prolongés, la solitude où je sentais mon âme, mon cœur, tout mon être
physique et moral se dissoudre en quelque sorte et s’anéantir. Qui
sait? peut-être Barnabé venait-il d’entrer dans l’écurie.
Je bondis vers la porte à claire-voie.
IX
Ma fureur quand Liette m’embrasse, croyant embrasser Simonnet.
N’y voyant goutte, c’est à tâtons que je dus me diriger vers Baptiste.
Quant à lui, il poursuivait sa chanson aux notes larges, aux roulades
saccadées.
—Tu es donc bien content, toi? lui dis-je, le saisissant aux naseaux
pour lui rabattre le caquet.
Il se tut, et sa langue moelleuse et douce me lécha délicatement les
mains.
Je n’étais plus autant effrayé: Baptiste me touchait, puis j’entendais
les ruminements lents et cadencés des mulets de M. Combal.
«Au fait, pensai-je, si personne ne songe à venir me chercher dans
cette écurie, pourquoi ne me résignerais-je pas à y coucher sur une
botte d’esparcette, en quelque coin isolé? Les pâtres ne dorment-ils
pas dans les étables, au milieu de leur bétail?»
En faisant ces réflexions pleines de cet effarement que l’isolement et
la nuit provoquent chez tous les êtres faibles, en particulier chez
les enfants, j’avais dénoué la longe de cuir qui retenait Baptiste à
la mangeoire et l’avais conduit jusqu’à la porte de l’écurie, contre
la claire-voie grande ouverte. Pourquoi avais-je délié ma bête? Je
n’en savais rien. Je menai l’âne près du perron des Combal, et là je
l’enfourchai sans plus ample délibération.
Allais-je partir au galop? Point. Je demeurai vissé sur ma monture,
immobile, prenant un plaisir aussi véritable qu’il me serait difficile
de l’expliquer à sentir Baptiste entre mes jambes, à l’entendre
renâcler de temps à autre, à le voir, à lui caresser l’encolure de mes
deux mains. Je n’étais plus seul!
Brusquement, les choses obscurcies reparurent à mes yeux, sous une
lumière dont les ondes grises et blanches descendaient de Saint-Michel.
J’attendis tout haletant. La lune se levait du côté de l’ermitage,
derrière les masses monstrueuses des châtaigniers; je distinguai, à
travers les rameaux que ses rayons timides pénétraient doucement,
d’abord ses yeux, puis son nez, puis sa bouche, enfin toute sa large
face ronde splendidement épanouie.
Au même instant, les noisetiers de Lavernière, morts, ensevelis,
ressuscitèrent, et, par intervalles, l’eau du ruisseau se montra
luisante et polie comme un miroir.
«Nous trouverions bien notre route à présent!»
Et mes talons frisaient déjà le poil profond de Baptiste, prêts à s’y
enfoncer, quand la porte des Combal s’ouvrit tout en haut du perron.
Liette parut.
—Que fais-tu là sur ta bête? me demanda-t-elle.
—Je pars pour Saint-Michel... J’attendais la lune pour y voir.
—Comment, tu ne soupes pas avec nous?
—On ne me l’a pas dit.
—Je te le dis, alors.
Elle me retira les rênes, que j’avais ramenées au moment de lancer
Baptiste.
—Descends, descends! me répéta-t-elle.
Je sautai sur le sol.
—Oui, lui dis-je, à toi, tout t’est égal, maintenant que tu es sûre
d’épouser ton Simonnet. Mais pour moi, c’est différent... Si Barnabé
m’attend là-haut?...
—Il t’attendra, pardi, le Frère! fit-elle, montrant l’étable à
Baptiste, qui s’y précipita tout joyeux.
Négligeant la porte à claire-voie, la jeune fille ferma la porte pleine
de l’écurie.
—A propos... me souffla-t-elle, se penchant vers moi au point que ses
cheveux toujours au vent me dansèrent sur le front.
