léchant les moustaches. Je pense qu’à la fin des fins les affaires
sont conclues, et que ces poulets sonnent la fête de la noce.
Soyez tranquilles, quand le jour précis sera venu, je n’aurai pas
besoin qu’on me fasse signe; j’arriverai, et de bonne heure. Un
Frère, d’abord, c’est magnifique dans un mariage, car ça apporte la
bénédiction du ciel... Oh! puis moi, depuis tant et tant, je suis
pour que ces jeunesses se marient. Il y a bien des semaines que je me
demande, soir et matin, en récitant ma prière:—«_Quel garçon Juliette
Combal pourrait-elle bien épouser?_» et toujours saint Michel, ami
des gens courageux, ou saint Jacques, patron des ermites, ou saint
François, notre fondateur, m’a répondu:—«_Pardi! Simonnet Garidel_.»
Tout à l’heure, avec Braguibus, pour apprendre des nouvelles, nous
sommes allés rôder du côté du four communal. Quelle odeur de volailles
rôties! Comme des chiens de chasse, nous avons suivi cette piste, et,
en touchant à votre perron, nous nous sommes dit:—«_Allons, tout va
bien_.»
Il se retourna, cherchant la Combale des yeux. La vieille, assise sur
une escabelle de bois, en un coin obscur de la vaste pièce, soutint le
regard du Frère hardiment.
—N’est-il pas vrai, l’ancienne, que tout est fini? lui demanda Barnabé.
—Il s’en manque un brin, marmotta-t-elle.
—Ma foi! brave Combale, ayant à bailler mari à votre fille, je
comprends que vous vous montriez difficile: sans compter qu’après
votre mort la petite aura plus d’argent qu’elle n’est grosse, elle
tient de votre côté et vous a des yeux, une mine de pomme fraîche qui
font plaisir. Mais nonobstant cela, où trouverez-vous un gendre de
meilleure qualité que Simonnet? Est-il, en toutes les Cévennes, un
garçon s’entendant mieux à la terre, plus esprité pour la gouverne des
bestiaux? Et puis avez-vous ouï dire qu’il fréquentât les cabarets?
Jamais on ne le vit dans les cafés, à Bédarieux, les jours de foire
ou de marché. Quant aux cotillons, il ne ressemble pas à M. Anselme
Benoît; il n’en eut qu’un en tête toute sa vie, et celui-là vous touche
de près. Il se complaît tant seulement à une chose, ce fillot: à la
besogne des étables ou à celle des champs. Aussi, allez donc voir
un peu si le joli bien qui reste encore aux Garidel, malgré leurs
malheurs, est peigné; il est lisse et luisant comme le miroir de mon
bourdon. Et vous refuseriez votre fille à cet enfant plein de vaillance
pour vous servir! et vous voudriez qu’il mourût de chagrin, car il
mourra si...
Liette, qui ne mangeait plus depuis un instant, ne sachant désormais
comment surmonter sa honte, son embarras, se leva vivement et se sauva
vers le fond de la cuisine. Par un mouvement de nature où éclatait une
grâce pudique ineffable, arrivée près de l’escabelle, elle ouvrit ses
deux bras et se précipita dans le sein de sa mère.
La Combale reçut un coup. Elle se secoua, croyant peut-être échapper
ainsi à l’émotion qui l’envahissait tout entière. Quelque chose
s’écroulait en elle: l’avarice sans doute, et elle essayait de lutter.
—Eh bien? eh bien? balbutia-t-elle, effarée.
—Ma mère, ma mère! répéta Liette, dont un flot de larmes étouffait la
voix.
Toutes deux, silencieuses, se tenaient embrassées, et le murmure d’un
baiser vola légèrement.
M. Combal était pâle, les membres lui tremblaient. Il alla lui aussi
vers l’escabelle. Une fois devant sa femme et sa fille, il ne trouva
pas un mot, ne put que les regarder.
