rouvre, très dur encore que très pliant, avait singulièrement endommagé
les volets de la fenêtre basse. Une des planches, mangée aux vers
sans doute, était tombée en morceaux sous mes frappements. Par cette
brèche, je regardai en l’intérieur de l’ermitage. Quel désordre, ciel
du bon Dieu! On eût dit que le diable était passé par là avec toute sa
clique de démons. Lit bouleversé et vide, chaises renversées, cruche
cassée au milieu de la pièce.—Quand je songe à Saint-Michel, où tout
reluit comme la prunelle de mon œil!—Je ne balançai pas une minute,
et je donnai un coup de poing dans une vitre en papier.—Quoi, un
ermitage si joli, et des vitres en papier aux fenêtres! Ça me fit mal
à voir...—L’espagnolette, peu assujettie, céda, et je m’insinuai dans
la maison. Je courus de la cave au grenier, tenant, bien entendu, mon
rouvre haut levé. Il faut des précautions en ce monde.
«O mes amis, quelle désolation! L’ermitage était pillé, pillé comme
par des voleurs, quand ils ne laissent aux gens que les yeux pour
pleurer. Les armoires, ouvertes à deux battants, ne contenaient plus
de linge; les tableaux des murailles—j’en avais connu trois dans des
cadres dorés représentant: le premier, Notre Seigneur donnant lui-même
notre règle à saint François; le second, Notre Seigneur aux Oliviers;
le troisième, la Sainte Vierge se promenant, entourée d’anges, sur le
plateau de Cavimont, avec sainte Anne, sa mère,—décrochés; les missels
où lisaient les curés voisins les jours de procession, emportés. Mon
pied heurta sur les dalles quelque chose qui fit du bruit, c’était la
clef de la chapelle.
«Pourvu qu’il ne l’ait pas dévalisée aussi, cet ennemi du bon Dieu! me
dis-je.
«J’y courus.
«Ah! je pleurerais tout mon soûl, quand j’y pense. Vous savez, monsieur
le curé, la couronne toute en diamants, qui valait bien au moins six
mille francs, un cadeau de madame la baronne de Serviès à Notre-Dame de
Cavimont, au temps où M. Courbezon était curé de Villecelle-Mourcairol,
volée. Le tabernacle était entr’ouvert. J’y fourrai l’œil. Le calice
d’argent, le saint-ciboire d’argent, l’ostensoir d’argent, volés.
Volées aussi les croix d’honneur que des malades dévots, anciens
soldats de Napoléon guéris par Notre-Dame, lui avaient baillées en
reconnaissance. Volés encore tous ces cœurs en or massif qui pendaient
aux gradins de l’autel, présents de personnes pieuses et pénitentes. Ce
misérable Venceslas, ce Polonais enragé, n’avait oublié aux murailles
de la chapelle que les béquilles des boiteux redressés par la Sainte
Vierge. Au fait, il avait laissé aussi, derrière la tribune du fond,
quelques bandages déposés là par ces gens qui ont des maladies au
bas-ventre...»
—Barnabé! murmura mon oncle, le regardant.
—Enfin, reprit-il, se frottant les mains, je vous ai raconté de fil
en aiguille le commencement et la fin du mauvais coup de Venceslas
Labinowski.
—C’est vous alors qui avez prévenu la gendarmerie? lui demanda mon
père.
—Je vous promets qu’une fois toutes ces abominations vues de mes yeux,
je ne me suis pas amusé à ferrer des cigales sur le rocher de Cavimont.
Je suis monté au galop vers la ferme de l’Olivette, où demeure le maire
d’Hérépian, commune de laquelle dépend l’ermitage. M. Baticol, encore
que malade d’une enflure aux jambes, était à ses étables, en train de
panser ses moutons qui ont le piétin. Je lui ai baillé la chose toute
fraîche. J’en ai dit autant deux heures après à M. Combal, notre maire
des Aires, et ce sont eux qui, hier au soir, sont venus prévenir le
brigadier de gendarmerie.
