retienne, dit-elle d’une voix qu’elle essayait de rendre ferme, mais au
fond de laquelle on devinait des larmes contenues. Apprenez pourtant
que, vous voyant aller en voyage, moi aussi je vas m’encourir à travers
routes, comme vous. Vienne Notre-Dame d’août, il y aura vingt-cinq ans
que je n’ai bouté pieds hors des Aires, toujours à votre service et à
votre soumission. Peut-être serait-il séant, à la fin des fins, d’aller
voir un peu si mon pays natal n’a pas changé de place. J’ai enterré
presque tous les miens, c’est vérité, et là-haut des tombes tant
seulement m’attendent. Néanmoins cela, il me reste un frère encore du
côté d’Eric-sous-Caroux...
—Mais, Marianne, si vous partez pour Eric, que deviendra notre enfant,
tout seul, à la cure?
Et mon oncle arrêta sur moi des yeux attendris.
—Notre enfant?... notre enfant?...
—Songez que je ne resterai pas moins de vingt jours absent.
—Vingt jours, ciel du bon Dieu, vingt jours! Ah ça! et si vous
avez besoin de quelque chose dans ce pays des grandes montagnes?
demanda-t-elle avec une vive inquiétude.
—Je n’aurai besoin de rien.
—Hélas! moi, je suis sur l’âge, j’ai soixante-deux ans bien comptés,
mais le jarret est bon, et si la maladie vous tourmentait plus fort,
vous me le feriez dire au moins par le facteur de la poste... Il y a
un facteur, je pense, dans ce pays comme chez nous... Surtout ne vous
tracassez pas les idées pour le chemin. Elles sont bien loin, ces
sources de la médecine, puisque M. Anselme Benoît avoue que, de là, on
touche l’Espagne de la main. Malgré tout, avec mon bâton et l’aide du
bon Dieu, je finirai bien par arriver...
Sa voix était devenue chevrotante.
—L’Espagne!... Aller à la porte de l’Espagne! marmotta-t-elle en se
laissant tomber sur le perron du foyer.
Mon oncle, en proie d’ailleurs à un accablement profond, sentit toute
résolution l’abandonner. N’osant regarder sa gouvernante, en train de
s’essuyer les yeux, il se tourna de mon côté.
—Mon enfant, me dit-il, si Marianne part pour Eric, tu iras demeurer
jusqu’à son retour chez notre voisin, M. Anselme Benoît. M. Benoît
t’aime, il te gâte même; tu te trouveras on ne peut mieux dans sa
maison. Du reste, il va venir, et je le préviendrai.
J’étais consterné. Ce grand M. Anselme Benoît, sévère et dur, avec sa
redingote longue, son large chapeau, sa barbe qui lui avait dévoré le
visage jusqu’aux yeux, ses lunettes vertes et rondes comme des pièces
de deux sous, en dépit de quelques caresses distribuées par-ci par-là
en courant, m’avait toujours un peu effrayé. Je regardai piteusement
Marianne. Mon regard était un appel, il criait: «Sauvez-moi!
Sauvez-moi!»
—Mais, monsieur le curé, intervint la bonne gouvernante, flairant mes
secrètes angoisses, notre pétiot va bien s’ennuyer avec un médecin qui,
les trois quarts du temps, court dans la montagne après ses malades,
et, durant l’autre quart, a le nez fourré dans les livres de son
métier. Encore si M. Anselme Benoît était marié, s’il y avait une femme
chez lui; mais on raconte...
—Marianne!
—Oui, on raconte qu’il court après cinquante jupons à la fois, quand
il serait si honnête d’en tenir un tant seulement à la maison. Au fait,
interrogez Barnabé.
—Marianne! s’écria mon oncle avec un effort pour grossir sa voix.
—Enfin, je tais ma langue. Mais mon avis est que nous ne pouvons
abandonner notre enfant en de pareilles mains.
