que les flammes cédèrent. La saucisse de Gathon Molinier et les
chardonnerets du verger apparurent légèrement charbonnés.
—Cela leur vaut une flambée, dit le Frère, renversant le gril sur le
plat... A table, mon garçonnet!
Tandis que, d’une dent indolente, peu convaincue, je m’exerçais sur la
saucisse de Saint-Gervais, Barnabé avala deux brochettes. Il fallait
voir avec quel entrain il dépêchait la besogne. Une bête pour une
bouchée, et je néglige les gros morceaux de pain qu’il engloutissait
avec les oiseaux.
—Allons donc, me répétait-il, allons donc, mange. Nous ne sommes pas
ici pour compter les solives du plafond.
Il est clair que, n’ayant aucune faim,—le chocolat de mon oncle me
remplissait encore l’estomac,—je faisais assez piètre mine au repas.
Du reste, pourquoi ne point avouer que la saucisse de Gathon Molinier
ne stimulait en aucune façon mon appétit? Je regardais dans le vide,
portant les yeux tantôt aux murailles, tantôt sur Barnabé, surtout vers
la porte par laquelle Baptiste venait de disparaître sous les arceaux.
—Si tu ne peux mordre à la pitance, bois un coup alors, me dit le
Frère entre deux pauvres linottes qu’il engouffra comme des noisettes.
Et, me remplissant le verre de frontignan, lequel coulait sans bruit
comme l’huile d’or de la plaine:
—Vois-tu, mon pétiot, me dit-il, je suis de l’avis de Barthélemy
Pigassou, l’ermite de Saint-Raphaël: le vin est ce qu’il y a de
meilleur dans la vie de ce monde. Le frontignan, voilà un vrai paradis!
Va, va, tu sauras ça un jour... Quelle différence entre le frontignan
et le maraussan, Jésus-Dieu! Si M. Briguemal, qui aime tant le vin
blanc de sa cave, goûtait celui-ci! Dans le fait, il vaut mieux que
nous soyons seuls à cette heure: elle est si petite, cette fiole de la
brave Gathon!
Il l’atteignit encore sur la table et acheva de la vider sans façon, à
la régalade.
—Si Anselme Benoît, qui fait tant de ravages dans nos montagnes,
barbouilla-t-il, au lieu de ses drogues baillait du bon vin à ses
malades, il ne les mènerait pas au cimetière par douzaines... Mais
finalement, il faut que les médecins vivent et que les curés mangent de
bonne soupe.
Il allongea le bras pour saisir une bouteille de vin rouge.
—Ciel de Dieu! marmotta-t-il en faisant sauter le bouchon, comme ces
chardonnerets altèrent! Toutes les fois que j’ai le malheur de toucher
à ces coquins d’oisillons, il faut de toute nécessité que plusieurs
litres y passent. Ça se comprend dans le fond: ces bêtes avalent
toutes sortes de graines sèches, elles se rafraîchissent rarement le
bec, encore que l’eau ne manque point ici, et ça vous a un sang chaud,
chaud!... A moi, ces oiseaux allument l’enfer dans l’estomac et dans
le gosier... Sans compter que le lard rôti, flambé, brûlé, me gratte
la langue comme une râpe et achève de me faire courir des charbons par
tout le corps... Tu ne sens rien, toi, pétiot?
—Non, Barnabé, je ne sens rien.
—C’est qu’aussi tu es là, devant ton assiette et ton verre, aussi
emprunté que le dimanche, quand tu te plantes debout pour chanter
l’épître dans l’église... Oh! tu as une jolie voix, une voix de
rossignol dans la feuillée. Moi, quand j’étais enfantelet,—il y a plus
de quatre matins,—je piaulais aussi comme le fifre de Braguibus. Je
montais, je descendais, je remontais, je redescendais...
Il s’interrompit, et soudain entonna ce noël très populaire aux
Cévennes:
«Jésus est né dans l’étable,
_Sanctum Dominum Jesum_.
