du pont d’Hérépian.
Nous arrivions au bord de l’eau. Baptiste s’arrêta.
—Monte sur l’âne, pétiot, me dit le Frère.
—Pourquoi? demandai-je timidement.
La main large de Barnabé me prit aux chausses, et je me trouvai assis
sur la barde entre les grands paniers d’osier.
—Vois-tu, fillot, reprit l’ermite, j’ai besoin de faire des économies
pour Félibien. Il se mariera, l’occasion venant. Or, figure-toi que,
dans une barraque au bout du pont, il y a un homme affamé d’argent qui
ne demande qu’à vous glisser la main dans le gousset. Moi, je déteste
ces façons familières; si l’octroi veut vivre, qu’il demande des sous
aux riches, qui sont coutumiers de la ripaille, non à un malheureux
ermite, qui le plus souvent ne sait où mordre pour manger... Mon
Dieu! aux bons jours, j’ai quêté dans les environs de Maraussan, une
cinquantaine de litres de vin blanc. Mais est-ce une raison, parce
que M. le curé d’Hérépian m’a acheté et payé le produit de ma quête,
pour que je bâille une pièce de ma poche à l’employé de l’octroi? Tu
le comprends, je ne dois rien à cet homme qu’on a placé au bout du
pont pour aboyer aux jambes des passants:—«_Avez-vous quelque chose
à déclarer_?»—Non, non, je n’ai rien à déclarer, et je vous engage à
laisser passer tranquillement un Frère libre de Saint-François.
Je demeurais interdit. Barnabé me passa les rênes de Baptiste dans les
mains.
—La rivière n’est pas du tout profonde en cet endroit, me dit-il; on
voit les cailloux comme je te vois. D’ailleurs, Baptiste a fait souvent
le chemin et tu n’as qu’à ne pas le contrarier dans sa marche.
—Alors, je vais traverser l’Orb avec Baptiste? hasardai-je.
—Il faut bien sauver les bouteilles, voyons!... Moi, je passerai seul
sur le pont, je dirai même bonjour à l’homme de l’octroi pour l’amuser;
puis nous nous retrouverons à l’entrée du bourg, le long de la prairie
de M. Etienne Baticol. Baptiste sait tout, îl connaît terres et gens,
laisse-le faire.
—Mais si nous nous perdons dans le brouillard? marmottai-je, effrayé
de l’aventure.
—N’aie crainte. Le brouillard est moins épais à fleur d’eau. Tiens,
regarde!
Je mesurai, en effet, très distinctement du regard la rivière d’une
rive à l’autre. Une buée légère s’en échappait, mais elle ne se
condensait en vapeur qu’à une hauteur de deux mètres au-dessus du
courant. L’eau miroitait, clapotait doucement et paraissait d’une
limpidité admirable. Par endroits, les roches granitiques, prolongement
des veines de la montagne, montraient leurs rondeurs solides et
marbrées. L’âne but abondamment, puis releva ses babines toutes
luisantes d’où s’échappaient des fils d’argent. C’était fort joli.
—En avant, Baptiston! lui cria le Frère.
Comme la bête, docile à la voix de son maître, engageait ses quatre
sabots dans l’Orb, Barnabé s’éclipsa.
* * * * *
La traversée se fit sans encombre. Baptiste choisit intelligemment ses
pas sur les rochers durs, dans le sable mouvant, parmi les cailloux
moussus, et nous touchâmes au chemin creux, enfoui entre deux murailles
de hauts églantiers, qui conduit droit à la prairie de M. Etienne
Baticol.
