—Vite, vite, partons. Il est déjà tard.

Elle saisit une corbeille abandonnée sous une table et y empila

précipitamment les faisselles pleines. Ayant roulé une serviette en

guise de coussinet, elle se planta la corbeille sur la tête. Ses

mouvements avaient quelque chose de brusque, presque de fiévreux. Il

est bien certain qu’en l’entretenant de Simonnet Garidel je lui avais

déplu.

Nous sortîmes de la maison et enfilâmes silencieux le sentier vers la

rivière.

—A propos, et la fougasse? lui dis-je après une centaine de pas.

—Mon Dieu! c’est vrai, nous l’avons oubliée.

Elle déposa la corbeille sur le gazon et repartit en courant.

Peut-être, me tenant rancune, Liette ne me rapporterait-elle pas ma

part de fougasse. Je m’élançai après elle, lui criant:

—Pense à mon morceau, Liette, penses-y!..... Puis, sois tranquille, je

ne te tourmenterai plus avec ce Simonnet.

Nous pillâmes la huche et redescendîmes le perron.

VI

L’amour fait peur, quand on le voit pour la première fois.

Ne sachant que dire, le noël en vingt-cinq couplets me traversa

l’esprit, et je me mis à chanter:

—_Jésus est né dans l’étable_,

—Sanctum Dominum Jesum,

me répondit Juliette Combal, mettant sa voix cristalline au diapason de

la mienne.

—_Voyez comme il est aimable!_

continuai-je.

—Sanctum Dominum nostrum!

me répondit la jeune fille.

On devine si j’étais content! Puisque Liette chantait avec moi, elle ne

m’en voulait plus.

Nous poursuivîmes:

MOI.

—_La sainte Vierge Marie_,

ELLE.

—Sanctum Dominum Jesum,

MOI.

—_Fait téter l’Enfant chéri_,

ELLE.

—Sanctum Dominum nostrum.

Ravi, j’allais attaquer le troisième couplet, quand Liette, faisant un

mouvement avec ses deux bras:

—Et ma corbeille! s’écria-t-elle.

Je regardai le gazon. La corbeille avait disparu. Je devins tremblant.

—Il est donc passé des voleurs par ici? balbutiai-je.

Cependant Liette, debout au milieu du sentier, pâle, attristée,

promenait des yeux inquiets dans toutes les directions. Je fus navré.

—Que veux-tu? lui dis-je, prenant soudain mon parti de la perte des

_fromageons_, nous goûterons avec de la fougasse pour aujourd’hui.

J’avais à peine articulé ces mots, qu’une voix plus forte que la voix

de Liette, mieux timbrée que la mienne, jeta dans l’air le troisième

verset du noël:

_Mais l’Enfant tout d’un coup pleure_,

Sanctum Dominum Jesum:

_Sur la croix il faut qu’il meure_,

Sanctum Dominum nostrum.

Liette se mit à rire.

—Eh bien? lui demandai-je, surpris.

—C’est Simonnet! dit-elle; tu ne l’as donc pas reconnu?

—Simonnet!

Et, les poings serrés, je m’avançai vers les osiers d’où partait le

noël.

La corbeille, avec le linge blanc qui recouvrait les faisselles,

émergea peu à peu au-dessus du feuillage, puis je vis le front, puis

les yeux, puis la barbe noire, enfin toute la poitrine de Simonnet

Garidel.

—Tu n’as pas honte, lui criai-je courroucé, tu n’as pas honte de voler

comme ça les provisions d’autrui! Tu as mangé plus d’un _fromageon_,

sans doute?

Simonnet, tout penaud, s’avança vers Juliette Combal.

—Est-ce que cela te déplairait que je te porte la corbeille jusqu’à la

rivière? lui demanda-t-il.

Sa voix chevrotait.

—Tu parles comme un agneau qui fait _bê_!... au sortir de la bergerie.

Crois-tu que, Liette et moi, nous ne soyons pas capables de nous tirer

d’affaire?

