soins le peu de souffle qui lui reste; mais faut-il, pour lui plaire,
refuser de gagner cinq francs, peut-être dix? Ton oncle croit-il, par
hasard, que les alouettes tombent rôties à l’ermitage de Saint-Michel?
La famine m’aurait mis au trou depuis longues années, si j’avais dû me
passer de mes industries. Le bon Dieu m’aurait-il donné des talents, ne
devant pas m’en servir? Je ne gagne pas vingt sous chaque jour, moi,
à dire une messe basse, et je ne connais pas la couleur des écus du
gouvernement. Ton oncle parle toujours comme le riche, qui, ayant le
ventre plein, dit aux personnes affamées: «_Ne mangez point ceci, ne
mangez point cela._» D’ailleurs, les autres ermites de la vallée se
gênent-ils pour besogner chacun à sa façon? Je ne parle aucunement de
ton ami Venceslas Labinowski, lequel faisait un métier de déshonneur.
Mais, sauf Adon Laborie, ermite de Notre-Dame de Nize, qui pratique la
règle par le menu, les Frères libres de nos Cévennes marchent-ils tous
en droiture dans le chemin de saint François? Est-ce que, par exemple,
Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur, ne s’amuse pas un brin à
l’usure, du côté de Camplong et de Graissessac? Il prête un pois, le
malin, mais il faut lui rendre une fève. Et Agricol Lambertier, ermite
de Saint-Pantaléon, qui aime la terre plus que le paradis, ne va-t-il
pas à la journée afin d’avoir le plaisir de gagner une pièce de dix
sous et de trousser par-ci par-là les jupons aux filles de Boubals? Je
passe Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. Pour celui-là, il sent
la vieille futaille d’une lieue, et l’on n’a pas besoin de lui tirer
les vers du nez pour savoir qu’il passe moins de temps à nettoyer sa
chapelle qu’à siffler la linotte dans son cellier. Moi, dès le premier
âge, de tant loin qu’il me souvienne, j’aimai toujours inventer des
chansons, et j’en invente encore quand on me paie.
—Cependant, après sa maladie, vous promîtes à mon oncle...
—Je lui promis tout ce qu’il voulut. Autant lui promettre le merle
blanc, pardi! Fallait-il m’exposer à perdre la soutane et Saint-Michel
avec? Fallait-il ruiner Félibien et son magasin? Tu ne sais donc pas,
innocent, que, si M. le curé des Aires m’a mis son habit sur les
épaules et le bourdon à la main, il a le pouvoir de me déplumer de
tout cela, moyennant quelques lignes qu’il écrirait à Monseigneur?
Ce n’est pas très solide, notre Ordre. Me vois-tu, dépouillé de mon
costume d’ermite, obligé, pour gagner pain, de redevenir ce que je
fus au temps jadis, un misérable ouvrier en vannerie?... Si quelque
malheur me forçait jamais à retourner tordre les osiers, là-bas, au
bord de l’Orb, j’en mourrais de honte. Songez donc, avoir été Frère
de Saint-Michel; avoir dominé dans ce pays; avoir tiré un pied de
nez à tous mes confrères, jaloux de mes richesses; avoir cheminé une
fois jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle, dans l’Espagne, deux fois
jusqu’à Rome; avoir vu le saint-père, qui m’a parlé; et puis retomber
aux corbeilles, aux paniers, à tous ces ouvrages grossiers des pauvres
diables de la rivière!... Cela n’est pas possible et cela ne sera pas.
—Alors, renoncez aux chansons!
—Tu m’ennuies, toi, à la fin des fins, pétiot, et si tu es venu ici
pour me prêcher, à l’exemple de ton oncle, tu agiras sagement en
reprenant le chemin de la cure. A-t-on jamais vu un blanc-bec comme
cela, qui ose tourmenter un homme de mon âge, un homme qui connaît
tous les pays et tous les mondes de la terre, puisqu’il a pu arriver
jusqu’en Italie à travers mille villes et mille villages, à un homme...
—Ne vous fâchez pas, Barnabé. Soyez tranquille, mon oncle ne saura
rien de cette chanson. Voulez-vous me la dicter? Je suis prêt à
l’écrire, et vous serez content de moi.
