—C’est drôle, continua-t-elle, qu’on ne puisse pas oublier ses jeunes

ans, et, encore qu’on ait eu beaucoup de mal à gagner sa misérable vie,

qu’on revienne toujours à ses souvenirs, tout comme à une fontaine

quand on a soif. Le bon Dieu l’a voulu ainsi peut-être pour nous

apprendre à ne jamais mettre nos parents en oubli. Mes malheureux

parents, si travailleurs, si rudes! Je vais trouver, au cimetière,

l’herbe qui pousse sur leurs corps; mais eux, je ne les trouverai

point...

—Vous trouverez votre frère, Marianne.

—Oui, certes! et une tante aussi à Douch, et mon parrain également à

Saint-Gervais. Il s’appelle Pierre Tournel, autrement dit _le Borgne_,

parce que d’un coup de corne une chèvre lui creva un œil, étant petit.

Il a quatre-vingt-cinq ans. Mais pourrai-je, en dix jours, visiter

tout ce monde de la montagne?

—Moi, je serai très heureux chez Barnabé, et vous demeurerez là-haut

quinze jours, si cela vous convient.

—Et penseras-tu un peu à moi, mon pétiot, bien que je chemine loin de

la cure?

—Certainement, Marianne.

—Il ne faudrait pas non plus oublier ton pauvre oncle.

—Oh! Marianne!...

—Soir et matin, je réciterai une dizaine de mon chapelet à son

intention.

—Je ferai comme vous, à Saint-Michel, avec Barnabé.

Les premiers rayons du soleil s’infiltrèrent doucement dans la cuisine.

—Voici le grand jour, dit la vieille; il faut que je parte. J’ai bien

trois ou quatre montagnes à traverser et deux rivières avant de toucher

à Eric.

Elle alla fermer les volets du presbytère, verrouilla toutes les

portes, puis saisit en un coin le bâton de cornouiller dont elle se

servait pour assurer sa marche.

A mon tour, je mis sous le bras mes livres, mes cahiers; je glissai mon

encrier dans la poche.

Nous sortîmes.

Nous traversâmes la place des Aires sans échanger une parole, Marianne

partagée entre le regret de me quitter et la joie intime d’aller revoir

le hameau natal, moi, inquiet, troublé, sentant sur ma poitrine un

poids qui l’écrasait, la gorge sèche, les jambes coupées.

Nous devions nous séparer au ruisseau de Lavernière, qui coule au bas

du village. Là, Marianne prendrait à droite, se dirigeant vers le roc

de Caroux, dont le front de granit domine la vallée d’Orb, tandis que

moi, tirant à gauche, je m’acheminerais vers Saint-Michel, à travers

les châtaigneraies. Nous traversâmes le ruisseau sur les hautes

passerelles luisantes. Les tiges vert-jaune des amarines, où pointaient

des feuilles légères et transparentes comme des gouttes d’eau,

cachaient en partie le courant.

Nous nous arrêtâmes sur l’autre rive. Devant nous s’ouvraient,

semblables aux deux branches d’un compas, nos deux routes différentes.

Marianne, torturée par l’angoisse, me regarda. Quel regard! Elle agita

les lèvres, mais ne put articuler un mot. Tout d’un coup elle laissa

aller son bâton sur le sol, et m’enveloppa de ses bras tremblants.

L’embrassement fut long. Dans le sein de cette femme, j’éprouvai

des impressions que le temps n’a pas effacées et dont je ne saurais

traduire ni la puissance, ni les délices, ni la profondeur.

—Bonne paysanne, simple et grande par le cœur, comme vous m’avez

aimé!—Elle dénoua ses bras, recueillit son bâton, s’éloigna. Je tombai

dans les oseraies qui forment un rideau grisâtre le long de Lavernière,

et je crois que je m’évanouis.

* * * * *

Quand je revins à moi, je m’aperçus avec surprise que mes pieds

portaient sur la dernière passerelle et que les deux extrémités de mon

pantalon flottaient dans l’eau. Quant à mes livres, à mes cahiers,

ils avaient volé dans toutes les directions. La grammaire latine, par

miracle, était restée sur le bord; mais mon cahier de _corrigés_—un

cahier relié!—et mon _Phèdre_ buvaient tranquillement dans le

ruisseau. Comment tout cela était-il arrivé? Je ne saurais le dire.