—C’est que la corbeille est bien lourde, murmura-t-il; puis elle foule

les cheveux de Liette.

—Les cheveux de Liette! Est-ce qu’ils te regardent, les cheveux de

Liette?

—Mais oui, puisque je les trouve beaux, et que je les aime!

Je ne pus me tenir de rire à mon tour, et j’éclatai sans nulle retenue.

Pourtant Liette et Simonnet s’étaient rapprochés l’un de l’autre et

causaient _amitieusement_. Il est probable que mes reproches avaient

troublé le jeune homme, car il rendait une parole pour dix que lui

en donnait la jeune fille. J’avoue que la pâleur qui tout à l’heure

blanchissait les traits de Juliette Combal—elle avait pâli en

apercevant Simonnet—avait fait place sur son visage à une animation

singulière. Son œil abattu était redevenu pétillant, et sa petite

langue de chatte allait comme le battant de la clochette de l’église,

quand elle entreprend ses roulements précipités au _Sanctus_ ou au

_Domine, non sum dignus_...

J’ignore quel instinct secret me fit deviner que j’étais de trop

dans l’entretien des deux jeunes gens. Le fait est qu’en dépit d’une

curiosité qui me brûlait l’âme ensemble avec la peau, je n’osais

m’approcher d’eux. Je les regardais se parlant, se serrant les mains,

se dévorant des yeux mutuellement, et je demeurais immobile, bouche

close, frappé d’un hébêtement qui me paralysait tout entier.

Que se passait-il? Ma vie, entre mon oncle et Marianne, ne m’avait

encore révélé aucun des mystères du cœur. Le mien, ouvert à toutes

les dissipations d’un écolier fantasque et vagabond, ne prévoyait

encore rien au delà d’une bonne partie avec Baptiste, d’une cage

pleine d’oiseaux, d’une lutte au Planol entre ours des Pyrénées et

chiens-loups des Cévennes, rien au delà d’une longue, bien longue

comédie, en compagnie de Barnabé, les jours de foire, à Bédarieux.

Enfin Simonnet Garidel, qui avait tout d’abord déposé la corbeille aux

pieds de Liette, la reprit et se la campa lestement sur la tête.

—Tu me promets au moins, lui dit-elle d’un accent de prière, de me la

rendre avant d’arriver à l’Orb? Peut-être mon père ne te verrait-il pas

avec déplaisir, mais ma mère trouve que tu n’es pas assez riche, et tu

comprends...

Sans faire plus d’attention à moi que si je n’étais pas dans le

sentier, ils allèrent en avant, bras dessus, bras dessous, sautillant,

voletant, pirouettant. Le courage me manqua pour me plaindre. Je les

laissai passer et les suivis tout honteux à une distance respectueuse.

Il fallait voir comme Simonnet, si humble tout à l’heure, si courbé

sous ma colère, s’était redressé maintenant, et de quelle allure royale

il marchait!

Ma foi, c’était un beau garçon que Simonnet Garidel: tout jeune encore,

grand, fort, noueux comme un rouvre. Les épaules vigoureusement

attachées, d’où partaient des bras musculeux, donnaient l’idée complète

du paysan, d’un de ces athlètes obscurs mais sublimes qui livrent

chaque jour à une terre avare la plus opiniâtre, la plus courageuse des

luttes, pour lui arracher le pain qui perpétue la vie. Pendant cette

course le long du ruisseau de Lavernière, course qui, pour le cœur de

Simonnet Garidel, équivalait à une marche triomphale, que de fois cet

enfant robuste des Cévennes, ne trouvant pas d’autre voie pour traduire

au dehors la multitude d’émotions qui l’assiégeait, eut des mouvements

de force qui émanaient de lui en quelque sorte à son insu! Il coulait

un de ses bras autour de la taille de Juliette Combal, et les petits

pieds de la jeune fille perdaient terre tout aussitôt. Une fois il

l’enleva vers lui d’un geste si énergique, qu’il la monta jusqu’à la

hauteur de ses lèvres.