Voyez comme il est aimable!
_Sanctum Dominum nostrum._»
L’ermite, qui s’était mis debout, alla ainsi jusqu’à la fin du
quatrième couplet, ayant bien soin, après chaque strophe, de s’arrêter
quelques secondes pour vider son verre et me forcer à toucher au mien.
Comme je savais, moi aussi, le cantique par cœur, dès le quatrième
verset, entraîné presque à mon insu, je joignis ma voix de fausset
à la voix de basse du Frère, et, durant une heure, l’ermitage de
Saint-Michel envoya aux échos d’alentour le plus étrange concert qui
fut jamais.
Cependant, tandis que j’étais toujours en verve et disposé à
poursuivre,—le noël n’a pas moins de vingt-cinq couplets,—Barnabé
m’abandonna tout à coup. Effrayé d’entendre ma voix unique, laquelle
avait atteint un diapason absolument inconnu dans l’art musical, je me
tus à mon tour.
L’ermite éclata de rire. Il se rassit.
Alors seulement je m’aperçus que la face de Barnabé était
effroyablement rouge et que ses yeux, noyés dans des vapeurs humides,
n’avaient plus ni regard ni vie. Qu’allait-il lui arriver? Dix fois, il
tenta de décrocher les hauts boutons de sa soutane pour donner aisance
à son cou musculeux. Malheureusement ses doigts, qui tremblaient, ne
réussirent pas à rencontrer les boutonnières. Pourquoi ses doigts
tremblaient-ils? Sa main était si sûre lorsqu’elle saisissait les nids
aux branchettes fourchues du verger! Enfin la soutane, tourmentée à
tort et à travers, céda, et le Frère laissa voir, non-seulement son
cou aux veines saillantes et pleines, mais aussi toute sa poitrine
puissamment arquée, nerveuse, velue comme le dos de la hyène des
Catalans. A ce spectacle nouveau pour moi, je rougis et ne pus
m’empêcher de baisser pudiquement les yeux.
L’ermite rit de plus belle; mais ce rire sans éclat, saccadé, presque
bourbeux, m’épouvanta.
—Barnabé! m’écriai-je.
Sa prunelle recouvra quelque lumière.
—Eh bien, quoi? me dit-il.
—Si vous vouliez me le permettre, j’irais me promener un peu avec
Baptiste... par là..., pas bien loin.
—Baptiste! bredouilla-t-il. Ah! bien, avec Ba... Baptiste.
—Oui: je ne le fatiguerai pas... Je retournerai ici bientôt.
—Oh! oui... bien... bien.... tôt.
Au moment où je m’effaçais dans l’ombre des arceaux, le Frère se
souleva.
—Je le défends! je le défends! s’écria-t-il.
Je revins vers la table, tout intimidé.
—Je voudrais bien voir, reprit l’ermite avec un geste de menace, je
voudrais bien voir que tu eusses l’audace de mener mon âne au Planol
pour l’y faire mordre par toutes les bêtes sauvages des Catalans. Pour
le coup, si tu t’avisais d’endommager Baptiste en quelque façon, c’est
moi qui te travaillerais les côtes.
Je tremblais comme la feuille d’un amandier exposé au vent sur le
plateau.
—Mais, Barnabé, balbutiai-je, retenant les larmes dont mes yeux
s’étaient remplis soudainement, je n’ai jamais eu l’intention de
conduire Baptiste chez les Catalans.
—Tu n’as jamais eu l’intention?...
—D’ailleurs, nous sommes loin du Planol, ici, à Saint-Michel.
—Tu n’as jamais eu l’intention? vociféra-t-il.
—Non, Barnabé, non...
—Et l’autre fois, chez ton père?...
Il se mit debout, furieux, allongeant les mains pour me saisir.
Je ne fis qu’un bond jusqu’à la porte. Au moment où je la franchissais
comme affolé, j’entendis des chaises qui se renversaient, des verres
et des bouteilles qui se brisaient, puis le bruit sourd d’un corps qui
tombait lourdement.
