bouleversé encore pour parler, il voulut néanmoins marquer sans retard
sa satisfaction au Frère et au musicien. Il glissa donc ses doigts dans
la poche droite de son gilet; de gros écus y cliquetèrent bruyamment.
Barnabé reçut un coup, ses yeux s’allumèrent de convoitise. Quant à
Braguibus, bien qu’ému dans le fond tout autant que son complice, je
dois déclarer qu’il ne perdit rien de la dignité de son attitude. Le
jeune homme, rendu prodigue par son cœur entr’ouvert, déposa jusqu’à
six pièces sur la table.
—Trente francs! s’écria le Frère couvant du regard les écus.
—Quinze francs pour chacun de vous... Ah! si vous conduisiez les
choses à ce point que j’épousasse Liette!... ajouta-t-il avec un soupir.
—Tu l’épouseras, ou j’y perdrai mon fifre! dit Braguibus, dont les
doigts osseux agrippèrent lestement trois rondelles d’argent.
—Moi, j’y perdrai mon ermitage! s’écria Barnabé... Au fait, mon
garçon, tu vas, dans ton amitié pour Juliette Combal, comme un aveugle
va dans les chemins de la montagne, cognant ses sabots, sa tête à
toutes les roches et à tous les troncs. Pour les sabots, passe encore,
mais pour la tête!... Ayant traversé dans les temps le sentier où tu
marches, je suis plus capable qu’un autre de te servir de lumière et
de guide, et je t’en servirai, dussé-je y laisser ma soutane et mon
bourdon... C’est vérité, je n’ai pas complétement réussi auprès de
notre maire. Cependant je dois t’avouer qu’à mes raisonnements plus
d’une fois il a secoué les oreilles comme quelqu’un qui ne dit pas
non. Sa femme, à l’avenir, ne le fera pas marcher à sa volonté. Ce qui
donne grosse voix à la Combale en sa maison, c’est uniquement qu’elle
porta le bien, et que Combal entra dans le mariage à peu près comme
il était entré dans ce monde, nu, sans besace et sans bâton. Son beau
coup, quand il eut idée de se mettre en ménage, m’a servi à lui faire
comprendre que toi, aujourd’hui, tu te trouves vis-à-vis de sa fille
dans une meilleure posture, puisque tu possèdes plus de vingt mille
francs, qu’il ne se trouva lui-même vis-à-vis de sa femme, ne possédant
ni un châtaignier sur la montagne ni un sou vaillant dans le gousset.
Pas un mot n’est sorti de sa bouche à telles ouvertures, et il est
demeuré silencieux comme un terme au bout d’un champ. Mais laisse
faire, il ne te méprise point et il pense à toi, j’en suis sûr.
Barnabé, dont la voix s’était assombrie, s’arrêta court. Il saisit
hâtivement une troisième bouteille de faugères, et, avant qu’on pût
l’en empêcher, emplit nos quatre verres jusqu’aux bords. Il vida le
sien d’un trait.
—Je hausse bien le coude, n’est-il pas vrai? fit-il riant. Que
voulez-vous? c’est de naissance. Oh! puis le chant, ça vous altère tout
le corps...
Il regarda Simonnet.
—Toi, lui dit-il, apprends au plus vite la chanson par cœur. Le neveu
de M. le curé, qui écrit mieux que le maître d’école et ne demande rien
pour sa peine, l’a couchée tout entière là-dessus.
Il lui tendit un papier plié en quatre.
Il reprit:
—Dans deux jours, tu peux savoir ton affaire, et, samedi soir, avec
Braguibus, vous donnerez la première aubade à Juliette. La petite
entendra tout de son lit, n’aie crainte, et mes rimes, lui gonflant le
cœur, lui apporteront force et courage. Tu n’es pas un garçon trop mal
partagé du côté de la voix. Au demeurant, si des chats te venaient à la
gorge, Braguibus laisserait un moment la musique et entreprendrait les
paroles avec toi.
