aires, Margal et autres lieux circonvoisins. Ils
portaient avec eux une longue croix de bois peinte en noir, aux deux
bras de laquelle étaient nouées des banderolles de ruban violet.
Je passai au milieu d’eux grave et morne, sans vouloir reconnaître
personne. Les plus téméraires, les plus effrontés me regardèrent
ébahis, et, tenus à distance par mon allure sérieuse, la majesté de mon
costume, aucun d’eux n’osa m’aborder.
«C’est lui, chuchotait-on, c’est lui!»
Mais il ne se trouva pas un audacieux pour m’adresser un mot.
Une fois mon beau costume endossé, toutes sortes d’idées ambitieuses
m’avaient envahi l’esprit. Mon plan, en quittant brusquement les
ermites, n’était pas de me mêler à la procession; je méprisais cette
tourbe: je voulais au plus vite rejoindre le clergé et me confondre
avec lui. Quel honneur de paraître, aux yeux de tous les villages de
la vallée d’Orb, au milieu des vicaires, des curés, de me trouver
peut-être placé par le hasard à côté de M. le doyen, superbement
paré de son rochet brodé et de son camail de soie! Je me voyais déjà
mêlant ma voix aigre et perçante aux voix mesurées, capables, des
ecclésiastiques pour achever le chant des _Litanies_.
Malheureusement la foule, déferlant comme une mer sur le plateau,
m’arrêta court au sortir de la chapelle. De quel côté tirer? Je
me jetai en un escarpement difficile, comptant m’échapper par là.
Impossible: le flot battait tout le rocher, et je me vis contraint de
reculer.
Cependant, les masses profondes des pèlerins, surexcitées sans doute
à la vue de la chapelle de Notre-Dame de Cavimont, où s’accomplirent
tant de miracles, du sanctuaire vénéré de Sainte-Anne-la-Marieuse, si
fertile en prodiges, venaient de reprendre les _Litanies de la Sainte
Vierge_, et les chantaient avec transport. C’était un concert à la fois
admirable et effrayant, dont ces solitudes tremblaient, frémissaient,
dont les rochers impénétrables, frappés directement par les voix,
renvoyaient à la vallée tranquille les échos tonitruants et prolongés.
Au-dessus des têtes, moutonnant comme des vagues qui eussent gravi le
mamelon, flottaient les drapeaux des corporations laïques indigènes:
les Aînés, les Cadets, les Pénitents-Blancs, les Pénitents-Bleus;
les bannières des confréries de femmes: les Dames du Saint-Calice,
les Dames-Noires, les Filles de la Sainte-Espérance, les Filles des
Clous-du-Calvaire; enfin des croix énormes, où le divin Crucifié, grand
comme un homme, pleurait de vraies larmes et saignait à la fois par les
cinq plaies.
Le clergé parut dans cette multitude chantante, aux costumes divers,
bariolée de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Non-seulement je
vis M. Michelin, suant et soufflant au milieu de ses vicaires, moins
accablés que lui; mais je reconnus les desservants des villages
environnants, et, parmi eux surtout, M. Martin, d’Hérépian, redevenu
luisant et propre comme un miroir. Derrière lui, marchait, d’un pas
recueilli et récitant son chapelet, le frère Adon Laborie, ermite de
Notre-Dame de Nize. C’était un grand vieillard, maigre, le dos voûté,
la tête penchée en avant. Une barbe blanche, longue et annelée, comme
en portèrent les rois assyriens, encadrait sa figure osseuse, jaunâtre,
à profil d’ascète, une figure descendue d’un cadre de Zurbaran. Ses
yeux, perdus au fond d’orbites noirs, couronnés de sourcils épais,
lançaient des rayons timides et voilés. Il allait paisible, se
retournant de temps à autre pour murmurer quelques paroles à l’oreille
d’un confrère qui cheminait à ses côtés.