En ce moment, de grands déchirements se firent dans les lourdes
vapeurs matinales; par ces trouées, un jour doux et tiède tomba
sur nous. Baptiste, enchanté d’y voir clair une fois pour toutes,
se prit à chanter de contentement; quant à moi, j’étais pleinement
heureux: par-dessus le foin menu qui enveloppait les bouteilles de
vin de Maraussan et les empêchait de cliqueter entre elles, je venais
d’apercevoir, enveloppés dans un mouchoir de cotonnade à carreaux, ma
soutanelle rouge, mon surplis, ma calotte de cardinal. Quelques boutons
de soie brillaient aux ouvertures du linge comme autant de cerises
mûres. Serais-je beau tout à l’heure à Notre-Dame de Cavimont, quand
je précéderais vers l’autel M. le curé-doyen de Bédarieux!
Ce qui portait ma joie au comble, c’était que mon pantalon n’était
point trop endommagé. Une simple éraflure à la hanche gauche. Bah! sous
la soutanelle...
—Eh bien! eh bien! c’est donc la vie éternelle, ce chemin? me cria
soudainement la voix de Barnabé.
En proie à des rêveries délicieuses, bercé par la perspective d’un
bonheur inouï, je ne m’étais pas aperçu que Baptiste s’était arrêté
et broutait en paix les églantiers de M. Etienne Baticol. Je ramenai
vivement les rênes qui ballaient au cou de ma bête, et nous entrâmes
dans le bourg.
II
M. Martin, armé d’un coutelas, vient de commettre un meurtre.
Quelle peur me fit M. le curé d’Hérépian, quand, après un carillon
prolongé, il nous ouvrit enfin la porte de son presbytère! Je ne
reconnus plus le M. Martin que j’avais vu la veille aux Aires, avec
sa soutane proprette, son rabat fraîchement repassé, sa bonne face
réjouie, sa crinière brune à peu près peignée et brossée. Le M. Martin
qui m’apparut portait, noué à sa ceinture, un tablier de grosse toile
écrue constellé de taches; sa figure bouleversée, ses cheveux en
désordre lui communiquaient un aspect farouche, et, chose horrible! sa
main droite tenait un long coutelas, d’où s’échappaient, une à une, de
larges gouttes de sang.
Saisi d’épouvante, je reculai jusqu’au milieu de la rue; Baptiste,
effrayé, lui aussi, fit mine de lancer une ruade; quant à Barnabé, il
ne put s’empêcher de pâlir légèrement.
—Eh! Jésus-Seigneur, monsieur le curé, que se passe-t-il chez vous?
demanda l’ermite.
—Ah! la lutte a été terrible, répondit M. Martin, essoufflé.
—Une lutte, ciel de Dieu!
—Le scélérat! il m’a mordu le doigt jusqu’à l’os.
—Qui vous a mordu? qui?
—Le dindon, parbleu!
—Le dindon! s’écria le Frère, éclatant de rire.
Je me rapprochai curieusement.
—Hier au soir, reprit le succursaliste d’Hérépian, M. le curé-doyen
de Bédarieux m’a mandé un exprès pour me prévenir que, ne pouvant
prendre le moindre rafraîchissement à Notre-Dame de Cavimont, puisqu’il
a plu à ce coquin de Venceslas Labinowski de lever le pied, après la
célébration de la messe à l’ermitage, il viendrait, sur le coup de
midi, dîner chez moi avec tout son clergé. Certes, l’honneur est grand,
mais quelle corvée!.... Tout de suite, j’ai fait prévenir le frère
Pigassou, de Saint-Raphaël, d’avoir à se rendre ici de bon matin, pour
nous aider de ses bras, Jeanneton et moi. Mais il n’est pas encore
arrivé. Arrivera-t-il seulement, ce paresseux? Las de l’attendre, bien
qu’il me répugne de verser le sang, je me suis armé d’un couteau...
—Et vous êtes parti en chasse à travers la basse-cour? interrompit
Barnabé, rejetant le foin léger qui capitonnait les bouteilles de
maraussan.
—Enfin, le vin ne manquera pas, au moins! dit M. Martin, reprenant
l’air guilleret qui lui était habituel.
—Regardez-moi ça! s’écria Barnabé, levant une bouteille dans les
premiers rayons du jour.