—J’ai bien peur de ne pouvoir trouver en mon gosier ni les mots ni les
sons, murmura Simonnet.
—A la fin des fins, tu me ferais perdre le bon sens, toi, avec toutes
tes vergognes! s’écria l’ermite véritablement impatienté. A-t-on jamais
vu pareil _Nicodème_! Moi, en mon temps, quand j’essayai de tourner
prunelles vers la mère de Félibien, elle en fut comme épouvantée et
s’encourut vitement parmi les oseraies de l’Orb. Mais je l’eus bientôt
rattrapée, et j’aurais bien voulu voir que quelqu’un se fût mêlé de
nous déprendre. Quelle époque! la rivière coulait fraîche à deux pas,
l’herbe poussait épaisse sous les aulnes, et le soleil, qui embrasait
tout Caroux, paraissait grand comme cinquante roues de moulin ensemble.
Crois-tu que je baissais le front à cette fête de nature! Je le
portais haut, bien au contraire, et allais dans les chemins de chez
nous, où, malgré la nuit tombante, brillaient pour mes yeux trente-six
chandelles, plus content que je n’irai jamais dans les chemins du
paradis sur les pas de Notre-Seigneur... Ah ça! mais le monde va donc
finir que les jeunes gens, sans séve et sans courage, fléchissent
devant les femmes pareillement à des amarines sur les genoux du
vannier! Veux-tu la vérité de ma bouche, Simonnet Garidel? Tu crois
aimer Juliette Combal, mais dans le fond, puisque tu n’oses rien lui
dire, rien lui faire, c’est que tu ne l’aimes point. Voilà ton paquet.
—Je ne l’aime point!
Ces cinq mots ne furent qu’un cri. Le jeune homme s’était mis debout,
comme piqué par un aiguillon qui l’eût atteint au cœur. Je ne sais
quelle flamme subite avait envahi son visage, mais il était devenu
écarlate. Ses yeux, jusque-là mornes, sans expression, pétillaient de
vie, et ses cheveux, secoués par une tempête intérieure, se tenaient
droit sur son front. J’eus peur.
—A la bonne heure! je retrouve enfin un homme! lui dit Barnabé,
lequel, effrayé peut-être aussi de cette explosion inattendue, avait
brusquement quitté sa place et caressait de tapettes amicales les
épaules de Simonnet... A présent, que vas-tu faire, mon fillot? lui
demanda-t-il d’une voix plus douce qu’on ne devait s’y attendre après
tant de verres de faugères.
—Tout! répondit-il.
—Tout, excepté des sottises, je pense, intervint Braguibus.
—Je préfère encore m’adonner aux dernières sottises que de perdre
Liette et puis mourir.
L’ermite et le musicien se regardèrent stupéfiés. A force d’exciter
la bête, ils lui avaient mis le mors aux dents, et maintenant, ils
redoutaient de ne pouvoir plus l’arrêter.
Le Frère, dont de trop fréquentes libations avaient allumé le cerveau
et qui venait de tituber en faisant quatre pas vers Simonnet, se tenait
maintenant ferme sur ses jambes, totalement dégrisé. Il se tourna
soudain vers moi.
—Pétiot, me dit-il, la nuit est avancée; gagne ton lit et dors-y les
poings fermés. Moi, j’ai affaire du côté de Cavimont pour nettoyer
l’ermitage. Attends-moi tranquillement.
Il prit un bras à Simonnet et l’entraîna vers la porte. Braguibus eut
un saut de carpe.
Ils disparurent dans les ténèbres.
* * * * *
Transi d’épouvante, le gosier trop serré pour en faire jaillir un cri,
je courus vers mon lit, où je m’étendis tout habillé. Je grelottais;
des gouttes de sueur froide me dégouttaient du front... Seul!...
J’ignore comment et à quelle heure je m’endormis.
V
Les yeux de Juliette Combal, deux pervenches sur une tasse de lait.