—En vérité, dit mon père, ce Venceslas me paraît un coquin des plus
audacieux. Mais que va-t-il faire de tous ces objets volés?... Allons,
il ne sera pas trop difficile de le prendre.
—Ce ne sera pas toujours le gendarme que nous avons rencontré tapi
dans la haie de la grange de M. Lautrec qui le prendra, intervint M.
Anselme Benoît.
—Faut-il être dépourvu de sens et de ruse! s’écria Barnabé; la
gendarmerie se porte sur la route d’Hérépian, comme si Venceslas
devait aujourd’hui venir à la foire de Bédarieux. C’est à Béziers, à
Montpellier, à Marseille, à Toulon, dans les villes où il y a des
femmes de méchante conduite, qu’il faut aller traquer ce brigand.
—La misère l’obligera bien à se débarrasser de son butin, reprit mon
père. Or, il ne sera pas commode dans nos pays de trouver à vendre un
calice, un ostensoir, un saint-ciboire...
—Et les Juifs donc, ces assassins du bon Dieu! interrompit l’ermite de
Saint-Michel.
—O Seigneur! soupira mon oncle, qui sait si le saint-ciboire ne
contenait pas des hosties? Quelle profanation épouvantable, le corps
de Jésus-Christ aux mains de ce scélérat! Peut-on songer à cela sans
frémir...
Il se signa dévotement. Ma mère, Barnabé et moi nous l’imitâmes.
—Dois-je servir le café, monsieur? demanda Marion, entr’ouvrant la
porte de la cuisine.
—Surtout qu’il soit bien chaud! lui répliqua mon père.
IV
A Saint-Michel, l’argent du tronc est comme la glu, il se colle aux
doigts de l’ermite.
Je respirai. Dieu merci! je n’étais pas dans l’affaire. Égoïsme des
enfants! dans le contentement que j’éprouvai, Venceslas Labinowski,
ce Venceslas Labinowski que j’avais tant aimé, je l’abandonnais sans
regrets à la gendarmerie, je l’eusse abandonné au bourreau. Peut-être,
aujourd’hui même, agrippé au fond de quelque réduit de la montagne,
allait-il traverser la ville, les menottes aux poignets. Oh! je ne
serais pas le dernier, quand il passerait devant notre porte, à lui
crier avec tout le monde:
—Voleur, voleur, tu n’es qu’un voleur!
J’osai relever la tête, que j’avais tenue penchée tout le temps du
récit de Barnabé. Il fallait voir avec quelle volupté, à la fois
complaisante et sérieuse, l’ermite de Saint-Michel, après avoir par
un signe invité Marion à lui remplir de café et la tasse et la
soucoupe, humait le moka brûlant! Dans sa longue fréquentation des
ecclésiastiques, gens qui officient à la table comme à l’autel, le
Frère avait fini par prendre quelque chose de leurs manières graves,
cérémonieuses, apprêtées.
—C’est bon! répétait-il à chaque gorgée, en se caressant l’estomac de
sa large main étendue, c’est très-bon!
Une fois, sa langue claqua bruyamment. Mais mon oncle fit les gros
yeux, et cet homme exubérant de sève et de vie, qui ne demandait qu’à
se répandre en gestes, en paroles, en démonstrations de toute sorte,
courba le front et demeura coi.
Pour moi, je m’ennuyais horriblement, et j’aurais voulu partir. Comment
m’y prendre pour déserter cet interminable repas? Deux fois, sous
la table, je pressai le genou à ma mère, essayant par ce contact de
l’initier aux longues angoisses de mon martyre. Mais ma mère, occupée
à faire fondre un énorme morceau de sucre dans un petit verre de
_carthagène_, liqueur du crû que M. Anselme Benoît permettait à mon
oncle, n’entendit pas mon appel ou feignit de ne pas l’entendre.