Vivement je palpai mes poches: l’encrier n’avait pas bougé.

Je me levai, regardant autour de moi. Sauf les lavandières du village

dont j’entendais les battoirs avec les caquets et entrevoyais les

coiffes blanches à travers les rameaux encore grêles des noisetiers,

j’étais seul. Je m’en souviens, je m’étirai les bras comme après un

long sommeil; puis, ayant recueilli livres et cahiers, je m’engageai

dans le chemin de Saint-Michel.

C’est un véritable chemin de chèvre, zigzaguant tantôt à droite,

tantôt à gauche, obstrué par les branches qui menacent les yeux,

toujours encombré de pierres qui roulent sous les pieds, et, malgré ces

inconvénients multiples, très agréable à gravir, parce qu’il demeure

constamment à l’ombre des arbres et qu’à mesure que l’on monte on

découvre les plus magnifiques perspectives.

A peine a-t-on fait cinquante pas en grimpant le long de cette rampe

très raide, que, si l’on s’arrête une minute pour respirer et si

l’on se retourne, on est tout à coup saisi d’admiration. A vos pieds

se déroule, avec ses prairies d’un vert cru, ses hautes rangées

de peupliers, ses saulées touffues, ses hameaux tapis sous des

amoncellements de feuillage, la partie la plus large de la vallée

d’Orb. Là-bas, la petite ville du Poujol, si pittoresque au milieu

des blocs détachés de la grande montagne; plus près, dans un bouquet

d’yeuses, la chapelle solitaire de Saint-Pierre de Rèdes, dont les

voûtes surbaissées, le portail à plein cintre écrasé, les colonnes

trapues et à chapiteaux grimaçants datent de l’époque carlovingienne;

vis-à-vis, le joli établissement thermal de La Malou avec ses eaux

chaudes jaillissantes, ses mille ruisselets rayant la plaine de

leurs sédiments cuivrés; enfin, comme pour faire opposition à la

grâce épanouie d’une nature à la fois sévère et charmante, à l’autre

extrémité du tableau, le gros bourg d’Hérépian, à demi noyé dans la

fumée noire ou les flammes rougeâtres de ses verreries.

L’Orb, un peu maigre, serpente tout au fond de la vallée, laissant à

découvert des roches micacées que le soleil, de temps à autre, allume

ainsi que de gigantesques diamants. Et puis, si l’œil s’égare au-dessus

de la rivière, semée d’îlots, quel splendide spectacle que celui des

épaisses forêts de châtaigniers prenant racine aux premiers mamelons

de la plaine et se prolongeant, avec leurs frondaisons qui moutonnent

sous le vent ou étincellent sous la lumière, jusqu’aux crêtes

sourcilleuses du roc de Caroux! Du sentier de Saint-Michel, distant

de plusieurs kilomètres, ces énormes masses de verdure affectent les

formes les plus étranges. On dirait parfois une grande mer verte, où

les cimes saillantes des arbres figurent assez bien les mâts élevés des

vaisseaux; puis on croit apercevoir des carrières immenses d’ardoises,

où travaillent des légions d’ouvriers armés de pics. Si la tempête,

sifflant aux pitons du mont Caroux, plie ces vastes rameaux, des trous

béants, des gouffres insondables se creusent, et l’on distingue, à

l’orifice de ces cavernes mouvantes, se pressant pour les envahir,

comme un peuple effaré de géants.

Certes, à douze ans, les mots me manquaient pour traduire les

sensations que me faisait éprouver ce grandiose paysage. Mais je n’ai

pas oublié avec quelle sorte de saisissement profond je le contemplais.