Ne sachant quelle attitude adopter en face de cette scène aussi
poignante qu’inattendue, à notre tour nous quittâmes tous la table et
rejoignîmes M. le maire.
La Combale releva la tête. Sa face ridée, desséchée, hâve, était
luisante de pleurs. Sous cette rosée maternelle, les traits si durs
de cette paysanne obstinée avaient pris une expression d’incroyable
douceur. Elle me parut refaite, rajeunie.
—Allons, Liette, allons, mon enfant, du courage! murmura-t-elle d’une
voix affectueuse que personne ne lui connaissait... Ne te désole pas
ainsi, reprit-elle; va, Simonnet est un garçon que je ne déteste point.
—Moi, je l’aime! balbutia la jeune fille entre deux sanglots.
—Mais je ne te le refuse nullement.
Comme elle avait été atteinte aux entrailles, elle articula ces paroles
généreuses:
—Mon Dieu! un peu plus de bien, un peu moins, cela ne fait pas le
bonheur.
Et, après un silence, elle conclut par ce glas qui la dédommageait
peut-être de tant de capitulations:
—J’ai beau être riche, fillette, il me faudra tout de même mourir un
jour.
M. le maire les ayant attirées toutes deux, nous reparûmes autour de la
table.
Le père Garidel était à ce point bouleversé qu’il ne savait trouver sa
chaise. Quant à Simonnet, je fus obligé de le guider: la tête perdue,
il s’en allait vers la porte en chancelant.
* * * * *
Cependant Barnabé, incapable de comprendre, par conséquent de partager
ces émotions délicieuses, regrettait la gaieté qui avait signalé le
commencement du repas. Espérant qu’un peu de musique divertirait
agréablement les esprits, il interpella Braguibus:
—Voyons, toi, lui dit-il, depuis ton entrée ici, tu restes sérieux
comme un pape. Si tu nous faisais entendre un petit air de ta façon?...
En avant deux!
Jean Maniglier était-il un artiste véritable? était-il un de ces êtres
à l’âme profonde, enthousiaste, inspirée, capables de faire jaillir
d’eux-mêmes l’expression d’une douleur étrangère et de l’imposer à tous
par les créations souveraines du génie? Je serais tenté de le croire.
Pourquoi Dieu, à tous les échelons de l’humanité, n’aurait-il pas
laissé tomber quelqu’une de ces natures vibrantes, pour charmer nos
vastes misères et nous dissimuler les laideurs repoussantes de la vie?
L’art, qui marche incessamment à la recherche du beau et le réalise
parmi les hommes, n’est-il pas un consolateur?
Braguibus n’avait rien des habitudes vulgaires, exubérantes, brutales
de l’ermite de Saint-Michel; il était délicat de forme, discret
d’esprit, réservé d’attitude. Au lieu de s’abandonner à la chère lie,
qui remplissait à la fois la bouche et l’entendement de Barnabé, lui,
dès son arrivée chez les Combal, avait dirigé ses yeux, c’est-à-dire
ses facultés pensantes et sensitives, vers Simonnet, vers Liette,
et n’avait pu les détacher d’eux. Ce joueur de fifre, qui, courant
la montagne avec son buis percé de six trous, assistait à tant de
fêtes amoureuses, ne se souvenait pas d’avoir été jamais à ce point
remué. La simplicité primitive de Simonnet, sa passion puissante et
forte comme la nature, mais contenue par une timidité adorable, la
mélancolie de Liette, mâtée subitement par l’amour, une pâleur de lis
chez une enfant légère et dont le sang s’épanouissait sur les joues en
floraison de roses, tout cela lui causait un attendrissement auquel il
avait beaucoup de peine à résister. Aussi, plus d’une fois, au lieu de
saisir la fourchette, les doigts de Braguibus, se portant à sa veste,
cherchèrent-ils le fifre suspendu au bouton de repos. Cet artiste naïf
voulait dire ses inquiétudes, son trouble, sa _peine_, et, d’instinct,
ses mains tentaient des efforts pour lui délier sa vraie langue,
laquelle était son instrument.
