d’arriver sur la grave, le soin de recueillir le linge de sa lessive,
s’avançait vers nous à pas lents. C’était un petit vieillard, aux
traits creusés, sec, recroquevillé comme la feuille du noyer quand les
vents de novembre la balayent à travers les gazons roussis par les
premiers froids. Une chose seule frappait dans son visage, ramassis de
rides s’entrecroisant à la façon des mailles serrées d’un filet: ses
yeux enfoncés sous des sourcils buissonneux et d’une extraordinaire
vivacité.
—Bien le bonjour, Combale, bien le bonjour, dit le vieux Simon, tirant
droit vers la mère de Liette et la saluant galamment.
—Bonjour, se contenta de répondre celle-ci d’un ton bourru.
Elle lui tourna les talons pour aller interpeller ses lessiveuses.
Le vieux Garidel—il avait soixante ans, et un paysan est vieux à
cet âge en nos Cévennes—marcha vers M. le maire. Celui-ci, qui
manifestement voyait le père de Simonnet avec plaisir, se porta à sa
rencontre.
—Vous voilà donc, l’ami! lui dit-il.
Et il lui serra la main, politesse peu en usage chez les gens de
nos montagnes, mais dont l’ancien maire et le nouveau avaient sans
doute contracté l’habitude dans leurs relations avec les autorités du
département.
Liette, qui, bien qu’occupée en apparence à retourner sur les galets
quelques pièces humides de toile, n’avait pas perdu un mot de la
conversation de ses parents, comme si la présence du père de Simonnet
l’eût effrayée, prit son vol du côté de sa mère. Moi, je ne bougeai
pas de ma place sur le baquet de savonnage, très appliqué à détacher
l’écorce d’une amarine que la séve montante m’aidait à décoller
facilement du bois, et à me fabriquer vaille que vaille de longs
sifflets de berger.
—Eh bien! Combal, nous ne pourrons donc jamais amener cette affaire à
bonne fin? Tu le sais pourtant, l’amitié qu’ils ont l’un pour l’autre
sèche nos enfants sur pieds.
—Que voulez-vous, notre ancien maire, ma femme se met dans des états...
—Quand la mienne vivait, je ne lui eusse pas permis de poser son
_halte-là_ à l’encontre de mes décisions. Une femme—c’est le bon Dieu
qui l’a voulu—n’est qu’une femme après tout, et un homme doit toujours
rester un homme.
—C’est vrai, Garidel; mais avec mon caractère, un esclandre me coûte.
De quoi n’est pas capable la Combale! La connaissez-vous?
—Si je la connais! Hélas! je la connais mieux que la mère qui l’a
mise au monde. La Combale aime le bien, elle l’aime plus qu’elle ne
t’aime, qu’elle n’aime sa fille, qu’elle ne s’aime elle-même, qu’elle
n’aime la religion... Je ne suis pas indifférent à la terre: je l’ai
tant travaillée! elle me donna tant de peine toute la vie! Vois,
Combal, comme elle m’a fait vieux avant les ans!... Pourtant, quand il
s’agit de Simonnet, je prendrais ta fille sans un sou. On a un cœur
dans la poitrine, encore qu’on soit paysan.
La voix de ce vieillard s’embarrassait.
—Il est de fait que votre garçon est un homme robuste et vaillant.
—Robuste! regarde donc sur la place du village, le dimanche, et
dis-moi si tu découvres beaucoup de jeunes gens taillés en force comme
Simonnet... Vaillant! tu connais ma grande prairie, celle qui avoisine
tes oseraies de l’Orb? en un jour, Simonnet l’a fauchée tout entière.
Quel ouvrier tu aurais en lui pour redresser ton bien, qui manque de
bras! Tes arbres, le bois mort les dévore. Si tu savais comme mon
enfant manœuvre la hache! Quand il la manie, c’est comme un tourbillon
terrible qui vous passerait devant les yeux.