Dès le berceau, par une pente mystérieuse de mon âme que personne

n’expliquera, j’avais été conquis à la nature, à nos montagnes surtout,

à nos superbes montagnes cévenoles, d’un profil si sévère, si noble,

si hardi, où se découvrent toutes les richesses: des eaux qui défient

l’éclat et la pureté du cristal, des bêtes fidèles et aux pieds sûrs,

des hommes honnêtes, énergiques et courageux. _Alma tellus!..._

Ce matin-là, escaladant cette montée tortueuse et presque à pic, je me

retournais à chaque pas vers la vallée: non que j’eusse grande envie

de m’abandonner aux songeries muettes, absorbantes, hiératiques, où je

m’étais complu tant de fois; mais il me semblait toujours que, dominant

toutes les routes du point élevé où je me trouvais, j’allais apercevoir

Marianne au crochet de quelque chemin. Hélas! la pauvre vieille était

déjà bien loin sans doute, car mon œil eut beau fouiller les sentiers,

qui m’apparaissaient, ici comme de petits rubans bleus, plus loin comme

de longues entailles pratiquées à la serpe dans le feuillage tassé des

arbres, il ne découvrit rien.

Encore une fois le sentiment de ma solitude m’écrasa et je dus

m’asseoir sur une pierre. Toutes sortes d’idées bizarres me

traversèrent l’esprit:—Si je courais après Marianne, peut-être

parviendrais-je à la rattraper?... Oh! pourquoi ne m’avait-elle pas

amené à Eric-sous-Caroux?—Je songeai même, en ma subite détresse, bien

que mes parents demeurassent loin, à aller les rejoindre à pied, du

côté de Lunel. Peut-être rencontrerais-je, sur la grande route, quelque

roulier complaisant qui me permettrait de monter sur sa charrette quand

je serais fatigué?

Moi, d’abord si joyeux d’aller passer dix jours de franche et bonne

liberté à l’ermitage de Saint-Michel, je ne pensais plus à Barnabé.

Dans les suprêmes angoisses, le cœur va droit à ceux qui lui sont

familiers, à ceux qu’il aime, et les étrangers demeurent les étrangers.

Maintenant, je ne me révoltais plus contre les exigences, parfois

tyranniques, de mon oncle; maintenant, je ne trouvais plus les

réprimandes de Marianne trop sévères. J’eusse voulu que ces deux êtres,

lesquels laissaient mon âme vide comme un flacon dont la liqueur

s’est répandue, fussent près de moi, me morigénant, me menaçant, me

punissant. Que n’aurais-je pas donné, en ce moment, pour être châtié de

leur main, de leur propre main!...

«O mon oncle! balbutiai-je d’une voix étranglée et pressant contre ma

poitrine, par un mouvement convulsif, mes livres et mes cahiers, je

travaillerai bien, vous serez content de moi.»

Un coup de vent écarta les branchages des châtaigniers. J’aperçus les

hautes murailles blanches de Saint-Michel.

Je gravis au galop l’extrémité du sentier.

VIII

L’âne Baptiste plus aimable que son maître

L’ermitage de Saint-Michel, juché à la cime d’un mamelon boisé mesurant

une hauteur de six cents mètres environ, est un reste de monument

féodal. Cette forteresse, destinée à commander un point important de

la haute vallée d’Orb, donnait la main à vingt autres, échelonnées sur

le flanc des montagnes, de l’un et de l’autre côté de la rivière. A

l’époque des guerres de religion, toutes ces murailles à meurtrières

et à mâchicoulis, dont la ceinture formidable devait protéger les

Albigeois, succombèrent. Saint-Michel ne put tenir plus de trois jours

devant les hordes fanatiques, sauvages, que Simon de Montfort avait

répandues comme une mer dans le Midi.

De ce château à triple enceinte, sur lequel le vicomte de Béziers avait

compté pour défendre le défilé de Pétafy, il ne reste aujourd’hui

que la chapelle, dédiée à saint Michel, sauvée, rapporte la légende,

par l’archange lui-même, «_qui, dans la mêlée, batailla d’estoc et de

taille_,» et deux ou trois salles basses recouvertes à grand’peine de

tuiles rouges, où l’ermite industrieux s’arrangea vaille que vaille un

logement.

Du reste, partout sur le plateau, un gigantesque bloc granitique,

ramification robuste de l’ossature des Cévennes, se découvrent des

ruines, d’énormes entassements de pierres, dont les siècles n’ont pas

encore détaché les ciments primitifs. Des herbes folles poussent sur

ces amoncellements, y répandant la gaieté, la grâce, la poésie.