Elle s’arrêta.
—Que veux-tu?
—A propos... reprit-elle d’une voix si faible que, par un mouvement
instinctif, renversant ma tête, je collai presque mon oreille contre
ses lèvres.
Encore une fois, elle n’osa pas.
—Enfin, parleras-tu?
Nos poitrines étaient si rapprochées l’une de l’autre, que j’entendais
son cœur battre distinctement. C’était comme le tic-tac de la pendule
de mon oncle, seulement le balancier de Liette marchait plus vite.
Elle me passa son bras droit sur les épaules par un geste caressant,
familier, et je la suivis dans le chemin étroit qui va en pente vers le
ruisseau. Où me conduisait-elle?
—Je compte bien que tu ne me mènes pas à la grave à cette heure? lui
dis-je.
—Oh! non.
—Alors, où?
—Tu étais là, toi, lorsque Simonnet et son père ont parlé à mes
parents?
—Je crois bien! Je n’ai pas perdu une parole.
—Et que leur ont-ils raconté?
—Simonnet demande que tu deviennes sa femme, et Garidel, tout en se
faisant tirer un peu l’oreille, a fini par appuyer son raisonnement.
—Ah! je les aime bien tous les deux!
—Simonnet d’abord?
—Oui, Simonnet d’abord... répondit-elle avec simplicité... Et les
miens, qu’ont-ils dit?
—Pour ta mère, elle ne veut rien te donner, et ton mariage ne lui
agrée en aucune façon. Mais ton père a manqué se fâcher, et il
t’accordera Simonnet.
Le bras droit de Liette eut une crispation; sans que j’y fusse pour
rien, mes joues allèrent droit à la portée de ses lèvres. Elle me baisa.
—Mon père est bon comme le bon Dieu du ciel! murmura-t-elle avec un
enthousiasme qui la faisait vibrer tout entière. C’est lui sans doute
qui a invité les Garidel à souper chez nous?
—Assurément il ne faut pas accuser la Combale de cette bonne action:
elle est bien trop avare!
—Et Simonnet est allé chercher des poulets?
—Votre soupe de _châtaignons_ aurait-elle suffi à tout le monde? Pour
moi, je ne l’aime pas, la soupe de _châtaignons_, je t’en préviens.
Elle se pencha pour couper une fleur d’ajonc. Elle me la donna d’un air
distrait.
—Que veux-tu que je fasse de cela? lui dis-je étonné.
—C’est vrai! murmura-t-elle en me la reprenant et la lançant dans le
ruisseau.
Puis elle ajouta négligemment:
—Parfois, il me semble, me promenant avec toi, que je me promène avec
Simonnet, et que tu es Simonnet.
—Tu te trompes: je suis le neveu de M. le curé! m’écriai-je, humilié
qu’on pût me confondre avec un paysan.
—Simonnet est grand et tu es petit; Simonnet est fort et tu es faible;
Simonnet m’aime, et toi... tu ne sais pas ce que c’est.
—Tant mieux, ma foi, si t’aimer devait me faire mettre en colère
contre mes parents! répliquai-je d’un accent naïf et convaincu.
—Simonnet s’est donc mis en colère contre son père?
—Ah! je t’en réponds. Il lui a corné aux oreilles qu’à tout prix il
voulait être ton homme, qu’il ne lui demanderait pas miette de son bien
pour se marier, qu’il travaillerait pour nourrir ses enfants...
—Ses enfants?
—Les enfants qu’on a quand on est marié, parbleu!
Liette, qui me retenait toujours aux épaules, me ramena à elle et
m’embrassa de nouveau.
—Ah ça! lui dis-je, fâché et me dégageant, tu me prends donc encore
pour Simonnet?
—Que veux-tu? ce baiser m’est venu aux lèvres: il me fallait bien le
donner à quelqu’un... J’eusse mieux aimé le garder pour Simonnet, mais
je n’oserai jamais avec lui ce que j’ose avec toi...
