Certes, le dessein de cet infortuné n’était pas de tendre la main aux

portes des fermes. Malgré le sac de toile de genêt que sa mère prudente

lui avait passé au col, il était déterminé, au contraire, à gagner son

pain, à le gagner sans s’avilir à la sueur ensemble de toute son âme et

de tout son corps. Cela était beau, et je ne sais, moi qui, dans ces

dernières années, reçus les confidences de Braguibus, quelle intuition

native ce rustre avait de la noblesse humaine. Il entra, en qualité

d’aide-berger, de _pillard_, selon l’expression cévenole, à la borde

des Quatre-Chemins, non loin de Rieussec.

C’est dans les solitudes de ce pays pauvre et morne jusqu’à la

désolation que s’éveilla l’instinct musical de Jean Maniglier. En un

séchoir de châtaignes, où l’on passait la veillée, ayant ouï un pâtre

jouer un noël sur le fifre, il en rêva plusieurs nuits et n’eut de

cesse qu’il n’eût acquis, à Saint-Pons, l’instrument auquel il avait dû

des jouissances si pures, si inconnues.

Désormais, ce fut pour lui comme une fête éternelle, à travers les

garrigues. Ayant inspiré quelque intérêt à l’éminent artiste du

séchoir, frappé de ses dispositions naturelles, il en reçut des leçons,

et ne tarda pas à savoir guider ses doigts sur les six trous. Quelle

joie! quel enivrement! quand, un soir, ramenant ses longues files de

chèvres et de moutons aux étables, il modula son premier accord. Cet

enfant délicat et sensible, en qui la nature, avare du côté du corps,

avait déposé tous les trésors de l’âme, faillit se trouver mal de

plaisir. Les cieux venaient de s’ouvrir sur sa tête.

La voie de Braguibus était trouvée. Il serait musicien. Comme le vieux

pâtre de Rieussec, lequel, depuis vingt ans, avait abandonné son

premier métier, trouvant plus lucratif et moins pénible d’aller sonner

du fifre aux fêtes des villages, aux noces, aux baptêmes, voire aux

enterrements, lui aussi se ferait _fifreur_. D’ailleurs, pouvait-il

demeurer toute sa vie _pillard_, c’est-à-dire berger sans gages, pour

la soupe et le pain seulement? Il était bien évident que, chétif

des jambes, des bras, de toute sa personne, incapable par conséquent

d’en imposer aux loups, très hardis aux Montagnes-Noires, il ne se

trouverait jamais un propriétaire pour lui confier la garde exclusive

d’un grand troupeau. Il s’acharna d’autant plus à son instrument,

qu’il deviendrait sa ressource unique dans l’avenir; qu’il entrevoyait

l’espoir de retirer, un jour, de ce morceau de buis, habilement

manœuvré, de gros sous et la liberté.

On avait complétement oublié Braguibus aux Aires, ses parents eux-mêmes

ne songeaient plus à lui, quand, un soir d’été, un dimanche, au moment

où, sur la place du village, jeunes gens et jeunes filles, vieux

bonshommes et vieilles commères, devisaient de diverses façons, assis

autour du four communal, une ariette légère et vive comme l’aile

d’une hirondelle, vola au-dessus des têtes et les fit toutes se

redresser. D’où partaient ces sons éclatants, plus purs que le bruit

des cascatelles de Lavernière, plus suaves que les notes perlées du

rossignol? Chacun s’interrogeait, lorsque Jean Maniglier surgit au

point culminant du sentier qui, des profondeurs de la vallée d’Orb,

grimpe droit jusqu’au hameau. Je laisse à penser si l’accueil fut

bruyant, enthousiaste, chaleureux.

Il y avait huit jours à peine que Barnabé Lavérune résidait à

Saint-Michel, affublé de la soutane de mon oncle et nanti de la

situation qu’il avait longtemps guignée, quand se produisit, aux Aires,

l’extraordinaire événement de l’arrivée de Braguibus. Chaque famille

tint à honneur de fêter le nouveau venu, dont le fifre du reste paya

toujours l’écot avec usure; mais Barnabé mit une sorte d’acharnement à

l’attirer à Saint-Michel.