Je me retournai. L’ermite, ivre-mort, s’était de tout son long étendu
sur le carreau.
Je m’esquivai précipitamment.
FIN DU LIVRE PREMIER.
LIVRE DEUXIÈME
_L’IDYLLE_
I
La tombée de la nuit, qui ferme le calice des fleurs, entr’ouvre l’âme
des enfants.
Je courus tout d’une haleine jusqu’à l’extrémité du plateau. Là, des
bouillons blancs, qui formaient, amalgamés avec des églantiers en
fleurs, une sorte de muraille, m’arrêtèrent heureusement. Encore un
pas, et, du haut de la roche à pic, je roulais dans le précipice au
fond duquel babille sur des cailloux ronds le ruisseau clairet de
Lavernière.
J’eus un frisson quand, à travers la frondaison transparente, mon
œil plongea dans l’abîme, et vivement je me rejetai en arrière. Je
pris le premier sentier s’offrant à mes pas: c’était celui du verger.
En arrivant à la porte de ce Jardin de Délices,—car en cet endroit
charmant piaulaient des nichées par centaines, et Dieu sait si les
oiseaux me tinrent au cœur tout le long de mon enfance!—une réflexion
m’arrêta: pourquoi, ne pouvant vivre chez Barnabé, qui m’effrayait
sans cesse et finirait par m’allonger quelque mauvais coup, ne
profiterais-je point de cette occasion unique pour me sauver?
Harcelé par la peur, je vaguai je ne sais combien de temps à travers le
plateau ronceux, cherchant le chemin des Aires et ne parvenant pas à le
découvrir. Tout à coup, à ma grande surprise, je me retrouvai devant
la porte à claire-voie du verger. J’avais un mal de tête horrible,
et les arbres fruitiers, grêles et noueux, me paraissaient grands et
droits comme des peupliers. Que se passait-il donc en moi? Les jambes
me faisant à peu près défaut, je tâtai de mes deux mains mal assurées
les fragments de granit, qui, pareils à des vertèbres, saillent à
l’échine du plateau, et je gagnai un petit coin écarté, assez éloigné
de l’ermitage. Juste à ce point cessent les amandiers, les abricotiers,
les sorbiers, et le châtaignier, un moment délogé de son domaine,
reprend royalement possession d’une terre qui lui appartient.
Je connaissais cette retraite où disparaissaient les âpretés du rocher
nu, que tapissait une herbe épaisse, où poussaient, en manière de
bordure, chardons violets, menthes sauvages, asphodèles et giroflées.
J’y étais venu plus d’une fois, les jours de congé, avec Baptiste et
Barnabé. L’habitude maintenant m’y reconduisait.
Jamais le gazon ne m’avait semblé plus touffu, plus frais, plus
invitant. Je résistai peu à la séduction: mes genoux se plièrent
d’eux-mêmes, et, comme le Frère étendu dans la cuisine de l’ermitage,
moi, dont le frontignan de Gathon Molinier, le noël en vingt-cinq
couplets, avaient alourdi les esprits, à mon tour je me laissai aller
de toute ma taille, m’allongeai délicieusement, fermai les yeux et
m’endormis.
Quand je relevai mes paupières appesanties, l’ombre des arbres s’était
singulièrement allongée sur le plateau de Saint-Michel. Je regardai
autour de moi. Le verger bruissait comme une immense cage. C’était
partout des pépiements timides, des cris aigus, des chants perlés,
des bruits d’ailes. Pas une branche qui n’eût son oiseau perché.
Quel réveil ravissant! Au-dessus de ma tête, un bouvreuil à son aise
picorait les bourgeons tendres d’un néflier; je voyais sa jolie tête
noire se baisser, puis se relever en cadence. Plus loin, un verdier,
dont j’apercevais la queue jaune, les deux mignonnes jambettes roses,
paraissait fort occupé à bâtir son nid dans une touffe de jeunes
feuilles, à la cime d’un pommier. Enfin, à quelques pas du gazon où je
demeurais vautré, le bec ambré d’un gros merle sortit d’un buisson de
houx. Je fis un geste; le merle, sifflant, s’envola.
