Mais l’attaque commençait à peine. Bientôt, serrés de près, poussés,

refoulés, bousculés par les flots rouges jaillis du globe en pleine

ascension, les nuages effarés battirent en retraite et allèrent former,

en des coins perdus du firmament, comme d’immenses villes aux contours

enchevêtrés et confus. Oh! alors, ce fut le tableau le plus admirable

à la fois et le plus saisissant! Maître désormais de son chemin et

plus sûr de la portée de ses coups, le soleil, impitoyable comme tous

les vainqueurs, voulut battre en brèche les énormes cités aux murs

cyclopéens qui venaient de surgir aux marges extrêmes de son empire.

Première sommation: il leur dépêcha une flèche de feu qui en dessina

nettement les enceintes formidables, les portes colossales, les mille

tours crénelées. Les villes, assises sur des blocs incommensurables,

étincelèrent comme cuirassées d’or, de gigantesques saphirs, et ne

changèrent pas d’attitude.

L’astre jaloux montait toujours, inondant de clartés rutilantes les

vastes campagnes de l’azur reconquises, et daignant à peine adresser de

vagues reflets aux murailles lointaines qui lui résistaient. Une façon

peut-être de leur dire:—«_Prenez garde, on ne vous oublie pas_.»

Tout à coup une tour démesurée, une tour de Babel qui s’élevait au

milieu de ces entassements babyloniens, étincela comme un phare. Des

flammes jaillirent par mille crevasses qui se creusèrent à ses flancs;

puis elle apparut découronnée de son faîte. Le ciel brûlait. En

quelques secondes, l’incendie se propagea de proche en proche sur tous

les points, et un univers fut anéanti.

Mais si rien ne faisait plus obstacle au soleil du côté du firmament,

que le feu venait de balayer, il n’en était pas ainsi du côté de la

terre. Là, les vapeurs épaisses qui nous avaient aveuglés, Barnabé,

Baptiste et moi, depuis notre départ de Saint-Michel, semblaient devoir

séjourner éternellement. De l’endroit élevé où nous étions parvenus,

je voyais ces manières de nuages, rasant le sol, se dérouler mollement

en anneaux interminables tout le long de la vallée d’Orb. Non-seulement

je n’apercevais pas, dans la plaine peuplée de grands arbres, la cime

extrême d’une branche, mais il m’était impossible de retrouver le

clocher d’Hérépian, noyé comme tout le bourg dans cette mer aux vagues

blanchâtres et lourdes, dentelées d’une écume aussi légère que la fumée.

Aux environs du bois du Cros pourtant, juste à quelque distance de

l’ermitage de Barthélemy Pigassou, on eût dit que les brouillards,

abordés par des rayons tombant à pic, commençaient à céder le terrain.

Je crus distinguer le toit rouge de Saint-Raphaël, et un peu plus bas,

à gauche, le pigeonnier à pignon pointu de la grange de M. Lautrec.

Je ne me trompais pas. La chapelle du frère Barthélemy Pigassou et la

grange tout entière de M. Lautrec arrivèrent à la lumière, et, avec

elles, une énorme portion de la rivière d’Orb, qu’à travers les hauts

peupliers restitués, je vis éclater en larges bandes d’argent. La

terre si vague, presque indistincte, renaissait à mes yeux avec toutes

les richesses de ma plantureuse vallée natale, à mesure que l’astre,

imbibant les vapeurs violettes, roses, dorées, les dissipait, les

volatilisait, les buvait.

Malgré les efforts du conquérant céleste, quelques écharpes, fuyant

les coups terribles de la lumière, vagabondaient encore dans l’espace,

s’accrochant aux mûriers de la Bastide, aux rochers sombres de Pétafy,

à tous les obstacles d’occasion pour ne pas mourir. Mais un nouveau

trait lancé d’en haut les atteignait, et, de ces gazes légères,

flottantes, c’en était fait incontinent.

Que de formes charmantes, gracieuses, tout irisées, voyagèrent de la

colline boisée du Cros à la colline dénudée de Canals, volant, dansant,

pirouettant, laissant tomber de leurs épaules frémissantes d’amples

manteaux brodés d’or, de vermillon, d’azur, étalant à leurs fronts

des diadèmes criblés de pierreries éblouissantes, tenant des sceptres

flamboyants comme des épées d’archanges, montrant des pieds faits de

deux gouttes de soleil, et dont mon regard ne savait soutenir l’éclat!