Je possédais une plume métallique superbe dans un petit étui en
argent. Je la retirai délicatement du fourreau. Barnabé sourit. Il prit
lui-même l’encrier abandonné sur le gazon et en releva le couvercle.
—Ah! si je savais écrire! murmura-t-il avec un soupir douloureux... Et
dire que le maître d’école des Aires me fait payer dix sous chaque fois
qu’il me copie une chanson! Le voleur!
Je détachai une feuille de papier réglé de mon cahier de versions, et,
ramenant mes genoux pour m’arranger une façon de pupitre, j’attendis.
IX
Barnabé, pris de délire poétique, déchire la Muse à belles dents
Au moment où je trempais le fin bout de ma plume dans l’encrier, le
Frère me retint le bras.
—Voici la chose tout uniment, mon garçonnet, me dit-il. C’est le fils
Garidel qui voudrait se marier à la fille de M. Combal, le maire. Cet
enfant a vingt-deux ans, il est donc en force de jeunesse; mais s’il
ne porte pas deux tondus et un pelé dans sa besace, il ne s’en faut
guère, tandis que la fillette possède du bien au soleil, elle. Oh! ces
Combal, c’est riche comme la mer. Simon Garidel fut, lui aussi, notre
maire dans les temps de Charles X; malheureusement, il eut des pertes,
entreprenant de grosses affaires sur les osiers, et il dut laisser
l’écharpe à un autre. Pour un brave homme, c’est un brave homme, franc
comme l’or et honnête comme le bon Dieu... Quel dommage que tout le
saint-frusquin des Garidel ne vaille pas vingt mille francs, quand
les Combal ne savent pas ce qu’ils ont!... Tu comprends, de cette
différence dans leur fortune naissent journellement des discussions
entre les deux pères. Moi, je crois que si l’affaire dépendait tant
seulement de M. Combal, elle serait bientôt bâclée, car il n’est pas
porté sur les écus, notre maire; puis il aime Simonnet, lequel est
un garçon robuste et plein de vaillance. Mais la Combale est là, et,
quand il s’agit de ne point laisser s’éparpiller les sous, elle a des
griffes partout, cette vieille: aux pieds, aux mains et à la langue
principalement. L’autre jour, en ma présence, comme son mari revenait
encore aux Garidel, ne lui a-t-elle pas jeté mille paroles insolentes
au visage, l’accusant de lui manger son bien, et, pour marier _Liette_,
de vouloir la réduire à la besace et au bâton! Ah! si ma défunte,
à l’époque déjà ancienne où je vivais en ménage, se fût avisée de
m’envoyer pareils lardons à la face, quelle danse, avec accompagnement
d’amarines en guise de tambourin!...
—Et Juliette Combal, que dit-elle de cela?
—Liette! elle pleure et ne souffle mot.
—A sa place, je ne pleurerais point, et j’épouserais Simonnet.
—A la bonne heure! s’écria Barnabé content. Tu seras un homme, toi,
fillot, je vois ça. Tu as raison: en ce monde, on doit en faire à sa
tête, surtout quand l’amitié se met de la partie et vous fait cabrioler
le sang dans l’estomac.
Après une interruption de quelques minutes, il ajouta:
—Simonnet est venu me trouver hier au soir; il était pâle comme
l’écorce du bouleau et des larmes noyaient ses prunelles. J’ai pensé
que Dieu l’aiderait en besogne amoureuse si je lui donnais une de mes
chansons pour la chanter, la nuit, selon l’usage de chez nous, sous
la fenêtre de sa belle, en compagnie de Braguibus. Mes chansons ayant
porté bonheur à d’autres, pourquoi n’en irait-il pas de même pour le
jeune Garidel? Il me comptera cinq francs, vingt sous par couplet.
C’est convenu entre nous.
Les branches des taillis penchées sur nos fronts s’agitèrent soudain,
les arbres eux-mêmes secouèrent leurs panaches de petites feuilles
clair-semées, que la séve nouvelle—elle monte lentement aux troncs
des chênes—vivifiait goutte à goutte. Entre le Frère et moi, passa la
longue tête noire de Baptiste.