Ce confrère, que je n’eus aucune peine à reconnaître, n’était autre que
le robuste Agricol Lambertier. Hélas! il s’en fallait que l’attitude de
l’ermite de Saint-Pantaléon de Boubals à la procession eût le caractère
de noble réserve religieuse qui distinguait à un si haut point celle du
frère Laborie! Au lieu de chanter les _Litanies_ ou de tourner dans ses
doigts les grains de son chapelet, Agricol Lambertier, un plantureux
gaillard débordant de séve et de vie, jacassait, riait, batifolait
avec une jolie fille bien découplée, haute en couleur, à la chair
appétissante, aux lèvres de vermillon.
—Victoire! belle Victoire! lui disait-il en s’émancipant.
—Frère! Frère!... lui répétait à tout propos Adon Laborie, scandalisé
et lui touchant le coude.
Mais la partie de la procession la plus curieuse, la plus
pittoresque, la plus originale, était celle qui venait immédiatement
après les prêtres. Là aussi on chantait, peut-être même les voix
atteignaient-elles une sonorité plus éclatante; seulement, au lieu de
s’échapper du gosier éraillé d’un paysan ou de la bouche étroite de
quelque dévote au col déjeté, le cantique sortait de poitrines plus
robustes et plus profondes.
Les promenades religieuses aux chapelles votives sont, en toute
l’étendue des Cévennes, l’occasion de festins sur l’herbe, de copieuses
et franches lippées au bord des sources murmurantes, de _beuveries_
homériques à l’ombre des arbres et des rochers. Cet appétit féroce de
nos pèlerins enthousiastes, que l’air plus vif des hauteurs stimule
encore, nécessite d’énormes approvisionnements. Aussi, tandis que les
enfants tout en fête marchent en avant, lançant les _Litanies_ aux
échos de la vallée, quelque parent, placé en arrière du clergé, se
résigne-t-il à pousser un âne chargé des croustades, des rôtis, des
gâteaux, des bouteilles, qui tout à l’heure réjouiront les estomacs
affamés.
Il n’est pas rare, chose gracieuse et touchante! au-dessus des paniers
collés aux flancs de la pauvre bourrique, de voir surgir soudain,
du milieu des victuailles grouillantes, le visage rose et souriant
d’un bébé. Cet être délicat, mignon, folâtre, a essuyé dans l’année
quelque grave maladie, et on le mène à Cavimont pour l’y recommander à
Notre-Dame.
A un âge dont je n’ai pu conserver la mémoire, je fis moi-même trois
fois ce voyage, et ma mère ne voulut laisser à personne la fatigue de
conduire la bête qui me portait. Sainte et admirable femme!
On devine les bruits étranges qui doivent retentir dans les rangs de
cette deuxième procession. Les ânes, s’en donnant à cœur joie en
ces jours de réjouissance universelle, entonnent leurs plus belles
antiennes; les chevaux hennissent, hérissant leurs crinières et leurs
queues; les mulets brutaux lancent des ruades mirifiques. C’est un
brouhaha étourdissant, au milieu duquel se démène, à grand renfort
de voix, de gestes, de gourdins, tout un peuple de conducteurs, de
conductrices endimanchés, marmottant des prières ou fredonnant des
chansons.
* * * * *
Le clergé, qui était devenu ma préoccupation unique, fendit la foule
immobile sur le plateau débordant et pénétra dans la chapelle. Tous les
prêtres, après la lecture d’une oraison faite par un vicaire, lecture
destinée à clore les _Litanies_, s’acheminèrent vers la sacristie.
M. Michelin, dont de grosses gouttes de sueur criblaient le visage
écarlate, adressa quelques paroles à Barnabé, et demanda à s’habiller
incontinent pour la messe.
—Hâtons-nous, dit-il, car je suis très fatigué.
Et, se tournant vers M. Martin, d’Hérépian:
—Monsieur le curé, présentez-moi l’amict, je vous prie.
M. Martin, sur le modeste vestiaire de Notre-Dame, saisit un carré de
toile blanche, première pièce du vêtement compliqué que le prêtre revêt
avant de monter à l’autel, et l’offrit au doyen, qui le baisa et se le
passa sur les épaules.