—Garidel, soyez tranquille: ma femme pense trop à nos richesses; mais
moi, je pense à Liette. Je veux que Liette soit heureuse, et votre
garçon me plaît. Soyez tranquille, tout s’arrangera.
—Quand?
—Il ne faut qu’un peu de temps pour user les idées si mauvaises de la
Combale. Je vous en prie, notre ancien maire, accordez-moi encore un
peu de temps.
—Voilà six mois que cela dure, mon ami. On jase déjà dans le village.
Sais-tu que M. le curé, la semaine dernière, me dit une parole qui me
fit cabrioler tout le sang:—_Garidel, il faudrait peut-être veiller
sur votre garçon_!» Crois-tu que de pareils avertissements, on puisse
les endurer en paix, quand on est honnête homme? J’ai considéré cela
comme un affront, et, encore que je respecte M. le curé, je lui ai
répondu dans ma colère: «—_Les coqs sont libres, à ceux qui ont des
poules de les bien garder_.»—Alors ta femme refuse ses oseraies?...
—Oui, je les refuse! glapit une voix aigre et criarde. Vous n’avez
qu’à passer votre chemin, brave homme, on ne donne rien par ici.
Garidel se retourna vivement. Il vit la Combale debout devant lui,
les poings crispés, le teint plus que jamais injecté de bile, le
dévisageant d’un regard haineux et cruel.
La mère de Liette, devinant sans doute qu’un débat touchant ses
intérêts s’agitait non loin d’elle, avait vivement expédié vers le
village ses lessiveuses avec les corbeilles pleines et, marchant à
pas de loup sur les galets, était venue surprendre l’entretien de ses
ennemis.
—Ah! vous voulez me dépouiller, vous autres! s’écria-t-elle furieuse
et labourant la grave de son bâton. Vous ne vous êtes pas levés assez
matin, les amis, pour m’arracher la chemise de sur les os. Si mes
oseraies vous font envie, moi, je les garde. M’entendez-vous, Simon
Garidel? C’est vrai, j’étais un peu sur les ans quand j’épousai mon
homme, mais je lui apportai tout, tout, le pain, le vin; et ce que je
reçus de mes parents au baptême, je le conserverai jusqu’au suaire par
amour pour mes parents défunts...
—Mais Combale..., interrompit le père de Simonnet.
—Allez, allez, bâtissez des plans. Moi, je suis sûre, avec mes ongles
et mes dents, de venir facilement à bout de toutes vos manigances.
Est-ce une raison, parce qu’on a une fille qui marche sur ses dix-huit
ans, de se mettre à son dernier sou?
—Alors, Liette ne se mariera point? demanda M. Combal d’un ton où
perçait je ne sais quel emportement contenu.
—Elle est donc bien malheureuse à la maison, notre pauvre fille! Que
lui manque-t-il à cette mijaurée, qui boit, mange, batifole, ne fait
œuvre de ses dix doigts de la journée, et n’a pas l’air de se douter
que toute créature en ce monde doit travailler pour se nourrir?
—Eh bien! si tu ne veux pas que notre Liette se marie, je le veux,
moi! s’écria M. le maire d’une voix ferme.
La Combale était peu habituée aux coups d’autorité de son mari. Elle
hocha la tête orgueilleusement, et, le regardant avec une curiosité
aussi dédaigneuse qu’insultante:
—Toi, mon homme, toi! se contenta-t-elle de dire.
Ses lèvres minces se contractèrent, ses dents longues apparurent, et un
rire amer, rauque, diabolique, cingla M. le maire à la face comme un
coup de fouet.
Ambroise Combal, par un geste de menace, leva la main sur sa femme;
mais Garidel, s’interposant, lui retint le bras.
—Assez, assez, murmura le vieux paysan épouvanté, qu’il ne soit plus
question de rien entre nous. Mon fils ne vous convient pas, Combale? Je
ne suis pas en peine de lui, et je le garde.