—Que c’est beau, tout cela, Barnabé! que c’est beau! m’écriai-je

transporté.

—Quoi, fillot?

—Cette reine, là-bas, assise sur un trône d’étoiles, près du village

de Nissergues.

—Une reine!... Ah ça! mais quelque cigale te chante donc dans la

cervelle, enfant!

—Et cette musique... Est-ce que vous n’entendez pas une musique?...

—Peut-être Braguibus chemine-t-il par là avec les Garidel ou les

Combal. Ils viendront tous à Notre-Dame aujourd’hui, ils porteront des

victuailles...

—Non! non! ce n’est pas le fifre de Braguibus.

Barnabé se pencha et colla son oreille droite contre le sol. Il se

remit debout vivement.

—Mon Dieu! s’écria-t-il, ce sont les cloches de Bédarieux, ta musique.

La procession sort de l’église Saint-Alexandre en ce moment. Dans deux

heures, une heure et demie peut-être, elle touchera à Cavimont. Hardi!

pétiot, à nos nettoyages, à nos nettoyages!

Il allongea une tape à Baptiste, qui s’en alla en galopant.

* * * * *

La chapelle de Notre-Dame fut ouverte. Quel désordre et quelle

poussière! Les araignées avaient tissé leurs toiles jusque sur la porte

du tabernacle. Je ne parle point des fenêtres, on n’en distinguait plus

les vitres.

Le cœur serré, nous pénétrâmes dans la petite sacristie. Les tiroirs du

vestiaire qui avaient contenu les ornements sacerdotaux apparaissaient

béants, mais ils étaient vides. Un corporal jaunâtre, un amict, une

aube déchirée, un linge de _lavabo_, roulés en torchon, traînaient

par-ci par-là au fond des boiseries dévastées.

Quel brigand, ce Venceslas Labinowski! Pour la première fois je sentis

bien réellement toute l’horreur de son crime, et m’en voulus d’avoir pu

m’attacher à un semblable scélérat.

—Tu vois, tu vois! ne manqua pas de me dire le Frère, m’indiquant d’un

geste significatif, où je flairai un reproche, le bouleversement de la

chapelle et de la sacristie.

—Oui, Barnabé, je vois, lui répondis-je plein de componction, baissant

la tête et faisant un signe de croix.

L’ermite se prit à rire.

—A propos, fillot, sais-tu où est la Source de Cavimont? me

demanda-t-il tout à coup.

—Oui, je le sais. Je suis déjà venu trois fois à Notre-Dame avec ma

mère, et toujours nous avons dîné près de la Source. Il y a des rochers

hauts comme des murailles...

—Cours remplir cette cruche. Moi, je vais sortir les chaises et les

battre au grand air; puis j’arroserai les dalles et je balayerai d’un

bout à l’autre.

Je saisis la cruche ventrue par son anse unique et gagnai les pentes du

rocher qui envisagent le village de Villemagne, tapi à l’ombre épaisse

des noyers.

* * * * *

La fontaine de Cavimont ressemble à la fontaine de Saint-Michel comme

une rivière à un misérable ruisselet. De l’autre côté de l’Orb, l’eau

est assez rare; ici, elle sourd de toutes parts. De chaque crevasse

du rocher, de chaque fissure du sol s’élancent des jets de cristal.

Aux temps primitifs, des fleuves de feu s’épanchaient des cimes de

la montagne; aujourd’hui, des sources abondantes s’échappent des

cratères éteints et vont, après mille détours capricieux, mille bonds

retentissants, vivifier les prairies qui verdissent le fond de la

vallée, depuis la Bastide jusqu’au Poujol.

A mesure que je descendais vers le réservoir enfoui, miroitant en bas

comme du plomb fondu, le chemin, taillé dans une fente du granit,

devenait plus difficile; mais en dépit des obstacles, j’avançais

allègrement. La fente allait se rétrécissant toujours davantage.

Qu’importe! je tâcherais bien de n’y point casser ma cruche.

Aux premiers pas que j’avais faits vers la fontaine, quelques

oisillons, perchés au hasard sur de maigres arbustes, m’avaient suivi,

et maintenant leur bande plus nombreuse voletait autour de moi,

poussant de petits cris plaintifs qui me touchaient au cœur.

Comment m’expliquer que des bestioles si timides, si farouches

d’ordinaire, fussent devenues si familières? La faim seule, me

parut-il, était capable de les pousser à me donner cette fête

inattendue, et l’on devine avec quels tressaillements de joie, palpant

les poches de mon pantalon, j’y découvris le millet dépiqué la veille

dans le verger de Saint-Michel.