—A-t-on jamais vu bête plus curieuse! s’écria l’ermite, riant à gorge
déployée. Il faut qu’elle fourre son museau partout.
Puis, s’adressant à Baptiste:
—Eh! que te font, à toi, qui vas à quatre pattes, les amourettes de
Simonnet Garidel et de Liette Combal? Réponds, grand _Nicodème_, si tu
l’oses.
L’âne, interrogé, se mit à braire bruyamment. Barnabé rit de plus
belle, et je ne me fis pas prier pour l’imiter.
—Il n’existe pas de bourriquet plus esprité en toute création du bon
Dieu, dit le Frère regardant Baptiste d’un œil attendri. Du reste,
c’est moi qui l’ai éduqué, et l’on sait dans nos montagnes combien
je m’entends aux animaux. S’il m’était arrivé, comme à ton oncle ou
comme à toi, de pratiquer les écoles, je serais devenu un flambeau de
sapience. Mais on était vannier chez nous, et, au lieu de m’envoyer aux
livres des savants, mon père m’envoyait aux oseraies de la rivière, en
m’allongeant des coups de houssine sur le dos. J’étais mauvais sujet,
paraît-il, étant petit. Je me suis bien amendé tout de même au long
des années. Cela ne veut pas dire que je sois encore aussi sage que
saint Michel, lequel, toute sa vie, n’eut qu’une idée en tête: tuer le
Démon pour faire plaisir au bon Dieu. Et la preuve que je ne suis pas
toujours le droit sentier de la perfection, où saint François marcha
sans broncher, c’est que, ton oncle m’ayant défendu de travailler aux
chansons, j’y travaille tout de même. Que voulez-vous? malgré qu’on
en ait, il faut que le naturel se montre... Ah! puis c’est si joli,
une chanson! ça sonne si doux à l’oreille et au cœur, quand Braguibus
l’accompagne du fifre ou de la voix... Tu vas en juger.
Baptiste, autour de nous, broutait négligemment des touffes de sauge,
de mauve, de pimprenelle...
—Écoute, toi, mon Baptiston, dit-il. Cela t’instruira toujours un brin.
Baptiste leva la tête, puis, à ma très grande surprise, s’accroupissant
dans l’herbe, arrêta sur nous ses yeux, où l’on eût cru voir luire de
vagues pensées.
Je trempai vivement la plume dans l’encrier tout grand ouvert. Barnabé
avait repris son attitude recueillie.
—M’y voici, dit-il.
Il s’arrêta court. Puis, s’étant à plusieurs reprises tapoté le front
avec les phalanges noueuses de sa main droite:
—Ciel du bon Dieu! reprit-il, quelle peine m’a coûtée ce premier
couplet, car je n’ai inventé qu’un couplet depuis hier au soir! C’est
toujours ainsi avec moi: le commencement se fait tirer l’oreille. Par
exemple, une fois deux rimes désembourbées, ma chanson roule toute
seule jusqu’au bout de son chemin; c’est absolument comme une charrette
tirée par de bons chevaux. Mais il faut trouver ces deux rimes, et
c’est le diable à confesser. Me suis-je cassé la tête!... Enfin, écris,
pétiot.
Il me dicta lentement ces vers de sa villanelle amoureuse. Je les
traduis:
«_Dis-moi, fillette_
_Si jolie,_
_Quand tu portes ton rouge tablier,
Pourquoi, comme une peureuse
Qui de l’amour craint l’étincelle,
Te cacher toujours dans la maison?_»
—C’est fini! fit l’ermite, se frottant les mains tout aise.
J’essuyai ma plume avec une feuille souple de chêne vert.
—Comment trouves-tu ça, enfant? reprit-il.
—Superbe, superbe! m’écriai-je émerveillé, en effet, que ce rustre
eût pu réaliser une strophe que, malgré mon _Epitome_ défriché et le
problème des _Fables de Phèdre_ si laborieusement résolu, j’eusse été
bien empêché de mettre debout.
—Je suis bien sûr que tu n’en inventerais pas autant, toi, encore que
tu lises et écrives couramment, me dit-il, flairant mes préoccupations.
—Je n’en serais pas capable, Barnabé.
Il saisit par un mouvement brusque la page où je venais de tracer mes
pattes de mouche, et la regarda avec des yeux effroyablement dilatés.
