se passait il y a deux ans, sur la route de Saint-Pons, du côté
d’Olargues. Mais, moi qui connaissais les petits chemins aussi bien que
les grands, je fis un crochet tout d’un coup, me jetai dans la montagne
à travers des taillis, cachai Baptiste dans un fourré, et les gendarmes
perdirent mes pas. Ah! que gentiment je m’esclafai de rire, voyant
là-bas au-dessous de moi, dans la plaine, ces hommes plantés sur leurs
bêtes qui cherchaient des yeux leur gibier. Enfin, tirant mon âne par
la bride derrière les feuillages, je finis par échapper aux brigands.
Que de peines, de sueurs, dans les rocailles de Caroux! Le soir, par
exemple, j’étais rompu de fatigue, et, quand j’arrivai au Poujol, chez
une brave femme qui fut toujours secourable aux pauvres Frères, je
te réponds, mon pétiot, que je demandai plutôt un lit pour m’étendre
qu’une table pour m’ébaudir.
—Et qu’aviez-vous donc fait?
—Rien, pardi! Est-ce qu’on a besoin de faire quelque chose au
gouvernement pour qu’il tracasse le pauvre monde? Va-t’en voir si M.
Combal, qui lui rend des services, puisqu’il est maire de la commune
sans paye, est dispensé de fournir les écus de ses impositions. Aux
riches, le gouvernement prend leur argent; aux misérables comme moi,
il prend leur peau, s’ils ne savent la défendre. Il faut bien, se les
étant mis sur la croûte, qu’il donne du travail à ses percepteurs et à
ses gendarmes.
—Encore si les gendarmes attrapaient tous les voleurs!
—Il ne manquerait plus que ça, par exemple! Plus d’un goujon glisse à
travers les mailles du filet et s’en revient nager dans la rivière, dit
Barnabé joyeusement.
—Témoin, Venceslas Labinowski.
L’ermite rit aux éclats.
—Oh! pour celui-là, c’est un finaud, un Polonais de la Pologne, et
s’il donne du fil à retordre à la justice, je n’en suis aucunement
fâché.
—C’est vous pourtant qui le dénonçâtes à M. Etienne Baticol, maire
d’Hérépian, ainsi qu’à M. Combal, maire des Aires.
—Pourquoi avait-il employé la savate avec moi, quand je lui donnais
tout simplement un bon conseil, près de la statue de Paul Riquet, à
Béziers?
—Alors c’était de vous avoir jeté par terre, non d’avoir pillé
Notre-Dame de Cavimont, que vous lui teniez rancune?
—Moi, d’abord, qu’un particulier me tire un cheveu de la tête, je
n’ai plus de tranquillité que je ne lui aie cassé un membre ou deux.
Je suis ainsi fait: qui m’égratigne, je l’écorche... Crois-tu, par
exemple, que si le charcutier de Saint-Pons qui m’accusa de lui avoir
volé cent francs, et me lança la gendarmerie aux chausses, me tombait
sous la griffe, je n’éprouvasse pas quelque satisfaction à lui caresser
l’échine avec un gourdin de rouvre ou de châtaignier?...
—Eh quoi! Barnabé, on osait vous accuser?...
—Mon Dieu! je comprends que le frère Laborie, de Notre-Dame de Nize,
fasse don à l’hôpital de Bédarieux du lard, de la saucisse, du boudin,
mêmement des _grattons_ qu’il ramasse chaque année dans ses quêtes.
Cette bienfaisance aux pauvres lui vaudra une belle place dans le ciel.
Mais viderait-il son sac à plein bord sans exiger la moindre pièce
blanche, si, comme moi, il avait un fils dans les horlogeries, à Moret,
département du Jura? Je suis Frère libre de Saint-François, mais je
suis père également, et le bon Dieu, qui me donna Félibien, me punirait
si je le laissais en oubli. Je vis donc de mon métier, et je ne me
fais pas tirer l’oreille toutes les fois que l’occasion se présente de
m’arrondir le gousset...
Il s’interrompit brusquement. Il porta les yeux vers le sentier qui
débouche sur le plateau, à deux pas de la chapelle.
—Personne encore! murmura-t-il.... Ah ça! est-ce que Simonnet Garidel
ne se souvient plus qu’il m’a commandé une chanson?
—Et ce charcutier de Saint-Pons? demandai-je.