Cependant il s’en allait deux heures, et c’était à trois heures que
devait avoir lieu, en plein Planol, le combat des ânes et des chiens.
Comment ne point assister à cette lutte unique, si terrible, si
solennelle, moi qui n’en manquais aucune, ni les jours de foire, ni
les jours de marché! Les Catalans me connaissaient bien avec ma blouse
trouée aux coudes, mon pantalon poussiéreux aux genoux, mes chaussures
rougeâtres et fripées, mon feutre sans forme ni couleur. Tout à coup,
dans mes nouvelles préoccupations,—il est bien évident que Venceslas
Labinowski n’occupait plus ma pensée,—je crus ouïr de lointains
roulements de tambour. Probablement, selon une habitude ancienne,
on commençait à travers les rues la promenade des ânes qui devaient
soutenir l’assaut de nos féroces chiens-loups cévenols. Je ressentis
d’intolérables picotements le long de l’échine, et je me secouai sur ma
chaise comme je l’eusse fait sur une pelote d’épingles.
—Eh bien! vas-tu rester tranquille? me dit mon père sévèrement.
Eperdu, je regardai Barnabé.
—Ah! je comprends le fillot, moi, intervint le Frère, devinant mon
intime désir. Je suis sûr qu’un brin de comédie l’amuserait plus que
l’histoire de Venceslas. Attends, mon garçonnet, attends que j’aie fini
mon café, et je te mènerai au Planol. Parce que ton ami l’ermite de
Cavimont a pris du champ, ce n’est pas une raison pour que tu passes ta
foire de septembre aussi triste qu’un rat dans une ratière. D’ailleurs,
je ne serais pas fâché de voir comment les ânes de la Catalogne se
comportent...
—Barnabé, interrompit mon oncle, à qui la _carthagène_ sucrée venait
de restituer quelque voix, dernièrement, quand j’agonisais dans mon
lit, vous me fîtes deux promesses: celle de ne plus fréquenter les
spectacles et celle de ne plus rimer de chansons pour les jeunes gens à
qui il prend envie, en compagnie de Braguibus, de donner des aubades
aux filles. En soi, ces deux choses sont innocentes, et nos mœurs
méridionales, peut-être trop tolérantes, les acceptent; mais elles
peuvent devenir, pour certains, une cause de scandale, et je désire que
vous vous en absteniez d’une manière absolue. Quoique laïque, l’habit
dont mes mains vous revêtirent jadis, vous oblige à plus de réserve, à
plus de dignité.
—Mais, monsieur le curé, tous les ermites de la contrée vont à
la comédie. Tenez! à la dernière foire, M. le curé de Vasplongue
assistait, à côté de moi, à la _Tentation de Saint-Antoine_. Que c’est
joli! Il y a un cochon, un vrai cochon qui...
—M. le curé de Vasplongue et les ermites eurent tort, repartit mon
oncle d’un ton bref.
Il ne put en dire davantage: la respiration lui manquait.
—Tu auras beau prêcher, mon pauvre ami, intervint mon père s’adressant
à mon oncle, tu ne changeras pas le paysan. Le paysan, revêtu du froc,
n’a pas tort de rester ce qu’il est foncièrement; mais l’évêque a tort
de laisser l’habit ecclésiastique à des hommes généralement ignorants,
grossiers, quelquefois vicieux...
—Ohé, là-bas! s’écria Barnabé, je crois, monsieur l’architecte, que
vous secouez les pruniers de mon jardin.
—Je ne veux rien dire de désobligeant pour ton Frère de Saint-Michel.
Barnabé est un brave et excellent homme. Malgré sa fréquentation trop
assidue de la _Grappe-d’Or_, ton ermite conserve plus de tenue que ses
confrères; d’ailleurs il te prodigua des soins qui me touchent, et il
me trouvera toujours indulgent pour ses peccadilles. Mais l’exception
n’est malheureusement pas la règle, et, si j’avais l’honneur d’être
prêtre, je me hâterais de réclamer de l’autorité compétente la
dissolution de la _Confrérie des Frères libres de Saint-François_.