Jean Maniglier, qui avait besoin d’être patronné dans les environs,

jusque dans son propre village, où, d’habitude ancienne, à la fête

patronale, on engageait des ménétriers étrangers, comprit tout de suite

le parti qu’il pourrait tirer de ses relations avec le Frère, et se

laissa faire volontiers. On mangeait copieusement à l’ermitage, on y

buvait mieux encore, puis Barnabé entamait son inépuisable répertoire

de chansons, de noëls, et Braguibus l’accompagnait.

Le Frère était aux anges. Certes, au Poujol, à Villecelle, à Rosis,

où l’ancien vannier de la rivière d’Orb, que l’œil de mon oncle ne

pouvait suivre partout, s’était plus d’une fois ébaudi en des bourrées

mirifiques, Barnabé avait entendu le fifre souffler tous ses vents par

tous ses trous. Mais nulle part, il ne lui était arrivé d’ouïr rien de

semblable à la musique de Braguibus. Ailleurs, l’instrument partait en

notes criardes, suraiguës; à Saint-Michel, sous les doigts souples de

Jean Maniglier, il ne laissait échapper que des sons doux, moelleux,

allant droit au cœur pour le faire délicieusement s’entr’ouvrir, ou

bien aux yeux pour les faire pleurer. Et quelle incroyable variété

dans les airs! A présent, c’étaient les soupirs si pénétrants de la

fauvette; un moment après, le cantilène incomparable de la grive sous

les genévriers; puis les trilles entre-croisés de la linotte et du

chardonneret; enfin la fusée sonore du loriot, ce ténor infatigable de

nos châtaigneraies. Oh! décidément, c’était passe-temps céleste que

d’entendre le fifre de Braguibus! Le Frère le crut un peu sorcier.

Cette intimité, d’abord toute d’enthousiasme artistique, tourna

bientôt, chez l’ermite comme chez le musicien, à des calculs positifs.

Pour le paysan, l’argent est au fond de toutes choses, et son âme

paraît-elle intéressée à la partie, il ne faut pas s’y méprendre, c’est

à l’argent qu’il en veut.

Après deux semaines de relations, nos Cévenols s’étant tâtés

mutuellement, sachant bien de quel profit ils pouvaient devenir l’un

pour l’autre, signèrent un traité d’alliance offensive et défensive.

Barnabé, très recherché aux Aires, très répandu dans la montagne,

partirait le premier en guerre et découvrirait la besogne à Braguibus.

Il le recommanderait dans les fermes riches pour les baptêmes, les

premières communions, les mariages, au besoin pour les enterrements,

car notre artiste gardait en réserve, dans les profondeurs de son fifre

et de son génie, des chants funèbres aussi tristes, aussi désolés, que

le _Dies iræ_ ou le _Requiem_. L’ermite de Saint-Michel s’engageait, en

outre, à présenter son protégé à tous les Frères libres de la vallée

d’Orb, surtout à Adon Laborie, de Notre-Dame de Nize, à qui sa sainteté

avait créé dès longtemps une situation tout à fait prépondérante dans

le pays.

Braguibus, de son côté, promettait sous la foi du serment de tenir

grand compte, durant ses pérégrinations, de l’œuvre poétique de

Barnabé, dont il jouerait les airs sur le fifre et chanterait les

paroles au besoin. Non-seulement, pour solenniser les fêtes où ses

talents seraient réclamés, il mettrait en avant le répertoire fort

riche en motifs variés de l’ermite; mais à l’église, les jours de

Pâques, de Noël, il ne consentirait jamais à accompagner d’autres

cantiques que les siens.

Il va sans dire que Barnabé, absorbé par ses préoccupations

paternelles, ne négligea point de régler la question des droits

d’auteur: il toucherait dix sous toutes les fois que Braguibus serait

engagé soit aux Aires, soit dans les villages environnants. C’était la

part de Félibien.