—Voici le fait. Je revenais de Marthomis, où les cochons, toujours
bien nourris, ont une graisse!.... C’est moi qui ai découvert ce
trou dans les Montagnes-Noires, et, tous les ans, je ne manque pas
d’y descendre. La quête avait été à ce point prospère que Baptiste
pliait sous les victuailles: andouilles, jambons, vessies pleines de
saindoux... Tu comprends si je riais tout seul, marchant derrière ma
bête, les yeux fixés sur mon butin... Ayant évité l’octroi par une
ruse, j’entre dans Saint-Pons et je m’arrête, rue de Castres, à la
porte de M. Cœurdevache, charcutier. Il a pour enseigne un cochon de
lait si blanc qu’on le mangerait tout cru...
«—Combien du tout? me demanda M. Cœurdevache, ayant vu et tâté ma
marchandise.
«—Soixante francs.
«—Cinquante.
«—Soixante.
«Et je détachai Baptiste comme pour nous en aller.
«—Marché conclu! s’écria le charcutier.
«Alors, il ouvre un tiroir et a le front de m’offrir en paiement un
morceau de papier.
«—Frère, rendez-moi quarante francs et nous sommes quittes.
«—Je ne veux pas de ce chiffon, lui dis-je.
«—Mais c’est un billet de banque de cent francs.
«—Il me faut de l’argent liquide et rond.
«Il rejette le billet de banque au milieu de beaucoup d’autres dans
le tiroir et monte au premier étage de sa maison. Un moment après, il
redescend avec douze écus qui rendaient, en sa main, une musique plus
jolie que celle de Braguibus. Il me les compte un à un.
«La vente finie, j’enjambe Baptiste, et nous allons bravement
souper à l’_Auberge du Cheval-Blanc_ chez Alexandre Morel, rue
Neuve-de-Saint-Chinian.»
Barnabé s’arrêta de nouveau. Pour s’enquérir de l’heure sans doute, il
regarda le ciel, où la lune, un moment obscurcie par des nuages légers,
brillait désormais d’un incomparable éclat.
—C’est égal, dit-il, si Simonnet Garidel me manquait de parole, ce
ne serait pas honnête... Enfant, toi qui as l’ouïe aussi fine qu’un
perdreau, écoute un peu. N’entends-tu rien?
—Je n’entends rien, Barnabé.
—Ce que c’est que de nous! reprit le Frère. Il y a peu de temps
encore, pas une feuille n’eût remué aux alentours de Saint-Michel que
je n’en eusse été prévenu. A présent, c’est à peine si la voix du
coucou arrive jusqu’à moi... Il se fait tard, mon pauvre Barnabé, il se
fait tard...
Ayant articulé ces paroles mélancoliques comme un glas, il se laissa
tomber plutôt qu’il ne s’assit sur un bloc feutré d’un gazon épais. De
ce point, non-seulement on pouvait sonder les sentiers aboutissant à
l’ermitage, mais explorer la vallée d’Orb tout entière, endormie dans
la paix de cette belle nuit. Je me plaçai près de l’ermite et demeurai
silencieux.
* * * * *
Cependant, je faisais des réflexions singulières. Entraîné soudain par
un courant d’idées tristes et esquivant la fin de son histoire avec
le charcutier de la rue de Castres, Barnabé me donna des soupçons sur
sa parfaite probité. Qui sait si cet homme, que j’avais connu depuis
quelques jours tour à tour bon et méchant, compatissant et cruel,
fermement dévoué en apparence à mon oncle et néanmoins, à propos des
chansons, infidèle à ses engagements formels, n’avait pas, en effet,
volé les cent francs à M. Cœurdevache, de Saint-Pons? Dieu! si Barnabé
Lavérune était un autre Venceslas Labinowski! Un frisson me parcourut
les membres, et c’est poussé par l’épouvante que, de moi-même, je me
rejetai dans la malheureuse aventure avec le charcutier, comme, du haut
de Saint-Michel, je me fusse précipité dans le ruisseau de Lavernière,
si le vertige tout d’un coup fût venu griser mon cerveau.
—Enfin, balbutiai-je, M. Cœurdevache vous accusait de lui avoir dérobé
cent francs?
—Pour le moment, je dépêchais, à l’_Auberge du Cheval-Blanc_, chez
Alexandre Morel, un jeune poulet blanc de peau et tendre comme du
caillé. Mon Dieu! je ne faisais de mal à personne, ayant distrait cette
bête de ma quête à Marthomis. A mon dernier coup de dent, un homme
entre, et je reconnais le charcutier de la rue de Castres.
«—Un peu tard, monsieur Cœurdevache, lui dis-je: le rôti est enterré.