Cependant, bien que la présence de tant d’oiseaux alertes, en quête
de leur repas du soir, m’annonçât que l’heure était déjà avancée, je
ne pouvais me décider à quitter mon réduit agreste, à la frontière
extrême du verger. Où irais-je, d’ailleurs? Rentrerais-je à l’ermitage?
Cette perspective, sans m’effrayer autant qu’on pourrait le croire, me
souriait médiocrement. Partirais-je pour les Aires, maintenant que,
remis de mon trouble par un sommeil réparateur, je ne devais plus
hésiter à en découvrir le chemin sous bois? Je ne savais me résoudre à
rien. En attendant de prendre un parti, dans la demi-somnolence où se
complaisait mon âme, je m’intéressais à tout ce qui se passait sur le
plateau.
Après les oiseaux se chamaillant pour des bourgeons, des fleurs, des
bouts d’herbe verte, des touffes de séneçon, de vieilles baies de
genévrier desséchées découvertes sous l’arbuste qui faisait peau neuve,
les arbres attirèrent mon attention. La plupart des troncs étaient
tordus, déjetés, rogneux. Les branches, inclinées presque toutes dans
la direction du midi, avaient des attitudes éplorées qui dénonçaient
les luttes soutenues avec acharnement. Se pouvait-il, en effet, que
le vent, les ayant à ce point infléchies, ne les eût pas du même
coup emportées? Sans doute la roche dure, après avoir reçu ces hôtes
malgré elle, habituée désormais à leur ombrage, se refusait-elle à les
laisser partir et les retenait-elle par toutes les racines et par tous
les fils. Le fait est que ces amandiers, ces pommiers, ces sorbiers,
ces cerisiers, qui, le matin, étincelaient dans tout l’éclat de leur
floraison blanche et rose, paraissaient, ce soir, à mesure que l’ombre
les envahissait, singulièrement tristes et nus. Une chose me frappa:
les fleurs, qui, dans les ténèbres commençantes, brillaient comme
autant de lumières, au moment où les derniers rayons quittaient le
plateau, s’éteignirent soudainement.
Je me levai surpris, amenai à moi une branchette d’amandier et
regardai. Les corolles, repliant leurs folioles éclatantes, venaient
toutes de se refermer. Je dirigeai un œil irrité vers Caroux. Jamais
cet énorme bloc de granit brun, que la main de Dieu roula dans la
vallée d’Orb comme un nœud tout-puissant pour attacher la montagne à
la plaine, ne mérita mieux que ce jour-là son nom de _Caroux_, tête
rouge, _caput rubrum_. Le soleil couchant l’embrasait tout entier,
vermillonnant ses crêtes dentelées, faisant resplendir ses crevasses,
ses précipices, allumant par milliers des incendies à ses flancs
rugueux. Tout d’un coup, l’astre tomba derrière la montagne, et la
nuit, l’odieuse nuit, tira son rideau sur les cieux.
—O Marianne! Marianne! êtes-vous au moins arrivée à Éric! m’écriai-je,
saisi d’une émotion subite.
Sans savoir pourquoi, j’éclatai en sanglots.
—Eh bien! eh bien! mon garçonnet, que veut dire tout ceci? s’écria,
dans le silence du plateau où les oiseaux ne bougeaient plus, la grosse
voix de Barnabé.
Je me retournai et vis le Frère. Assis à vingt pas de moi, au beau
milieu de l’allée principale du verger, il tordait entre ses doigts
agiles de longues tiges d’osier blanc.
—Quelque abeille t’a donc piqué, que tu pleures comme un robinet de
fontaine? me dit-il, riant de ce rire franc, communicatif, qui me
réjouissait autrefois, et que je ne lui connaissais guère depuis ma
venue à Saint-Michel.