Mais l’article le plus longuement débattu de cette convention très

diplomatique fut celui où il était question des ouvrages encore inédits

de l’ermite de Saint-Michel. Barnabé, bien qu’investi désormais de

fonctions semi-religieuses, ne comptait nullement fausser compagnie

à la muse, et il exigeait de son associé qu’il lui fournît le plus

souvent possible l’occasion de lui donner de nouveaux rendez-vous.

Grâce aux bons offices de tous les Frères libres de la vallée,

Braguibus serait bientôt le _fifreur_ le plus en renom des Cévennes

méridionales: lui en coûterait-il beaucoup, tout en vulgarisant les

anciennes chansons de son ami, de prévenir les filles et les garçons

que, pour changer de métier, Barnabé Lavérune n’avait pas changé de

caractère, et qu’il lui restait, comme par le passé, au fond du sac,

des rimes amoureuses pour les galants?

Je le proclame à son honneur, Jean Maniglier, assez naïf, assez

religieux pour croire les devoirs d’ermite peu compatibles avec les

libertés du chansonnier, osa lutter contre l’âpreté violente du Frère,

tout entier à son Félibien; mais il fut rageusement traqué sur tous

les points, menacé d’un abandon qui le précipitait de nouveau dans

l’aventure, et cet homme faible céda.

* * * * *

Le lecteur sait désormais comment Simonnet Garidel, épris de Juliette

Combal, fut amené à donner à l’ermite de Saint-Michel commande d’une

chansonnette amoureuse: incontestablement, il y avait sous roche du

traité passé, dix ans auparavant, entre le Frère et Braguibus.

Du reste, il faut le reconnaître, Simonnet Garidel était bien le garçon

des Cévennes le plus timide en amour, le plus empêché, par conséquent

le moins capable de se tirer par ses seules forces du pas difficile

où il avait laissé tomber son cœur. Nos villageois s’amusant peu aux

bagatelles du sentiment, les mariages, chez nous, se bâclent vite; mais

Simonnet s’était avisé de devenir amoureux, et les choses traînaient

en longueur. Depuis plus de six mois, il aimait Juliette Combal. Par

malheur, rencontrant la jeune fille, ses parents, non-seulement il

n’avait pu jusqu’ici prendre sur lui de leur souffler un mot de ses

intimes intentions, mais il n’avait su que fuir ou se cacher. Le

minois frais, souriant de Juliette l’effrayait plus encore que la

face parcheminée de la vieille Combale, l’air sérieux du maire, et il

prenait ses jambes à son cou.

Franchement c’était pitié de voir un grand gaillard, vigoureux comme un

chêne, poilu jusqu’au blanc des yeux, trembler ainsi qu’une feuille

parce qu’une petite fille, que sa main trop robuste eût écrasée comme

un papillon si elle avait tenté de la saisir, venait à passer sur son

chemin; et Braguibus, ce ciron, avait reproché cent fois à ce géant

son défaut d’audace, sa lâcheté. Mais rien n’y faisait, et Simonnet,

en véritable bête fauve, continuait à s’éclipser dès qu’il apercevait

Juliette, qu’il recherchait pourtant dans tous les sentiers de la

campagne et dans toutes les ruelles du hameau.

A la fin, Braguibus, ce médecin par état des cœurs malades, désespérant

de l’efficacité de ses conseils, toucha un mot à Barnabé de la

situation piteuse du jeune paysan. Du premier coup d’œil, l’ermite

jugea l’affaire excellente. Les Garidel ne possédaient pas moins de

vingt mille francs de bonne terre au soleil; quant aux Combal, la

plus grosse fortune des Aires, ils en possédaient quatre fois plus.

On pouvait donc s’occuper de Juliette et de Simonnet, car il en

reviendrait toujours quelque profit.