Pourtant la besace est en fonds, et, s’il vous était agréable de
trinquer avec moi...
«—Ce n’est ni pour boire ni pour manger que je vous cherche, me dit
cet homme, qui ne paraissait pas content.
«—Est-ce pour me compter les poils de la barbe, par hasard? Venez-y,
voyons.
«—Frère, il me manque cent francs.
«—Il me manque bien plus que cela, à moi, pour être riche comme vous.
«—Frère Barnabé, je ne ris point.
«—Pleurez à votre aise alors, et laissez-moi finir de souper.
«—Il n’y avait que vous dans ma boutique, quand j’ai laissé mon tiroir
ouvert.
«Je me soulevai sur mes ergots.
«—Ah ça! compère, allez-vous bientôt finir de me jeter vos accusations
à la face? Savez-vous qu’au bout du compte vous pourriez me mettre les
bras en danse, et qu’il ne vous en reviendrait rien de bon sur le dos?
Attention! j’ai le sang vif comme la poudre à fusil, et, là où je pose
la main, il reste des marques.
«En barbouillant ces paroles, car la salive m’embarrasse les mots
dans la colère, je regardais une fenêtre toute grande ouverte et, me
trouvant seul avec M. Cœurdevache, l’envie me prenait aux ongles de le
saisir par le drap de sa veste et de l’envoyer faire un voyage dans
la basse-cour. Sans doute, le charcutier eut le pressentiment de mes
intentions, car il recula de plusieurs semelles. Croyant qu’il allait
appeler du secours dans la salle voisine, où ripaillait une bande
nombreuse de charretiers, je lui appliquai une griffe sur l’épaule
droite et le retins.
«—Je ne veux pas, lui dis-je, que tous ces gens, en train de vider
bouteille, viennent ici m’appeler voleur, comme vous avez osé le faire
vous-même. Gardez donc bouche close, si vous tenez à votre vie. Oh!
moi, je ne suis pas méchant, pratiquant la règle de saint François.
Pourtant, si on me tarabuste trop les esprits, gare l’averse!... Je ne
demande pas mieux que d’écouter vos explications, et, s’il y a erreur
dans nos arrangements, d’en arriver à restituer le bien d’autrui. Mais
vous conviendrez, monsieur Cœurdevache, que ce n’est pas dans une
auberge, au milieu des allants et venants, que nous pouvons régler
définitivement notre compte. Nous allons sortir du _Cheval-Blanc_ bras
dessus bras dessous semblablement à de vieux amis que nous sommes, et
nous nous entendrons dehors pour le mieux. Surtout pas un mot de cette
affaire à Alexandre Morel, quand je vas lui payer le souper de Baptiste
et le mien.
«—Alors, vous allez venir à la maison? me demanda le charcutier, dont,
moyennant ma main toujours appuyée sur lui, la voix devenait plus douce.
«—Chez vous, ailleurs, où vous voudrez, chez M. le juge de paix, si
cela vous plaît.
«Une minute après, ayant baillé vingt sous à Alexandre Morel, détaché
Baptiste du râtelier, avec M. Cœurdevache, dont j’avais rattrapé le
bras vivement, nous enfilions la belle allée de platanes qui fait une
si magnifique entrée à la petite ville de Saint-Pons.
«—Où allons-nous de ce pas? me demanda M. Cœurdevache, un peu épeuré.
«—Moi, je vais à mon ermitage de Saint-Michel, selon mon habitude,
après mes quêtes, et vous, vous m’accompagnez un bout de chemin, pour
causer des cent francs qu’on vous a volés.... Voyons, il fait nuit
noire, personne ne nous écoute, contez-moi ça.
«—La chose est bien simple, fit le charcutier; c’est pendant que je
suis monté dans ma chambre, au premier étage, pour y chercher vos douze
pièces d’argent, que le billet de banque de cent francs a disparu de
mon tiroir.
«—En êtes-vous bien sûr?
«—J’avais compté.
«—Il fallait recompter, que diable!
«—J’ai recompté.
«—Vous referez vos calculs en rentrant chez vous.
«—Donc vous n’avez pas pris mon billet?
«Je ne lui répondis point, mais je le serrai davantage, sentant
à quelques mouvements qu’il ramassait ses forces pour essayer de
s’échapper.
«Nous marchâmes plus d’un quart d’heure sans débrider langue ni l’un ni
l’autre. Moi, je riais dans ma peau de la bonne farce; lui, semblait au
contraire consterné, se faisant traîner un peu à la queue de Baptiste,
lequel, comme son maître, devait jubiler en son dedans à s’étouffer.