Puis il ajouta avec enthousiasme:
—Est-ce clair? est-ce beau? Ce maraussan vous a une couleur jaune!...
Ne dirait-on pas que ce vin contient de l’or? Oh! puis il faut voir
comme il se comporte dans l’estomac!... Quand je songe que je vous ai
cédé ce trésor pour rien, car dix sous le litre une liqueur pareille,
ce n’est pas vendu, c’est donné... Enfin, vous êtes curé, je suis
Frère, et je fais ce sacrifice pour le bon Dieu.
M. Martin, ne songeant pas à son accoutrement ridicule, avait hasardé
quelques pas en avant du presbytère, explorant de ses deux yeux
inquiets la route qui s’enfonce vers le bois du Cros et serpente
jusqu’à l’ermitage de Saint-Raphaël.
—Vous verrez que ce frère Pigassou ne viendra pas, marmottait-il entre
ses dents... C’est clair, il ne viendra pas... Un homme que j’ai comblé
en toute occasion... Quelle ingratitude!
—Mon Dieu! monsieur le curé, si c’est pour plumer le dindon que
vous avez besoin de mon confrère de Saint-Raphaël, me voici! lui
dit Barnabé. Je ne demande pas mieux que de rendre service aux gens
embarrassés. Je suis bon, à condition que le temps ne me presse point
trop. L’horloge de votre église sonne sept heures; vous pouvez donc
disposer de moi ainsi que de mon pétiot jusqu’à huit. Par exemple, à
huit heures, bonsoir la compagnie! nous filons vers Notre-Dame avec
Baptiste, et rien ne nous retiendra, ni vin, ni fricot, ni rôti. Songez
donc, quels arrangements je vais avoir à faire là-haut! Mais, coûte
que coûte, il faut que tout soit propre sur les dix heures, quand la
procession arrivera, bannières et drapeaux déployés. Tous les hommes
fussent-ils curés, le bon Dieu avant tout le monde, voilà mon système à
moi.
—Vous êtes un brave Frère, Barnabé, lui dit le desservant heureux.
Vite, à l’ouvrage!
Nous nous mîmes à décharger Baptiste, lequel commençait à suer à
grosses gouttes. L’ermite, avec précaution, retirait les bouteilles des
paniers, me les donnait et je les passais à M. le curé d’Hérépian, qui
les alignait le long de la muraille, dans le vestibule du presbytère.
Comme nous finissions cette besogne amusante, Barnabé se mit à crier:
—Pigassou! Pigassou!
M. Martin, n’en croyant pas ses oreilles, bondit au seuil de la cure.
En effet, à une portée de fusil, un vaste tricorne se balançait dans
les brumes de plus en plus transparentes.
—Enfin! murmura le pauvre desservant.
Une minute après, l’ermite de Saint-Raphaël nous rejoignait.
* * * * *
Le frère Barthélemy Pigassou était un homme de quarante-cinq ans
environ, petit, épais, tout rond de graisse comme un becfigue après
vendanges. Dans le pays, on l’accusait d’être un maître buveur, et
il suffisait, en effet, de jeter un coup d’œil sur sa large face en
pleine lune, pour se convaincre que cette fois les méchantes langues
n’avaient point menti. Sans parler de ses joues, luisantes de ce ton
ardent et mordoré qu’on voit aux feuilles de vigne vers les premiers
mois de l’automne; de ses oreilles, véritables coquelicots épanouis;
de son nez, une grosse fraise mûre; ses yeux troubles, noyés dans un
fluide où le regard semblait s’émousser, accusaient un alcoolisme
invétéré. Seulement, chose singulière! le vin, qui chez la plupart des
tempéraments dessèche le muscle, corrode les chairs, brûle pour ainsi
dire la machine, avait au contraire chez l’ermite de Saint-Raphaël, par
une disposition secrète de l’organisme, développé partout, de la tête
aux pieds, une pléthore malsaine et débordante. Il allait dodelinant de
la tête, tombant sur son pied droit, puis sur son pied gauche, toujours
incertain et comme ahuri.