Juste à ce moment, Simonnet, avec une corbeille de linge sur la tête,
passait à quelques pas, regagnant les Aires à grandes enjambées.
—Bonsoir, la compagnie! ajouta Garidel.
Incontinent, il tira vers son garçon.
* * * * *
Qu’allait-il se passer désormais entre la Combale, toujours hérissée
comme une louve forcée par les chiens, et son mari, en proie à une
colère d’autant plus formidable qu’elle était plus silencieuse et plus
concentrée? Ne me faudrait-il pas assister à quelque horrible bataille
parmi les galets roulants de la grave? L’effroi me prit à mon tour, et,
du baquet de savonnage, me glissant presque à quatre pattes vers les
osiers rameux, je m’esquivai prudemment.
VIII
La Combale déclare que Simonnet est du bois dont sont faits les hommes,
et que ce bois est dur.
Je ne tardai pas à rejoindre Garidel et Simonnet.
Les deux paysans allaient devisant avec calme le long du sentier, où la
nuit tombante projetait des ombres profondes, interrompues çà et là par
de rares rayons d’adieu.
—Tu pars aussi, toi, mon garçonnet? me demanda le vieux Simon d’un ton
affectueux.
—La Combale me fait peur, répondis-je.
Simonnet se retourna.
—Elle a donc été méchante pour toi également? s’informa-t-il.
—Elle ne m’a pas regardé. Mais, tout de même, je n’étais pas à mon
aise, et je retourne à Saint-Michel.
On fit quelques pas sans échanger une parole.
Tout à coup, Simonnet posa sa corbeille sur le sol et mit une main
amicale sur l’épaule droite de son père. Le vieux, saisi, demeura
immobile au milieu du chemin.
—Enfant, que veux-tu de moi? demanda-t-il, regardant son fils avec
inquiétude de la tête aux pieds.
—Oh! un service, père, un grand service! balbutia celui-ci.
—Est-il quelque chose, en ce monde de la terre, que je ne sois capable
d’entreprendre pour mon Simonnet!
—Père, Liette est riche; mais supposons: si elle était pauvre, me
refuseriez-vous de la prendre pour femme?
Garidel ne répondit pas.
Le jeune homme reprit:
—Quand vous épousâtes ma mère,—que le bon Dieu ait son âme au
ciel!—quand vous épousâtes ma mère,—elle me le raconta cent
fois,—elle n’avait rien, ni vignes, ni olivettes, ni châtaigneraies,
ni prairies d’aucune sorte, et pourtant, la trouvant à votre goût,
encore que vous eussiez du bien au soleil, vous la prîtes avec plaisir.
Le vieillard, bouleversé par l’émotion qui lui remplissait le cœur,
laissait aller sa tête à droite, à gauche, par un balancement qui
traduisait toutes ses indécisions, et restait muet.
—Mon père, poursuivit Simonnet, incapable de se contenir, avez-vous
été heureux, tout le temps que vécut notre chère défunte?
—Oui, bien heureux, murmura Garidel avec effort.
Et de grosses larmes, rondes comme des gouttes de pluie, arrosèrent ses
joues desséchées.
—Ainsi en sera-t-il de moi, si vous le voulez! s’écria Simonnet, en
proie à une passion qui ne lui permit pas de mesurer ce qu’il y avait
de cruel pour son père dans les souvenirs qu’il évoquait.
—Mais, mon pauvre garçon, dit Garidel après s’être longuement essuyé
les yeux, Ambroise Combal a sa fierté, et il ne voudrait pas marier sa
fille sans lui mettre quelque chose dans le tablier.
—Qu’il donne ce qu’il voudra, je n’y regarderai point. J’aime Liette!
—Savons-nous, d’ailleurs, si la Combale n’a pas dans l’idée de bailler
à sa fille un mari plus riche que toi?
—Puisqu’elle refuse de compter à Liette tant seulement un denier le
jour de ses noces, les maris ne s’abattront pas ici par troupes, comme
les grives en novembre pour se faire plumer.