«—A la fin des fins, me laisserez vous tranquille? s’écria M.
Cœurdevache.
«—Avec moi tout se paye, lui répondis-je. Pourquoi m’avez-vous appelé
voleur...
«—Je ne marcherai plus!
«Il s’arrêta sur le coup. Je le regardai dans les prunelles.
«—Suivez bien mes raisonnements, monsieur Cœurdevache, lui dis-je.
Si je vous ai emmené hors de la ville, ce n’est pas pour le plaisir
de faire société avec vous. Je fréquente MM. les curés, quelquefois
monseigneur l’évêque, j’ai mêmement parlé à notre saint père le Pape,
chaque fois que je suis allé à Rome pour le voir. Vous comprenez alors
en quel état je tiens les charcutiers, lesquels, à ne point mentir,
s’entendent merveilleusement à saigner les cochons, à confectionner
andouilles, saucisses et boudins, mais ne chantent jamais la messe,
ne confessent jamais personne et demandent une chose tant seulement
au ciel: que les tripes soient bien succulentes et bien grasses, les
lards bien blancs et bien épais... Vous m’accusez de vous avoir volé
cent francs, et vous ne vous feriez pas scrupule, si d’aventure je
vous lâchais les quatre membres, de vous encourir vers Saint-Pons et
de lancer sur ma piste toute la meute des gendarmes. Je n’aime point
ce peuple boutonné et moustachu, et ne veux aucunement, encore que je
sois innocent comme l’enfant à la mamelle, me laisser agripper par lui.
Raison pourquoi je vous mène faire une promenade au clair de lune et
vous conseille de marquer le pas tranquillement à mes côtés.
«—Alors vous m’enlevez?
«Le mot me fit rire: il était si drôle!
«—J’aimerais mieux enlever la belle madame Cœurdevache que vous, lui
dis-je. Mais vous savez le proverbe: _Faute de grives, on prend des
merles..._»
* * * * *
Barnabé se tut un moment. Son récit m’intéressait au delà de toute
expression, et je ne pus me tenir de lui en demander la suite.
—Eh bien? insistai-je.
—Les hommes forts, ayant leurs bras, ne se méfient de rien ni de
personne; il n’en va pas ainsi des hommes faibles, mon pétiot, me
dit-il. Ceux-ci sont rusés et remplacent la force par la malice. Tu te
souviens, je pense, de Venceslas Labinowski, et de son coup de savate,
à Béziers? M. Cœurdevache, voyant miséricorde se perdre, s’était décidé
à reprendre route avec moi. Il marchait même d’un bon pas. Seulement
il arrivait de temps à autre que, sans motif visible, ses jambes
se trouvaient embarrassées dans les miennes. Il était clair que le
charcutier, comme y réussit plus tard Venceslas Labinowski, cherchait
à me faire tomber pour prendre le large, tandis que je me ramasserais.
Les loups, n’osant trop attaquer l’homme, qui les effraye avec sa haute
taille, lui passent et repassent entre les deux mollets et travaillent
par ce manége à le jeter à bas afin de le dévorer paisiblement après.
Je savais ça, et, sans plus délibérer, saisissant M. Cœurdevache qui ne
s’y attendait mie, je le plantai sur Baptiste à califourchon.
«—Vous m’avez plusieurs fois marché sur les orteils, lui dis-je, et
cela m’a porté à l’estomac. Allons, tenez la bride; moi, je tiens la
queue, et battons la route vivement. J’ai hâte de revoir mon ermitage
de Saint-Michel.
«—Vous m’amenez chez vous?
«—Oh! que nenni!
«—Et quand me laisserez-vous retourner à Saint-Pons?
«—A l’aube. La nuit est si douce!
«—Et ma femme?
«—Oh! les femmes, il y a tant et plus qu’elles savent se passer de
leurs maris.
«—La mienne m’aime, et je le lui rends.
«—Je le rendais aussi à ma défunte, et à d’autres dans l’occasion;
mais elles, tout en me le rendant, étaient fort capables de s’en
laisser conter par les vanniers de la rivière, quand ils étaient jeunes
et vigoureux. Allez, monsieur Cœurdevache, en amitié, l’homme et la
femme se valent bien.
«—Et mon petit garçon qui va sur ses sept ans, comme il doit sangloter
à cette heure, ne me voyant plus revenir!