Barthélemy Pigassou pénétra dans le vestibule.
—Et ces fioles, que font-elles là? demanda-t-il, apercevant les
bouteilles de maraussan rangées en bataille le long du mur.
—Il est de fait, intervint Barnabé, qu’en un jour comme celui-ci,
il vaudrait mieux qu’elles fussent à la cave qu’en cet endroit trop
passant. Quelqu’un peut donner un coup de pied, et voilà mon maraussan
faisant des rigoles entre les pavés.
—Du maraussan! s’écria l’ermite de Saint-Raphaël; mais c’est du vin du
bon Dieu, le maraussan!
—Aussi ne l’ai-je point charrié pour toi, qui es toujours altéré comme
une douve neuve! lui répliqua Barnabé.
M. Martin ouvrit la porte de la basse-cour.
—Frère Pigassou, dit-il, vous trouverez là un dindon que je viens
de tuer. Il faut le plumer tant qu’il est chaud: vous aurez moins de
peine. Ne vous occupez pas du fin duvet, j’ai des lavandes sèches
pour flamber la bête. Du reste, vous aurez votre morceau... Quant
à vous, Barnabé, puisque vous m’accordez une heure de votre temps,
avec l’aide du neveu de M. le curé des Aires, ayez donc l’obligeance
de descendre à la cave ces bouteilles, qu’il est peu prudent et peu
convenable de laisser là. Cela fait, vous pourrez monter au pigeonnier
et relever quatre nids qui sont à point. Pigassou plumera également ces
bestioles... Pour moi, je cours rejoindre Jeanneton qui perd la tête.
Je lui casserai les œufs et lui préparerai la farine pour sa croustade
et ses biscotins...
Il disparut dans les tournants de l’escalier.
Baptiste, dont personne ne s’occupait, passa la tête dans
l’entre-bâillement de la porte et remplit le presbytère d’un braiement
splendide.
—Je devine ce que tu demandes, toi, avec ta voix de chantre, lui dit
Barnabé joyeusement.
Il le débarrassa des paniers, de la barde, de la bride, puis, lui
montrant de l’herbe fraîche, de l’autre côté du chemin:
—La terre, avant d’appartenir aux hommes, appartient au bon Dieu et
aux bêtes qu’il a créées. Va paître, mon Baptiston, va paître. Les
oiseaux picorent bien dans le jardin d’un évêque, pardi!
Et il lâcha l’âne à travers la prairie de M. Étienne Baticol.
—Allons, pétiot, reprit-il, revenons aux bouteilles!
* * * * *
Nous fîmes plusieurs voyages à la cave. J’étais très content. Barnabé,
dont les idées aussi inclinaient désormais à la gaieté, remontant et
redescendant l’escalier, chantait à tue-tête:
«_In exitu Israël de Œgypto..._»
Nous reparaissions pour la cinquième fois dans le vestibule et nous
saisissions les derniers litres, lorsque, les comptant, le Frère
constata qu’il en manquait un.
—Ah! ce brigand de Pigassou! s’écria-t-il.
Il s’élança dans la basse-cour, et, d’un élan brusque, enlaça l’ermite
de Saint-Raphaël. Hélas! l’alarme avait été donnée trop tard: la
bouteille dérobée glougloutait déjà aux lèvres de Barthélemy Pigassou,
qui la vidait dans un recueillement béat. Barnabé la lui arracha de
haute lutte.
—Tu es donc un païen de l’enfer! lui dit-il, furieux et le menaçant.
—J’avais soif, balbutia l’autre, dont la langue, large comme une
palette, recueillait en même temps sur ses lèvres les goutelettes d’or
du maraussan.
—Tu ne sais donc pas, malheureux, que c’est du vin pour la messe?
—Il est bien bon! bredouilla Pigassou avec un soupir de profonde
convoitise.