—Alors, que deviendraient nos ermitages? demanda mon oncle levant les
bras au ciel.
—On s’en passerait.
—Tu en parles bien à ton aise, toi qui trouves toujours des plans
à dresser et des maisons à bâtir. Tu ignores donc que Saint-Michel,
à lui seul, fournit de messes cinq ou six desservants des environs,
lesquels ne sauraient vivre avec leurs minces émoluments. La chapelle
de Notre-Dame de Nize, confiée aux soins du pieux ermite Adon Laborie,
rapporte, bon an mal an, quatre mille francs de messes basses, dont
profitent les curés les plus pauvres de la montagne.
—Ma foi, je ne suis pas d’avis que, pour un revenu quelconque, et
celui-ci me paraît misérable, il convienne d’exposer la religion à
devenir un objet de risée et de mépris. La corporation des Frères
libres est une source perpétuelle de scandales. Aujourd’hui,
c’est Venceslas Labinowski qui disparaît après avoir dévalisé sa
propre chapelle; il y a deux ans, ce fut le frère Mercadier, de
Saint-Pantaléon de Boubals, qui s’en alla, ayant enlevé je ne sais
quelle fille dans une ferme de Caunas. Tu te réclameras en vain de nos
mœurs méridionales, un peu trop faciles, j’en conviens; il n’en est
pas moins vrai que les quêtes des ermites aux portes, où ils paraissent
maintes fois dans un état complet d’ivresse, est quelque chose de
profondément lamentable. Et sans aller plus loin, ce matin même, avant
ton arrivée, le Frère de Saint-Raphaël, Barthélemy Pigassou, s’est
présenté ici chancelant déjà et la langue embarrassée.
Barnabé ne sut réprimer un éclat de rire. Mon père, presque offensé, le
toisa dédaigneusement.
—Auriez-vous quelque intérêt à m’interrompre? lui dit-il. Peut-être,
à l’endroit de la bouteille, vous sentez-vous la conscience un peu
chargée?
—Et quel mal y a-t-il à s’oublier devant son verre, quand le vin est
bon? riposta cyniquement l’ermite. Il me semble qu’en ce moment vous
ne jetez pas votre café sous la table, vous... Écoutez donc, il faut
passer quelque chose à ces pauvres Frères, qui nettoient les ermitages,
invitent MM. les curés à dîner le jour des processions, versent dans
leurs mains tout l’argent des troncs pour des messes...
—Tout? interrompit mon père avec une vivacité pleine de malice.
—Oh! quand même quelques piécettes s’arrêteraient au bout des doigts
de ces pauvres Frères, interjeta M. Anselme Benoît. L’argent est si
poisseux! c’est de la glu...
—Pour moi, s’écria Barnabé, dont le teint du rouge passa à l’écarlate,
je jure...
Et il tendit ses deux mains jointes vers mon oncle.
—Que voulez-vous? ajouta méchamment M. Anselme Benoît, on a un fils
dans les horlogeries, à Moret, département du Jura, rue des Balances,
vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier, et il faudra bien l’établir, «_quand
son heure sera venue_...»
Mon oncle crut le moment arrivé de rompre les chiens sur un sujet qui
allait s’envenimant de plus en plus. Que n’avait-il pas à redouter
de la brutalité de son ermite, si on le poussait à bout! Il posa sa
serviette sur la table et se leva.
—Allons-nous voir M. le docteur Barascut? demanda-t-il au médecin des
Aires. Voici l’heure de sa consultation, je crois.
M. Anselme Benoît se mit debout.
Au moment où l’officier de santé sortait de la salle à manger sur
les traces de mon père et de mon oncle, en train de descendre déjà
l’escalier, Barnabé l’arrêta; puis, lui plantant son poing fermé sous
le nez:
—Priez Dieu, lui murmura-t-il, de ne jamais sentir mes caresses sur
vos os.