«Le charcutier, finissant ces mots, pleura. Moi, je demeurai étourdi,
et je pensai à mon Félibien qui était si loin, à Moret, département du
Jura. Tout d’un coup, Baptiste, à qui le chagrin du charcutier faisait
mal, s’arrêta.
«—Monsieur Cœurdevache, dis-je, puisque vous avez, en votre maison,
rue de Castres, un enfant qui vous espère dans l’inquiétude, la farce
que je vous ai jouée est finie. Descendez et retournez chez vous.
Jurez-moi tant seulement de ne souffler mot de ceci à personne qui
vive, principalement à la gendarmerie.
«—Je vous le jure, Frère.
«Il sauta au milieu de la route. Je lui tins une minute les deux mains
dans les miennes.
«—Je n’ai point touché à votre tiroir, lui dis-je. Peut-être,
fouillant toutes mes poches, trouverais-je un billet de banque plié en
quatre dans mon gilet. Mais ce n’est le vôtre aucunement, je vous le
promets. Les billets se ressemblent tous. Adieu donc, et embrassez pour
moi votre femme, sans oublier votre pétiot.
«Un instant après, il disparaissait à l’un des détours du chemin. Je
traversai le gros bourg endormi de Riols... Voyez-vous, ce Simonnet
Garidel qui se moque de ma chanson à présent qu’elle est faite!»
Il se remit debout, impatient et inquiet.
—Et les gendarmes de Saint-Pons? osai-je lui demander.
—L’homme est menteur et manque facilement à ses promesses, répondit
Barnabé, attentif à tous les bruits de la nuit. Le charcutier, qui
avait juré, me lâcha les gendarmes. C’est dans les environs du
Mas-de-l’Église que je les aperçus dans la brume, au premier matin;
mais ils n’eurent pas assez de nez, et je leur échappai à travers les
broussailles.
—Ils ne vinrent pas jusqu’à Saint-Michel?
—Jamais.... Pourtant, il me fallut avoir une explication avec le
brigadier de gendarmerie de Bédarieux, qui, paraît-il, avait reçu des
ordres contre moi.
—Et que lui dites-vous, à ce brigadier?
—Pardi! la vérité, la seule vérité. Je lui racontai que M.
Cœurdevache, lequel, en sa ville natale, a la réputation de boire à
l’égal d’une barrique sèche, était venu à ma rencontre à l’_Auberge
du Cheval-Blanc_, et que là, l’un et l’autre, nous étant longuement
aspergé la luette avec de l’eau bénite de cave, nous avions fini par
nous prendre de bec, ainsi que cela arrive entre gens que le vin met
en danse; puis, en compagnie de Baptiste, trop sage pour s’être laissé
troubler la cervelle à l’abreuvoir, et qui conséquemment nous guidait
en droiture vers Saint-Michel, nous avions batifolé toute la nuit
à travers les chemins. Quant au billet de banque de cent francs et
plus, c’était une lubie de M. Cœurdevache, dont la tête pour l’instant
variait comme une pendule détraquée... Le brigadier pouffa de rire,
m’appela, je crois, _ivrogne_, ce qui ne m’a pas dégoûté de vider mon
verre, et je quittai la maison de la gendarmerie un peu plus content
que je n’y étais entré. Diantre! c’est que la prison n’est pas bien
loin de là... Enfin, ton oncle arrangea l’affaire...
Un chant alerte, sonore, vif comme l’ariette d’un rossignol, éclatant
dans les châtaigneraies, coupa la parole à l’ermite.
—Braguibus! s’écria-t-il; j’entends le fifre de Braguibus!
Il me prit une main et m’entraîna.
III
Jean Maniglier, mal culotté, comme le bon roi Dagobert, reçoit le
surnom de _Braguibus_.
A peine le Frère avait-il allumé son _carel_, lampe à trois becs de
forme antique avec récipient de cuivre jaune, très en faveur chez les
paysans de nos montagnes, que Simonnet Garidel et Jean Maniglier, dit
_Braguibus_, parurent au seuil de l’ermitage.
—J’ai cru que le loup vous avait mangés dans le bois, leur dit
Barnabé, moitié ironique, moitié fâché.
—Le loup? Je voudrais bien qu’il osât tant seulement me regarder! fit
Simonnet, projetant en avant ses bras musculeux, aussi velus que la
poitrine de l’ermite, cette poitrine que je n’avais pu voir sans rougir.
—Oh! tu es fort, toi, je le sais, lui dit le Frère; mais pas contre
Juliette Combal, par exemple!...