Et, d’un mouvement instinctif, il tendit les deux bras pour ressaisir
la fiole encore pleine à demi. Mais Barnabé me la passa lestement;
puis, agrippant l’ermite de Saint-Raphaël aux épaules, le contraignit à
se rasseoir.
—Je te conseille, lui dit-il d’un ton quelque peu féroce, de te
remettre à plumer ta bête, car sans cela, gare les prunes de mon
prunier!
Il leva sur lui ses deux poings fermés. Barthélemy Pigassou, terrifié,
ne souffla mot; il regarda son confrère de Saint-Michel d’un œil
craintif, effaré, et reprit sa besogne stupidement.
Pour la dernière fois nous enfilâmes l’escalier de la cave.
—Quel ivrogne, ce Pigassou! marmottait Barnabé se parlant à lui-même,
quel ivrogne! C’est plus fort que lui: bouteille vue, bouteille vidée.
Encore si ce maraussan lui appartenait!... Miséricorde de Dieu! quel
Frère libre, ce Pigassou! Ah! s’il me ressemblait! Moi, ma langue
prendrait-elle feu pareillement à une allumette, que, si je ne voulais
point boire, je ne boirais point.... Il n’existe pas beaucoup de Frères
de mon étoffe, vois-tu, fillot... C’est vérité, mon maraussan est un
vrai vin du ciel, et ça vous tente, ça vous tente!...
Il lança à la bouteille entamée un regard d’une expression absolument
intraduisible. C’était quelque chose de tendre et c’était quelque chose
de terrible.
—Donne! s’écria-t-il, ne résistant plus au désir qui lui brûlait la
gorge comme un fer rouge.
J’hésitai. Ses grosses mains velues détachèrent mes doigts grêles du
goulot, et le maraussan, désormais à la discrétion de l’ermite, prit la
route, la grande route que le lecteur a devinée.
—Le vin de la messe! le vin de la messe! répétai-je scandalisé et
détournant les yeux.
—Mais il n’est pas consacré, pétiot, me dit le Frère avec un geste de
dénégation. Tu comprends bien que s’il était consacré!...
—Oui, mais il ne vous appartient pas, puisque vous l’avez vendu à M.
Martin, et que M. Martin vous l’a payé.
—M. Martin?... Attends un peu.
Quatre à quatre il remonta l’escalier de la cave. Je me jetai sur ses
talons, curieux de ce qui allait advenir.
Un puits, à margelle vermiculée par les ans, ouvrait sa bouche ronde en
un coin de la basse-cour du presbytère. Barnabé débrouilla la chaînette
de fer, la poulie grinça, et l’un des seaux descendit au fond. La tête
penchée, j’observais tout. Ayant à plusieurs reprises heurté les parois
de la muraille circulaire, le bois enfin brisa la glace sombre de
l’eau et se remplit jusqu’aux bords. L’ermite tira de vigueur. Le seau
reparut sur la margelle, laissant fuir le liquide par mille fentes.
Incontinent, Barnabé y plongea la bouteille veuve du maraussan, et le
goulot chanta, parla, geignit. Avec son litre plein, il traversa de
nouveau la basse-cour sans même regarder Barthélemy Pigassou, occupé à
sa volaille, et rentra dans la cure.
Que signifiait ce manége? Reprenait-il le chemin de la cave pour y
cacher cette bouteille adultérée parmi les autres, où reposait un vin
franc, destiné au service divin?
Le Frère, à ma grande surprise, s’arrêta au beau milieu du vestibule,
leva les bras, me lança un regard où pétillait je ne sais quelle
ironie diabolique, puis, ses doigts s’entrouvrant, il lâcha tout. Sur
la dalle granitique, la chute de la bouteille produisit l’effet d’une
détonation. Le verre s’éparpilla en mille morceaux, et le maraussan du
puits coula dans toutes les directions.
Au même instant, en haut de l’escalier, un loquet fut soulevé, et M.