M. Anselme Benoît haussa les épaules et sortit.
Ma mère à son tour se retira, et nous restâmes seuls, Barnabé et moi.
—A-t-on jamais vu, s’écria l’ermite, ne jugeant plus à propos de
contenir sa fureur, a-t-on jamais vu, me traiter de cette façon? Ne
dirait-on pas à l’entendre, ce médecin de malheur, qu’il m’a surpris
comme ça faufilant la main dans le tronc de Saint-Michel? Oui, j’ai six
mille francs, peut-être sept, au fond d’un sac; oui, je les ai, et ils
ne doivent rien à personne, ni au bon Dieu particulièrement... Vois-tu,
mon pétiot, on est jaloux, aux Aires, de savoir qu’un jour Félibien
aura dans une grande ville, à Bédarieux ou à Béziers, un magasin rempli
de pendules et de montres en or, à l’exemple de M. Briguemal. Raison
pourquoi les méchantes langues voudraient insinuer... Quand je songe
pourtant que je lui ai rendu mille et mille services, à cet Anselme
Benoît, lequel a le front de se faire appeler _monsieur_ gros comme le
bras, encore que son père fût vannier et tressât des corbeilles dans
les oseraies de l’Orb côte à côte avec le mien. Quelle pitié, Seigneur
du ciel, quelle pitié!... Enfin, qu’il me charge derechef, quand j’irai
pour mes quêtes dans la montagne, de lui emporter des drogues à ses
malades, c’est moi qui lui flanquerai ses fioles à la figure. Puisque
je suis un voleur, va-t’en administrer toi-même les remèdes à tes
pratiques, et ne leur vole pas leur argent, honnête homme que tu es!...
Il s’assit, épongeant son front qui ruisselait.
—J’ai tous les sens tournés, barbouilla-t-il, et il ne faudrait pas
qu’en ce moment un ennemi me tombât sous le bourdon.
* * * * *
Abandonnant le Frère à ses déportements, j’avais ouvert la fenêtre.
Il me semblait que les tambours, dont tout à l’heure j’avais perçu
le premier bruit, se rapprochaient et qu’ils battaient le rappel. Je
ne me trompais pas. Au bout de la rue de la Digue, une foule énorme
rassemblée m’annonçait, sur ce point, la présence des _comédiens_.
Tout à coup la multitude des curieux, qui formait un cercle compacte,
s’entr’ouvrit et, dans l’écartement des groupes, apparurent les
Catalans. Ils s’avancèrent vers notre maison, lentement, menant en
laisse toutes espèces de bêtes muselées.
—Barnabé! Barnabé! appelai-je.
Le Frère lâcha M. Anselme Benoît, qu’il retenait entre ses dents, et
sur mon invitation prit place à la fenêtre à côté de moi.
Les meneurs d’animaux marchaient toujours dans une tourbe de gamins,
les uns gambadant, les autres regardant ahuris. Ces hommes allaient
gravement, solennellement. Leur mine avait une expression sévère,
presque terrible, contractée sans doute dans l’exercice de leur affreux
métier. La bête, avec laquelle ils vivaient depuis trop longtemps,
avait laissé je ne sais quel reflet féroce sur leurs traits amaigris
et durs. Une large ceinture écarlate ceignait leurs reins souples,
nerveux, et, jusque vers le milieu de leur dos rebondi, retombaient les
pompons d’une longue bonnette de laine bleue.
—La comédie sera belle! soupira Barnabé, quand les Catalans défilèrent
sous nos yeux... Est-ce possible? ajouta-t-il avec enthousiasme, un
taureau de la Camargue, deux loups, trois ânes et une hyène!
—Cette bête hérissée, c’est une hyène?
—Oui, une hyène, une vraie. Ça ne vient pas dans nos pays, ce bétail.
—Et où ça vient-il?