Jean Maniglier préluda sur un rhythme lent, par quelques notes larges
et graves qui contrastaient singulièrement avec les ariettes légères,
vives, joyeuses, où d’ordinaire il se complaisait.
—Tu vas donc enterrer quelqu’un? lui demanda l’ermite.
Braguibus n’interrompit point son motif, il le poursuivit, mêlant
de temps à autre à des intonations profondes les vibrations
rudimentaires d’un chant dont le dessin, d’abord obscur et comme
enfoui, transparaissait de plus en plus et finissait par s’accuser
clairement. Bientôt la mélodie tout entière se dégagea des voiles qui
l’enveloppaient et éclata dans son idéale pureté. C’était quelque
chose de doux, de mélancolique, de tendre, de douloureux, presque de
déchirant, un de ces élans passionnés qui bouleversent les cœurs et
mettent des larmes dans les yeux.
A peine le fifre avait-il lancé cette longue suite de soupirs et de
sanglots, que, par une habileté incroyable, si l’on songe à l’artiste
qui le gouvernait, il se rejetait dans les sons un peu lourds des
premières mesures, donnant ainsi plus de relief à la fois et plus de
charme à la partie chantante du morceau.
Trois fois Braguibus renouvela ce jeu, et toujours il obtint le même
succès, car, à chaque reprise de la romancine qui faisait saillie à son
canevas sévère, il voyait tous les visages se tourner vers lui avec
l’embarras, l’inquiétude que procure une irrésistible émotion. Le Frère
de Saint-Michel lui-même, dompté par une puissance inconnue, regardait
le musicien tout ahuri, non-seulement n’osant plus l’interrompre, mais
l’encourageant du geste à continuer.
Enfin Jean Maniglier, épuisé sans doute par l’inspiration, s’arrêta.
Il essuya son fifre tout fumant, puis l’accrocha de nouveau au bouton
luisant de sa veste.
Personne n’osait parler. Simonnet avait les yeux opaques, troublés.
Quant à Liette, elle pleurait. La Combale et son mari demeuraient
mornes.
—Femme, dit enfin le maire avec un effort, si tu nous donnais une
bouteille de vin cuit? Il conviendrait peut-être bien de remercier Jean
Maniglier de sa belle musique.
—Tu as raison, mon homme, répondit la vieille avec docilité.
Elle souleva un trousseau de clefs noyé dans les plis de son tablier de
cotonnade bleue, en prit une dans sa main et alla ouvrir un placard.
—C’est le vin des accordailles! articula solennellement M. Combal,
lequel, ayant reçu la bouteille, la déposa sur la table.
—Vivent les accordailles! s’écrièrent ensemble Barnabé et Braguibus.
Quand les verres furent remplis, M. le maire prit Liette par la main,
puis le vieux Garidel en fit autant pour son garçon. Tous quatre ils
s’avancèrent à pas comptés vers la Combale.
—Femme, dit le père de Liette, voici notre fille, fais d’elle ce que
tu voudras, et que Dieu la protége!
Il laissa Liette, qui demeura debout au côté droit de sa mère.
—Combale, dit Simon Garidel, voici mon fils, faites de lui ce que vous
voudrez, et que Dieu le protége!
Il abandonna Simonnet, qui prit le côté gauche de la vieille paysanne.
Celle-ci, plus bouleversée qu’elle ne l’avait été de sa vie, regarda
tour à tour les deux amoureux, et, d’une voix tremblante:
—Embrassez-vous, mes enfants, murmura-t-elle, et que le bon Dieu du
ciel, notre maître à tous, vous protége!... Lundi prochain, c’est la
fête de Notre-Dame de Cavimont, vous irez vous recommander à sainte
Anne-la-Marieuse, puis nous verrons...
Les deux jeunes gens, saisis de bonheur, se regardaient immobiles.