—Il t’aime pourtant, ce garçon, tandis que tu ne m’es de rien, à moi.
—C’est peut-être pour cela que je n’ose pas... Puis, si quelqu’un nous
voyait!...
Je la regardai, ébahi; mais il me fut impossible d’apercevoir son
visage, tant elle tenait la tête inclinée sur sa poitrine.
* * * * *
La lune, dégagée des branchages des arbres, en pleine marche dans un
ciel sans nuage criblé d’étoiles petites et pointues, répandait sur
les campagnes tranquilles sa lumière égale et douce. Non-seulement les
noisetiers, un moment engouffrés dans les ténèbres, avaient repris
forme et couleur, mais aussi les saules et les osiers. On entrevoyait
au bord de l’eau jusqu’à des touffes de germandrées, puis, parmi les
fentes des roches, des rameaux vivaces de bruyères pourpres. L’air,
d’une limpidité extrême, nous découvrait les maisonnettes du village,
éparpillées çà et là capricieusement. Nous les eussions comptées une à
une, s’il nous en eût pris fantaisie.
Cependant nous marchions toujours, Liette, que j’avais connue enjouée,
folâtre, pour la première fois de sa vie méditative et grave; moi,
fidèle à mon caractère expansif en dépit d’une sorte de mélancolie
native, parlant beaucoup et me démenant davantage, maintenant que
j’avais reconquis la liberté complète de mes jambes et de mes bras.
Enfin nous nous arrêtâmes. Nous étions sur la place du village.
Préoccupé du gîte que je pourrais choisir, si je venais à me brouiller
avec le Frère, je jetai les yeux sur la maison de M. Anselme Benoît.
Les volets verts en étaient hermétiquement clos. Le médecin, selon son
habitude, galantisait à la ronde.
Mon regard s’égara dans la large rue qui aboutit à l’église. L’église
était ouverte. Quelques paysans, quelques paysannes y entraient pour
réciter leur prière du soir.
«Comment, on priait, quand mon oncle n’était plus là dans sa grande
stalle de noyer!»
Je vis, s’appuyant à la haute muraille de l’église, notre pauvre
demeure lézardée, la cure, d’où tout le monde s’était enfui. Mon Dieu!
que la maison de mon oncle me parut triste! J’en détournai vivement les
yeux et me suspendis au bras de Liette, craignant de défaillir encore
une fois et de tomber.
—Qu’as-tu? me demanda-t-elle.
—Si nous rentrions chez toi?
Elle leva la main et me désigna le four communal, qui occupe le milieu
de la place des Aires.
—Entres-y, me dit-elle, et informe-toi si les poulets rôtissent.
Quelqu’un avait entendu la voix de la jeune fille, car, incontinent
qu’elle eut parlé, un homme parut à la porte du four. Cet homme ne fit
qu’un bond et se trouva auprès de nous. C’était Simonnet.
—Une minute tant seulement, dit-il, et tout est prêt.
Puis, saisissant Liette de sa main droite et moi de sa main gauche:
—Venez, venez!
Il nous entraîna.
Simonnet tira à lui la lourde porte de granit qui clôt le four. Quatre
poulets, saupoudrés de mie de pain, crépitaient en deux grands plats de
faïence. Le ton de leur peau, d’un jaune d’or, annonçait que la cuisson
de ces bêtes allait arriver à point.
—Eh bien? interrogea le jeune homme, nous regardant d’un air satisfait.
—C’est trop, cela, répondit Liette.
Simonnet referma le four.
—Il fait bien chaud ici, fit-il, nous ressaisissant une main à l’un et
à l’autre. Sortons.
* * * * *
Le four communal des Aires est une vaste rotonde décrépite, ruinée.