Oublieux de la corvée, je déposai la cruche sur le roc et je m’assis.

Mes pieds ballants pendaient à quelques dix mètres au-dessus de la

Source, où je me voyais réfléchi tout entier. C’est étonnant l’éclat

qu’en cette eau calme et profonde produisaient les clous luisants de

mes souliers de montagnard: on eût dit des étoiles microscopiques dans

un petit ciel grand comme la main.

Cependant, parmi les touffes de cresson, de mauve, de doucette, parmi

les flèches d’eau qui bordaient ce mignon lac perdu, les oiseaux,

impatients, faisaient rage. Je commençai ma distribution. Dieu! quel

tapage étourdissant! Mon millet n’avait pas touché le sol que, déjà

aperçu, on se précipitait, on se bousculait, on se piétinait. Jamais je

n’entendis pareils bruits d’ailes et de becs. Un instant, pour happer

un dernier grain, les bestioles acharnées ne formèrent plus qu’une

boule roulante d’où s’échappaient des pépiements confus. Saisi de

commisération devant cette multitude affamée, je ne ménageai plus ma

provision, et je jetai, je jetai, je jetai...

Oh! le charmant spectacle! Devant la mangeoire pleine à souhait, les

oiseaux, ne doutant plus qu’ils ne dussent être rassasiés jusqu’au

dernier, se calmèrent. Chacun s’installa à la table. Alors seulement

il me fut possible de reconnaître à quelle sorte de monde j’avais

affaire; car jusqu’ici, dans la mêlée générale, je n’avais distingué

nulle espèce. Je vis mes chardonnerets favoris à tête rouge, à plumules

barrées de jaune. M’avaient-ils suivi depuis Saint-Michel? Les

bouvreuils aussi étaient en nombre, mangeant, les ailes mi-ouvertes,

un œil veillant à la ronde. A l’ombre d’un genêt en fleur, j’avisai

tout un escadron joyeux de fauvettes babillardes luttant contre des

bergeronnettes-lavandières, prestes et légères comme des papillons. Un

martin-pêcheur raya l’espace de sa queue aux magnifiques reflets.

Encore une fois l’occasion me fut fournie d’observer combien la mésange

est bête méchante et cruelle. Une pauvre linotte, trop tard accourue,

s’étant risquée à disputer la moitié de sa proie à une mésange,

celle-ci, féroce, ainsi qu’un clou acéré lui planta son bec dans la

tête; une gouttelette de sang jaillit et coula le long de son col comme

un rubis. Vite, pour dédommager la blessée, je jetai dans sa direction

quelques moucherons happés au vol, et que je tenais en réserve pour

dessert à mes invités. Malheureusement une escouade de martinets,

s’élançant d’une anfractuosité, traversa l’air comme un tourbillon et

avala, malgré que j’en eusse, le plus délicat morceau du festin.

Beaucoup d’oiseaux, repus, s’envolèrent; d’autres continuèrent à

folâtrer aux bords de la fontaine.

C’était pour moi comme un enivrement céleste de contempler ces

bestioles alertes, vives, procédant sans façon, à l’ombre des rochers,

à leur jolie toilette du matin. Celle-ci, ayant sautelé longtemps

parmi les cailloux verdâtres, se décidait enfin à piquer l’eau de

son bec délicat, puis à y laisser couler doucement sa tête, qu’elle

relevait d’un mouvement brusque toute ruisselante de pierreries.

Cette autre, d’un bond, plongeait au beau milieu de la Source, qui se

ridait du battement de ses ailes et à la surface de laquelle, par un

prodige d’élasticité, de légèreté, de grâce, elle semblait marcher.

Quelques-unes se contentaient de se rouler délicieusement sur les

herbes humides des bords, rondes de mangeaille, toutes leurs plumes

ébouriffées. C’était absolument comme le frère Barthélemy Pigassou

ayant fait chère lie au cabaret de la _Grappe-d’Or_, à Bédarieux.

—Tu t’es donc cassé la jambe? me cria tout à coup une voix qui me

remplit les oreilles et la tête.

Barnabé surgit devant moi.

—J’étais... j’étais un peu fatigué, balbutiai-je.

—Regarde! me fit-il levant une main. La procession passe devant la

grange de M. Lautrec.

En effet, j’aperçus comme des drapeaux flottants, puis des masses

mouvantes le long de la grande route.