—Embrassez-vous donc, mes tourtereaux! s’écria Barnabé. Un peu de sang
dans les veines, voyons!
Simonnet reçut Liette dans ses bras et lui imprima sur les joues, selon
l’usage, deux gros baisers retentissants.
—Enfin, voilà de la besogne pour M. le curé, quand il sera de retour,
dit l’ermite applaudissant des deux mains.
—Mon oncle! mon oncle! bredouillai-je.
Moi aussi, je sentis mes yeux se mouiller.
—Hardi, pétiot, en route! reprit le Frère.
Puis, ayant saisi son bourdon:
—Bonsoir, la compagnie! dit-il.
Les Garidel et Braguibus descendirent avec nous le perron des Combal.
Tandis qu’ils tiraient vers le bas du ruisseau, nous détachâmes
Baptiste du râtelier et remontâmes paisiblement vers Saint-Michel, à
travers les châtaigneraies endormies.
FIN DU LIVRE DEUXIÈME
LIVRE TROISIÈME
_LE DRAME_
I
Baptiste et moi, nous traversons la rivière d’Orb sans encombre.
Le dimanche, ce fut le curé d’Hérépian, M. Martin, qui, en l’absence de
mon oncle, vint célébrer les offices aux Aires. Il dit une messe basse
que je servis, habillé de la soutane de flanelle rouge et du surplis
de mousseline que ma mère m’avait confectionnés elle-même, quand je
m’étais éloigné de Bédarieux. J’avais aussi une petite calotte de
cardinal.
Le prône dura dix minutes: la lecture de l’Évangile du jour en
français, quelques explications sommaires en patois; puis M. Martin,
pressé sans doute de rentrer à son presbytère d’Hérépian pour y
déjeuner, entonna le premier psaume des Vêpres: «_Dixit Dominus Domino
meo_...» et soudain, dépouillant l’étole, nous laissa sous la direction
de l’ermite de Saint-Michel.
Tout se passa du reste dans un ordre parfait. Non-seulement les psaumes
des Vêpres furent abordés sans interruption, mais nous attaquâmes
les Complies et les terminâmes par un _Salve Regina_ solennel auquel
Braguibus, averti par Barnabé, mêla les sons harmonieux de son fifre,
comme mon oncle lui avait permis plus d’une fois d’en user aux fêtes de
Pâques et de Noël.
Pour moi, assis dans le chœur sur une escabelle de hêtre, non loin du
maître-autel, je joignais ma voix à l’unisson général. Pourtant il
m’arrivait de m’arrêter de temps à autre, soit pour diriger mes yeux
vers la chaise de Marianne, que j’apercevais inoccupée contre la grande
muraille blanche de la nef, soit pour regarder la stalle de noyer de
mon oncle, où je ne distinguais plus son corps frêle, comme enfoui
derrière les accoudoirs, mais la carrure athlétique de l’ermite de
Saint-Michel. Cette vue m’éteignait la respiration, et je me souviens
encore de plus d’un verset, commencé avec une sorte d’entrain joyeux,
qui tout à coup s’achevait dans l’essoufflement et dans les pleurs.
Certes, depuis mon installation chez Barnabé, pas un jour ne s’était
passé que je n’eusse cent fois envoyé mon âme toute à mes chers
absents; mais leur souvenir, supporté jusqu’ici avec une force qui
n’allait pas sans quelque fierté chez un être sensible comme je
l’étais, m’écrasait maintenant, m’anéantissait, me brisait. Quoi!
l’église était ouverte, les cierges de l’autel avaient été allumés,
les chantres manœuvraient l’énorme antiphonaire du lutrin, toute la
paroisse chantait, et mon oncle n’était pas là, donnant le ton, son
vespéral ou son graduel à la main! et, à travers les coiffes blanches
des femmes recueillies, il m’était impossible de découvrir Marianne,
faisant glisser entre ses doigts noueux les grains d’olive de son
chapelet, et trouvant toujours une seconde pour lancer un regard de mon
côté!