Impatient d’être remarqué,—jusqu’ici M. Michelin n’avait pas même
abaissé un regard sur moi,—tandis que les vicaires vaquaient à
des occupations diverses: se lavaient les mains à la cruche, se
rafraîchissaient le front avec leurs mouchoirs tout imbibés, je me
faufilai jusque sur le marchepied, où seuls se tenaient debout le curé
de Bédarieux et son sacristain, le desservant d’Hérépian.
—Eh bien, mon ami, avez-vous préparé un bon dîner au moins? demanda M.
Michelin.
—J’espère que M. le doyen sera satisfait.
—Mon estomac bat la chamade, et je me sens d’un appétit à dévorer des
cailloux.
—Vous auriez dû prendre quelque chose avant de quitter Bédarieux.
—C’est vrai. Un instant, j’ai eu l’idée, redoutant de ne pouvoir
rester à jeun jusqu’à midi, de me décharger sur un de mes vicaires de
la messe de Cavimont. Puis je n’ai pas osé. C’est moi qui célèbre cette
messe tous les ans, et mon abstention eût produit un effet déplorable.
—Ah! c’est qu’aussi il n’est pas d’ecclésiastique dans le diocèse qui
s’entende comme M. le doyen à donner de la pompe à nos cérémonies.
—Vous êtes trop aimable... Passez-moi le cordon.
Avant que M. Martin eût pu le saisir, je m’étais précipité et avais
happé le cordon de coton blanc à pompons que le prêtre se noue
par-dessus l’aube. Un genou en terre, je le tendis à M. le curé de
Bédarieux, qui le prit et ne me regarda point. Il se retourna vers M.
Martin.
—Quel potage? lui demanda-t-il tout bas.
—Une soupe de mouton à la purée de pois.
Les grosses lèvres rouges du doyen eurent une moue significative.
—Enfin! murmura-t-il d’un ton résigné... Et après cette soupe de
mouton, que je n’aime guère?
—Un plat de veau aux carottes...
—Des carottes! Mais ce n’est pas vendredi aujourd’hui, curé. Nous
sortons à peine du carême.
—Aussi ai-je noyé une bonne rouelle de veau parmi les légumes.
—Du veau! du veau!... Viande peu mûre, viande creuse... Donnez-moi
l’étole.
Il se croisa l’étole sur la poitrine et murmura quelques mots latins.
—Avez-vous songé aux hors-d’œuvre? reprit-il gravement.
—Oui, monsieur le doyen: il y a un dindon à la broche.
—Comment, un dindon pour hors-d’œuvre! Êtes vous fou, par exemple!
—Il est fort beau, il pèse douze livres.
—Vous ne me comprenez pas: je vous demande si vous vous êtes procuré
du beurre frais, des olives, du saucisson, du thon mariné, des
anchois...
—Non, monsieur le doyen. Mais Jeanneton a fait une croustade
magnifique.
—Quels entremets?
—Avec l’abatis du dindon...
—Ne me parlez plus de votre dindon! interrompit M. Michelin, dont
la gourmandise déçue avait enflé la voix. Venceslas Labinowski, ce
voleur, nous traita mieux l’année passée dans son ermitage, que vous ne
nous traitez dans votre cure. Quelle cuisine, Dieu m’assiste! quelle
cuisine!... Avez-vous pensé aux vins?
Le pauvre desservant, ahuri, balbutia:
—J’ai acheté cinquante litres de vin de Maraussan au frère Barnabé, de
Saint-Michel.
—Du vin quêté aux portes!... Il doit être bon! dit M. Michelin,
haussant les épaules. D’ailleurs, le maraussan est un vin liquoreux,
c’est un vin de dessert, et j’espère que vous n’oserez pas nous le
servir comme ordinaire.
—Mais j’ai du vin rouge du pays de cette année...
—Eh quoi! pas la moindre bouteille de saint-georges ou de faugères?...
M. Martin, écrasé, ne répondit pas. Il prit sur le vestiaire le
manipule et avec une épingle l’attacha au bras droit du célébrant.