D’énormes verrues de mousse verte parsèment les vieilles murailles,
et plus d’une giroflée a pris racine dans les crevasses où le vent
a pu déposer un peu de terre dans le courant des années. Un perron,
large assise de pierre à peine équarrie sur lequel on hissa en retrait
ce monument rustique, troué çà et là comme le sarrau usé d’un paysan,
fait saillie tout autour du four communal, et offre un siége naturel
aux commères, qui y passent de longues heures à dégourdir leurs
langues, tandis que cuisent les fougasses et le pain. De là partent
les médisances, les disputes, les haines, tout ce qui agite, trouble,
passionne le village, le fait rire ou le fait pleurer.
Simonnet nous montra ce large perron lustré par les jupons rudes des
paysannes et brillant sous la lune comme une glace. Nous nous assîmes
tous les trois, lui occupant la place du milieu.
Tout à coup, le jeune paysan lâcha ma main, mais continua à retenir
celle de Liette. Je remarquai même que, renflant ses dix doigts, il
gardait la mignonne menotte de la jeune fille avec la même attention,
la même délicatesse du toucher, les mêmes précautions minutieuses que
s’il eût tenu prisonnier un chardonneret ou un rossignol.
Quant à Liette, elle ne bougeait, ne soufflait mot, se laissant faire,
prenant plaisir à ce jeu où je ne comprenais rien. Du reste, leur
attitude à tous deux était des plus singulière et provoquait chez moi
le plus parfait étonnement.
J’avais cru qu’en nous attirant si vite au dehors, Simonnet avait
quelque chose d’intéressant, de curieux à nous raconter, une histoire
comme Barnabé en savait par centaines; et voilà que, silencieux autant
que Liette, il demeurait bec cousu, mangeant la jeune fille de ses deux
grands yeux affamés, et capable seulement de frapper en cadence la
pierre du perron avec les talons de ses souliers. A la fin des fins, je
m’ennuyais horriblement, moi, à les contempler, et je me levai.
—Où t’en vas-tu? me demanda Liette.
—Ah ça! crois-tu que je m’amuse beaucoup avec vous? Vous êtes là
muets comme des truites de l’Orb, et vous passez tout le temps à vous
regarder à l’égal de gens qui ne se seraient jamais rencontrés.
—Mais, pétiot, quand on doit se marier, il faut bien se regarder, dit
Simonnet.
—Se regarder!... Et pourquoi?
Il hésita.
—Pour se voir, répondit-il... Moi, bien que je connaisse Liette, il
me semble que je la vois pour la première fois de la vie. Elle est
toute nouvelle pour moi. Quels jolis yeux elle a! quel front et quelles
joues, plus blancs et plus roses que la fleur de nos amandiers! quelle
bouche, plus rouge qu’une fraise mûre sous bois! quels cheveux!...
—Oh! pour les cheveux, interrompis-je, n’en parlons pas; Liette ferait
mieux de les peigner souvent et d’y mettre de la pommade, que de les
laisser ainsi flotter sur son visage. Regarde-la donc, Simonnet, elle
est tout éborgnée, les mèches lui retombent jusque par-dessous le
menton.
La jeune fille, en effet, se sentant rougir aux compliments
enthousiastes du jeune homme, avait fait un simple mouvement de tête,
et sa chevelure indomptée, se dénouant, s’était abattue comme un voile
sur ses traits.
Simonnet leva une main tremblante. Il voulait écarter le nuage vaporeux
qui lui cachait Liette. Celle-ci ne résista pas; je crois même que,
pour faciliter l’amoureuse envie, elle se pencha vers lui légèrement.
—Et si vous vous embrassiez? leur dis-je, devinant à je ne sais quel
mouvement obscur de mon cœur que j’allais leur faire plaisir.
Le jeune paysan robuste la souleva dans ses bras comme une plume.
Incontinent deux baisers sonores réveillèrent les échos du four.
—A propos, m’écriai-je, et les poulets?
—Ah! mon Dieu! dit Simonnet.