«Ah! mon Dieu! soupirai-je à plusieurs reprises, ah! mon Dieu!...»
Tout le monde était sorti de l’église, que, paralysé par mes regrets
cuisants, je demeurais immobile au milieu du chœur, les yeux vagues,
l’âme plus vague que les yeux, ne sachant ce que je devais faire ni où
je devais aller.
—Eh bien, pétiot, me cria la voix profonde de Barnabé, resteras-tu
longtemps là-bas, perché sur ton escabelle comme un rouge-gorge sur une
branche?
Je me levai et rejoignis l’ermite dans la sacristie.
—Vois-tu, dit-il, me montrant sur le rebord du vestiaire une _coque_,
gâteau rond saupoudré de sucre qu’on sait pétrir dans tout ménage
cévenol, je réfléchis que, M. le curé d’Hérépian ayant oublié son pain
bénit, je ne dois pas l’abandonner aux rats de l’église. Moi, je n’aime
point de voir se perdre les meilleurs présents du bon Dieu, et une
_coque_, c’est fait pour la bouche d’un roi.
Il entama la pâtisserie et en porta un gros morceau à ses lèvres.
—C’est doux comme le miel! murmura-t-il.
—Mais, Barnabé, mon oncle avait commandé cette _coque_ à la fournière
tout exprès pour M. Martin.
—Est-ce qu’il manque des _coques_ à Hérépian! Sois tranquille, fillot,
les curés ont leurs tables toujours pleines jusqu’aux bords. Tu connais
le proverbe: «_Dominus vobiscum_ ne vit jamais la famine chez lui.»
Dieu ne le veut pas, et ça se comprend comme un et un font deux.
Ces mots n’étaient pas sortis de sa bouche, que la dernière miette de
la _coque_ s’y engouffrait avec d’imperceptibles craquements.
J’étais furieux. Je savais quels soins avait pris mon oncle pour que
M. Martin, en descendant de l’autel, trouvât, avant son déjeuner à
Hérépian, un commencement de réfection, et j’en voulais au Frère de sa
gloutonnerie. Peut-être avait-il caché la _coque_, peut-être M. Martin
ne l’avait-il pas même aperçue.
Pourtant, je n’osai hasarder le moindre reproche.
Je dépouillai mon surplis, détachai les quarante boutons de ma
soutanelle,—elle en avait quarante, enchâssés dans de jolies
boutonnières de soie rouge,—et, selon les règles que mon oncle m’avait
habitué à mettre en pratique, je pliai le tout soigneusement.
Au moment où je glissais dans le vestiaire mon paquet, dont les
plis,—je les vois encore,—offraient des lignes d’une correction
admirable, l’ermite me retint le bras.
—Tu n’emportes donc pas tes ornements à Notre-Dame de Cavimont? me
demanda-t-il.
—A Notre-Dame de Cavimont?
—Est-il drôle, cet enfant!
Puis, me regardant fixement;
—Tu ne serais donc pas content de servir la messe à M. le curé de
Bédarieux, quand, demain, il arrivera avec ses milliers de paroissiens
à Notre-Dame de Cavimont?
—Moi! moi! m’écriai-je transporté.
—N’oublie rien; prends ta soutane, ta calotte et ton surplis.
Je tremblais de joie et d’orgueil. Quoi! un jour de grande procession
cantonale, ce serait moi qui aurais l’honneur, la gloire, d’être choisi
pour servir la messe à M. le curé-doyen de Bédarieux!...
J’étalai mes jolies nippes sacerdotales sur mon bras; puis, étant
sortis de l’église, dont Barnabé ferma la serrure à double tour, nous
rentrâmes à Saint-Michel.