—Où voulez-vous alors, si vous persistez à aller voir votre frère,
que je laisse mon neveu? Vous savez bien que ses parents habitent, en
ce moment, à plus de vingt lieues des Aires, et que le temps me manque
pour entreprendre un voyage à Lunel.
Il se tourna vers moi.
—Veux-tu aller demeurer chez M. Combal? me demanda-t-il.
—Chez M. le maire? répondis-je, implorant plus que jamais la vieille
gouvernante de mes deux yeux suppliants.
—Préfères-tu attendre notre retour chez les Garidel? insista mon
oncle. Simonnet Garidel est un ami pour toi...
—Oh! il a vingt-deux ans, et je n’en ai que douze, murmurai-je.
—Et pour quelle raison, monsieur le curé, courir chercher si loin ce
que vous avez sous la main? s’écria tout à coup Marianne. Que le bon
Dieu vous bénisse! Qui vous empêche de confier l’enfant à Barnabé?
Tous les jeudis, après ses devoirs, ne va-t-il pas à l’ermitage de
Saint-Michel, pour y faire les cent coups? Puis Baptiste a de l’esprit,
sans comparaison, comme vous et moi, et cette bête distraira notre
pétiot.
—Comment, il te plairait de passer plusieurs jours à l’ermitage?
—Barnabé est si complaisant pour moi! répondis-je. La semaine passée,
Baptiste, que j’avais monté avec la permission du Frère, a galopé
jusque par delà le hameau de Margal. Quelle partie!—«Baptiste, ici!»
Il venait.—«Baptiste, halte!» Il s’arrêtait.
—Et travailleras-tu un peu à Saint-Michel?
—Je travaillerai, mon oncle, je vous le promets.
—N’oublie pas qu’à mon retour je te ferai réciter la grammaire latine
jusqu’au «_Que retranché_.»
—Je la réciterai sans une faute!
Mon oncle m’embrassa. Des pleurs brillaient au coin de ses paupières.
Etait-ce regret de me quitter, ou bien mes brusques transports lui
avaient-ils fait faire un retour pénible sur lui-même? Qui sait?
peut-être avais-je été bien cruel sans le savoir. Je restai tout
interdit, n’osant lever mes yeux, qui, sans bien démêler pourquoi,
venaient subitement de se remplir de larmes. Marianne, troublée, pour
dissimuler un chagrin accablant, quitta sa place sur le granit du
foyer, et vint considérer la malle, dont elle ferma à double tour la
serrure et le cadenas.
Cependant mon oncle demeurait immobile, pétrifié, promenant des regards
vagues à travers les diverses pièces du presbytère, bouleversé de
fond en comble. Tout à coup son visage pâle se colora d’une rougeur
suspecte. Il toussa. Ce fut une quinte terrible, une quinte qui,
ébranlant toute la machine de la tête aux pieds, ne lui permit pas de
rester debout. Suant, soufflant, rendu, il s’assit.
A ce moment si triste, parut M. Anselme Benoît.
—Vous voyez, mon ami, lui dit-il, qu’il n’y a plus à hésiter. Plût
au ciel que vous eussiez suivi plus tôt mes conseils et ceux du
docteur Barascut! Je ne prétends pas que les eaux des Pyrénées vous
guérissent radicalement; mais, je vous le garantis, elles produiront
de l’amélioration. Un peu de courage, que diable! A cinquante ans, un
homme est dans toute la vigueur de l’âge, et vous avez encore de longs
jours devant vous.
—Que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses! gémit mon oncle.
—Allons, reprit l’officier de santé, la carriole des Garidel est
attelée, êtes-vous prêt?
—Je suis prêt.
—La diligence part de Bédarieux pour Béziers à sept heures, et il est
cinq heures et demie à présent. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Êtes-vous heureux! vous allez voir des villes superbes: Béziers,
Narbonne, Perpignan...