Le plan fut arrêté sans désemparer. Tandis que Braguibus endoctrinerait

le vieux Garidel, Barnabé, lié de longue main avec le maire Combal,

essayerait d’habiles démarches dans le but d’amener, entre les deux

pères, une entente mutuelle. Si la Combale, avare et tenace dans sa

volonté, faisait échouer ce commencement d’entreprise, on recourrait

à la chanson et au fifre pour frapper un grand coup sur le cœur de la

jeune fille. Enfin, si les vers du Frère et la musique de Maniglier

n’obtenaient pas le succès qu’on était en droit d’en attendre,

alors... eh bien! alors on travaillerait les jeunes têtes des amoureux

et on disposerait tout pour un enlèvement.

Les premières tentatives ayant avorté, et nos Cévenols, ne sachant

se déprendre du gain qu’ils avaient reluqué, on en était arrivé au

deuxième expédient, au fifre et à la chanson.

IV

Simonnet Garidel, qui ne sait pas le latin, éclate comme une bombe.

Braguibus, dont le fifre, à la cantonade, avait essayé plusieurs

motifs, jugeant sans doute son instrument suffisamment préparé, se mit

debout:

—Eh bien! y sommes-nous? demanda-t-il s’adressant à Barnabé.

—Nous y sommes, répondit le Frère.

Et sa voix, sans articuler la moindre parole, d’un ton de fausset,

fredonna un air qui, pareil à l’oiseau prenant son vol, s’enleva

d’abord par une mélopée assez lente et plana bientôt à une

incommensurable hauteur. Il n’en fallait pas davantage au musicien:

Barnabé s’étant tu, Braguibus attaqua les mesures qui servaient

d’ouverture à la chanson:

—Allons-y! fit-il tout à coup, mais retenant toujours le fifre aux

lèvres.

Alors le Frère, habilement suivi à travers les méandres où s’égarait

son gosier fantaisiste, aborda ce premier couplet:

«_Dis-moi, fillette_

_Si jolie_,

_Quand tu portes ton rouge tablier,

Pourquoi, ainsi qu’une peureuse

Qui de l’amour craint l’étincelle,

Te cacher toujours dans la maison?_»

—Ah! c’est bien joli! dit Braguibus, tandis que l’ermite reprenait

haleine; c’est bien joli! Cette _étincelle d’amour_, qui a mis le feu

au cœur de Juliette Combal, voilà une idée heureuse! Et ce _tablier

rouge_? Il n’y a que Barnabé pour trouver ces choses-là.

—C’est très joli, en effet, répéta Simonnet Garidel; mais...

—Mais? interrompit le Frère.

—Mais, hasarda timidement l’amoureux, je n’ai jamais vu Liette avec un

tablier rouge.

Barnabé haussa les épaules, et, sur l’invitation du fifre, reprit son

élan:

«_Sors, fillette_

_Si jolie_,

_Ouvre la porte avec ta main,

Montre-moi ton front qui rayonne,

Tes yeux,—deux lumières,—et la couronne

De tes cheveux longs jusqu’à demain._»

—Eh bien, Simonnet, que dis-tu cette fois? s’écria Braguibus

transporté. Est-ce une comparaison assez belle que ces yeux semblables

à _deux_ véritables _lumières_?

—Plains-toi à présent si tu en as le front! dit l’ermite.

—Mon Dieu! c’est très-beau, c’est plus beau que tout ce que j’ai

entendu chanter jusqu’ici aux Cévennes, balbutia le malheureux jeune

homme; seulement...

—Seulement? demanda Barnabé, laissant transparaître sa mauvaise humeur.

—Seulement, reprit Simonnet, vous dites que les cheveux de Liette sont

_longs jusqu’à demain_, et je ne lui connus jamais que des cheveux

courts, frisés, qui flottent autour de sa tête comme un léger nuage où

le soleil aurait passé ses clartés.