Tandis que mes yeux s’attachaient à ce nouveau spectacle, le Frère

avait rempli la cruche.

* * * * *

Nous remontâmes en toute hâte vers le plateau de Cavimont.

IV

Après un plongeon de plusieurs mois, Venceslas et Catherine reviennent

sur l’eau.

Une heure de travail acharné nous suffit à peine pour débarrasser

la chapelle de Notre-Dame de la poussière et des araignées qui

l’encombraient. Peut-être, en y regardant bien, malgré les torchons

promenés dans tous les sens à la cime d’une latte, eût-on découvert

encore en maints endroits plus d’un lambeau de toile noirâtre tombant

des voûtes; mais l’aspect général était décent, et Barnabé, dans sa

sagesse, décida que nous devions nous en tenir là.

Restait le petit sanctuaire de Sainte-Anne-la-Marieuse, à cinquante

mètres plus loin sur la roche nue. Nous y volâmes, et je passai le

balai à travers les dalles branlantes, tandis que le Frère époussetait

les candélabres en bois doré des gradins, lavait soigneusement la

pierre sacrée de l’autel et étendait dessus une nappe blanche en gros

fil de genêt.

—Enfin, souffla l’ermite, la procession peut arriver!

A ce moment, Baptiste, que nous avions laissé paissant les frigoules

rares et maigres qui égayent les déchiquetures de l’énorme bloc, parut

à la porte de la chapelle de Sainte-Anne; son poil était hérissé, ses

oreilles étaient droites, et sa queue, soulevée, se tendait rigide

comme un bâton. En nous apercevant, il fila les plus jolies notes de sa

gamme.

—Il y a du nouveau, dit Barnabé, attentif au chant et à toute

l’attitude effarée de sa bête.

Il lui fit un signe. Baptiste, la langue au repos, marcha devant. Nous

le suivîmes.

* * * * *

Il y avait du nouveau, en effet.

Sur le seuil de l’ermitage de Cavimont, une forme humaine était

accroupie. Cette forme, habillée d’une grosse robe de bure, comme

si elle n’avait pas assez des trois marches de pierre de taille

pour la porter, projetait en avant ses deux mains fixées à un bâton

noueux. D’où venait ce Frère libre de Saint-François? Qui était-il?

Sa tête disparaissait entre les deux manches très amples de son habit

monastique, du reste fort sale et déchiré par-ci par-là.

Nous nous approchâmes.

L’étranger, accablé sans doute par la fatigue et ayant trouvé une

posture qui le délassait, ne bougea pas. Barnabé, impatienté, lui posa

une de ses mains entre les deux épaules, et, le secouant:

—Sommes-nous homme ou bête? lui demanda-t-il.

Le voyageur n’articula pas un mot, mais se découvrit le visage.

—Comment, Pastourel!

—Oui, répondit l’autre avec un branlement de tête mélancolique, oui,

Pastourel, Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur.

—Voyons, que se passe-t-il, Frère?

—Hélas! mon Dieu!...

—Vous voilà maigre comme un cent de clous, et vous paraissez triste à

vous seul autant que tout un enterrement.

Frère Gratien se mit debout; puis, étendant vers l’ermite de

Saint-Michel son bâton blanc de poussière, il lui dit d’un ton grave,

presque fatidique:

—Barnabé Lavérune, prenez garde à vous!

Celui-ci tressaillit; ses cheveux, rudes comme une crinière, eurent un

frissonnement qui les mit debout.

—Que veut dire ceci? que veut dire ceci? répéta-t-il.

En même temps, il soulevait le loquet qui fermait l’ermitage, et, par

un geste, invitait le Frère de Saint-Sauveur à entrer. Pastourel ne se

fit pas prier. Il s’insinua dans la cuisine. En cette pièce, restaient

deux ou trois chaises en fort mauvais état et autant d’escabelles en

bois de hêtre; Barnabé, rendu poli par la peur subite qui l’avait mordu

aux entrailles, choisit la moins effondrée des chaises et l’offrit à

son confrère, qui s’y laissa tomber en soupirant.

Barnabé considérait Gratien Pastourel avec un intétérêt ému,

dont sa terreur secrète faisait tous les frais. Quant à moi, je

demeurais interdit, à la fois surpris et épouvanté par les égards que

l’ermite de Saint-Michel, si entier, si absolu, témoignait à celui

de Saint-Sauveur, si chétif et si incapable, le cas échéant, de lui

résister.