M. Anselme Benoît se courba et passa sa main droite à l’une des
poignées de la malle.
—Marianne, fit-il, désignant l’autre poignée à la gouvernante.
La malle fut enlevée.
Une minute après, la carriole, dirigée par Simonnet Garidel,
disparaissait derrière le four communal des Aires, et descendait vers
la grande route, dans le fond de la vallée d’Orb.
Marianne et moi, qui avions accompagné mon oncle jusque sur la place du
village, nous rentrâmes à la cure en pleurant.
VI
Pour rôtir une brochette d’oisillons, ayez du lard frais et des braises
vives.
Le lendemain, Barnabé, que Marianne avait fait prévenir aussitôt après
le départ de mon oncle, arriva de bonne heure chez nous.
* * * * *
Mais, avant d’aller plus loin en ce récit, il me paraît indispensable
d’en portraire minutieusement le héros.
Barnabé Lavérune, ou mieux frère Barnabé, comme on l’appelait aux Aires
et partout dans les environs, était un énorme paysan de cinquante-cinq
ans, aussi grand, aussi robuste qu’un châtaignier de la montagne. Il
avait des bras démesurés, se terminant par des mains cartilagineuses,
armées de doigts longs, durs et poilus. Son visage, au beau milieu
duquel s’épatait, semblable à un champignon dans les bruyères, un gros
nez tuberculeux sillonné de veinules violacées, avait un caractère de
gouaillerie ironique qui faisait songer à ces personnages plantureux
dont le génie de Rabelais peupla l’abbaye de Thélesme. Les yeux de
Barnabé, noirs, petits, étaient singulièrement perçants. Une barbe
touffue lui descendait jusqu’au bas de la poitrine, grise autour de la
bouche largement coupée, d’un blanc ambré au-dessous du menton.
Notre homme, qui, depuis plus de dix ans, appartenait à la Congrégation
des Frères libres de Saint-François, était habillé, accoutré devrais-je
dire, d’une soutane. Cette soutane, dans laquelle mon oncle s’était
trouvé à son aise, craquait en maints endroits sur la vigoureuse
armature de l’ermite de Saint-Michel. Il faut le reconnaître, c’est
seulement après huit ans de bons et loyaux services que le curé des
Aires avait consenti à se séparer de ce vêtement, élimé par la brosse,
aminci par l’usure, un peu troué par-ci par-là. On devine comme ce
fourreau de vieux drap, luisant à tous les plis, et dans lequel notre
Frère s’était glissé non sans effort, ainsi que dans une gaîne,
devait lui aller. Mon oncle étant de petite taille, l’étoffe de la
soutane tombait ni plus ni moins jusqu’aux genoux de l’ermite, et là,
abandonnait ses tibias à un pantalon de velours bleu, dit chez nous
velours d’Espagne, et très en faveur auprès des paysans cévenols.
Aux premiers jours de sa _moinerie_, pour emprunter le mot de maître
François, dans toute la ferveur de sa vocation nouvelle, Barnabé avait
caressé le rêve de s’acheter un froc de bure avec capuchon, en tout
pareil à celui de la plupart de ses confrères. Mais à la longue, il
était revenu de cette coquetterie, ne pouvant se résoudre à toucher au
magot de Félibien. Tirer vingt francs du bas sacro-saint au fond duquel
gîtait son trésor, c’était, lui semblait-il, ruiner Félibien, lui voler
ses montres, ses pendules, le magasin qu’il entrevoyait pour lui dans
l’avenir, et il avait accepté avec résignation toutes les loques qu’on
lui offrait.
Notre Frère étalait un chapelet à grains énormes noué autour des reins;
une croix brillante se balançait sur sa poitrine, retenue par une
chaînette de laiton; une pèlerine, bossuée pittoresquement de coquilles
polies sur la pierre, lui couvrait les épaules. Son bicorne, autre
cadeau de mon oncle, affichait, en guise de bourdaloue, une suite non
interrompue de petites images encastrées dans des lamelles de plomb.