Cet amant, qui ne voulait pas, même pour l’embellir, que l’on touchât

au portrait idéal qu’il emportait dans son cœur de sa maîtresse, manqua

de faire sortir notre ermite des gonds. Il est certain que la critique

obstinée de Simonnet dépassait toutes les bornes. Quoi! il osait se

permettre de trouver à redire à des chants auxquels, en toute l’étendue

de la montagne, on applaudissait des deux mains! Pauvre Simonnet

Garidel! pourquoi ne savait-il pas le latin? pourquoi ne s’était-il pas

rencontré un pédant capable de lui expliquer ces trois mots: _Genus

irritabile vatum_?

Braguibus, craignant de voir les cartes se brouiller,—ce qui n’était

pas arrivé à Saint-Michel de mémoire d’amoureux,—s’empressa de donner

du souffle à son fifre.

Le Frère, appelé, répondit incontinent:

«_Mon Dieu! fillette_

_Si jolie,_,

_De moi tu n’auras donc point pitié!

Tu ne m’aimes pas, moi je me meurs!

Mais bientôt finira mon supplice:

Je suis au trou pour plus de la moitié._»

Barnabé n’avait pas fini de chanter cette strophe, que Simonnet Garidel

levait les bras vers lui et donnait les marques d’un irrésistible

enthousiasme.

—C’est superbe! s’écria-t-il avec élan, c’est superbe! Ah! Frère, que

je vous remercie! Vous avez raison, raison comme le bon Dieu, de dire

que je suis à moitié mort. Moi, sentant mes jambes coupées, depuis que

j’aime tant Liette, je me répétais en mon dedans: «_J’en mourrai, j’en

mourrai bien sûr_;» mais jamais je n’eusse trouvé vos jolis mots pour

conter ma peine.

—Tu vois donc que je m’y entends à vos crève-cœur amoureux!

interrompit l’ermite qui triomphait.

—Certes, mieux que pas un!... Au demeurant, ni Braguibus ni vous,

vous n’aurez à vous plaindre de moi. Les Garidel ne sont plus riches;

mais il reste encore assez de miettes au fond du sac pour acquitter le

service que vous me rendez... A propos, et le quatrième couplet?

Braguibus et Barnabé, gonflés par l’espérance d’une grasse aubaine,

s’enlevèrent de plus belle.

«_Adieu, fillette_

_Si jolie_,

_Je pars, puisque tu ne me veux pas;

Je ne retournerai plus au village,

Et si ton œil voit mon visage,

Ce sera la nuit, quand tu songeras._»

—Et, à présent qu’est-ce que tu vas me dire? interrogea le Frère, ne

se donnant pas le temps de respirer.

Le jeune Garidel ne répondit point. Il restait immobile, comme fiché

dans les dalles de l’ermitage, regardant tantôt à droite, tantôt à

gauche, mais ne desserrant les dents en aucune façon.

—Tu n’as donc pas compris, Simonnet? lui demanda Braguibus.

L’amant de Liette fit un effort, puis il articula péniblement ces mots:

—Si fait bien, j’ai compris.

A ce moment, moi qui avais pris place en un coin obscur de l’immense

cuisine et suivais curieusement nos trois personnages noyés dans la

lumière jaune de la lampe de cuivre, je vis distinctement Simonnet

chanceler sur ses jambes.

—Il tombe! il tombe! m’écriai-je bondissant vers lui pour le soutenir.

Mais déjà Barnabé l’avait saisi dans ses bras, et le guidait vers une

escabelle, où il l’assit solidement.

—Comment, mon garçon, lui dit-il, riant de son plus gros rire, tu

commences à battre de l’aile, parce que je te chatouille un peu le cœur

avec ma chanson? Elle est fort belle ma chanson, je ne vas pas contre;

mais Dieu me sauve! c’est la première fois que j’assiste à pareille

fête de voir les galants se trouver mal à Saint-Michel... En voilà un

triomphe dont on parlera dans le pays! Et Braguibus, aussi sot qu’un

panier sans anse, qui me barbouillait comme ça que mes romancines de

ce jour ne valent pas celles du temps jadis. Les vers, c’est comme le

vin: tant plus c’est vieux, tant plus c’est bon... Au fait, si, pour te

remonter l’estomac, on essayait une bouteille du bon coin?