—Et dire que j’ai beau ouvrir mes deux lanternes comme des lunes
rondes, je ne distingue, sur ce papier, que du noir et du blanc. Ils
sont heureux, ceux qui s’entendent aux écritures et aux lectures! Moi,
encore que je ne sois pas une bête, je suis un âne semblablement à
Baptiste. Cela est-il bien possible que ma chanson soit là devant moi
et que je ne la voie point! Ces petits signes que vous appelez des
_lettres_ en votre français, n’ont donc été créés que pour les riches?
Oh! si je les avais connus, je ne serais pas ermite... Qui sait ce
que je serais!... Quoique Polonais, ce gueux de Venceslas lisait et
écrivait...
Ses yeux s’obscurcirent d’une buée épaisse. Le sentiment de son
ignorance venait d’arracher presque des larmes au Frère libre de
Saint-François.
Il plia la feuille de papier, et, avec mille précautions pour qu’elle
ne se froissât point, la glissa dans la fausse poche de sa soutane.
—Tu n’as rien oublié au moins? me demanda-t-il.
—Rien, Barnabé.
—Présentement, il s’agit de remercier le bon Dieu. Allons, fillot, un
_Adoremus_.
Nous tombâmes à genoux sur le gazon, et à pleine voix nous chantâmes,
comme nous l’eussions fait dans l’église des Aires:
«_Adoremus in æternum sanctissimum sacramentum._»
Nous nous remîmes debout. L’ermite siffla de nouveau, plaçant deux
doigts entre ses dents. Baptiste, prévenu, se dressa sur pieds.
—Le soleil arrive à mon bourdon, me dit le Frère.
Il me montra son bourdon fiché en terre à quelques pas; le soleil, en
effet, en incendiait le petit miroir.
—Il va être onze heures. Montons à Saint-Michel. Aussi bien, l’un
et l’autre, poserons-nous nos coudes sur la table avec plaisir. Pour
moi, quand la minute a sonné, on ne me vit jamais tourner le dos à la
mangeoire.
Nous enfilâmes un sentier ombreux dans les rocailles. Baptiste se
prélassait gentiment devant nous.
* * * * *
Je n’ai jamais bien compris pourquoi les chardonnerets, qui volent aux
monts d’Orb par bandes innombrables,—il pousse tant de chardons pour
les nourrir au pays cévenol!—choisissent de préférence pour y bâtir
leurs nids les fourchettes des amandiers. Est-ce la fleur parfumée
de cet arbre, lequel s’endimanche de blanc dès les premiers jours de
février, qui les attire? Pourtant ces pauvres chardonnerets devraient
se méfier, les branches de l’amandier étant si maigres et si grêle
étant son feuillage. Cette transparence fait tout découvrir, tout
jusqu’au fin bout du bec de l’innocente bestiole, étendue comme morte
sur sa couvée.
Au lieu de tirer à gauche vers la porte de l’ermitage, Barnabé tira à
droite, m’entraînant du côté du verger.
—Les nichées mûrissent de jour en jour, mon garçon, me dit-il, les
oiseaux seront aussi tendres que des prunes.
Il leva la main au-dessus de sa tête, et j’ouïs de petits piaulements
étouffés.
—Oh! Barnabé, ne leur faites pas de mal! implorai-je.
—Tu les veux?
—Oui, oui, je les élèverai au presbytère.
J’entr’ouvris mon gilet pour les recevoir dans mon sein, les y
réchauffer, les y sentir... Mais des taches de sang me rougirent la
chemise.
—Comment, vous les avez blessés? demandai-je.
—Je te l’ai promis, je veux que tu fasses un déjeuner à te lécher
babines jusqu’à demain.
—Mon Dieu! balbutiai-je bouleversé.
Ma voix s’embarrassa.
—J’ai du lard de cette année, frais et tendre comme le beurre du mont
Caroux, reprit l’ermite promenant sa langue large et pointue sur les
poils hérissés de sa moustache.
—Je n’aime point le lard, moi, Barnabé!
Il décrocha deux autres nids du milieu des branchages, puis de nouveau
étouffa les petits entre ses mains.
—Méchant! méchant! m’écriai-je.