Celui-ci lui lança un regard où l’ironie et le dédain pétillaient
ensemble; puis, avant que le malheureux curé d’Hérépian lui présentât
la chasuble, l’enlevant de ses doigts crispés, il la revêtit tout d’un
coup. Il en nouait vivement les cordons, quand les ermites, ayant mis
quelque ordre parmi l’assistance, qui se bousculait dans la chapelle
trop étroite, étant parvenus surtout à obtenir un peu de silence,
reparurent dans la sacristie. M. le doyen leva la main, indiquant
par un geste à deux de ses vicaires qui venaient d’endosser l’un la
dalmatique de diacre, l’autre celle de sous-diacre, de se ranger
devant lui, et l’on marcha processionnellement vers le chœur.
«Et moi? et moi? Je n’aurais donc pas la gloire de servir la messe à M.
le doyen?»
Hélas! je venais de recevoir la première grande humiliation de ma vie.
Malgré ma soutanelle rouge qui me seyait si bien, mon surplis amidonné
et raide comme une planche, ma calotte de cardinal, qui me donnait un
petit air de jeune pontife, je n’étais rien, on ne m’avait pas vu, je
n’existais pas.
* * * * *
Soudain, des éclats de rire m’emplirent les oreilles et m’arrachèrent à
ma mélancolie. C’étaient les ermites.
Après avoir discrètement fermé la porte de la sacristie, au lieu
d’assister à la messe qu’on célébrait solennellement, ils étaient là
tous les quatre, le dos à la muraille, devisant de joyeusetés. Quels
bons drilles que ces Frères libres de Saint-François! Pour l’instant,
le frère Agricol Lambertier, ermite de Saint-Pantaléon, de Boubals,
avait la parole:
—... Vous comprenez bien, disait-il, continuant le récit de je ne sais
quelle aventure galante, vous comprenez bien, mes amis, qu’en dépit
du coup de fourche reçu sur le bras, je ne lâchai point Victoire. Je
me souviens même que je l’embrassai au nez de celui qui voulait me la
prendre. Cependant il fallait en finir avec mon ennemi, qui à la longue
m’eût assommé sur place, et, retenant toujours la fillette d’une main,
je dépêchai de l’autre un si joli soufflet au perruquier de Boubals
qu’il en trébucha sur le sol.—«Pour t’apprendre, jeune homme, lui
criai-je, qu’il ne faut point me déranger dans mes folies amoureuses,
et que, parce qu’on tient un rasoir, on n’est pas capable de faire la
barbe au frère Agricol Lambertier...»
Barnabé éclata de rire, et si bruyamment que le frère Adon Laborie,
quittant sa place, d’un geste rapide lui appliqua une de ses mains sur
les lèvres.
—Comment, lui dit-il, vous n’êtes pas honteux de faire tout ce tapage,
quand, à deux pas de nous, on chante la sainte messe! Que voulez-vous
que pensent les fidèles assemblés, s’ils vous entendent? Moi, malgré
mes septante années, je suis allé à pied, ce matin, de mon ermitage
à Bédarieux, et à pied je suis arrivé jusqu’à Notre-Dame avec la
procession. J’ai cru que je tomberais de faiblesse en montant la côte
de Cavimont, et si, à cette heure, on ne me voit pas suivre l’office
divin, prosterné dans le chœur, c’est uniquement que je crains de me
trouver mal et de troubler la solennité en quelque façon... Mais vous
autres, ermites sans règle et sans discipline, que faites-vous dans la
sacristie? Croyez-vous, frère Gratien, que le moment soit bien choisi
pour nous parler de l’argent qu’on vous a volé?... Pensez-vous, frère
Agricol, que le lieu où nous sommes soit l’endroit convenable pour y
compter vos entreprises sur les filles de Boubals?... Êtes-vous bien
sûr, frère Barnabé, qu’en ce jour de fête, nous nous soyons réunis ici,
sous l’œil de la Sainte Vierge, pour y rire tant seulement et pour y
folâtrer!...
—Halte-là! frère Adon, je...