* * * * *
Quelle charmante après-midi! Barnabé me proposa bien d’aller, en
compagnie de Baptiste, m’ébaudir à travers champs, comme je l’avais
fait l’avant-veille; mais je préférai demeurer à la maison, curieux
de suivre le travail du Frère, qui venait de reprendre ma cage et
paraissait décidé à la finir. Qui sait si, plus tard, quand mes
oiseaux se trouveraient installés dans ce monument délicat d’osier,
il n’aurait pas besoin de temps à autre de quelque réparation.
Évidemment je n’aurais pas toujours l’ermite sous la main; tandis que
j’aurais toujours des linottes, des verdiers, des bouvreuils, des
chardonnerets... Pour l’enfant, l’enfance doit être éternelle.
Nous nous étions établis, avec notre attirail de branchettes flexibles
et vertes, à l’extrémité du verger, en cet endroit perdu où commence
l’ombre noire des grands châtaigniers. Barnabé travaillait activement;
moi, je lai passais une à une les amarines, et je prenais plaisir à
les lui voir tordre comme des fils, après les avoir mâchonnées entre
ses dents. Je ne l’ai pas oublié, je dépiquais aussi, les comprimant
entre deux pierres plates, de longs épis de millet, dont j’enfouissais
dans mes poches les grains précieux. Il me faudrait bien nourrir mes
bestioles, un jour! Baptiste était non loin de nous, vaguant de ci de
là, tantôt mordillant la cime des herbes menues, tantôt relevant tout à
coup son col musculeux, tirant ses babines qui dénudaient ses gencives
roses et reniflant l’air bruyamment. Il arrivait parfois que, faisant
feu des quatre fers, notre bête s’emportait soudain en des courses tout
à fait sans raison. Je suivais du coin de l’œil Baptiste filant comme
un trait à travers les arbres du verger, puis je l’apercevais plus
loin bondissant devant son ombre sur la roche nue du plateau, prenant
des attitudes grotesques, faisant des mines singulières, dressant ses
oreilles, les baissant avec lenteur pareilles à deux pistolets qui
viseraient le même but, enfin les redressant d’un mouvement brusque,
et, comme s’il s’était fait peur à lui-même, repartant au galop pour
nous rejoindre, tout penaud et tout essoufflé.
—Ta queue a donc pris feu, _imbécillas_? lui disait Barnabé.
Il venait jusqu’à son maître et le regardait curieusement avec ses
grands yeux farouches et doux.
Le Frère, touché, lui donnait une tape amicale sur ses longues joues
poilues, et lui, satisfait, de porter la tête au ciel et de braire
solennellement. Quelle vie! quelle délicieuse, quelle enivrante vie,
sur ces roches isolées, avec un âne, un ermite, la liberté pour
compagnons!
Souvent j’avais entendu mon oncle, qui se plaisait dans la solitude
de son presbytère, répéter ces mots de saint Bernard:—«_O beata
solitudo! ô sola beatitudo_!»—Bien qu’au milieu de mes divertissements
rustiques, je négligeasse beaucoup mon _Phèdre_, je savais un peu de
latin, et je ne me souviens pas combien de fois, à l’exemple de mon
oncle, ces mots tombèrent de mes lèvres émues:—«_O solitude heureuse!
ô seule béatitude_!»
* * * * *
Le lendemain matin, il faisait encore nuit noire quand l’ermite me
réveilla.
—Allons, debout! me dit-il. Il s’en va quatre heures, et nous avons de
la besogne à Notre-Dame de Cavimont.
Notre-Dame de Cavimont!
J’écarquillai les yeux et sautai à bas de ma couchette. En deux
minutes, je fus habillé. Un oignon doux, saupoudré de sel, m’attendait
sur la table de la cuisine; je le happai, ainsi qu’une épaisse
tranche de pain taillée dans la miche pour moi. Je suivis Barnabé
très-impatient de partir.
Au moment où le Frère fermait, refermait l’ermitage, je sentis quelques
gouttes d’eau me tomber sur la figure et sur les mains.
—Ah! mon Dieu! m’écriai-je, il pleut!
—Pas assez pour mouiller un oiseau dans son nid, répondit Barnabé.