—Sans doute. Mais la petite _aura de quoi_ à la mort des siens, car
la Combale a beau s’accrocher à son bien, elle ne l’emportera pas avec
elle au cimetière, derrière l’église, et quelque galant patient et
rusé...
—Un galant! Je voudrais bien qu’il en vînt rôder quelqu’un aux Aires!
Simonnet laissa échapper un geste furibond.
—Enfin, voilà assez de raisonnements en l’air, ajouta-t-il avec une
accentuation rude, où perçait je ne sais quelle impétuosité farouche.
Mon avis est qu’il faut aller trouver la Combale et lui dire tout
uniment ceci:
—«_Nous prenons Liette avec sa coiffe tant seulement et son jupon_...»
—Comme la jeunesse a la tête au vent! s’exclama le vieux Garidel.
Jamais aucun souci du lendemain.
—C’est comme ça, la jeunesse.
—Et s’il te vient des enfants après ton mariage, _nigaudinos_?
—Des enfants de Liette et de moi! s’écria Simonnet devenu fou soudain,
complétement fou... Des enfants de Liette et de moi! répéta-t-il
égaré... Ah! mon Dieu!...
Il chancela. Son père alarmé le saisit.
—Et vous croyez, dit-il, se dégageant de l’étreinte du vieux et
reprenant équilibre sur ses jarrets raffermis, et vous croyez que, si
le bon Dieu nous envoyait des enfants, à Liette et à moi, je ne serais
pas capable de les nourrir? Mais alors, mon père, vous ne connaissez
pas mon courage! Vous ne m’avez donc jamais vu aux champs? Gardez le
bien que vous avez gagné, il vous appartient, je n’en veux pas, et
soyez sûr, comme il existe un ciel de l’autre côté de la vie, que ma
famille ne manquera jamais de pain... Des enfants à nous! Ah! ce n’est
pas deux bras que j’aurai pour gagner la vie à ces anges de ma Liette,
mais dix, mais vingt, mais cent. Nous verrons bien quelle terre me
résistera, et si je ne parviendrai point à rassasier ma couvée...
Il s’arrêta, épuisé.
—Allons, viens. Nous parlerons de tout cela chez nous.
Et, oubliant la corbeille pleine, il essaya pour l’entraîner de
saisir les deux mains de son fils. Mais celui-ci les lui refusa avec
obstination.
—Non! non! fit-il, reculant. S’il vous plaît d’aller manger la soupe,
allez-y. Je ne vous suis point: le malheur me remplit assez l’estomac,
à moi.
—Pauvre enfant! marmotta Garidel d’une voix si basse que je l’entendis
à peine.
Puis, saisissant enfin les mains qu’on lui refusait:
—Que ta volonté soit faite, Simonnet! dit-il. Les Combal sont encore à
la grave; allons au-devant d’eux.
J’avais écouté cette courte scène dans une sorte de stupeur. Les
emportements de Simonnet, la violence de ses paroles me confondaient.
Quoi! Simon Garidel permettait à son fils d’élever si haut la voix
devant lui! Je n’en revenais pas, moi qui osais à peine regarder mon
père, et qui, loin de lui résister, me fusse blotti en un trou de
souris quand il manifestait sa volonté.
Cette disposition singulière où je me trouvais ne me laissa pas la
liberté de suivre les deux paysans qui dévalaient vers la grave, car le
chemin incline à cet endroit. Ne sachant mieux faire, je m’assis à côté
de la corbeille pleine de Simonnet.
* * * * *
Cependant, mon œil, qui de ce point élevé pouvait se porter
indifféremment, à droite sur les toits rouges du village, à gauche
sur les lignes des grands arbres bordant la rivière, ne se détacha
pas un instant du vieux Garidel et de son fils. Je les voyais, tantôt
traversant des marges lumineuses, car dans l’écartement des hauts
peupliers, bien que le soleil eût versé violemment derrière Caroux, le
ciel incendié lançait de splendides reflets, tantôt s’engouffrant dans
les ombres noires des massifs que les lueurs mourantes n’avaient pu
pénétrer.