Ce chapeau, rappelant le couvre-chef célèbre de Louis XI, seyait on ne
peut mieux à Barnabé, qui le portait penché sur l’oreille droite avec
beaucoup de crânerie.
L’ermite de Saint-Michel, entêté à ne pas être confondu avec ses
confrères de Cavimont, de Saint-Raphaël, de Boubals, de Notre-Dame de
Nize, de Saint-Sauveur, lesquels depuis longtemps ont abandonné le
bourdon, marchait toujours, lui, le bourdon à la main.
«C’est l’insigne de notre Ordre!» répétait-il.
De ce long bâton, souvenir des pèlerinages aux époques de foi, Barnabé
avait fait un véritable objet d’art. Outre qu’après de minutieuses
recherches, il l’avait coupé lui-même dans un bois de châtaigniers
sauvages, nous connaissons que Caramel, de Bédarieux, s’y était
appliqué de tout son talent. Un petit miroir enchâssé dans un cadre de
cuivre poli étincelait à la cime de cette canne majestueuse, et, à une
petite croix surmontant le tout, pendaient, gracieuses et brunes, deux
gourdes sèches curieusement historiées à la pointe du couteau. Ces deux
gourdes toujours pleines de vin, qui autrefois figuraient le dévouement
des ermites aux pèlerins de la Terre-Sainte, Barnabé les vidait
aujourd’hui à la plus grande gloire de Dieu. Que diable! on n’est pas
Frère libre de Saint-François pour mourir de soif sur la route si âpre
de la vie.
* * * * *
—Barnabé, lui dit la gouvernante, je vous ai fait venir parce que M.
le curé m’a chargée de vous demander un service.
—Je suis à la disposition de M. le curé et à la vôtre pareillement,
Marianne... Ah! par exemple, je voudrais bien voir que l’ermite de
Saint-Michel refusât quelque chose aux gens de la cure!
La barbe du Frère s’agita, sa bouche s’ouvrit large et profonde comme
un gouffre, et il éclata en bruyants éclats de rire.
—Je sais que vous êtes reconnaissant envers M. le curé, et...
—Reconnaissant! reconnaissant! interrompit-il, riant toujours...
Ah ça! Marianne, soyons de bon compte, s’il vous plaît. Croyez-vous
que Barnabé Lavérune, parce qu’il est le Frère le plus propre de la
contrée, qu’il occupe l’ermitage le plus beau et le plus en vue de
toute la montagne, qu’il a mis un peu de foin dans ses bottes, que
son fils étudie dans les horlogeries, à Moret, département du Jura,
croyez-vous qu’il ait oublié qu’il y a dix ans à peine il n’était qu’un
misérable vannier de la rivière d’Orb? Dieu de Dieu! en ai-je tordu,
en mon temps, de ces osiers, pour confectionner corbeilles, paniers,
claies à cribler le sable et différentes autres marchandises! Mais M.
le curé tenait un œil ouvert sur moi, et comme le travail ne m’avait
pas fait abandonner l’église, que je ne manquais aucunement les offices
pour aller boire au cabaret, que je laissais les filles à M. Anselme
Benoît, il me confia Saint-Michel, avec la permission de Monseigneur...
Quelle joie quand j’y pense!... Et vous voudriez que je fusse capable
de refuser un service! Ah! si ma vie pouvait augmenter celle de M. le
curé, qui est un saint sur la terre, je la lui donnerais des deux mains.
—Il ne vous demande pas un si grand sacrifice: il vous demande tant
seulement de garder son neveu à Saint-Michel, tandis que moi j’irai
voir ce qui se passe chez mon frère, à Eric-sous-Caroux... Vous
entendez bien que nous ne pouvons laisser notre enfant ici tout seul.