Quelques arbres fruitiers, que les vents sans doute semèrent en

des jours de tempête, entés depuis, jaillissent çà et là du rocher

cyclopéen et lui donnent en certains coins l’aspect débonnaire d’un

verger. Une fontaine d’eau vive sourd d’une crevasse derrière la

chapelle, et, se répandant par mille rigoles, a créé le long des pentes

du monticule une prairie artificielle, dont le vert tendre contraste

agréablement aux yeux avec la verdure plus sombre des châtaigniers.

Je courus à la porte d’ordinaire ouverte de Barnabé. Elle était fermée.

Je frappai. Pas de réponse. Qu’était devenu l’ermite? La claie à

montants solides qui barrait l’écurie de Baptiste avait été ramenée

dans sa rainure de pierre et y tenait fortement.

Glissant un regard à travers les intervalles de l’osier, je ne vis pas

l’âne devant la crèche. Quoi, personne! Je retournai vers la chapelle:

le grand portail à double battant en était clos aussi. J’étais bien

seul, abandonné sur ce plateau désert.

Je frissonnai.

—Barnabé! m’écriai-je, la voix altérée par l’angoisse, Barnabé!

Rien, rien...

Je m’avançai jusqu’aux bords extrêmes de la roche de granit, explorant

le pays à la ronde. Pas âme qui vive. Là-bas seulement, tout au fond,

le long du ruisseau de Lavernière, à peu près à l’endroit où je m’étais

trouvé mal, un troupeau de chèvres fauves et blanches buvaient au fil

de l’eau. Sans doute les chèvres de M. Combal. Je distinguai le berger

batifolant avec son bouc.

Le vent continuait à souffler très vif. Sur les hauteurs, il cassait

les pousses menues des châtaigniers, trop tendres pour lui résister.

Songez donc, nous n’étions qu’aux premiers jours d’avril!

Sentant mes genoux flageoler sous mes pensées de peur, je craignis

d’être emporté par quelque rafale, et je reculai jusqu’au mur de la

chapelle. Je me promenai quelques minutes, essayant de me donner le

courage d’attendre, car Barnabé ne pouvait tarder à rentrer...

Ah! ce vent, il avait, à travers les ruines, des hurlements, des

miaulements, des cris qui tantôt me remplissaient d’épouvante et tantôt

m’eussent fait pleurer.

Pour échapper à ces bruits sinistres, je me réfugiai sous le porche de

la chapelle, un porche à tympan, s’il vous plaît, représentant Jésus

au milieu des Évangélistes, et à trumeau portant une statue de saint

Michel qui piétine le Démon.

Que faire cependant?... J’ouvris mon _Phèdre_. Si je parvenais à

travailler, le temps passerait plus vite...

Hélas! ce fut en vain qu’avec une sorte de joie nerveuse je disposai

toutes choses autour de moi: la grammaire latine, l’écritoire, les

cahiers; mon pauvre cerveau, que la tendresse excessive de mon cœur

avait poussé à l’effarement, ne voulut rien entendre à la besogne que

je lui imposais, et, après quelques barbouillages ineptes, je dus

refermer mes livres, reboucher mon encrier—il était en verre bleu avec

fermoir en cuivre—et reparaître, éperdu, au milieu du plateau. Pour le

coup, s’il n’arrivait pas quelqu’un pour mettre fin à mon martyre, je

ne tarderais pas à succomber. Je regardai la statue de saint Michel, je

lui tendis des bras suppliants. Mais la pierre demeura immobile sur son

piédestal...

Des hirondelles, revenues depuis peu des pays chauds, voltigeaient

joyeusement sous le porche. Heureuses hirondelles! elles n’avaient pas

perdu leur oncle, elles; elles étaient là, dans les nids coutumiers,

avec leur jeune famille, tandis que moi, j’avais perdu le presbytère et

tous les miens... Un instant, mes yeux les suivirent tournoyant le long

des corniches, leurs becs chargés de pâture, de brindilles de paille,

ou de plume, ou de duvet. Je vis des martinets noirs, par troupe,

s’élancer, rapides comme des flèches, du haut de Saint-Michel jusqu’au

fond de la vallée d’Orb. Quelle souplesse! quel élan! et quel éclat

sous le soleil! J’entendis le cri bizarre des engueulevents...

«Oh! que ne suis-je une hirondelle, moi aussi, pour m’envoler bien loin

retrouver mon oncle ou Marianne!» pensai-je.