Le vent est en bonne pointe, mon pétiot; quand le jour se lèvera, nous
aurons un ciel clair comme une vitre.
Il me saisit par la main et nous nous hâtâmes vers le sentier
qui, du plateau de Saint-Michel, descend vers la vallée d’Orb par
d’interminables détours. En passant devant la chapelle, je distinguai
dans l’ombre brouillassante une forme bizarre qui remuait légèrement.
Je ne fus pas maître de contenir un frisson.
—Tu ne reconnais donc pas ton ami Baptiste? me dit l’ermite.
L’âne, en effet, vint à nous; il était bridé, bâté, et portait, collés
à ses flancs, deux énormes paniers en osier farcis jusque par-dessus
les bords.
—Ma bête se trouvant très chargée dans la circonstance et le chemin
dévalant droit comme une échelle, me dit Barnabé, je voulais lancer mon
bourriquet en avant: nous l’aurions rattrapé au ruisseau de Lavernière.
Mais j’ai réfléchi que tu n’es point coutumier de la montagne, toi,
et que Baptiste te serait d’une grande assistance à travers les
châtaigneraies. Pour éviter les faux pas à mon âne, capable de broncher
parmi les rocailles, je vas lui tenir la bride; quant à toi, accroche
tes dix doigts à sa queue et laisse aller doucettement tes pas dans les
siens. D’ici à une demi-heure, nous aurons touché le ruisseau, puis la
route deviendra plane comme la main.
Que de glissades! Une fois, Baptiste ayant brusquement accéléré sa
marche, je tombai sur mes genoux et fus traîné pendant plusieurs
secondes. Le plus horrible, c’est que, dans ma chute, j’avais senti
craquer mon pantalon. Quel malheur! L’obscurité qui nous enveloppait
était si épaisse, qu’il me fut impossible de voir en quel endroit mon
pauvre vêtement venait de se déchirer. Comment servirais-je la messe
désormais à Notre-Dame de Cavimont? Serais-je en état de paraître
devant M. le curé-doyen de Bédarieux? L’angoisse me mit au front des
gouttes de sueur.
Je fis quelques pas, accablé.
Soudain, un petit bruit me ranima. J’écoutai. C’était, à n’en pas
douter, les cascatelles de Lavernière. Je levai la tête, et, à quelques
pas, je discernai le miroir du ruisseau, où l’aube, qui imbibait peu
à peu les arbres, faisait trembler ses premiers rayons. Je lâchai la
queue de Baptiste.
Cependant, à mesure que, nous dirigeant vers le pont d’Hérépian, nous
pénétrions plus avant dans le cœur de la vallée d’Orb, le brouillard,
qui ne nous avait pas quitté depuis Saint-Michel, s’épaississait
toujours davantage. Tout à l’heure, dans la nuit, à travers les
châtaigneraies, il se résolvait en une pluie fine, en une sorte de
poussière humide, mais si transparente qu’en arrivant au bord de
Lavernière, j’avais aperçu les troncs blanchâtres des bouleaux.
Maintenant, quand la lumière naissante les imprégnait de toutes parts,
les vapeurs semblaient se solidifier, et plus nous avancions vers
la rivière, plus nous nous trouvions comme noyés dans leurs vagues
moutonnantes, déroulant des volutes larges et profondes où la terre
disparaissait complétement.
A quelques mètres du sentier où nous cheminions, par un jour ordinaire,
on eût remarqué la splendide plantation de peupliers de M. Combal,
une forêt de fûts gros et gras, droits comme des mâts de vaisseaux;
à présent, les nuées avaient roulé dans leurs voiles tous ces beaux
arbres à n’en pouvoir découvrir ni une feuille ni un rameau. Du reste,
pas une larme de pluie ne se dégageait de cette atmosphère dense, que
nos têtes trouaient difficilement; nous allions à travers une galerie
étroite, aux parois blanchâtres, quelquefois cristallines, et qui se
prolongeaient sans fin.