Le frère Gratien Pastourel était un petit vieillard de soixante-cinq

ans environ. Sa figure, marquée de rides comme un fruit trop mûr, avait

un ton blafard qui dénonçait l’épuisement complet de l’organisme.

Partout le sang manquait pour vivifier les membres et le tronc. Ses

yeux de couleur verdâtre, qui, malgré les dépressions qu’avaient subies

les traits avec l’âge, s’étaient conservés grands, n’accusaient la vie

que par intervalles. Sa tête, ronde comme une sphère, apparaissait

luisante et totalement dégarnie. On le devinait, un rachitisme natif

n’avait pas permis au crâne de conserver longtemps ses cheveux,

la toison tout entière était tombée. N’oublions pas son nez, très

mobile, lequel avait la courbe du bec de la chouette, et ses doigts

singulièrement courts et crochus.

* * * * *

Cependant, le frère Gratien Pastourel, immobile sur son siége, se

taisait. De temps à autre seulement, il lançait un regard à Barnabé,

devenu son unique préoccupation.

L’ermite de Saint-Michel, dont les grosses joues rebondies, du

vermillon, étaient passées au jaune pâle, paraissait fort inquiet, il

tremblait presque.

—Allons, frère Gratien, dit-il ne tenant plus à son intime supplice,

il ne faudrait pas être méchant envers moi. Je sais que, pareillement à

Braguibus, des Aires, vous avez des accointances avec le malin esprit,

qu’il vous a donné de grands pouvoirs sur vos semblables. Soyez de bon

compte avec un ami, et ne me faites pas de mal, pour saint François,

notre fondateur.

—Comment, vous aussi, vous croyez que je suis sorcier? répondit le

petit vieux haussant les épaules.

—Tout le monde, aux Cévennes, connaît que vous jetez des sorts, et

que, s’ils ne s’acquittent tôt, vous livrez à _l’Autre_ vos créanciers

récalcitrants.

—Vous me baillez là un plein boisseau de sottises, Frère. Je vous en

préviens, si vous n’avez mieux au bout de votre langue, il serait séant

de vous taire. Je suis sorcier comme je suis usurier; c’est-à-dire que

je m’entends à ces deux métiers comme je m’entends à faire tourner la

roue de la lune et la roue du soleil. Je suis bon, je suis serviable,

voilà pour mon caractère. A présent, si vous tenez à savoir pourquoi,

cette année, négligeant la procession de Bedarieux, où j’aurais dû

prendre rang avec les frères Adon Laborie et Agricol Lambertier, et ne

portant nulle attention à la maladie qui me tourmente, je suis venu

seul à Cavimont, à travers les chemins de traverse, apprenez que c’est

pour vous...

—Pour moi?

—Posez la main sur votre conscience, frère Barnabé: n’avez-vous

jamais, avec vos doigts ou des bûchettes chargées de glu, enfin avec

des moyens de ruse quelconques, fait venir à vous des pièces d’argent,

voire des sous, qui dormaient doucement pour le bon Dieu au fond du

tronc de Saint-Michel?

—Mais, frère Gratien!... s’écria l’ermite effaré.

—Il n’y a pas de frère Gratien... Vous l’avez fait, n’est-il pas

vrai?... Bon!...

—Cependant, frère Gratien...

—Il n’y a pas de frère Gratien... Je sais tout, je lis en votre vie

comme en mon paroissien ouvert soit à la messe, soit aux vêpres, soit

aux complies.

Barnabé, atteint et convaincu, courba la tête.

Le Frère de Saint-Sauveur continua:

—Une autre fois, à Saint-Pons, vous avez passé votre main dans le

tiroir de M. Cœurdevache, charcutier, rue de Castres, et un billet de

banque de cent francs vous est demeuré collé aux ongles...

—Chut! chut!... Il y a du monde, Frère...

—Chut, tant qu’il vous plaira; mais la chose est arrivée, et à

telles enseignes que la gendarmerie, mise sur pieds... Enfin, M. le

curé des Aires, prévenu à temps, arrangea l’affaire. Il remboursa M.

Cœurdevache, ce brave M. le curé...

Barnabé, la tête perdue, était tombé à genoux et tendait vers son

terrible confrère des bras suppliants.