—Ah! mon Dieu! répéta Liette.
Il était juste temps d’accourir pour retirer les bêtes, car du jaune
doré elles étaient en train de passer au jaune noir. On atteignit,
sur une haute étagère, la large pelle à désenfourner et on ramena les
poulets vivement.
* * * * *
Nous nous arrêtâmes quelques secondes dans la maison des Garidel, afin
d’y prendre les dix litres de vin que Simonnet, très-soucieux de plaire
à la Combale, avait préparés d’avance pour notre souper; puis nous
remontâmes les marges gazonnées du ruisseau.
X
Vive le vin des accordailles!
La soupe de châtaignes sèches, de _châtaignons_, est, aux Cévennes,
le plat de résistance de la plupart des ménages rustiques. Ça coûte
si peu, et c’est si commode à préparer! Deux ou quatre poignées de
châtaignes au fond d’un vase, de l’eau par-dessus, puis vous laissez
bouillir trois heures environ. Au bout de ce temps, vous obtenez un
bouillon roussâtre de couleur, légèrement gluant et très sucré. Chez
les paysans aisés, il n’est pas rare que, sur les tranches de pain
destinées à recevoir cette rosée bienfaisante, on répande une jatte
de lait, le lait se mariant très-agréablement pour le goût avec l’eau
des _châtaignons_. Mais ces hautes fantaisies culinaires demeurent
absolument inconnues du pauvre, qui boit son bouillon tel que sa
marmite le lui verse et ne s’en porte pas plus mal.
Quand nous entrâmes dans la cuisine, les bras chargés de victuailles,
tout le monde était assis autour de la table, en train de dépêcher la
soupe traditionnelle, où du reste la Combale n’avait pas laissé tomber
la moindre goutte de lait.
—Et vous oserez, s’écria cette femme hargneuse, avisant les poulets
aux mains de Simonnet, et vous oserez manger cela, un vendredi, chez
moi?
—Réfléchissez, Combale, qu’une soupe de _châtaignons_ c’est bien
maigre aussi, hasarda le vieux Garidel.
—Mais personne ne vous a forcés à venir la manger, cette soupe de
_châtaignons_. Laissez-la, si elle ne vous plaît point. Dieu m’assiste!
il vous faut des volailles rôties, à vous autres, les Garidel, qui
n’avez su faire qu’une chose en ce monde: enseigner à vos terres le
chemin de votre estomac. Jésus-Maria! voilà la première fois de mes
jours que cela arrive de voir une liesse chez moi un vendredi. Mais je
n’en serai pas de votre liesse, et aussi bien je finirai ma soupe loin
de toutes vos viandes, sur le perron du foyer.
Elle enleva son assiette à demi-pleine par un geste de fureur et
s’éloigna incontinent.
Cependant M. Combal, qui ne s’était pas ému outre mesure de la retraite
de sa femme, avait saisi plats et bouteilles, et, aidé des lessiveuses,
très empressées à de si appétissantes besognes, installait le tout sur
une nappe blanche.
—A la bonne heure! dit-il, voilà qui fait meilleure mine sous la lampe
que les raves et les _châtaignons_.
Et, montrant à Simonnet une chaise vide près de lui:
—Ta place, mon garçon.
—La tienne ici, Liette! s’écria Simon Garidel, indiquant un siége à
ses côtés.
Au moment où Juliette, un peu confuse des politesses du père de
Simonnet, allait à son tour s’asseoir à la table, très abondamment
pourvue désormais, elle se sentit saisie par des mains inconnues et
fut secouée si rudement qu’elle faillit en être renversée. Elle se
retourna. Sa mère se tenait devant elle, cheveux hérissés, griffes
tendues.
—Que voulez-vous? murmura la jeune fille.
—Ah ça! tu crois donc, innocente, s’écria cette harpie cévenole, tu
crois donc que je m’en vas te laisser manger de ces poulets rôtis, moi?