Alors, j’entendis un baiser éclatant.

A ce spectacle, il me serait difficile d’analyser tout ce que

j’éprouvai de sentiments étranges et confus. Je m’en souviens pourtant:

j’eus une impression de malaise si forte, qu’il me prit envie de m’en

aller. L’amour fait peur quand on le voit pour la première fois... Et

ma fougasse? Je n’y pensais plus. C’est juste au moment où, d’un œil

effaré, je fouillais les taillis environnants pour y découvrir un trou

où me cacher que Juliette se retourna.

—Allons donc! me dit-elle.

Je m’élançai.

Sans crier gare, Simonnet Garidel, négligeant de me dire adieu,

s’engouffra dans les plantations de saules blancs, très touffus au bord

du ruisseau, et s’éclipsa.

—Eh bien! où va-t-il si vite? A-t-il peur de moi, par exemple?

—Voulais-tu que ma mère le vît? répondit-elle avec une moue adorable.

—Ta mère t’a donc défendu de causer avec lui?

—Oui.

—Et pourquoi?

—Parce qu’elle a dans l’idée de me marier avec quelqu’un de plus riche.

—Et toi, qu’est-ce que tu as dans l’idée, Liette?

—Moi, je trouve Simonnet Garidel très gentil. As-tu remarqué comme il

est fort? Et puis si tu savais quel bon cœur est le sien!

Une petite femme, se soutenant sur un bâton, pointa à l’un des détours

du sentier.

—Jésus-Seigneur! dépêchons-nous, dit Juliette; voilà ma mère!

C’était la Combale, en effet. En nous apercevant, elle doubla le pas,

et bientôt je distinguai ses traits maigres, jaunis, parcheminés,

éclairés par je ne sais quelle lueur d’atroce méchanceté.

—A la fin des fins, te voilà, notre fille! s’écria-t-elle, quand nous

fûmes à portée de sa voix. Qu’as-tu fait à la maison, je te prie,

depuis tantôt trois heures que tu nous as quittés à la rivière? Ah! tu

n’aimes guère trimer, toi, et tu laisses volontiers les autres se rôtir

au soleil. Ciel du paradis! il te faut plus de temps pour mettre du

caillé dans des faisselles qu’à M. le curé, le dimanche, pour dire la

messe et débiter le prône... Et toi, marjolet, où t’en vas-tu de ce pas

délibéré? me demanda-t-elle, m’apostrophant à mon tour.

—J’allais par la montagne avec Baptiste, balbutiai-je... Puis Baptiste

a eu faim, et je l’ai mené dans votre écurie...

—C’est ça, c’est bien ça, Dieu me pardonne! il me faudra nourrir l’âne

du Frère de Saint-Michel. A ce qu’il me semble, tu es né avec les mains

ouvertes, toi, pour gaspiller le bien du prochain. Tu crois donc, parce

que tu es le neveu de M. le curé, que tout t’appartient en ma maison

et que tu as le droit de rassasier ton bidet avec l’esparcette de mes

prairies? Est-ce toi, freluquet, qui payeras mes faucheurs, quand ces

hommes viendront couper mes herbes? J’ai des mulets pour dépêcher mes

foins, et je n’ai nullement besoin de l’âne de Barnabé. Va détacher ta

bête de mon râtelier, et vivement je te prie!

—Mais, Combale, murmurai-je ébaubi de l’algarade, Liette m’avait dit

que vous me laisseriez goûter avec vous...

—Pardi! la fougasse de mon four est si ronde et si grosse qu’il

fallait ramasser des dents étrangères pour en venir à bout! Nous ne

sommes pas assez de monde sans doute par là-bas...

En même temps que, du bout de son bâton, elle désignait la rivière,

elle lança à sa fille un regard froid et dur comme l’acier.