Barnabé me caressa les deux joues du bout de ses gros doigts; puis,
avec une hilarité débordante:
—Allons-nous faire des nôtres par là-haut! dit-il. C’est Baptiste qui
ne sera pas content, par exemple! Tu me promets au moins de ne pas me
le crever dans nos affreuses pierrailles. Un âne, quelque courage à la
course qu’on lui suppose, n’est jamais comme un cheval tout de même...
Si j’avais un cheval, comme mes confrères des environs enrageraient!
Sans compter que je pourrais alors pousser mes quêtes jusque du côté
de Saint-Affrique, dans l’Aveyron. Mais un Frère mendiant à cheval,
cela occasionnerait du scandale, puis cela ne serait pas selon la règle
de saint François... peut-être. Enfin, on verra plus tard avec les
économies, quand Félibien sera revenu de Moret, département du Jura...
—C’est donc une affaire convenue? interrompit Marianne.
—C’est convenu semblablement à la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ
sur le Calvaire, quand les Juifs se révoltèrent tous contre lui.
—Vous prendrez bien soin de notre enfant, vous le promettez?
—Je vous promets qu’avec moi il ne maigrira ni d’âme ni de corps.
D’abord je suis gai comme toute une nichée de passereaux, et je chante
à bouche-que-veux-tu tout le long de la journée. Au demeurant, vous
savez que je m’entends plus que pas un aux chansons, moi! Demandez
à Baptiste!... Voici notre vie: le matin, nous réciterons notre
prière à la chapelle, devant la statue de saint Michel. Ah! je l’ai
nettoyée, cette pauvre statue si noire! Dans le fait, tout est luisant
au nid comme une image... Puis nous déjeunerons avec quatre doigts,
peut-être six, de saucisse. C’est de la saucisse de Saint-Gervais.
Vous connaissez sa réputation, n’est-ce pas, Marianne? Je l’ai quêtée
en janvier, quelques jours après la grande tuerie de cochons qui se
fait au carnaval. Aujourd’hui, la coquine vous a un air! On dirait,
tant elle est rouge, ferme et fraîche, du saucisson de M. Cœurdevache,
le charcutier... Puis nous irons mener Baptiste jusqu’à ma prairie.
Il faut bien qu’il pâture à son tour, ce mien ami! Baptiste, encore
qu’il soit de petite taille, vous a un appétit à faire reculer les
deux mulets de M. Combal. Qu’ils sont beaux ces mulets de M. le maire,
des mulets comme on en a au ciel!... Puis, quand l’idée nous en
viendra, à genoux sur le sol, nous chanterons un _Adoremus_... Puis
nous retournerons à l’ermitage sur le coup de midi, où, ayant pris
une nouvelle becquée, nous dormirons notre sieste, à la bénédiction
du Seigneur! La sieste, tout le monde sait ça, entretient l’homme en
force et en vertu... Enfin, dans la vesprée, je raconterai à ce fillot
mon voyage à Saint-Jacques-de-Compostelle, une ville de l’Espagne,
et mes deux voyages à Rome, la ville du pape et des chrétiens. M. le
curé vous a annoncé, sans doute, que j’ai parlé au saint-père, là-bas,
dans les Vaticans. C’est vrai tel que vous me voyez, malgré ma mine
de loup. Le saint-père—apprenez toujours cela, Marianne, pour votre
salut—est un homme grand. Il s’appelle Grégoire XVI. Pour la pâleur,
il ressemble à l’hostie consacrée. Mais, malgré sa figure blanche comme
sa soutane, car il porte une soutane blanche à pèlerine sans coquilles,
il va très bien. Il m’a dit: «_Fra Barnabeo, fra Barnabeo._» Puis il
ma béni. En ce moment, il me semblait que le bon Dieu en personne me
descendait dans l’estomac... Donc, c’est convenu, Marianne, ne vous
mettez pas chagrin en tête, nous mangerons bien, nous boirons mieux,
nous rossignolerons à plaisir, et saint François fera le reste.