Le Frère rit à faire trembler sur ses épaules les coquilles de sa
pèlerine de lasting.
—Oui, vous êtes un méchant! continuai-je exaspéré. Je vous en
préviens, du reste, si vous persistez à tuer ces chardonnerets qui sont
si gentils, au lieu de me les donner pour être apprivoisés dans une
cage, je vous dénoncerai à mon oncle, dès son retour.
L’ermite s’amusa de ma fureur enfantine. Pour me narguer, il atteignit
un nid de linottes dans un fourré, au-dessus d’un grand chèvrefeuille
pourpre, à l’extrémité du plateau. Tant de cruauté me fit perdre la
tête.
—Soyez tranquille, Frère de démon, dis-je les dents serrées, mon oncle
saura à quelle besogne impie vous employez votre temps à l’ermitage de
Saint-Michel.
—Ton oncle se moquera de toi, pétiot.
Il commença à plumer les bestioles.
—Pourvu qu’il ne vous oblige pas à lui restituer votre soutane, qui
est à lui, en apprenant que vous vous occupez toujours de chansons avec
Braguibus...
J’avais à peine articulé ces mots, que la lourde main de Barnabé
s’abattit sur mes épaules. Épouvanté, je jetai les yeux sur lui. Toute
sa face, si débonnaire, si joviale, avait soudainement pris un aspect
farouche. Sa bouche ricanait, montrant des dents acérées semblables aux
crocs de nos chiens-loups, chez les Catalans du Planol.
—As-tu envie que je te lance par delà ces granits?
Il me désigna l’effroyable précipice que masquait à peine un rideau
d’épines et de genévriers confondus.
—C’est pour m’effrayer sans doute! balbutiai-je, affectant une
assurance que j’étais bien loin de posséder.
Il me happa au collet de ma veste, et, avec cinq de ses doigts
crochus, résistants, me souleva de terre comme une plume. Je me crus
perdu et fermai les yeux à tout événement.
—Barnabé! râlai-je, Barnabé, je vous demande pardon!...
Il me lâcha. Je m’affaissai à ses pieds sur la roche nue.
—Tout ça n’est qu’un amusement, pétiot, c’est pour rire, fit-il,
m’aidant à me replanter sur quilles... Aussi, pourquoi me contrarier
les esprits? Tu comprends bien que je suis plus fort que toi, que tu ne
pèses pas une once à mon poignet. Mettons que je t’eusse jeté là-bas
sur les pierrailles du ruisseau de Lavernière; n’ayant pas des ailes
aux côtes, tu te serais aplati la tête comme une fougasse dans un four,
n’est-il pas vrai? Eh bien, qui m’aurait demandé raison de ta mort?
La justice? Je me moque bien de la justice. J’en ai fait des farces,
moi, au nez des gendarmes, durant mes quêtes dans la montagne et dans
la plaine. Une fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache... Enfin...
J’aurais répondu à ta justice que tu avais glissé au long de quelque
pente en courant après des nids de martinets, et tout aurait été fini...
Ces paroles scélérates, bien que mon âge ne me permît pas d’en sonder
toute l’horreur, me glacèrent jusqu’aux moelles.
—Allons, allons, ajouta le Frère reprenant son gros rire, assez de
sornettes et d’almanachs. Le temps se passe, et mon estomac reste vide
comme une gourde fêlée.
Il regarda la raie d’ombre que la corde de la cloche, tombant du haut
du toit, dessinait sur la muraille blanche de Saint-Michel.
—Il est midi, dit-il. Enfant, sonne l’_Angelus_; moi je vais allumer
le feu pour nos brochettes.
En chancelant, je m’acheminai vers la chapelle, et Barnabé, après avoir
fait le signe de la croix, disparut, marmottant dans sa course le latin
des versets et des _Ave Maria_.
X
On boit le frontignan de Gathon Molinier, mais on guigne son jambon.