—Si tu aimes la fougasse, pétiot, reprit-elle, dis à Marianne de

M. le curé de t’en faire avec le blé de son champ... Allons, toi,

ajouta-t-elle, se retournant de nouveau vers Liette, marche, au lieu

de me regarder plantée là pareillement à une grande Sainte-Vierge dans

sa niche. Tu ne sais donc pas, fille sans esprit, que quand on a des

bouches à nourrir il ne faut pas leur faire attendre la pitance, car

alors elles mangent le double et réduisent bientôt votre bien _à quia_?

Juliette, habituée sans doute aux emportements de sa mère, avait

supporté cette scène avec plus de calme que je ne lui en eusse jamais

supposé. Ce qui me frappa surtout, ce fut une sorte d’indifférence

courageuse où s’attestaient les virilités précoces d’une nature

énergique et forte. Non-seulement, négligeant d’obtempérer à

l’injonction brutale de la vieille, elle ne fit pas un pas, mais elle

osa prendre ma défense.

—Ma mère, dit-elle, bien souvent M. le curé a invité mon père à sa

table; cent fois, quand j’étais petite, Marianne me donna des tartines

de miel blanc. Vous ne pouvez donc aujourd’hui marchander un morceau de

fougasse...

—Veux-tu marcher, coquine! interrompit la Combale levant son bâton.

Liette, sur les traits de laquelle venait de s’allumer une indignation

superbe, saisit la corbeille par un geste dépité et la posa au milieu

du chemin.

—Ma mère, je n’ai faim ni de fougasse, ni de _fromageon_, dit-elle

avec une dignité surprenante. Vous pouvez emporter tout.

La Combale se jeta sur la corbeille comme sur une proie, l’enleva,

l’établit du mieux qu’elle put sur sa hanche gauche, l’y maintint

énergiquement avec l’un de ses bras, où les veines faisaient saillie

pareilles à des ficelles bleues, et disparut en maugréant.

* * * * *

Tout à l’heure, quand le souvenir de mon oncle et de Marianne m’avait

traversé l’esprit, le cœur, mes yeux s’étaient remplis de larmes;

maintenant ce fut le tour de Liette de pleurer. Elle pleura tant

et si fort que, ne sachant plus quels raisonnements lui bailler en

consolation, je la menaçai d’aller quérir son père le long de l’Orb.

—Celui-là te gâte, lui dis-je, Barnabé ne me l’a point caché, et

certainement tu l’écouteras un peu mieux que tu ne m’écoutes.

Elle me regarda étonnée; puis, tirant de sa poche son mouchoir

blanc,—un fin mouchoir de fil, s’il vous plaît, la coquette!—elle

essuya ses joues humides.

—Tu es bien plus jolie à présent, repris-je. Allons, assez de pleurs.

Du reste, je ferai ce que tu voudras... Faut-il que je m’en aille?

Elle ne me répondit pas, mais me saisit la main droite et la retint.

—Tu comprends, si ta mère doit t’adresser de nouveaux reproches à

cause de moi, il vaudra mieux que je reprenne Baptiste et remonte vers

Saint-Michel.

Elle réfléchit un moment, deux doigts arrêtés sur ses lèvres.

—Viens! dit-elle, m’entraînant tout à coup.

—Et où courons-nous ainsi?

—A la rivière... Mon père est là, et ma mère n’osera pas te renvoyer.

—Et pourquoi irions-nous là-bas? On a sans doute avalé toute la

corbeille depuis le temps... Ton père, ta mère, des lessiveuses..., ça

mange beaucoup, tout ce monde.

En échangeant ces paroles avec une certaine vivacité mutine, nous

n’avions cessé de marcher, et nous touchâmes aux longues rangées de

peupliers, de frênes, de bouleaux, dont les racines tortueuses, après

s’être enfoncées dans l’humus gras du rivage, reparaissaient à fleur de

terre et bossuaient le chemin en tous les sens.