Tandis que le jeune Garidel et Barnabé échangeaient ces paroles de
bienvenue, Braguibus, avec l’aisance d’un habitué de l’endroit, avait
pris une chaise, s’était assis, et, portant à plusieurs reprises le
fifre à ses lèvres, en avait tiré, à la sourdine, des sons légers,
comme pour mettre en train l’instrument.
* * * * *
Au fait, nous ne pouvons laisser passer ce personnage, historique en
toute l’étendue des Cévennes méridionales, sans le faire connaître au
lecteur.
A l’époque où se déroulent les divers événements de ce récit, Jean
Maniglier avait quarante-cinq ans environ. C’était un petit homme
délicat et menu, vêtu en toute saison d’une veste de serge coupée
rond sur les reins et à collet droit, selon la mode de chez nous.
Par-ci par-là, parmi l’étoffe élimée, éclataient quelques boutons de
métal soigneusement astiqués, un surtout, large comme un gros sou, où
l’artiste suspendait son fifre au repos.
A l’encontre de nos montagnards robustes, qui laissent volontiers
flotter leur vêtement, la veste de Jean Maniglier demeurait constamment
fermée. Sa poitrine, d’où sortait le précieux souffle qui filait des
notes tour à tour tristes et gaies, paraissait grêle; de là, tant de
précautions pour la préserver de la bise ou du froid. Le pantalon
était large, à grand pont-levis jusque par-dessous les aisselles,
toujours trop ample du fond, à la ceinture mal attachée. De ce pantalon
incommensurable, où se perdaient les maigres tibias du musicien, où
ses pieds mignons demeuraient perpétuellement engouffrés, lui était
venu le surnom sous lequel tout le monde le désignait dans le pays.
De _braies_, vieux mot qui signifie chausses, l’esprit comique de nos
Cévenols n’avait pas eu de peine à déduire _Braguibus_, et, en homme
d’esprit, Jean Maniglier avait été le premier à rire de cette joyeuse
invention.
Une grosse tête ronde, à figure poupine, presque glabre, souriante,
surmontait ce corps débile. Le cou, caché sous de lourdes mèches de
cheveux noirs, longues et droites comme des sabres, paraissait court,
enfoncé entre les deux épaules, lesquelles tendaient à se relever en
ailes, ainsi que cela arrive fréquemment chez les bossus. Evidemment
Braguibus portait une gibbosité en un endroit quelconque de sa machine.
Etait-ce par devant? était-ce par derrière? On l’ignorait. La bosse
n’avait pas abouti jusqu’à fleur de peau; mais, pour être demeurée
enfouie dans les profondeurs de l’organisme, elle n’en existait pas
moins. On la pressentait, on la voyait, on la touchait.
En nos rudes campagnes cévenoles, où la terre tour à tour argileuse et
empierrée, mais toujours résistante et forte, réclame des hommes de
fer, on devine le sort réservé aux malheureux que la nature marâtre n’a
point armés pour le terrible combat de la culture. Non-seulement, dans
les familles, que leur présence inutile épuise, ils deviennent l’objet
du plus cruel abandon, mais aussi du plus affligeant mépris.
Chez les paysans aisés, on arrive quelquefois à faire d’un infirme un
maître d’école, un tailleur, un horloger: malheureusement, ces divers
métiers, parce qu’ils exigent des sacrifices, sont rarement le lot de
ces êtres pour qui l’injustice en ce monde commença dès le ventre de
leur mère. En général, ils sont voués à la mendicité, à une existence
toute de honte et d’abjection.
Une intelligence surprenante—Dieu daigne souvent toucher du doigt
sa créature la moins parfaite—avait préservé Jean Maniglier de la
dégradation où tombent les faibles sur notre terre de granit. Né
en pleine paysannerie, comme ses parents acharnés contre un sol
ingrat, après avoir, dans les années de son enfance maladive, gardé
les ouailles à travers les prairies et plus d’une fois, dans les
forêts de chênes, au risque de se faire dévorer, les truies avec
leurs marcassins, vers dix-huit ans, il avait essayé de se prendre à
la terre. Impossible! Ses bras tremblants n’avaient soulevé le pic
qu’avec peine et avaient totalement manqué de puissance pour peser
sur l’oreillette de la charrue et enfoncer le soc dans les sillons.
Il fallut tourner bride à un labeur qu’il eût aimé. Les champs, où
il eût passé délicieusement sa vie, lui devenaient inaccessibles. Il
quitta les Aires tout honteux, et, en pleurant, s’enfonça dans les
Montagnes-Noires.