Ce fut à peine si mes bras, paralysés par une terreur qui me faisait
trembler sur pieds comme un roseau, eurent la force de tirer la corde
et de frapper sur la cloche les coups répétés de l’_Angelus_. Je me
sentais mourir. Je balbutiai la prière, ainsi que j’en avais contracté
l’habitude avec mon oncle au presbytère. Mais combien ma ferveur
fut plus profonde ici que là-bas! Pour décider la Sainte-Vierge à
intervenir en ma faveur, quand j’étais tombé aux mains d’un homme qui
semblait en vouloir à ma vie, je récitai, en outre des _Ave Maria_,
l’oraison de saint Bernard commençant par ces mots: «_Souvenez-vous, ô
très pieuse vierge Marie_...»
Je me sentis un peu rafraîchi, soulagé, rassuré.
Cependant je ne savais me décider à rejoindre le Frère en son
ermitage. La pensée me traversa l’esprit de lui fausser brusquement
compagnie et de courir frapper à la porte de M. Anselme Benoît. Ah!
certes, depuis que je commençais à connaître Barnabé, il s’en fallait
que M. Anselme Benoît m’inspirât l’effroi qui m’avait empêché, le
matin, d’aller prendre gîte chez lui!
Je me mis à longer le mur de la chapelle au hasard. Bientôt, sans trop
me rendre compte du but de mes pas, je m’acheminai vers la fontaine
cristalline où je m’étais désaltéré. Une fois arrivé là, j’entrevoyais,
dans les effarements de ma pauvre cervelle troublée, le moyen de me
dissimuler derrière les troncs énormes des vieux châtaigniers et de
m’échapper jusqu’aux Aires sans être aperçu.
Je tournais, en m’effaçant dans l’ombre projetée par les hautes
murailles, l’angle de la chapelle, et j’engageais le pied dans
l’échancrure du granit, lequel, en cet endroit, forme comme un
gigantesque escalier, quand une voix rude, hélas! trop connue, m’appela
soudainement.
—Eh bien! où t’en vas-tu? me dit l’ermite, qu’en une seconde ses
jambes démesurées avaient porté jusqu’à moi.
Je demeurai interdit.
—Comment, le séjour de Saint-Michel te pèse déjà? reprit-il.
—Non, Barnabé, répondis-je.
Puis j’ajoutai avec un effort qui fit perler des gouttelettes de sueur
à mon front:
—J’allais à votre fontaine, là-dessous, pour me laver les mains avant
le déjeuner.
—Si c’est parce que, tout à l’heure, je t’ai refusé les chardonnerets
que tu cherches à t’ensauver, c’est bien une folie d’enfant, cela. Sois
tranquille, mon garçonnet, les oiseaux ne te manqueront point, puisque
tu aimes ces bestioles. Dans le verger tant seulement, j’ai découvert
plus de trente nichées; tu pourras les prendre à mesure qu’elles
mûriront; je te fais présent de toutes.
—De toutes, Barnabé?
—As-tu une cage?
—J’en ai une petite à la cure.
—Je t’en fabriquerai une grande, moi-même, en osier. Ça me connaît,
l’osier. Il faut voir comme je le travaille! Mes doigts s’entendent
aux treillis les plus compliqués. J’invente des fleurs, je fais des
rosaces, des cocardes, des calices, des ostensoires, et pour les cages
à deux, quatre, six compartiments, il n’existe pas d’ouvrier pareil.
Ah! je suis un fier homme, va, quand je veux m’en donner la peine...
Es-tu content à présent?
—Vous êtes bon, Barnabé, vous êtes le meilleur des ermites!
m’écriai-je, subjugué à la fois et un peu servile.
Au même instant, je sentis tout mon visage comme noyé dans la barbe
profonde du Frère, et des baisers bruyants claquèrent sur mes joues.
Baptiste, qui vaguait à travers le plateau, vint me flairer amicalement
aux jambes. Foin de mes peurs! je suivis Barnabé et son âne vers la
porte entr’ouverte de l’ermitage.
* * * * *
Dans la cheminée, large et haute, un fagot de branchettes sèches
achevait de se consumer. Les braises incandescentes lançaient de
courtes flammes blanches. Le Frère, avec une large pelle, ramena sur le
devant du foyer les charbons rouges accumulés, puis abaissa dessus un
gril de fer noir et luisant.
—Fais-moi passer les brochettes, pétiot, me dit-il.