Nous entendîmes les voix des lessiveuses. Je me hissai sur la

pointe des pieds, cherchant à deviner ce qui se passait parmi les

galets.—Goûtait-on?—J’aperçus le père de Liette, sa mère, enfin

deux femmes ramassant des pierres pour se fabriquer une manière de

banc où s’asseoir. Brusquement la fougasse fraîche se montra aux

mains de la Combale, et mon ouïe, aiguisée par mes désirs, perçut un

léger craquement. Mon Dieu! les croûtes vives cédaient. Évidemment

les morceaux allaient être distribués. La gourmandise est parfois

héroïque—il faut dire que la saucisse de Gathon Molinier ne me

soutenait plus guère—et, bien que j’eusse tout à redouter de la mère

de Liette, n’y tenant plus, ce cri s’échappa de ma bouche malgré moi.

—Gardez-en! gardez-en un peu!

M. Combal se retourna.

—Nous voici! continuai-je rassuré déjà, nous voici!

Et, nous dégageant d’une forêt de troncs, la jeune fille et moi, nous

surgîmes sur le rivage.

M. le maire avait tout quitté pour courir à nous.

—Bonjour, fillot, bonjour, me dit-il avec une caresse amicale. Liette

a eu une bonne idée de t’amener ici: tu goûteras avec nous.

—Avec nous! s’écria la Combale d’un ton sec, presque haineux. Ah ça!

tu penses alors, mon homme, que je puis nourrir toutes les bouches de

la création, moi? Oh! mon pauvre bien, si on l’abandonne aux affamés...

Tu sauras, au fait, que notre fille est une fainéante, une sans-souci,

une sans cœur, et, pour le neveu de M. le curé...

—Tais-toi, Combale, dit M. le maire, plantant sa main calleuse sur la

bouche de sa femme.

La vieille, abasourdie, ne souffla mot.

Ambroise Combal me montra une place au bout extrême d’un baquet à

savonnage renversé, et, quand je fus installé, déposa lui-même sur mes

genoux la faisselle la mieux remplie, accompagnée d’un beau quartier

de fougasse. Ainsi que Baptiste, attaché là-haut devant l’esparcette

fleurie, je ne me fis pas tirer l’oreille.

VII

Ambroise Combal réclame des cols raides pour faire le «_ci-devant_»

parmi les conseillers municipaux.

La grève de l’Orb—la _grave_, pour employer le mot cévenol, lequel,

du reste, appartient au vieux français—est large et recouverte de

pierres roulées affectant toutes les formes et toutes les couleurs. Ces

fragments, charriés de la cime des montagnes par les nombreux affluents

de la rivière, empierrent le sol à une profondeur de cinquante

centimètres et même d’un mètre en certains endroits encaissés. On

a beau, pour le besoin des grandes voies de communication ou la

construction des murs de clôture qui partagent les propriétés, extraire

de la grave des galets à pleins tombereaux, la mine entamée voit ses

galeries comblées au premier orage, et le niveau primitif se rétablit.

Il faut être né dans le pays, avoir le pied cévenol, habitué à tous les

escarpements, à toutes les pierrailles, pour marcher facilement sur

ces boules de grès, de basalte ou de granit.

Nos pâtres qui, matin et soir, mènent leurs troupeaux se désaltérer

aux eaux courantes de l’Orb, dansent, sautillent sur ce plancher

roulant, mieux qu’ils ne seraient capables de le faire sur une surface

parfaitement unie. Quant à nos moutons robustes, à nos chèvres

vigoureuses et fortes, les hasards des bords de la rivière continuant

pour eux les hasards de la montagne, ils ne s’en préoccupent en aucune

façon. Que de fois n’ai-je pas vu deux boucs de compagnies différentes

se prendre de querelle en pleine grave, et, se tenant debout, en

équilibre, sur ce terrain qui fuyait, se cosser à qui mieux mieux sans

la moindre glissade, le moindre trébuchement.