Nous sommes chrétiens, nous autres, si les Garidel ne le savent point,
et je n’ai aucunement envie de perdre ma place au ciel pour réjouir
ta gourmandise. Les parents répondent devant Dieu des péchés de leurs
enfants, ma fille, lorsque, ayant moyen de le faire, ils ne les ont pas
empêchés. Hardi! viens près de moi: je t’ai gardé ta part de soupe et
ta part de _châtaignons_.
Juliette, abasourdie par cette algarade, suivit sa mère sans répliquer;
mais elle n’avait pas encore atteint le perron du foyer, où la vieille,
mâchonnant des mots inintelligibles, venait de s’accroupir de nouveau,
quand M. Combal, que le vieux Garidel avait regardé d’une façon
significative, rejeta brusquement sa chaise et se mit debout. A ce
mouvement d’énergie tout à fait inattendu, la Combale, flairant une
lutte, se redressa elle aussi sur ses ergots.
—Eh bien! mon homme, quelle mouche t’a donc piqué? demanda-t-elle d’un
ton rogue.
M. le maire ne lui répondit pas, ne la regarda même pas; il marcha
droit à Liette, lui prit doucement une main et la reconduisit à sa
place première.
—Reste là, lui dit-il, je le veux!
—Je le veux! je le veux! ricana la Combale. Tu es donc le maître, ici?
—Oui.
—Alors, c’est toi qui portas les terres, le bétail, cette maison où je
suis née?...
—Je ne parle ni des terres, ni du bétail, ni de ta maison, je parle de
ma fille.
—Alors, Liette n’est pas à moi, à moi qui la portai, à moi qui la
nourris de mon lait comme une chèvre fait son cabri... Miséricorde du
Seigneur! suis-je assez malheureuse...
Elle leva ses bras maigres comme des osiers secs et se les croisa
désespérément sur la tête.
—Ah! poursuivit-elle, arrêtant sur son mari des yeux où une sorte
d’attendrissement le disputait à son indomptable courroux, ah! ce
n’est pas dans les temps anciens que tu m’eusses jeté à la face
tant de méchantes paroles. Jadis, mon homme, tu étais doux à l’égal
d’un agneau, et tout marchait à satisfaction: le bien, les bêtes et
l’enfant. A présent, la roue de la lune a fait un tour, et les terres
attendent souvent la pioche, les mulets le coup d’étrille, et Liette
les soufflets qu’elle a mérités. La malédiction est entrée chez nous,
depuis que le Frère de Saint-Michel s’est mis à fréquenter notre
seuil. Il fut une époque, tu t’en souviens, où Barnabé montrait son nez
deux ou trois fois par an, pour ses quêtes; maintenant, il ne décesse
de monter notre perron. Pourvu qu’un de ces soirs, il ne lui prenne
pas fantaisie de nous amener son compagnon Braguibus! Ce matin, vers
les quatre heures, à la fine pointe de l’aube, n’ai-je pas entendu le
fifre de ce mendiant aux alentours de ma maison! Mais qu’il vienne, cet
emboiseur de filles, qu’il vienne, ce sorcier, car il fait tous les
métiers du Démon ensemble, qu’il vienne enfin, ce guenilleux; ce n’est
pas ma langue qui le recevra, mais il entendra sur son échine parler
les nœuds de mon bâton...
Ce dernier mot tombait à peine des lèvres de la vieille, que la chanson
de Barnabé, fort gentiment détaillée par le fifre de Braguibus, éclata
dans l’air calme de la nuit.
—Tiens, c’est joli! s’exclamèrent ensemble les deux lessiveuses,
pensant sans doute aux aubades de leur jeunesse.
Simonnet avait dressé l’oreille, et, tout en écoutant, dévorait Liette
des yeux.
—Vous l’entendez! vous l’entendez! Le voilà derechef, ce pouilleux de
musicien! s’écria la Combale.