Quand je m’éveillai, il faisait plein jour. Une chose m’étonna,
me saisit: l’écrasant silence qui m’enveloppait. Aux branches des
châtaigniers qui poussaient leurs jets verdoyants jusqu’à ma fenêtre,
les oiseaux, dont le bruyant ramage m’avait été si doux les matins
précédents, se taisaient. Je penchai la tête, anxieux, et ne vis pas
voltiger une linotte dans la feuillée toute neuve. Qui sait? peut-être
était-il bien tard. Je bondis à bas de mon lit. Alors seulement je
m’aperçus que j’étais habillé, et le souvenir des scènes de la dernière
nuit me traversa le cerveau.
«Qu’avait-on fait de Simonnet? Barnabé était-il revenu de Notre-Dame de
Cavimont?»
Je courus à la cuisine. Personne. J’ouvris la porte de l’ermitage.
Le plateau s’étendait désert devant moi. Je le parcourus dans tous
les sens, espérant encore découvrir le Frère assis en quelque coin,
parmi les plantes et les granits. Hélas! pas de Barnabé. Au milieu de
la grande allée du verger, j’aperçus ma cage commencée et les brins
d’osier traînant sur le sol.
Mon isolement m’effraya, et, tout frissonnant de malaise, je repris le
chemin de la maison.
Ne sachant à quoi employer mon temps, en attendant l’ermite, je me
mis à laver à l’eau de la cruche, ainsi que Braguibus l’avait fait la
vieille, les verres laissés sales sur la table; je serrai même les
bouteilles vides sur une étagère du placard; puis, saisissant un balai
de genêt, je balayai la vaste pièce; puis, avec un torchon, j’enlevai
la poussière qui blanchissait le modeste mobilier de Barnabé; puis...
Je me livrais à ces besognes peu coutumières, pénétré de je ne sais
quelle joie enfantine et inquiète. Évidemment il y avait de la fièvre
en mon état. Pourquoi? Je ne sais. Peut-être redoutais-je, quand tout
à l’heure le Frère allait reparaître, d’apprendre quelque nouvelle
funeste; car dans l’exaltation où je l’avais vu, il me paraissait
impossible que Simonnet Garidel n’eût pas commis quelque mauvais coup.
Peut-être avais-je peur seulement, et cherchais-je, par cette activité
factice, à échapper au sentiment d’une solitude qui m’accablait.
Harassé de fatigue, je m’assis enfin...
Et Barnabé qui ne revenait pas..... A quel travail allais-je vaquer
maintenant? Si, plantant là l’ermitage, je descendais vers les Aires?
Quelques jours avant, n’avais-je pas tenté de m’enfuir? Chose
incroyable! je n’osai pas mettre un pied hors du logis.
Ah! si je mangeais, les heures passeraient plus vite. J’ouvris la
huche, et en retirai un pain entamé. Je pris un des verres que j’avais
lavés, puis le remplis d’eau goutte à goutte. Mon regard s’amusa un
long moment aux dessins bizarres que le vernis rouge étalait au ventre
dodu de la cruche. C’était bien drôle, et je ris, encore que je n’en
eusse pas envie.
Je tirai de ma poche le chocolat de mon oncle; j’en comptai les billes.
Comme j’avais été gourmand! il ne m’en restait que deux. Décidément je
les croquai.
Je terminais ce déjeuner délicieux, quand un bruit de pas retentit au
fond de la cuisine, sous les arceaux. O bonheur! c’était Baptiste.
Un moment après, sans m’expliquer encore aujourd’hui où tout à coup
j’avais puisé tant de courage, j’enfourchais l’âne de l’ermite et le
guidais vers l’escalier de granit qui forme une déchirure au plateau.