Ce spectacle de nature calma la fièvre qui me dévorait et fit un peu

de repos à mon être physique et moral, en complète ébullition. Je

réfléchis qu’après tout je n’étais pas délaissé, qu’une ressource

me restait: M. Anselme Benoît. Certes, je n’aimais guère le

médecin.—N’était-ce pas lui qui venait de me séparer de tout ce que

j’aimais?—Mais, en fin de compte, sa maison m’était ouverte, j’étais

sûr d’y être accueilli avec plaisir, et j’irais frapper là ce soir,

si Barnabé, parti pour quelqu’une de ses tournées dans la montagne,

ne reparaissait pas à Saint-Michel. Du reste, en y songeant bien,

n’avais-je pas aussi les Combal, les Garidel, chez qui je trouverais

également asile?

Je respirai.

Cependant, mon estomac, creusé par le grand air matinal et aussi

peut-être par mes trop vives alarmes, commençait à bramer la faim. Je

retirai la livre de chocolat de mon oncle de la poche où elle était

restée enfouie. J’en croquai une bille sans désemparer.—Il était bon,

le chocolat de quarante sous, et comme Marianne avait bien fait de

passer la main derrière les livres de la bibliothèque!—Je donnai un

coup de dent à la seconde bille; puis, réprimant ma gourmandise, je

descendis derrière la chapelle pour boire un coup sur ce repas.

Quelle eau limpide, fraîche, délicieuse! J’en puisai à plusieurs

reprises dans le creux de mes mains réunies et m’en grisai à plaisir.

Encore une fois j’allais plonger à la source mes deux poings jusqu’aux

coudes, quand une voix large, sonore, retentissante, emplit soudain les

châtaigneraies. Dieu! c’était Baptiste...

Je me redressai vivement. La voix reprit la même antienne. Baptiste, à

coup sûr, paissait dans la prairie de Saint-Michel, et Barnabé était

avec lui. Comment n’avais-je pas pensé à cela? Je dégringolai à travers

les hautes herbes.

* * * * *

Quand l’âne m’aperçut, il courut à moi. Encore que je l’eusse fouaillée

souvent et d’importance, elle m’aimait, la brave bête!

—Bonjour, mon Baptiston, lui dis-je de bonne humeur et lui passant la

main sur les naseaux, qui se dilatèrent avec délices, bonjour!

Il s’enleva des quatre pieds et se prit à gambader follement à travers

la prairie.

—Eh bien! quelle mouche t’a piqué, _imbecillas_? s’écria Barnabé.

Je vis le Frère. Il était accroupi à l’ombre d’un bouquet de chênes

verts, lequel poussait aux marges du ruisseau formé par les eaux vives

de la fontaine où je venais de me désaltérer. Avec mon cœur tout à la

joie, mes jambes d’un élan s’emportèrent vers l’ermite. Mais, lorsque

je comptais qu’il allait se lever pour m’embrasser ou me donner sur

les épaules la tape affectueuse que j’avais reçue tant de fois, il ne

bougea aucunement. Je lui souhaitai le bonjour, comme je l’avais fait

à Baptiste, mais d’une voix timide, presque troublée. Il me regarda et

ne répondit point.

—Bonjour, frère Barnabé, répétai-je, essayant de lui sourire.

—Tu arrives bien mal à propos, mon garçon, me dit-il.

Mes peurs me ressaisirent.

—Vous ne pouvez donc pas me garder jusqu’au retour de Marianne? lui

demandai-je, tremblant.

—A cette heure, je n’ai point la tête à ça, fit-il avec un geste

dépité.

—Alors, il faut que je m’en retourne au presbytère?

—Où tu trouveras visage de bois... Ah ça! voyons, pétiot, es-tu venu

céans pour me tourner les esprits à l’envers? Par exemple, je voudrais

bien voir que tu m’empêchasses de gagner aujourd’hui un gros écu de

cinq francs! Crois-tu que ça coûtera quatre deniers tant seulement, le

magasin de Félibien, quand il faudra acheter plus de cent pendules et

des montres en or à n’en plus finir? Va-t-en donc voir si les murailles

reluisent chez M. Briguemal, à Béziers. Sache, si tu peux comprendre

cela, que je gagne de l’argent avec ma cervelle en ce moment, et que je

ne veux pas entendre voler une mouche autour de moi. Braguibus attend

mes vers pour sa musique, voilà!...