—Dans les Afriques... Tu sais, les Afriques où les armées de la France
se battent avec les Bédouins. Quand il était soldat, mon Félibien a
bataillé dans ces contrées. C’est un luron, celui-là!
Les Catalans avaient disparu, gagnant le Planol par la rue du Vignal.
—Eh bien? demandai-je à l’ermite, en proie à toutes les angoisses et à
toutes les sueurs.
—Chut! me fit-il portant un doigt à ses lèvres.
Puis à voix basse:
—Descends doucement l’escalier, pareillement à un chat qui va faire
un mauvais coup. Une fois dans la rue, tu t’en iras en avant, n’ayant
l’air de rien, surtout tu ne courras pas. Il ne faut point laisser
croire que nous nous échappons. Moi, je te suivrai, mais à distance...
Je m’arrêterai même à deux ou trois portes, tout comme si je pratiquais
mes quêtes, à l’habitude. Tu m’attendras à l’entrée de la rue du
Vignal. S’il le fallait, il y a là de grands platanes, tu pourrais te
cacher derrière les troncs qui sont énormes... Je te rejoindrai...
—Et alors? interrompis-je le cœur palpitant d’espoir.
—Alors, fillot, nous irons voir si la hyène des Afriques a les dents
et les griffes aussi bien établies que les chiens du pays cévenol.
—Vous me mènerez à la comédie, Barnabé?
—Je t’y mènerai, mon garçonnet, tout droit comme mon bourdon.
—Et mon oncle?
—S’il vit, c’est à moi qu’il le doit. Il fermera les yeux sur
cette comédie du Planol, comme il l’a fait sur tant d’autres menues
escapades. Je ne suis pas un saint, moi, à l’exemple de Laborie...
Allons, pars!
Ce qui fut dit fut fait.
V
Mon oncle prend le parti d’acheter une calotte neuve.
Cependant il était écrit que mon engouement tout à fait désordonné pour
les Frères libres de Saint-François, lesquels représentaient à mes yeux
la vie sans contrainte, la vie en plein air, la vie rustique enfin,
m’attirerait quelque méchante affaire sur les bras, et que, Venceslas
Labinowski ayant commencé ma perte, Barnabé Lavérune la consommerait.
Comme l’aventure, aussi singulière que terrible, à laquelle je fus
mêlé presque à mon insu, me paraît faite pour mettre de plus en plus
en relief le caractère à la fois très simple et très complexe du Frère
de Saint-Michel, on me permettra d’entrer dans quelques détails. Ayant
à peine entrevu Venceslas, malgré l’attrait d’un type fort original,
même dans le milieu de nos ermites cévenols, où l’originalité déborde,
je n’ai pu m’étendre longuement sur son compte. Mais j’ai connu à
fond Barnabé, mon enfance est remplie du souvenir de cet homme, et je
demande à le raconter tout entier.
Six mois après la disparition de Venceslas Labinowski, qu’aucun
gendarme n’était parvenu à harponner ni dans la montagne, ni dans la
plaine, je me trouvais installé au presbytère des Aires, bataillant,
en compagnie de mon oncle, contre les _Fables de Phèdre_, lesquelles
ne laissaient pas de nous offrir de nombreuses difficultés. Mon oncle
avait bien reçu une traduction d’un libraire de Montpellier, M.
Seguin; mais il avait négligé de la demander interlinéaire, et, quand
il fallait en arriver au mot à mot... Pourtant nous finissions par
nous sortir d’embarras. Oh! quelle joie alors, et comme l’élève et
le professeur s’embrassaient, encore tout chauds de la lutte et tout
enivrés de la victoire!
Malheureusement la phthisie laryngée dont souffrait le pauvre curé des
Aires s’était aggravée à la longue, et il avait dû demander un congé
de vingt jours à Monseigneur pour aller prendre les eaux d’Amélie.