* * * * *
Il y a je ne sais quel charme indéfinissable, au mois d’avril, quand
le soleil de l’année nouvelle est encore jeune, à s’égarer, soit à
pied, soit hissé sur une monture, à travers nos immenses châtaigneraies
cévenoles. Les grands arbres qui, hier encore, levaient vers le ciel
leurs mille bras de spectres maigres et noirs, montrent des troncs où
la mousse desséchée reverdit et des branches au bout desquelles, se
dégageant doucement de leurs bourgeons abreuvés de séve, pointent de
frêles rameaux. Des panaches gommeux, collés fraternellement les uns
aux autres, se séparent et se déplient avec lenteur sous les baisers
du dieu reconquis. A cette heure mystérieuse où la vie renaît aux
entrailles émues de la nature, où la création perpétuelle, un moment
entravée par l’hiver, recommence pour ainsi dire, vous surprenez la
feuille du châtaignier, cette feuille robuste, cartilagineuse, aux
filaments presque indestructibles, qui bientôt défiera les ardeurs
torrides de juillet, aussi tendre, aussi délicate que l’herbe menue des
prairies. Au lieu de cette nuance de vert sombre qui sied aux fortes
essences, les seules chez lesquelles éclatent les richesses des couches
profondes du sol, maintenant, c’est un vert indécis, transparent,
quelque chose de blanchâtre et de laiteux. Le lait de la grande
nourrice monte, en effet, aux lèvres de tous les êtres, et les inonde à
plaisir.
Quand, juché sur Baptiste, lequel reniflait bruyamment, je pénétrai
dans la châtaigneraie qui enceint l’ermitage de Saint-Michel d’une
splendide ceinture de troncs centenaires, le silence y était imposant,
presque religieux. Pas un chant, pas un cri, pas un bruit d’ailes. Il
était deux heures environ, et les oiseaux, après avoir folâtré le matin
dans les branchages assouplis par la première feuillaison printanière,
autour de la fontaine d’eau pure de la chapelle, parmi les herbes en
fleurs des rigoles, demeuraient sans voix et ne bougeaient plus. Où
étaient-ils? Je pensai aux pauvres familles dont nous avions détruit
la couvée, et je me demandai si les pères et les mères n’avaient pas
quitté le pays à jamais...
Je descendais donc mélancoliquement le sentier, laissant errer ma
bête à l’aventure, les yeux attachés aux branches entrelacées pour y
découvrir une linotte, un bruant, un chardonneret, quand, du bouquet
d’yeuses sous lequel j’avais rencontré l’ermite le jour de mon arrivée
à Saint-Michel, un piaulement timide s’échappa. J’arrêtai Baptiste.
C’était un loriot! Oh! quelle voix fraîche, sonore, retentissante,
et comme elle se prolongeait sous les hautes arcades à perte de vue
des châtaigniers! Pauvre loriot! je l’écoutai jusqu’à la fin; mais sa
chansonnette, si vive, si joyeuse d’ordinaire, me semblait déborder de
notes plaintives. Qui sait si cette adorable bestiole ne pleurait pas,
elle aussi, quelqu’un de ses enfants?
Baptiste, dont mon talon frôla le poil sensible, poursuivit sa marche
vagabonde. Il allait hors des voies frayées, tantôt faisant une halte
et me tirant la bride de son col tendu pour saisir les surgeons tendres
des églantiers, tantôt trottinant en haut, en bas, à droite, à gauche,
à sa fantaisie.
Moi, maintenant, bien que ravi et de ma bête et de ma promenade,
je réfléchissais à ma situation et me demandais sérieusement si je
retournerais à Saint-Michel. Il était bien évident que ni mon oncle
ni Marianne ne connaissaient à fond Barnabé Lavérune, car ils se
fussent bien gardés de me confier à lui. L’on disait que Barthélemy
Pigassou, ermite de Saint-Raphaël, buvait à se griser comme un tourde
qui a pris son saoul dans les vignes; et lui donc, Barnabé? et lui?