—Merci, Frère, murmura le jeune homme d’une voix qui se raffermissait.

L’ermite ne l’entendit point: il descendait quatre à quatre l’escalier

de la cave, hurlant à tue-tête et sans penser à mal, le pauvre homme:

«_Adieu, fillette_

_Si jolie_,

_Je pars, puisque tu ne me veux pas;

Je ne retournerai plus au village,

Et si ton œil voit mon visage,

Ce sera la nuit, quand tu songeras._»

Il reparut juste comme le dernier mot du verset tombait de ses lèvres.

—Eh bien! Braguibus, tu n’as pas encore rincé les verres? dit-il.

As-tu peur que l’eau de ma cruche ne te salisse les mains, par exemple!

Hardi donc, l’endormi!

Simonnet but le premier, puis Barnabé, puis Braguibus, puis moi, malgré

que j’en eusse.

On s’était attablé dans le rond lumineux que formait le _carel_

accroché au rebord de la cheminée.

—C’est du vin de Faugères, dit l’ermite. Oh! pour fameux, il est

fameux... Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël, un vrai moucheron

de cave, ce Frère, s’y oublierait jusqu’à la vie éternelle... Quand

on pense pourtant que ce vin, qui prend des couleurs si plaisantes

dans mon verre, qui est doux au gosier comme le velours et chaud aux

intérieurs du corps comme les braises du four communal, ça vient dans

un terrain aussi empierré que la grave de la rivière d’Orb! Il faut

croire que la pierre de ce pays renferme de bons sucs tout de même.

Je l’ai quêté il y a huit ans viennent les vendanges, et mon palais

m’annonce qu’il ne s’est pas mal comporté depuis ce temps ancien.

Vivement il atteignit une seconde bouteille.

—Toutes les fois que je donne dans les chansons, il me vient une soif

qui m’étrangle... Allons, Simonnet, encore un coup, mon garçon.

—J’en ai assez, fit celui-ci retirant son verre.

—Songe qu’il faut que je te remette droit sur tes quilles.

—Ma faiblesse est passée.

—De la faiblesse à ton âge, Jésus-Seigneur! Ce n’est pas moi qui avais

des faiblesses, quand mon temps était de courir après les cotillons...

Mais expliquons-nous, puisque aussi bien nous causons, les coudes sur

la table et la bouteille sous les yeux: tu l’aimes donc bien cette

Juliette Combal?

Simonnet nous regarda tous avec des yeux un peu troublés.

—Moi, dit-il enfin, je fus toujours fort contre la terre, et, dans

notre contrée, je ne crois pas que l’on découvre un homme plus

déterminé, plus entendu à toutes les besognes des champs. Mais, de tant

loin qu’il me souvienne, pour de la force, je n’en eus jamais aucune

contre les femmes. Tenez! vous connaissez le père Garidel, il est rude

semblablement à l’écorce du rouvre et aussi vif que le feu de bruyères;

eh bien! dans mon enfance, il avait beau crier, menacer, s’encolérer

contre moi à en devenir rouge comme un coquelicot des blés, je m’en

souciais autant que s’il eût chanté; tandis que si ma mère, la bonne

défunte Garidelle, levait tant seulement un doigt, je me rendais tout

de suite à merci et sans trouver un mot à répliquer. Les pantalons ne

m’effrayèrent de la vie, mais les jupons!... C’est comme ça.

Barnabé eut un éclat de rire qui fit trembler l’ermitage. Il

s’administra une rasade de faugères.

—A présent, vous devez comprendre si Liette Combal me fait peur,

reprit le jeune homme. Mon Dieu! tant que nous fûmes petits, nos

maisons étant amies d’ancienneté, nous jouions sur la place du village

comme agneaux et cabris ont coutume de s’ébattre dans les champs.