Mais la grave, que bergers et troupeaux ne font que traverser, est le

séjour habituel des lessiveuses. C’est là que ces femmes, vouées aux

plus rudes besognes, ont en quelque sorte élu domicile. Non-seulement

elles y passent la journée à étendre sur ces pierres lavées et relavées

aux grands courants un linge qui ruisselle; mais souvent elles y

viennent encore la nuit pour garder la meilleure place, la mieux

exposée au soleil. Les contestations, du reste, sont fréquentes entre

lessiveuses, et il n’est pas rare que ces femmes ergotées, solides du

poignet, se prennent aux cheveux et se fassent voler la coiffe dans

l’Orb.

Ces batailles, qui n’ont rien d’homérique,—les héros d’Homère

se taisaient en combattant et nos Cévenoles piaillent comme des

brûlées,—éclatent d’ordinaire aux derniers soleils de l’automne

ou aux premiers soleils du printemps, quand, chaque ménage soucieux

d’avoir du linge blanc dans l’armoire pour l’hiver ou bien empressé

de le remettre en état après la saison mauvaise, la grave se trouve

envahie jusqu’au dernier galet.

* * * * *

Les lessiveuses des Aires, ce jour-là, n’avaient à se chamailler

avec personne, car, sauf une douzaine de draps et de serviettes que

j’apercevais à quelque distance et qui certainement n’appartenaient

pas à la Combale, je ne voyais autour de moi que ces deux lettres se

détachant en rouge: A. C., _Ambroise Combal_.

—Allons, allons, ne mangez pas jusqu’à l’année prochaine, dit la mère

de Liette, bousculant les femmes et les pressant de se remettre debout.

Hardi! plions les chemises d’abord. Le soleil touche Caroux déjà, et

l’humidité qui tombera bientôt ramollirait ma lessive. Ah! une lessive

molle, que ça coûte d’empois!... _Monsieur_—elle désigna son mari

par un geste où l’avarice mêlait je ne sais quel dédain—_Monsieur_

veut des cols raides pour aller faire le _ci-devant_ à son conseil

municipal. Il est joli, ton conseil municipal, un tas de gens sans sou

ni maille...

Elle saisit une chemise de grosse toile de genêt et la plia, y

promenant sa main osseuse comme un fer à repasser.

M. le maire était un homme indulgent et bon: il ne répondit pas à sa

femme, dont il connaissait l’intarissable loquacité; il se contenta,

tandis que Liette et moi recueillions les mouchoirs de cotonnade à

carreaux, de les empiler dans une corbeille.

—Tu pourrais bien te donner la peine d’étendre ces mouchoirs, au lieu

de les rouler en paquets, lui cria la Combale d’un ton agressif. Tu ne

sais donc pas, toi, que le moindre de ces chiffons me coûte douze sous

et que ça s’en va si vite, si vite!... Jésus-Maria! quels voleurs, tous

ces marchands de Bédarieux! Au temps jadis, la toile durait; maintenant

je ne sais plus comment va le monde, vous vous retournez, et votre

toile est finie. Aussi faut-il avoir toujours de l’argent au bout des

doigts.—«_Paye ceci, Combale; Combale, paye cela!..._»

Elle tourna l’œil vers les lessiveuses.

—Ne battez donc pas les draps si fort, vous autres! leur dit-elle.

Et, reprenant ses jérémiades:

—Je te dis, mon homme, que cette mairie où tu vas depuis tantôt six

mois, nous ruinera. Miséricorde! à ton âge, à cinquante ans, entrer

dans les grandeurs! Est-ce que c’est fait pour des paysans comme nous,

les grandeurs! Écris donc au gouvernement qu’il nous laisse un peu de

repos.

Elle s’interrompit et tendit vers le couchant une nouvelle chemise. De

nombreuses éraflures et quelques trous laissèrent passer le soleil.

—Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, encore une là qui est bien

malade, et pourtant il n’y a pas dix ans que je l’ai cousue de mes

doigts...