Quel exemple il venait de me donner! Quand mon oncle reviendrait et
qu’il apprendrait de ma bouche en quel état nous étions, le jour du
noël en vingt-cinq couplets!... Mais oserais-je lui raconter cela? La
réputation du Frère de Saint-Michel était des meilleures dans le pays.
Du reste, depuis qu’il avait donné quelques soins à mon oncle, tout le
monde, à la cure, se montrait si faible pour Barnabé!
Comme s’il eût deviné les intimes obsessions de mon esprit, Baptiste,
ayant gravi la montée raide de Margal, la dégringola tout à coup et
s’échappa comme affolé vers les Aires.
Certainement, sans que je l’eusse prévenu de mes intentions,
l’âne,—quel dommage que l’ermite possédât une bête pareille, elle
aurait dû appartenir à un curé!—l’âne me déposerait à la porte de M.
Anselme Benoît.
Baptiste ne modifiait pas son allure et descendait le sentier gazonné
qui serpente le long du ruisseau tapageur de Lavernière. Déjà les
oseraies, les saulées, ressources d’un hameau où chacun se livre au
commerce de la vannerie, devenaient plus rares, et les maisonnettes des
Aires apparaissaient derrière les ramures cotonneuses des bouleaux.
«Si Baptiste frappe à la porte de M. Anselme Benoît, me dis-je, heureux
de laisser à l’âne, si intelligent, la responsabilité et l’audace d’une
décision, s’il frappe à la porte de M. Anselme Benoît, j’entre et je
reste.»
* * * * *
Cependant, nous touchions à l’endroit où le ruisseau offre un gué
praticable à toutes les époques de l’année. Mais, à ma grande
surprise, Baptiste s’arrêta court.
—Allons donc, lui dis-je, allons donc!
Il ne bougea pas.
Au même instant, un clapotage bruyant eut lieu dans le ruisseau de
Lavernière. Je regardai. Une mule à pompons rouges traversait le
courant au galop. Malgré l’eau qu’elle soulevait autour d’elle comme
un tourbillon, je la reconnus: c’était la mule de M. Anselme Benoît.
Elle portait son maître solidement établi sur les étriers, puis, en
croupe, une dame, que je trouvai fort belle, ma foi, et habillée tout à
fait à la façon des dames de Bédarieux. Robe de soie, bottines de cuir
vernis, gants, chapeau à fleurs et à rubans couleur de feu. Je ne pus
m’empêcher de penser à Venceslas Labinowski se promenant, à Béziers,
devant la statue de Paul Riquet, avec Catherine, et d’autant plus que
M. Anselme Benoît fit une grimace et ne parut pas enchanté de me voir.
—Où vas-tu donc, petit? me demanda-t-il d’un air rude.
—Je ne vais nulle part, je me promène avec Baptiste.
—Es-tu sage, au moins?
—Oh! oui, monsieur Anselme Benoît.
—Tu diras à Barnabé que je m’absente pour quelques jours. Si des
malades me réclament, qu’il retienne leurs noms: je les visiterai à mon
retour.
Il serra le flanc de sa monture, qui partit oreilles dressées vers la
grande route du Poujol.
J’étais consterné.
Baptiste, lequel avait son idée sans doute, n’en persista pas moins à
pousser vers le village; il posa avec précaution ses pieds dans l’eau,
et toucha l’autre côté de la rive.
—Où iras-tu maintenant, imbécile? lui demandai-je.
Blessé dans son amour-propre, il voulut imiter la mule fringante de M.
Anselme Benoît, et, incontinent, fit feu des quatre fers.
Baptiste, suant, le mors blanc d’écume, s’arrêta au perron des Combal.
Justement Juliette nous regardait venir en riant.
Je descendis.
—Au lieu de te moquer de nous, toi, tu ferais bien mieux d’ouvrir
l’écurie, lui dis-je, irrité.
Juliette dégringola les marches du perron. Elle poussa une porte à
claire-voie.
—Tu ne vois donc pas dans quel état se trouve ce pauvre Baptiste!
continuai-je d’une voix grossie par la colère.