—Voulez-vous prendre le petit paquet de l’enfant? demanda la vieille
gouvernante.
—J’en prendrai cent paquets, si vous me les donnez, pardi!
Marianne atteignit sur une chaise un mouchoir à carreaux rouges, dont
les quatre coins étaient retenus ensemble par des nœuds.
—J’ai serré là-dedans, dit-elle, deux chemises, trois paires de bas,
un bonnet pour la nuit...
—Combien de temps comptez-vous séjourner à Eric?
—De dix à quinze jours environ. Il faut bien dix jours pour voir les
vivants et prier sur la tombe des morts. Hélas! j’en ai mis de mon
monde au trou, par là-haut dans mon pays!
—Qui a vie doit avoir mort, répondit philosophiquement Barnabé.
Chacun son tour. Tenez, Marianne, c’est comme les lapins qui vont se
prendre à mes collets dans les taillis, du côté de Margal. Sont-ils
assez maladroits de passer par là! Mais c’est écrit aux Evangiles,
le chemin du cimetière est attaché aux pieds des bêtes et des gens.
Que voulez-vous? il faut ça, car, encore que la vie soit mauvaise,
on se ferait joliment tirer l’oreille pour aller en paradis..... Oh!
puis, ajouta-t-il en manière de consolation et toussant à ébranler les
murailles du presbytère, on a le coffre plus ou moins solide.
—Jésus-Seigneur! si notre pauvre M. le curé était bien en chair et en
os comme vous! gémit Marianne, dont l’âme pleine d’anxiété courait,
haletante, après la diligence qui emportait son maître vers les eaux
d’Amélie.
Cette note douloureuse tombant au milieu de ma joie me fit courir un
frisson par tout le corps. L’expansion, la gaieté de frère Barnabé
reçurent un coup dont elles ne se relevèrent point. Après un moment
de silence fort embarrassé, l’ermite ne songea plus qu’à détaler. Il
glissa mon paquet sous son bras, puis ouvrit la porte de la cure.
—Je retourne de ce pas à Saint-Michel, me dit-il; tu m’y trouveras
toujours, ainsi que Baptiste. Viens au plus tôt. Les nichées commencent
leurs gazouillements dans les amandiers; je vois beaucoup de becs
rouges à travers les feuilles nouvelles, et tu jugeras si je m’entends
à rôtir à point les brochettes. Ayez sous le gril des braises vives et
claires, puis, autour des bestioles, du lard frais... Plus d’une fois
tu te lécheras les doigts, pétiot!
Il descendit quatre à quatre l’escalier de notre perron.
VII
Marianne fait main basse sur le chocolat de mon oncle, du chocolat de
quarante sous!
Marianne me réveilla dès l’apparition de l’aube.
—Allons, enfant! appela-t-elle.
Je sautai à bas de mon petit lit de sangle et m’habillai vivement.
J’entrai dans la cuisine. La vieille gouvernante trempait de longues
mouillettes de pain en un bol de lait crémeux.
—Voici ta tasse pleine, me dit-elle.
Nous mangeâmes silencieusement.
Tout à coup, l’_Angelus_ sonna. Nous nous mîmes à genoux et nous le
récitâmes, Marianne estropiant le latin du verset, moi lui marmottant
en réponse l’_Ave Maria_.
—Cette cloche me fait mal, dit-elle, quand nous nous fûmes rassis.
—Et pourquoi? lui demandai-je.
—Il me semble qu’elle a le son plus triste que du temps de ton oncle.
_Le temps de mon oncle!..._ J’eus peur. Qui sait? peut-être Marianne
avait-elle déjà reçu une lettre qui lui annonçait quelque malheur.