M. Combal, sans s’émouvoir, était passé des mouchoirs aux serviettes.

Sa femme poursuivit ses doléances.

—Autrefois, marmotta-t-elle, on ne voyait jamais chez nous le facteur

de la poste. A présent, il y vient tous les jours porter un journal de

Paris. Et c’est un morceau de pain par-ci, un verre de vin par-là! Ah

ça! est-ce que les affaires du gouvernement me regardent, moi! Combien

de sacs d’écus cela a-t-il rapporté à Simon Garidel d’être maire de

la commune pendant dix ans et plus? Ne nous a-t-il pas avoué lui-même

qu’il avait mangé pour le moins deux mille francs de son bien à porter

l’écharpe?... Tiens, Combal, regarde là-bas ce pauvre homme, et compare

sa lessive à la nôtre. Je vois cinq ou six malheureux draps, tandis

que j’en ai vingt paires, moi, sur la grave. Et l’enfant des Garidel

voudrait épouser notre fille! Oh! oh! les Garidel, doucement, n’allons

pas si vite en besogne, il vous faut mon consentement pour faire

réussir la chose, et je ne le lâcherai pas sans regarder au fond de

votre besace, mon consentement.

—Simon Garidel possède pour plus de vingt mille francs encore. C’est

un joli denier cela, Combale, hasarda M. le maire.

—Vingt mille francs! Je crois, mon homme, que tu fais bonne mesure à

ces gens-là. Mais quand cela serait, notre fille n’aura-t-elle pas, un

jour, mes châtaigneraies de Margal, mes oseraies de la rivière, mes

prairies du ruisseau et nos deux maisons des Aires, une fortune de

nonante mille francs au moins?... Ciel du bon Dieu! dire qu’il faudra

abandonner tant de richesses à l’heure de la mort!...

Elle eut un geste de dépit en articulant ces derniers mots.

—Quand je pense tout de même, murmura-t-elle avec un désespoir amer

et naïf, qu’on a beau travailler, employer toutes les sueurs de son

corps à se ramasser un peu de subsistance, à la fin des fins nous

devons en venir à chavirer dans le trou et à faire chanter M. le curé.

Pour moi, je te préviens, Ambroise, je ne veux rien donner à Liette

en la mariant; j’entends retenir mes terres de mes dix doigts jusqu’à

l’extrême-onction. Que veux-tu? c’est mon plaisir.

—Garidel se montre beaucoup moins exigeant que ne le serait un autre:

en me demandant Liette pour Simonnet, il désire tant seulement que nous

donnions à notre fille nos oseraies, le long de l’Orb.

—Pardi! il est rusé, le vieux bonhomme, et surtout ses yeux y voient

clair. Il ne réclame que le meilleur quartier de mon gâteau. Il n’aura

rien. Réponds-lui cela de ma part. Liette restera fille. Après tout,

quel besoin a-t-on de se marier? Le mariage! en voilà une sornette, par

exemple!

—Combale, dit M. le maire avec un calme indolent, ne te monte pas

ainsi: nous causerons de tout cela à tête reposée... Allons, sois

contente, voilà la lessive réussie et...

—Ah! ce sont mes oseraies qu’ils reluquent, ces Garidel, continua

vivement cette paysanne âpre, tout à fait incapable de se déprendre

d’un sujet qui l’atteignait, la blessait à tous les endroits sensibles.

Les oseraies sont à moi, c’est moi qui les versai avec tous nos

lopins dans ta besace, car tu n’étais pas un gros monsieur, mon pauvre

Ambroise, quand je te connus. Par ainsi ne me trouble pas les esprits

avec ces affaires. Si les Garidel veulent des oseraies où donner de la

besogne à dix vanniers ensemble, qu’ils en achètent.

—Chut! femme, je t’en prie: voici Simon Garidel.

* * * * *

Barnabé · 第 10 / 21 段