Soudain, dans le silence qui m’enveloppait et commençait à m’effrayer,
s’éleva le glapissement aigu de la Combale. La guerre allait-elle
toujours son train? Convaincu qu’il ne pouvait rien m’arriver de
fâcheux, quand les Garidel doublaient M. le maire, je m’élançai à
toutes jambes.
Mes oreilles avaient ouï juste. C’était bien la mère de Liette qui
pérorait, pérorait, pérorait. Je dois le reconnaître pourtant, bien
que sa voix conservât toujours des notes criardes, le ton général s’en
trouvait singulièrement apaisé. Les propositions désintéressées de
Simonnet avaient-elles touché la vieille, et son avarice était-elle à
bout d’arguments?...
—Oui, oui, Garidel, disait-elle, vous êtes un homme de sens, et le
travail, je le sais, ne fait pas peur à votre garçon. Malgré tant de
qualités, vous me laisserez le temps de réfléchir un brin, je pense. Le
mariage est plus large que le ruisseau de Lavernière, et je veux que
Liette pèse la chose, avant de passer cette rivière où tant d’autres se
sont noyées. Ah! quand on est de l’autre côté de l’eau avec une bague
au doigt, bonsoir! il faut demeurer avec son homme, serait-il aigre
comme une cerise à Pâques ou comme un raisin à la Saint-Jean. Voilà le
sort des femmes ici-bas?
—Vous savez bien, Combale, que Simonnet... interrompit Garidel.
—Il est du bois dont sont faits les hommes, et ce bois est dur...
Mais parlons sérieusement: Liette ira habiter avec vous, dans votre
maison?
—Certainement.
—Vous la nourrirez?
—Avec ce que nous aurons de meilleur: des choux, des châtaignes, du
lard, quelquefois une bête de la basse-cour.
—Vous la vêtirez?
—Il y a des marchands d’étoffes à Bédarieux, et nous ne craindrons pas
de leur montrer la couleur de notre argent.
—Et vous ne me demanderez rien?
—Rien! s’écria Simonnet, plus empressé que son père.
La vieille paysanne écarquilla ses yeux et regarda dédaigneusement le
jeune homme. Puis, frappant sur le bras à Garidel:
—Répondez-moi donc, vous: les enfants sont les enfants, ils ne
s’entendent nullement aux affaires.
—Pas un sou ne sortira de votre poche, Combale, murmura le vieux.
—Bon, bon! vous êtes du brave monde tout de même... Oh! pour du brave
monde, il n’en existe pas de pareil aux Aires, et, si je ne dis pas
oui, je ne dis pas non. On verra... On s’arrangera... Le temps est un
grand maître...
Nous étions arrivés à la corbeille; Simonnet, la saisissant derechef,
se la planta sur la tête.
On marchait dans le plus profond silence. Le seul bruit désormais qu’on
entendît était celui du bâton de la Combale, frappant à intervalles
égaux de petits coups secs sur le sol. Bientôt nous perçûmes les
roulements clairs et vifs du ruisseau de Lavernière, lequel, aux
approches du village, ayant à sauter par-dessus des roches élevées,
bondit en cascatelles joyeuses au milieu des osiers blancs et des
ajoncs aux feuilles longues et pointues comme des épées.
Nous avancions, chacun en proie à sa pensée intime et retenant
toujours sa langue au nid. Nous touchâmes au bout du ruisseau. Là, je
retrouvai le carrefour où, le jour du départ de mon oncle, nous nous
étions embrassés, Marianne et moi. Je crus, dans les creux du gravier,
discerner encore les traces fraîches des pas de la vieille gouvernante,
et je me plus à y poser mes pieds d’enfant avec je ne sais quel
enthousiasme ému qui me bouleversait le cœur.