Mais un jour, Liette devint honteuse de nos jeux, moi tout aussi

honteux qu’elle, et, depuis ce jour-là, nous nous sommes aimés... Ah!

si la Combale pense que mon cœur, quand il s’est rempli de sa fille,

reluquait les richesses qui reviendront un jour à Liette, comme la

Combale se trompe joliment! Que voulez-vous? pour cette vieille,

maîtresse de son mari, des gens et des bêtes de sa maison, il n’y a

au monde que de l’argent, et, encore que Liette en tienne pour moi,

l’avaricieuse mère ne lui permettra aucunement de m’épouser, moi

n’ayant pas assez d’écus dans mon sac... Oh! les écus! les écus

d’enfer!...

—C’est bon, c’est très bon, les écus! interjeta l’ermite.

—Vous savez dorénavant le fort et le faible de ce qu’il en est de moi,

continua Simonnet d’une voix dolente. Hélas! ainsi que le dit votre

chanson, Frère, il ne me reste qu’à m’en aller ou à mourir. M’en aller,

mourir, tout cela c’est la même chose, car je le sens, une fois les

talons tournés aux Aires, je marcherai tant que je trouverai terre sous

mes pas et ne reparaîtrai plus au pays.

Il s’attendrit à ces derniers mots. Des larmes, que ses paupières

gonflées ne retenaient qu’avec peine, roulèrent, rondes, brillantes,

pressées, le long de ses joues. Braguibus, d’un geste rapide, décrocha

son fifre du bouton où il dormait paisiblement, et sonna tout d’un coup

le motif de la chanson.

Barnabé, à cet hallali, dressa l’oreille; puis, se campant debout,

chanta le cinquième et dernier couplet.

«_Oui, oui, fillette_

_Si jolie_,

_Mon amour n’est pas étouffé:

Quand, je serai mort, je reviendrai encore

Dans ta maison faire ténèbres,

Pour t’offrir mon cœur éteint_.»

[Pour ceux de nos lecteurs qui entendraient le patois languedocien, un

des nombreux dérivés de la vieille langue romane, nous croyons devoir

reproduire ici le texte même de la chanson de Barnabé:

_Digos, filletto_

_Tan poulidetto_,

_Quan portos toun rouché bantal,

Per dé qué, coumo uno paourugo

Qué d’amour crento la bélugo,

T’amaga toujours din l’oustal?_

_Sourtis, filletto_

_Tan poulidetto_,

_Oubris la porto ambé ta man,

Mastro mé toun froun qué rayonno,

Tous éls,—dous luns,—é la courouno

De toun pel loun jusqu’à déman._

_Moun Diou, filletto_

_Tan poulidetto_,

_Dé yeou n’auras dounc pas piétat?

Tu m’aïmos pas, é yeou mourissi;

Mais léou finiro moun supplici:

Sioï al clot par maï dé mitat._

_Adiou, filletto_

_Tan poulidetto_,

_Partici, dounc qué mé bos pas,

Tournaraï pas pus al bilaché,

E sé toun él béï moun bisaché

Sero la neï, quan souncharas._

_Oï, oï, filletto_

_Tan poulidetto_,

_Moun amour n’es pas estouffat:

Quan seraï mort, bandraï encoro

Din toun oustal faïré tantaro,

Per t’ouffri moun cur attudat._

]

Simonnet Garidel, tout à sa douleur, ne hasarda pas une observation.

Il se contenta de prendre les mains de Barnabé, de Braguibus dans les

siennes et de les y presser en sanglotant. Pour moi, il me revint ma

part dans cette distribution affectueuse: l’amoureux m’apercevant à son

côté et ne sachant peut-être trop ce qu’il faisait, m’embrassa. Comme

je me trouvais le plus jeune de la bande, je me figurai que ce baiser

était à l’adresse de Juliette Combal. Je le reçus avec plaisir.

—Te voilà content de nous, j’espère? dit Barnabé.

Barnabé · 第 8 / 21 段