Martin, le visage enfariné, tenant aux mains, non plus un coutelas,
mais un long bistortier de buis auquel adhéraient des fragments de
pâte, apparut soudainement.
—Eh bien? s’écria-t-il.
—Quand je vous disais, monsieur le curé, que ces pavés boiraient leur
coup de mon maraussan! répondit l’ermite sans sourciller.
—Combien de bouteilles avez-vous cassées, Seigneur-Jésus?
—Une tant seulement, monsieur Martin, une! Mais, à mon avis, c’est
beaucoup trop... Un vin qui n’a pas son pareil!... Enfin, à la grâce de
Dieu et de saint François!...
Barthélemy Pigassou était accouru aussi, attiré par le bruit. N’ayant
pas suivi l’opération de Barnabé au puits de la basse-cour, cet ivrogne
naïf crut qu’en effet ce qu’il voyait reluire sur les dalles était du
maraussan, et, pliant les genoux comme à l’église, il allait essayer
de recueillir avec sa langue, démesurément élargie, quelques gouttes de
ce nectar, quand son confrère le repoussant:
—Tu n’es pas honteux!
—Frère Pigassou! articula M. Martin indigné.
L’ermite de Saint-Raphaël se releva.
—Va donc quérir un balai, _imbecillas_, pour nettoyer le vestibule,
lui dit Barnabé.
Puis, s’adressant au curé d’Hérépian:
—Soyez tranquille, monsieur Martin, rien de cet accident ne paraîtra
tout à l’heure... Vous pouvez retourner à vos pâtisseries.
* * * * *
Tandis que le bon desservant, abusé par des mensonges odieux, courait
rejoindre Jeanneton, Barnabé arrachait un balai des mains de Pigassou,
et le promenait à travers le vestibule aussi sérieusement qu’il l’eût
fait sur les dalles ébréchées de l’ermitage de Saint-Michel.
La dernière gouttelette d’eau, à force d’être tendue, paraissant
desséchée dans les rigoles; le Frère, dont je suivais les mouvements
avec inquiétude,—je redoutais à chaque minute un nouveau
méfait,—rejeta le balai, puis, tournant vers Barthélemy Pigassou un
visage où s’épanouissait de nouveau le sourire bonasse qui lui était
habituel:
—Tu annonceras à M. le curé que le temps me manque pour grimper à son
pigeonnier. Il saura bien tuer les pigeons, sachant tuer les piots.
Braguibus et moi, nous avons donné un coup de coude, l’autre jour, à
Notre-Dame; mais Venceslas laissa tout dans un état!...
Au seuil de la porte, il siffla. Baptiste, noyé dans les hautes herbes
de la prairie de M. Etienne Baticol, dressa les oreilles. Il accourut.
Barnabé lui imposa de nouveau les deux paniers d’osier, sangla la
barde, lui passa la bride. L’âne tressautait doucement, satisfait de
sentir son estomac bien garni.
—Il paraît qu’il fait bon dans les verdures de M. Etienne Baticol, lui
dit l’ermite... Mon Dieu! comme on mange chez les riches!... Pétiot,
ajouta-t-il, peut-être, après la fête de Notre-Dame, irons-nous faire
ensemble quelques quêtes du côté de Saint-Gervais, de Rongas, de Douch,
de Rosis; si je me décide, nous visiterons M. Etienne Baticol à sa
ferme de l’Olivette. Je suis sûr que nous trouverons chez lui aise pour
nos intérieurs, comme Baptiste. Il est si avenant, ce vieux M. Etienne
Baticol! Il a des douleurs aux jambes malheureusement... Tu verras, à
l’Olivette, des pigeons par milliers, des régiments de pintades et un
paon qui a des plumes!... oh! mais des plumes!...
—J’ai vu des paons à la grange de M. Lautrec.
—Ces plumes de paon, ça vous regarde tout semblablement à des yeux, à
des yeux humains qui n’ont pas besoin de lunettes... Enfin le bon Dieu
fait bien ce qu’il fait, et son travail ne me regarde pas...