Elle s’arma, en effet, de son bâton, et, du mieux qu’elle put, se hâta
vers la porte, qu’elle ouvrit toute grande d’un vigoureux tour de main.
—Bonsoir, les amis, bonsoir! dit une voix forte qui me fit tressaillir.
Je regardai et vis, se détachant sur le fond du ciel, clair et
transparent comme l’agathe, la silhouette robuste de Barnabé. Derrière
lui, cheminait dans l’ombre, timide et honteux, Jean Maniglier, les
doigts encore aux trous de son instrument.
—Merci, Combale, continua Barnabé prenant les mains rigides de la
vieille et les secouant, merci. Et puis on dira que vous n’êtes pas
bonne, vous qui vous donnez la peine d’ouvrir votre porte au pauvre
Frère de Saint-Michel, auparavant qu’il ait frappé. Nous étions là,
Braguibus et moi, indécis, nous demandant s’il était de convenance
d’entrer chez vous, quand nous entendions distinctement le bruit des
verres, des fourchettes et des couteaux. Déranger les gens qui soupent,
ce n’est pas honnête, et je suis pour les honnêtetés. Tout de même
j’aurais soulevé votre cadole. Cependant, j’aime mieux que ce soit vous
qui l’ayez fait sauter, car cela veut dire que l’on nous invite.
—Moi, vous inviter, moi!
Elle leva son bâton; l’ermite le lui saisit en riant; puis, se penchant
à son oreille:
—Combale, lui soupira-t-il doucement et avec une gravité singulière,
battez-moi si vous le pouvez, mais avant de molester Braguibus, pensez
à vos châtaigneraies, à vos vignes, pensez à vos chèvres, à vos mulets,
pensez aux vôtres et à vous-même. Vous ne savez donc pas que cet homme
maigre comme un pic jette des sorts, qu’il appartient plus à l’autre
monde qu’à celui-ci, et qu’il n’aurait qu’à souffler sur votre maison
pour y porter toutes les désolations de la ruine et de la mort?...
La vieille paysanne demeura pétrifiée sur place.
Barnabé, débarrassé du plus gros obstacle, alla vers la table, salua M.
Combal, qui parut enchanté de le voir, appliqua une tape amicale sur
le dos à Simonnet, caressa du bout de ses doigts carrés la joue pâlie
de Liette, glissa deux mots au vieux Garidel, puis, avec une aisance
parfaite, ayant décroché lestement deux assiettes du vaissellier, il
les posa à la place que la Combale avait désertée.
—Serrez les coudes! dit-il aux lessiveuses, qui se collèrent l’une
contre l’autre... A la pitance, Braguibus! ajouta-t-il.
Personne ne s’y opposant, ils s’installèrent à la table.
* * * * *
—Voici ce que c’est, poursuivit le Frère entre deux bouchées, car il
s’était empressé de se servir et de couler quelques os dans l’assiette
de Maniglier, nous arrivons tout d’une haleine de Cavimont. Il fallait
bien remettre en état ce pauvre ermitage dépouillé, ainsi que l’église
de Notre-Dame et la petite chapelle de Sainte-Anne-la-Marieuse. Quelle
trotte à travers des chemins d’enfer! C’est Braguibus qui pilait du
poivre! Heureusement qu’on a des amis aux Aires et qu’ils s’entendent
à dresser une table sur pieds! Savez-vous qu’il fait meilleur ici que
là-haut, où ce coquin de Venceslas Labinowski ne laissa ni coq, ni
gâline, ni le moindre morceau de jambon à se mettre sous la dent...
Et, tout à coup, montrant à M. Combal une bouteille vide:
—A propos, notre maire, puisque cette fiole a rendu l’âme, si on en
débouchait une autre? Moi, je bois à verre pleurant.
Simonnet, qui croyait avoir intérêt à complaire à l’ermite, lui versa
une pleine rasade.