Nous franchîmes le courant sur les hautes passerelles de pierre, les
Garidel en avant, puis les Combal, moi le dernier, sentant, avec la
nuit qui déjà enveloppait toutes les formes de ses ombres, mon âme,
ma jeune âme tendre et affectueuse, habituée à toutes les caresses du
presbytère, se noyer en une mélancolie dont il m’était impossible de
déterminer clairement l’objet.
—Bonsoir, les amis, bonsoir! dit la Combale, tirant tout à coup
vers sa maison, située en amont du ruisseau, tandis que les Garidel
faisaient mine de gagner la leur, bâtie tout à fait en aval, au milieu
d’une prairie, derrière un rideau de frênes et de peupliers.
—Bonsoir! répondit le père de Simonnet, essayant d’entraîner son
fils, lequel, immobile, regardait M. le maire, ne finissait pas de le
regarder.
—Attendez! s’écria le trop taciturne M. Combal.
—Qu’allez-vous faire, mon homme? interrogea la mère de Liette levant
un visage refnogné.
—Les jours de lessive, reprit M. le maire, sont dans nos ménages
villageois des jours de réjouissance et de fête. C’est chez nous
une coutume de la plus grande ancienneté. Pourquoi, ce soir, ne
souperions-nous pas tous ensemble, puisque aussi bien nous sommes sur
le point de nous entendre et que les accordailles sont à peu près
conclues.
—Rien n’est conclu, interrompit la vieille, rien n’est conclu de
définitif. J’ai demandé le temps de me retourner, avant de dire à
Liette:—«_Arrange ton paquet et va-t’en chez les Garidel_.» Crois-tu,
par hasard, Ambroise, qu’on se dépouille de sa fille comme ça au pied
levé, sans se donner une minute pour faire des réflexions? Moi, je veux
peser le fort et le faible avant de poser _ma croix_ sur le contrat.
—Réfléchis jusqu’à la fin du monde, femme, si cela te plaît. Mais je
ne vois pas là une raison pour que les Garidel ne soupent pas avec nous.
—Des raisons! il te faut des raisons? Eh bien, je suis lasse de
tenir table ouverte pour tout le monde que tu gorges chaque jour avec
mon bien. Une fois c’est le facteur de la poste, une autre fois la
ribambelle des conseillers, puis des gens de la mairie de Bédarieux
qui viennent voir _M. le maire des Aires_! Ne m’a-t-il pas fallu,
cet hiver, mettre toute ma cuisine en branle pour recevoir M. le
sous-préfet de Béziers? Ce repas m’a coûté plus de quinze francs de bel
et bon argent. Jésus-Dieu! quand je pense à ces trois écus qui sont
sortis de ma bourse et que je ne rattraperai plus...
—Combale, intervint le vieux Simon avec une tristesse pénétrante, nous
n’avons plus de femme, hélas! à la maison, mais notre pot y bout tout
de même. Du reste, Simonnet, qui s’entend si bien à retourner la terre,
s’entend également à fricoter les victuailles.
—Tenez! aujourd’hui, j’ai tué deux poulets de notre basse-cour,
interjeta vivement le jeune homme, et, avant d’aller à la grave, je les
ai portés chez notre voisine la fournière pour les faire rôtir.
—Deux poulets! s’écria la Combale avec une sorte de saisissement, deux
poulets! Ah! quel monde vous êtes, Seigneur du ciel! Vous mangez donc
comme ça votre volaille, vous autres? Ces poulets, vous les auriez
vendus trois francs au marché de Bédarieux.
Et, se retournant vers son mari:
—Combal, ce n’est pas chez nous, ce soir, qu’on fait liesse, c’est
chez les Garidel. Moi, je n’ai qu’une soupe de _châtaignons_ à te
donner, et ce n’est pas une soupe de roi.
—Ta femme a raison, mon ami, dit le vieux Garidel. Viens avec nous.