Je débridai mon bourriquet.
—Le râtelier est plein d’esparcette, se contenta de me répondre la
jeune fille.
Elle me planta là sans ajouter un mot de plus et remonta vivement
l’escalier.
Le râtelier, en effet, était bourré jusque par-dessus la haute
traverse. Ah! chez M. le maire, les bêtes n’avaient pas l’habitude de
crever de famine, de _lire la gazette_, comme on dit chez nous. Il
fallait voir quels magnifiques mulets, à la croupe ronde, grasse,
luisante, aux sabots toujours minutieusement nettoyés! M. Combal
les conduisait avec orgueil à ses labours de la montagne et de la
plaine.—«Ce sont des montures sans pareilles!» répétait chacun, quand
elles défilaient matin et soir à travers le village, allant à leur
besogne ou en revenant.
Baptiste connaissait ces nobles bêtes, fortes et fières comme des
étalons. Aussi, lorsqu’il pénétra dans l’écurie, les mulets de M.
Combal s’empressèrent-ils de lui faire accueil. Baptiste les regarda
en hochant la tête, et moi qui prêtais à l’âne de Barnabé tous les
sentiments dont l’homme est capable, je crus discerner la gratitude
dans l’expression de ses yeux. A leur tour, les mulets daignèrent
abaisser vers lui un regard où l’amitié certainement tempéra ce qui, en
toute autre circonstance, eût paru trop farouche ou trop altier. L’âne
du Frère, sans plus ample politesse, passa ses dents à travers les
barreaux du râtelier et amena une touffe d’esparcette. Je le laissai
aux impérieux besoins de son estomac.
* * * * *
—Eh bien! qu’est devenu ton monde? demandai-je à Juliette, l’avisant
seule dans la maison.
—On travaille à la rivière aujourd’hui, répondit-elle sans
discontinuer de retourner, en des faisselles de grosse faïence jaune,
les fromages de chèvre, les _fromageons_, qui s’y égouttaient.
—A la rivière! Pourquoi donc?
—On lave et on sèche la lessive chez nous.
—Alors, on goûtera au bord de l’eau?
—Je prépare le goûter pour tous: un _fromageon_ à chacun, puis de la
fougasse fraîche.
—J’aime tant la fougasse, quand elle sort du four, moi!
—Cela veut dire que j’en mette un morceau de plus dans la corbeille?
—Et un _fromageon_ aussi..... Oh! les jours de lessive, c’était des
jours de fête chez ma mère, à Bédarieux! On déjeunait, on dînait, on
soupait même quelquefois le long de l’Orb, au milieu des serviettes et
des nappes étendues sur les galets. Quelle gaieté, ces lessiveuses! Il
y en avait une, Marthon, qui chantait toujours..... Pour moi, j’aimais
beaucoup à faire des ricochets dans l’eau, avec de petites pierres
plates et rondes comme des sous. Que de bergeronnettes j’ai dérangées!
Un jour, je craignis d’en avoir touché une... Quel amusement!
J’avais débité cette tirade, pleine de souvenirs qui me faisaient
battre le cœur, avec une volubilité singulière. Les grands yeux de
Juliette Combal, ses yeux bleus,—deux feuilles de pervenche sur une
tasse de lait, comme a dit Henri Heine,—me regardaient tout ébahis.
—Ton oncle ne se fâchera-t-il pas, si je t’emmène? me dit-elle.
—Mon oncle!... mon oncle!...
La voix m’expira dans le gosier. Je pris une chaise pour m’asseoir.
—Tu ne sais donc pas, Liette, dis-je, les yeux humides et appelant la
jeune fille par l’abréviatif plus affectueux de son nom, tu ne sais
donc pas que mon oncle est parti?
—Ah! il est parti!... Si tu courais demander la permission à Marianne?
—Marianne!... Hélas! elle est partie également pour sa montagne.
Et des larmes tachèrent mon gilet.