—Je pensais à Marianne, à notre Marianne du presbytère, balbutiai-je.
—C’est que j’ai des abeilles ici. Elles me font du miel aussi jaune,
aussi doux, que le miel du Narbonnais. Regarde!
Il leva la main, me désignant de belles ruches, disposées dans les
fentes du rocher.
—Croyez-vous que Marianne soit arrivée à Éric maintenant? lui
demandai-je, impuissant à distraire ma pensée de la pauvre vieille
cheminant vers son pays natal.
—Sois tranquille, mon pétiot; à cette heure, Marianne a vu le visage
de son frère et l’a embrassé.
—Ah! tant mieux! soupirai-je.
Je sentis, dans ma poitrine, mon cœur qui se dilatait délicieusement.
La nuit me remplissait de terreurs intimes indicibles, et je
retournais, avec un attendrissement que je m’efforçais de contenir, à
tous ceux qui m’étaient chers.
Au moment où ma pensée inquiète visitait le presbytère, mon
petit lit étroit dans l’alcôve où je ne coucherais pas,—où
coucherais-je?—l’ermite me regarda avec bonté. J’allai à lui: j’avais
besoin d’aller à quelqu’un.
—C’est peut-être ma grande cage que vous commencez là, Barnabé? lui
dis-je, osant toucher les branchettes d’osier.
—Pour une vérité, voilà une vérité, enfant, répondit-il d’un ton
joyeux. T’ayant un peu molesté ce matin, il faut bien que je te gâte un
peu ce soir. Que veux-tu? j’étais en pointe de vin au déjeuner, ce qui
ne m’était pas arrivé depuis tant et plus. Oh! moi, je ne ressemble
point à Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. C’est le frontignan qui
a fait le coup. Que Gathon Molinier aurait agi sagement, gardant sa
bouteille et me donnant son jambon! Enfin, pour ce jambon, on verra:
j’ai l’œil dessus...
Il s’interrompit, et, d’une main preste, posa les premiers rayons de la
porte de ma cage.
—En avons-nous chanté un noël superbe! reprit-il. Si nous avions été
à l’église, à la messe de minuit, toi portant ta soutanelle rouge de
cardinal, moi ma pèlerine neuve à coquilles, comme ton oncle aurait
été content!... D’abord, il faut lui rendre justice, ce frontignan
vous donne une voix!... Tiens! il eût été prudent tout de même de
garder un verre de cette liqueur pour après-demain, quand je serai
obligé d’enseigner ma chanson à Simonnet et à Braguibus. Ils viendront
tous les deux ici jeudi, à la vesprée. Mon Dieu! je sais bien que ce
Braguibus manœuvre le fifre mieux que ne le fit jamais un autre en ce
pays, et qu’il prend les airs d’un tour de main, comme moi les fourmis
volantes, quand j’en attrape aux vendanges pour attirer les becfigues
à mes trébuchets. Ça vous a des ventres, ces becfigues!... C’est
égal, malgré les talents de Braguibus, une goutte de frontignan me
rafraîchissant la luette, il me semble que j’aurais mieux rossignolé ma
chanson. D’ailleurs, tant plus on fait valoir sa marchandise, tant plus
on en retire de profit. Tu comprends cela, n’est-il pas vrai, fillot?
—Mais votre chanson n’est pas finie, articulai-je timidement.