Simonnet plus que jamais tenait les yeux attachés sur M. le maire.
—Non, non! répliqua celui-ci d’un ton ferme. On soupe chez nous ce
soir. Je l’ai dit et je ne m’en dédis point. Nous avons aussi une
basse-cour, nous autres, où les ouailles sont en quantité.
—Je te conseille de toucher à mes bêtes, toi! cria la Combale d’un ton
menaçant.
—Mais puisque nos poulets sont au four, insinua Simonnet, je
pourrais bien aller les chercher, avec d’autres choses que nous avons
là-bas..... Que pensez-vous de mon idée, Combale? Je porterais aussi
quelques bouteilles de notre vin...
—Je pense, répondit la vieille, apaisée, que je n’ai rien à la maison
pour vous recevoir tous, et que, si tu trouves des provisions, toi...
Avant qu’elle eût fini de parler, encore que la corbeille lui pesât
lourdement sur la tête, Simonnet était parti comme un trait.
Nous défilâmes à travers les rocailles qui, aux environs des Aires,
dominent le ruisseau.
La Combale, peu satisfaite dans le fond, ne cessait de marmotter entre
ses dents:
—Mais si ces Garidel ouvrent leur sac si largement devant leurs
bouches et les bouches étrangères, le sac verra bientôt la dernière
miette passer par-dessus les bords. Que restera-t-il alors? la toile,
c’est-à-dire rien, absolument rien... Ah! malheur à ceux qui, dans
leur jeunesse, s’oublient à manger le pain tendre; dans les vieux
ans, il faudra mordre au pain dur, et on ne pourra pas, parce que
nos dents tombent avant que nous soyons tombés... Le proverbe le dit
d’ailleurs:—«_Après blanc pain, pain bis ou faim_...» Miséricorde!
et Liette irait faire ménage avec ces gens prodigues, qui ne savent
pas qu’un sou est un sou, et qu’un écu, quand nous avons le bonheur de
le posséder, nous devons, pour qu’il ne nous échappe, l’enfermer sous
trente-six clefs. L’argent, ça roule si vite! c’est tout rond.....
Enfin, on mangera leurs poulets, puisque aussi bien ils sont morts à
cette heure et rôtis; on boira leur vin, puisque le voilà sorti de la
cave; mais pour ma fille...
Liette parut sur le perron.
—Tout le linge est aux armoires, mère, dit-elle.
—Il faut que je recompte les pièces, moi! répondit la vieille,
gravissant les degrés.
Simon Garidel faisait encore des façons. M. Combal lui prit le bras, et
ils montèrent à leur tour.
* * * * *
Personne ne s’étant occupé de moi, je demeurai seul au bas du perron,
l’esprit perplexe, l’âme troublée. Tout à coup la porte de la maison
se ferma. Évidemment on ne me voulait pas, on me renvoyait. Je m’assis
sur la dernière marche, autant affligé de l’oubli où l’on me laissait,
qu’effrayé de la nuit qui s’épaississait à vue d’œil. Déjà je ne
distinguais plus les massifs touffus de noisetiers qui, semblables à un
courant de verdure, dégringolent du haut de la montagne, accompagnant
le ruisseau de Lavernière à travers ses paresseux méandres, bondissant
avec lui en cascade de feuillages aux endroits où l’eau se précipite
de la cime des rochers, puis le suivant en droite ligne sur une arène
paisible jusqu’à la rivière d’Orb.
Que devenir au milieu de ces ténèbres? Aurais-je le courage de
remonter vers Saint-Michel, à travers les châtaigneraies désertes et
noires? Découvrirais-je seulement le sentier que je devais suivre,
perdu dans cette obscurité, dans cette horreur? Ma foi, j’essaierais de
frapper à la porte des Combal, ainsi que je l’avais fait le matin.
La peur me poussant comme une main invisible cachée dans les ténèbres,
je montai et posai un doigt tremblant sur le loquet.