—Quoi! tu pleures? s’écria-t-elle.
Elle rejeta la longue cuiller de buis avec laquelle elle s’appliquait
à presser les fromages dans les faisselles, et, s’élançant vers moi
par un bond où éclataient ensemble et la grâce et la tendresse, elle
me prit dans ses bras, me serra contre sa jeune poitrine, plus chaude
des sentiments naïfs de l’enfant que de ceux moins désintéressés de la
femme, puis me baisa de toutes ses lèvres et de tout son cœur.
—Allons, allons, me dit-elle avec une série de douces caresses qui me
rendaient le courage, je ne veux pas que tu sois triste..... Je finis
d’arranger le goûter, et nous partons. Il y a des bergeronnettes encore
qui se mouillent la queue sur les pierres de la rivière d’Orb.
Elle retourna à son caillé.
Juliette Combal, ou mieux _Liette_ tout court, était une jeune fille
de dix-huit ans; mais soit que, par quelque rachitisme de nature,
l’enfance se fût prolongée chez elle au delà du terme ordinaire,
soit que son air vif, espiègle, donnât le change sur son extrait de
naissance, elle n’en paraissait pas plus de quinze. Elle était plutôt
petite que grande, mince et délicate comme une jeune tige de saule
blanc, droite et flexible comme un roseau de Lavernière. Sa figure un
peu courte—c’est le caractère distinctif du type cévenol—affichait
au coin des lèvres, aussi rouges que les pétales d’un coquelicot,
deux fossettes gracieuses où voltigeait, toujours épanoui, le plus
aimable des sourires. Cette jovialité enfantine, qui était en quelque
sorte le privilége, le charme particulier et savoureux de cette menue
paysanne, faisait dire à ceux qui la connaissaient:—«Oh! Liette, elle
est venue au monde en riant.» Une chevelure d’un blond très clair et
frisant naturellement, lançait ses boucles d’or à droite, à gauche,
et ne contribuait pas peu à accroître, chez Juliette Combal, ces airs
de gamin ébouriffé bien faits pour tromper sur son âge, son caractère
et la portée de ses actions. Certes, la pauvre enfant, qui, peut-être
en regardant Simonnet Garidel le dimanche à l’église, avait senti la
séve d’une vie nouvelle lui envahir jusqu’aux replis les plus profonds
du cœur, prise de coquetterie, avait bien tâché de ramener cette
crinière indomptable à des formes plus nettes, moins désordonnées. Mais
les pommades des coiffeurs de Bédarieux, leurs cosmétiques poisseux,
étaient demeurés impuissants, et les cheveux, un moment contenus,
avaient soulevé de nouveau leurs ondes et submergé les tempes et le
front. Ajoutez à cette tête, ravissante dans son expression un peu
sauvage, un nez fin brusquement coupé, dont l’impertinence provocatrice
se trouvait tempérée par des yeux éminemment doux, un peu farouches, où
la lumière se reposait sans éclat criard comme sur l’eau dormante d’un
lac, et vous aurez l’ensemble de cette physionomie toute pétrie de
grâce agreste, de vivacité printanière et d’esprit.
En ce moment, Liette portait un corsage de droguet clair qui dessinait
admirablement sa taille souple et ronde comme le tronc d’un jeune
bouleau.
—Sais-tu que tu es bien jolie! lui dis-je, et que Simonnet Garidel
n’avait pas les yeux dans sa poche quand il t’a choisie!
—Choisie? murmura-t-elle.
—Pardi! fais la mystérieuse. Je sais de tes nouvelles, va!
—Tu crois alors que Simonnet?...
Ses joues, déjà colorées, s’étaient subitement nuancées d’un rouge plus
vif. Son regard s’alluma. Je craignis de lui avoir fait de la peine.
—Ma foi, lui dis-je, si tu ne veux pas que je te parle de Simonnet, tu
as peut-être raison, car ce garçon ne me revient guère.