Incontinent, de grosses larmes tombèrent de mes yeux dans mon lait. La
servante, qui n’avait pas vidé son bol, le déposa sur la table, s’amusa
à rechercher les miettes de pain arrêtées dans les plis de son tablier
et fit un effort pour ne pas regarder de mon côté. Enfin elle se leva,
traversa la cuisine, le salon, puis disparut dans la chambre à coucher
de mon oncle. Où allait-elle? Je l’entendis ouvrir la bibliothèque. Le
cri de chaque meuble m’était devenu si familier! Que cherchait-elle
dans la bibliothèque, elle qui ne savait pas lire? Elle reparut, tenant
à la main un objet plié dans du papier jaune et qu’il me fut impossible
de reconnaître.
—Mon cher petit, me murmura-t-elle, voici une livre de chocolat. Tu
l’emporteras à Saint-Michel. Tu en mangeras un morceau comme ça de
temps en temps. Nous t’avons habitué aux douceurs ici, et je ne veux
pas que tu t’en passes. C’est du chocolat de quarante sous, c’est le
chocolat de ton oncle! Il le serre dans la bibliothèque, derrière les
livres; mais je connais la cachette, et j’y ai passé la main pour toi.
—Merci, Marianne.
Je pris le paquet.
—Je dois te prévenir, mon enfant, poursuivit-elle, que Barnabé est un
peu porté sur sa bouche, le brave homme! Peut-être serait-il sage à toi
de compter les billes de ton chocolat, et, chaque fois qu’il te sera
arrivé d’en manger une, tu diras, sans avoir l’air d’y toucher, car il
ne conviendrait pas de fâcher le Frère: «Barnabé, il m’en reste dix
billes... Barnabé, il ne m’en reste plus que deux billes.» Si tu agis
avec cette prudence, il n’osera pas entamer tes provisions.
—Alors vous croyez, Marianne, qu’il serait capable?...
—Oh! je ne voudrais pas faire de jugement téméraire; mais il a la
dent si cruelle, le Frère! On ne pourrait croire ce qu’il a dévoré à
la cure, durant la maladie de ton oncle. Il n’était jamais rassasié.
Ah! comme notre jambon s’en allait! J’en pleurais. Chaque matin, il y
pratiquait des entailles où l’on aurait logé les deux poings. J’avais
toujours envie de lui crier comme ça: «_Voulez-vous le laisser à la
fin des fins!_» Mais je n’osais pas, de peur de contrarier M. le curé.
Et puis, afin qu’on l’aidât à retourner notre pauvre malade dans son
lit, n’eut-il pas l’idée d’appeler chez nous le frère Barthélemy
Pigassou, de Saint-Raphaël! Ce fut le tour de notre cave, par exemple!
Ils buvaient tous les deux, ils buvaient comme de vrais moucherons
de vendange. Ils n’épargnèrent même pas le vin vieux! Est-ce que M.
Combal, est-ce que Simon Garidel, est-ce que son fils Simonnet, qui
sont les amis de la maison, n’auraient pas donné un coup de main par
ici? Quel besoin avions-nous du frère Barthélemy, de Saint-Raphaël,
pour nous avaler tout vifs?...
—Soyez tranquille, Marianne, je mènerai les choses d’après vos
recommandations.
Silencieux, nous nous regardâmes pendant quelques minutes.
—Maintenant, reprit la vieille, les mains croisées sur ses genoux et
comme se parlant à elle-même, moi je pars pour Eric-sous-Caroux. Ciel
du bon Dieu! cela est-il possible qu’à soixante ans passés je retourne
voir le pays de mon enfance? C’est à Eric que je naquis, un jour de
Noël, dans une pauvre cabane, contre de gros rochers... Puis, toute
jeunette, je fus placée chez M. Bergon pour garder ses ouailles dans
la prairie. Enfin, étant un peu plus en taille et en force, je devins
pastoure à la ferme des Ormes, près de Douch. Quel temps! Vous êtes
heureux, les enfants tout de même comparés aux vieux comme moi...
Elle s’interrompit.