Tout en devisant de la sorte, nous nous étions engagés dans le sentier
de Notre-Dame de Cavimont.
III
Une dînette d’oiseaux à la Source de Notre-Dame de Cavimont.
Le granit, cette armature solide des Cévennes, apparaît un peu
partout aux divers endroits de nos montagnes. Ici, c’est un plateau
de plusieurs kilomètres, comme le Larzac; ailleurs, des renflements
isolés, comme du côté de Saint-Michel; plus loin, quelques veines
perdues de la roche-mère, comme à Olargues ou à Eric-sous-Caroux.
Là où le granit, devenu rare, plonge tout à coup aux entrailles du sol,
le terrain se recouvre soit d’un humus gras et fertile, très propre
à la culture du blé, soit de cailloux roulés très favorables à la
vigne, soit de pierrailles volcaniques, tantôt dures, tantôt friables,
toujours revêches à la végétation, ainsi qu’on peut l’observer dans les
garrigues si attristantes de Carlincas.
Le monticule absolument dépeuplé, à la cime duquel fut bâti l’ermitage
de Cavimont, présente un vaste entassement de blocs de toute forme
et de toute grosseur. Aux arêtes vives de ces énormes rocailles, on
découvre encore comme la trace du feu qui les calcina. En effet,
à quelque distance, sur le versant graveleux qui envisage le joli
hameau de Villecelle-Mourcairol, s’ouvre un cratère béant. Partout les
vestiges des explosions formidables de la terre cherchant son assiette
et son repos.
Cependant, à mesure qu’on gravit vers le sommet cette élévation
encombrée de ruines, la roche primitive, un moment abolie, reparaît,
et c’est sur un cube de granit mesurant huit cents mètres au moins
d’étendue que portent les murailles de l’ermitage de Cavimont,
celles de la chapelle de Notre-Dame, celles enfin du sanctuaire de
Sainte-Anne-la-Marieuse, édifié à l’extrémité du plateau.
* * * * *
Dans le sentier escarpé qui monte, monte, monte sans fin, Baptiste
suait, soufflait, était rendu. Il s’arrêta. Barnabé s’essuya le front
et haleta bruyamment. Moi, je m’assis sur une pierre plate, respirant
avec délices à pleine bouche et à plein cœur.
—Malgré les gouttes de ce matin, je savais bien que le soleil nous
rôtirait les côtes, pétiot, me dit le Frère.
Le soleil, en effet, après avoir lancé quelques lueurs timides, qui
s’étaient comme émoussées sur le fond du ciel uniformément blanchâtre
et brumeux, venait de paraître derrière le bois du Cros, aux environs
de l’ermitage de Saint-Raphaël. Ce n’était pas la roue de métal en
fusion qui signale les levers de l’astre aux jours torrides de l’été;
c’étaient des flammes moins vives, d’une teinte pâle et que le regard
pouvait affronter.
Cependant, à mesure que, laissant bien au-dessous de lui les bouquets
de chênes qui couronnent les collines méridionales de la vallée d’Orb,
le soleil poursuivait sa route éternelle de l’un vers l’autre horizon,
on devinait qu’en dépit de l’hiver d’où il se dégageait à peine,
sa jeunesse aurait assez de force pour livrer bataille aux vapeurs
accumulées, pour les étreindre, les réduire, les absorber.
Le combat fut engagé coup sur coup, et je ne me souviens pas d’avoir
admiré jamais spectacle plus grandiose et plus splendide. Comme s’il
répugnait à la boule incandescente de continuer sa marche dans les
ténèbres, elle envoya un jet de rayons en vedette pour éclairer sa
route. Ces rayons fulgurants piquèrent droit au zénith, et soudain, au
milieu des amoncellements, s’ouvrirent de larges voies de lumière. Çà
et là, à travers des brèches éclatantes, se déployèrent des espaces
bleus, et le vrai ciel apparut par lambeaux dans l’infini.