Il plongea sa grosse tête, hérissée de cheveux et de poils, dans ses

deux mains velues, et, silencieux, demeura roulé en boule sous les

arbres. Usant de mille précautions, je déposai doucement à ses pieds

mes livres, mes cahiers, mon écritoire bleue, puis j’allai retrouver

Baptiste.

Quelle bête admirable! Jamais, à Saint-Michel des Aires, ni peut-être

en toutes les Cévennes méridionales, ne se rencontra âne plus fort,

plus doux, plus complaisant. Il avait presque la taille d’un mulet de

la plaine, et son poil long, soyeux, était d’un noir bleuâtre pareil

à l’aile lustrée des corbeaux. Les oreilles, droites, semées çà et là

de petites taches grisâtres, lui retombaient gracieuses, barbelées, le

long des mâchoires et du col, qu’elles éventaient nonchalamment. Il

possédait des yeux magnifiques, d’un brun luisant à la fois et amorti;

c’étaient deux morceaux de velours qu’on venait de détacher d’une pièce

neuve. Ses dents, régulièrement plantées, affichaient de haut en bas

des rayures ambrées qui en rendaient l’émail plus éclatant. Avez-vous

vu quelqu’une de ces grandes coquilles comme les marchands ambulants,

venus des bords de la mer, en montrent pour les vendre dans nos

montagnes? Mon oncle en étalait deux sur la cheminée de son salon. La

bouche profonde de Baptiste avait le même ton rose-tendre, avec le même

air de fraîcheur et les mêmes miroitements.

Devinant que j’allais à lui, l’âne cessa de battre le pré; il s’avança

vers moi à petits bonds.

Les bêtes, dans la jeunesse—Baptiste avait à peine cinq ans—sont de

véritables enfants; elles recherchent les enfants pour courir avec

eux, folâtrer avec eux, jouer avec eux. L’enfance a le privilége de

certaines folies innocentes, et ce privilége, parcourant l’échelle des

êtres, engendre dans toute la création de touchantes affinités.

Je m’agrippai à la crinière de Baptiste et lui grimpai sur le dos. Il

partit au galop avec des reniflements joyeux.

Comme c’était bon d’aller ainsi à travers les grandes herbes qui

frôlaient le ventre de ma bête, où disparaissaient mes pieds pendants!

Des hautes ramures des châtaigniers tombaient sur nous de larges nappes

d’ombre. Plus loin, le soleil allumait, semblables à des clartés

jaunes, rouges, bleues, toutes les fleurettes du gazon. Nous ne nous

occupions pas de ces contrastes. Nous allions à travers l’ombre, à

travers le soleil, ne songeant qu’à rire, qu’à nous amuser; car,

tandis que Baptiste s’emportait davantage en son élan insensé, moi je

riais aux éclats, le talonnant, le pinçant, lui parlant ainsi qu’à une

personne humaine, et le caressant des deux mains à l’envi.

Barnabé, couché comme un ours sous les chênes verts, se leva. Un

sifflement suraigu retentit. Ma bête, emportée, s’arrêta court.

—Descends! me cria le Frère.

Je descendis.

—Tu as de l’encre, je crois? me dit l’ermite, qui s’était rapproché.

—Oui, Barnabé.

—Et du papier aussi?

—Certainement.

—Nous aurons besoin de tout cela, fit-il, se passant la main droite

sur le front et m’entraînant à l’ombre des arbres.

—Asseyons-nous! reprit-il.

Nous nous assîmes.

—Voyons, fillot, serais-tu assez savant pour écrire du patois sur une

de tes feuilles blanches?

—J’ai copié, l’autre jour, pour mon oncle, un noël en patois, et

peut-être, en m’appliquant bien...

—Oh! si tu as copié un noël, tu copieras bien ma chanson...

Je l’examinai avec surprise.

—Comment, Barnabé, lui dis-je, vous avez fait une chanson?

—Elle sera très jolie; elle aura cinq couplets... Braguibus va mettre

son fifre en train...

—Et la défense de mon oncle?

Barnabé · 第 4 / 21 段