Sur le coin d’une table en noyer massif, qui occupait le milieu
de la vaste pièce,—sans doute salle d’armes de l’ancien château
féodal,—trois brochettes avaient été disposées en un plat de grosse
faïence verte. Pauvres chardonnerets du verger! ils tenaient leurs
pattes et leur bec repliés dans une chemisette blanche de lard fin, et
une lancette acérée d’épine leur avait traversé le corps d’outre en
outre. L’ermite tendant la main vers moi, je lui abandonnai le plat.
—A la saucisse maintenant! s’écria Barnabé, ayant posé les oiseaux sur
le gril.
Il ouvrit une porte à gauche et s’éclipsa.
Je me trouvai seul avec Baptiste, lequel, s’étant faufilé dans
l’ermitage sur nos talons, baguenaudait librement à travers l’immense
cuisine, flairant de temps à autre la table, comme pour se renseigner
sur les mets qu’on allait servir.
—Tu as donc toujours faim, toi? lui demandai-je.
Il vint à moi... Il regarda les chardonnerets qui crépitaient en
rôtissant.
Barnabé rentra.
—Eh bien! grand poilu, fit-il apostrophant Baptiste, vas-tu me
débarrasser le plancher, et au galop!...
En même temps il leva sa main droite, où pendait un long pli de
saucisse, désignant à l’âne le fond de la cuisine. La pauvre bête, les
oreilles basses, la queue entre les deux cuisses comme après quelque
horion, s’éloigna, et finalement disparut dans l’ombre d’un arceau.
L’ermite retourna les chardonnerets, serra les brochettes l’une contre
l’autre, maintenant que le feu en avait réduit le volume, et installa
la saucisse sur le gril.
—C’est de la saucisse de Saint-Gervais, dit-il, me la montrant du
doigt. Remarque si elle est ronde et fraîche! Il n’y a pas une mie de
pain là-dedans, c’est tout cochon et pur cochon. Ah! bien oui, du pain
et des œufs dans la saucisse! On ne connaît pas cette fabrication-là
à Saint-Gervais... A Murat, on arrange des andouillettes si bonnes
qu’on en mangerait sans fin jusqu’aux portes de l’enfer. A Douch,
les boudins sont excellents. A Rosis, avec les oreilles du porc, on
fait des fromages de chair qui vous remontent l’appétit. Mais pour la
saucisse, vois-tu, mon fillot, il n’y a que Saint-Gervais. J’ai quêté
celle-ci dans le courant de janvier, vers la semaine des Rois, chez une
fournière qui demeure au bord de la rivière de Mare. Elle s’appelle
Agathe Molinier, ou _Gathon_ tout simplement. Il lui reste encore deux
jambons pendus à une poutrelle. Enfin, on verra plus tard pour ces
jambons.
Il retourna la saucisse.
Il reprit:
—Quelle femme, cette Gathon Molinier! religieuse comme une image, et
donnante comme la main du bon Dieu qui remplit le bec à sa créature
chaque matin... Ça me remet dans l’idée que cette brave dévote de
Saint-Gervais—elle ne me renvoya jamais besace vide—m’a donné une
bouteille de frontignan. En voilà du vin qui vous feutre chaudement
l’estomac! Le mari de Gathon, Jacques Molinier, un raccoutreur de
barriques et de tonneaux, en retournant de par là-bas d’une ville
marinière qui s’appelle Mèze, lui avait rapporté cette fiole. Nous la
boirons à sa santé. Je n’ai pas chaque jour à ma table le neveu de M.
le curé des Aires!
Il s’en alla de nouveau.
J’entendais encore le pas de Barnabé sur les marches retentissantes
de la cave, quand il se produisit dans la cuisine un événement qui
manqua de me faire perdre la tête. Les braises où venaient de rôtir
doucettement les chardonnerets, imbibées de graisse par la grosse
saucisse de Saint-Gervais, laquelle rendait du jus par tous les
pores, s’enflammèrent. En moins d’une seconde, tout disparut dans un
effroyable incendie, qui non-seulement embrasait le gril, mais s’était
encore répandu jusqu’aux pierres du foyer, humides et fumantes.
—Barnabé! Barnabé! m’écriai-je au désespoir.
Il m’entendit et remonta quatre à quatre.
—Miséricorde! fit-il.