—Voilà le malheur! Ah! si elle était finie! Dans les temps, j’allais
vite en la besogne des rimes; à présent, ma tête se fatigue dans les
chansons, tout comme mes jambes dans les chemins. J’ai Baptiste au
moins pour les jambes; mais pour les chansons!... Pauvre moi! les
vieux ans me tombent dessus et me mâchent les membres pareillement
à des grêlons poussés par les giboulées de mars. Il me souvient de
l’époque où, en un jour, j’inventais jusqu’à vingt-cinq couplets, et
cela filait doux, agréable au cœur, facile à la voix. Aujourd’hui, j’ai
besoin quelquefois d’une semaine pour tirer du fond de ma cervelle tant
seulement vingt-cinq lignes, et c’est maladroit, peu galant, souvent
mélancolieux à la mort... Pourvu que je sois prêt jeudi, lorsque ces
gens des Aires frapperont à ma porte! Ayant à établir Félibien dans
les horlogeries, il m’en coûterait de perdre les cinq francs convenus,
mais il m’en coûterait bien davantage de laisser croire à la contrée
que Barnabé Lavérune, si fameux par ses complaintes, ses chansonnettes,
n’est plus capable de rien, et désormais ne rend pas plus de son en ce
monde qu’une cloche qui aurait perdu son battant.
Par un geste désespéré, il porta une main crispée à sa tête et
s’arracha des poignées de cheveux. Cela me fit mal.
—Ah! Barnabé, lui dis-je, que je regrette de ne rien entendre aux
vers, moi! Quel plaisir j’aurais à vous aider!
—Tu es un brave enfantelet, murmura-t-il, pénétré d’une émotion très
vive, et c’est à présent que je m’en veux de t’avoir taquiné pour des
nids de chardonnerets. Mais ne te tourmente aucunement les esprits
et ne te bouleverse les sens: après la peine, viendra le tour du
plaisir. Premièrement, c’est dimanche l’octave de Pâques, et lundi tout
Bédarieux, avec ses deux curés, ses huit vicaires, ses Confréries de
Pénitents, se dirigera vers Notre-Dame de Cavimont. Nous serons de la
fête.
—Eh quoi! Barnabé, vous m’amènerez à Notre-Dame? m’écriai-je, sautant
de joie.
—Je n’ai pas mémoire d’avoir manqué une procession à Cavimont, depuis
ma première paire de sabots; et, passant la rivière lundi, je ne puis
te laisser seul à Saint-Michel. Du reste, ma présence là-haut est,
paraît-il, indispensable. Est-ce que M. le doyen Michelin pourrait
dire la messe, si je n’allais mettre un peu d’ordre en la chapelle
pillée par Venceslas Labinowski? Sans compter qu’il serait convenable
peut-être de donner un coup de balai et de torchon dans l’intérieur de
l’ermitage, que ton ami le voleur laissa en un bouleversement complet.
On m’a fait entendre, à la cure de Bédarieux, qu’étant le Frère le
plus proche de Notre-Dame de Cavimont, c’est moi que tous ces soins
regardent. Aussi, depuis plus de six mois, pourquoi n’a-t-on pas
nommé un autre ermite?... Ah! ces curés, comme ça nous fait trotter,
nous autres pauvres Frères, et par des chemins où les ronces nous
arrachent toujours un peu de laine, autrement dit un peu d’argent...
Par exemple, si ce gros M. Michelin, ventru pareillement à une outre
de bouc quand elle est pleine; si ses vicaires, maigres et pointus
comme des clous, espèrent que je vas leur servir un dîner après la
grand’-messe, je leur promets un pied de nez aussi long qu’un carême
de quarante jours. Je nettoierai la chapelle, l’ermitage, le petit
autel de Sainte-Anne-la-Marieuse: c’est pour le bon Dieu. Mais, quant
à mettre la broche en branle, à rôtir des croustades au four, à plumer
des volailles, à déboucher des bouteilles de vin vieux, je suis votre
serviteur! Est-ce que j’empoche les revenus de Notre-Dame de Cavimont,
moi, pour en endosser les charges? A ce compte, que deviendrait
Félibien Lavérune, qui étudie les horlogeries à Moret, département du
Jura?.... D’abord, j’ai dit au curé de Bédarieux: «Si vous plantez ce
bât sur mon échine, je vous préviens que je ruerai des quatre fers, et
gare à celui d’entre vous qui me serrera la sous-ventrière!...»