—Un jour, poursuivit l’implacable Pastourel, à la ferme de Castelsec,

près de Maraussan, profitant du sommeil des hommes qui, sur le midi,

dormaient leur sieste à l’ombre, vous vous êtes faufilé dans une cave

où l’on filtrait le vin nouveau et avez, sans permission, rempli votre

outre au robinet. Ah! si votre Baptiste pouvait parler comme l’ânesse

de Balaam! Les bêtes parlaient du temps de Notre-Seigneur...

—Mon Dieu! mon Dieu du ciel! répétait Barnabé se frappant la poitrine.

—Et à Gathon Molinier, de Saint-Gervais, lui en avez-vous assez joué

de tours!... Pauvre femme!...

—Je me convertirai, frère Gratien, je me convertirai. Je vous le jure,

je fais vœu de retourner à Saint-Jacques de Compostelle, à Rome, où

vous voudrez, pourvu que vous ne me perdiez pas, que vous ayez pitié

de mon Félibien, pour qui j’ai commis plus de péchés que n’avait d’ans

Mathusalem. Vous savez, Félibien Lavérune qui apprend les horlogeries à

Moret, département du Jura...

—Vos litanies seraient trop longues, Frère; je saute plusieurs saints

et je m’arrête.

—Merci à vous de tout mon cœur!

Il se releva.

—Mais où avez-vous pris connaissance de mes caravanes? demanda-t-il,

moitié sérieux, moitié riant.

—Vous pensez sans doute que _l’Autre_?...

—Certes! il m’en court encore comme des lézards par tout le corps.

—L’_Autre_ n’entre pour rien en votre histoire, Frère.

—Alors qui a pu deviner?...

—Qui?... N’avez-vous confié vos caravanes, comme vous dites, à

personne?...

—A personne, frère Gratien Pastourel.

—Pas même à Venceslas Labinowski?

—Ah! le sacripant!

—Le mois d’avril a été des plus venteux, cette année, chez nous.

Joignez à cela la pluie qui le plus souvent se mettait de la partie.

La semaine dernière, une nuit que l’ouragan furieux hurlait autour de

l’ermitage, soulevant les tuiles de mon toit et cassant quantité de

branches dans les châtaigneraies environnantes, on frappa tout à coup à

ma porte. Je ne dormais pas, et vous devinez qui fut surpris de sentir

à pareille heure quelqu’un gratter au seuil de sa maison. Par une

petite lucarne qui me sert de judas, je regardai. Les nuages marchaient

dans le ciel semblablement à de grands troupeaux pressés de trouver un

gîte, mais la lune brillait tout de même parmi les toisons, et je vis

très distinctement le pèlerin qui venait de me tirer du lit. C’était un

homme grand, maigre, vêtu plus misérablement que Job sur son fumier. Ce

qui me fit trembler, c’est qu’il tenait un fusil à la main. Comme je ne

soufflais mot, observant mon particulier, il recommença ses frappements.

«—Que me voulez-vous? lui criai-je enfin.

«—D’abord je veux manger, j’ai faim, me répondit une voix qui ne

m’était pas inconnue.

«—Qui êtes-vous?

«—Un Frère libre de Saint-François.

«—Votre nom?

«—Venceslas Labinowski.

«Encore qu’une semblable visite me fâchât beaucoup, j’allumai la

chandelle et fis jouer la clef dans la serrure.

«—Comment, c’est vous, Frère? lui dis-je. Miséricorde! en quel état

vous voilà.

«Lui, avec l’aisance d’un homme qui rentre dans sa propre maison,

déposa son fusil en un coin, rejeta sur une chaise la limousine trempée

jusqu’au dernier fil qui l’enveloppait, et, me regardant avec des yeux

égarés, presque furieux:

«—Vite, du pain, du vin, de la viande... Depuis deux jours, je n’ai

rien mis dans l’estomac.

«Saisi de pitié, je courus à mes provisions. Il mangea à lui seul

autant que toute une bande de loups.

«—Enfin que vous arrive-t-il? lui demandai-je, lorsque, étant

rassasié, je le vis un peu plus tranquille.

«—Figurez-vous, me rapporta-t-il, que, depuis plus de trois semaines,

les gendarmes de Bédarieux, d’Olargues, de Saint-Gervais sont à

mes trousses. Ah! je lui donne du fil à retordre, à tout ce monde

du gouvernement; mais je ne vous dirai pas ce qu’il m’en coûte de

fatigues. Je ne mange guère et ne dors plus... Pourtant, si Catherine

savait à quels dangers je m’expose pour elle!...

«—Catherine?

Barnabé · 第 15 / 21 段