La nuit peu à peu avait enveloppé le plateau de ses ombres de plus
en plus épaisses. L’ermite laissa couler sur le roc les brins de
saule blanc, jeta un dernier coup d’œil satisfait sur la cage, dont
les quatre montants, fermement établis aux angles, indiquaient les
proportions gracieuses, et, d’un mouvement brusque, se mit sur pieds.
—Je n’y vois plus, dit-il. Demain, je terminerai cet ouvrage...
Maintenant, c’est drôle, il me vient tout d’un coup des idées pour la
chanson. C’est comme ça, ce travail de tête: encore qu’on n’y pense
pas, on y pense, et la besogne se trouve quelquefois très avancée,
quand on désespérait de la finir. Croirais-tu, pétiot, que, tandis que
je te baillais mes raisonnements sur Notre-Dame de Cavimont, le second
couplet de la chanson se fabriquait tout seul dans ma cervelle?...
Il s’arrêta, se tiraillant les deux oreilles. Un moment, il demeura
immobile, la tête basse, les yeux attachés au sol. Moi, je le
regardais, saisi d’une crainte respectueuse.
—C’est cela... Je le tiens! s’écria-t-il enfin. Fillot, courons à
l’encre et au papier: le deuxième couplet est trouvé!
Nous nous précipitâmes vers la maison.
* * * * *
Quel agréable petit lit me prépara l’ermite, douillet, chaud, sentant
la lavande et le romarin! Au lieu de paille de maïs, la paillasse ne
contenait que de la fougère, mais elle me parut si mollette! Ah! comme
j’y dormis! Décidément, en dépit des malencontres de mon arrivée, il
faisait bon vivre à Saint-Michel, et Barnabé Lavérune était bien le
meilleur des Frères libres de Saint-François.
Nous passâmes toute cette nouvelle journée et les trois quarts de la
suivante à rimer, Barnabé et moi, en l’honneur de Juliette Combal. Pour
la troisième strophe de sa singulière pastorale, ayant eu occasion
de fournir au poète, qui daigna recourir à moi, deux rimes qu’il put
utiliser, je devins incontinent son collaborateur. Je me fusse passé
de cet honneur insigne, car désormais je fus privé de tout amusement.
Baptiste, avec qui j’avais repris mes courses folles sur le plateau,
dans le verger, à travers la prairie, me regardait d’un œil triste
tenant entre mes deux mains mon front obsédé. Que de fois la pauvre
bête dut, comme moi, envoyer la muse rustique à tous les diables.
Mais, harponné par le Frère, lequel avait l’inspiration terrible, je
fus tenu de me mettre l’esprit à la torture, et, malgré que j’en eusse,
de rimailler jusqu’à la fin.
Ce fut seulement le jeudi, à six heures du soir, que, sur une belle
feuille blanche, j’écrivis la cinquième et dernière strophe de notre
poème.
—Maintenant tu peux aller sonner l’_Angelus_! me dit le Frère.
Et il entonna:
«_Adoremus in æternum..._»
On devine si je dus secouer la cloche: les vibrations métalliques qui
s’éparpillaient dans la vallée, c’était le chant de ma délivrance, et
je tirai la corde de toute la force de mes bras.
II
Promenade au clair de lune de M. Cœurdevache, charcutier rue de
Castres, à Saint-Pons.
Après un souper frugal, composé d’oignons doux et d’une poignée de
pois-chiches, le tout assaisonné à l’huile d’olive et au vinaigre
rouge, l’ermite de Saint Michel, qui s’était montré d’une sobriété
remarquable,—à peine avait-il vidé deux ou trois fois son verre
plein,—m’entraîna brusquement à travers le plateau.
—Moi, me dit-il, je ressemble au jeune levron: je n’aime pas le
terrier, à moins qu’il ne pleuve à verse ou que je n’aie les chasseurs
à mes trousses.
—Les chasseurs? demandai-je étonné.
—Les gendarmes, si tu n’entends point la comparaison.
—Comment! les gendarmes vous ont poursuivi quelquefois, Barnabé?