Quelles préoccupations, bon Dieu!... Durant tout l’hiver, au coin
du feu avec sa vieille gouvernante Marianne, dans la sacristie avec
les marguilliers de la paroisse, sur la place du village avec ses
simples ouailles, mon oncle s’était entretenu de ce voyage, le plus
gros événement de sa vie. Il est certain que, n’ayant point quitté les
Aires depuis vingt-cinq ans qu’il desservait ce modeste hameau, il lui
en coûtait de s’en éloigner brusquement, surtout pour un motif aussi
douloureux qu’une maladie de gorge passée à l’état chronique. Songez
donc, plus de cinquante lieues à faire en diligence, car la Compagnie
des chemins de fer du Midi n’avait pas encore étendu son réseau jusqu’à
nos chaînons cévenols!
Maintes fois, sentant la tête lui tourner à l’idée d’une pérégrination
si lointaine, le saint homme avait essayé, réprimant, Dieu sait par
quels efforts, un irrésistible besoin de tousser, de faire revenir son
médecin, l’aimable Anselme Benoît, sur une décision qui le remplissait
d’effarement. Mais le farouche officier de santé, s’appuyant sur
l’opinion de M. le docteur Barascut, de Bédarieux, s’était montré
inflexible.
«_Laryngite: eaux d’Amélie!_» avait-il répondu, lisant dans un grand
livre ouvert.
Mon oncle donc avait dû se résigner. Il partirait vers Pâques, quand la
neige serait fondue aux pentes du mont Caroux et que le soleil nouveau
aurait un peu réchauffé la haute vallée d’Orb.
* * * * *
Le jour de Pâques arriva, et, avec lui, les effluves tièdes du
printemps s’épandirent dans l’air, devenu plus transparent et
plus doux. Après une messe basse mélancolique,—M. Anselme Benoît
avait défendu au curé des Aires de chanter,—après des vêpres sans
sermon,—M. Anselme Benoît avait presque interdit la parole au curé des
Aires,—on rentra au presbytère pour ne songer désormais qu’au départ.
La malle était préparée en un coin de la cuisine. C’était une petite
malle mince et longue, consolidée aux encoignures par des lamelles de
tôle épaisses, le couvercle hérissé de crins rudes comme le dos d’un
porc-épic. Une grosse corde l’étreignait étroitement.
—Tout y est-il? demanda mon oncle, préoccupé.
—Voyons, répondit Marianne, comptant sur ses doigts: votre soutane
neuve de drap du Nord, votre ceinture à glands de soie des grandes
fêtes, deux rabats de fin mérinos, vos souliers à boucles d’acier, six
paires de bas, quatre chemises, une étole, un surplis...
—Et ma calotte?
—Elle est si sale!
—N’importe, il me la faut, mettez-la.
—Que je la mette! Y pensez-vous, monsieur le curé? Tenez, regardez-la.
Et la gouvernante, par un geste dépité, saisissant sur un meuble un
petit couvre-chef en cuir bouilli, dont l’usure et la crasse avaient à
la longue effacé les côtes élégantes des premiers jours, le fit passer
sous les yeux de son maître.
—Comment, vous oseriez?...
—Je la veux.
—Elle n’est plus bonne que pour Barnabé.
—Je vous répète, Marianne, que je la veux!
—Et si vous rencontrez quelque évêque dans ce pays où vous allez, vous
présenterez-vous devant lui avec?...
—Un évêque! murmura mon oncle levant ses deux bras et les laissant
retomber aussitôt... Miséricorde! un évêque...
—Croyez-vous que le bon Dieu épargne les évêques plus qu’il ne vous
a épargné? Cela ne serait pas dans la justice, et le bon Dieu est plus
juste que les hommes, heureusement. Allez, vous en verrez plus d’un
Monseigneur geignant et toussant à faire pleurer comme vous... C’est
décidé, vous achèterez une autre calotte dans les villes, puisque aussi
bien vous devez traverser beaucoup de villes avant d’arriver à ces eaux
de M. Anselme Benoît... Jésus-Maria! est-il possible? aller boire de
l’eau dans des montagnes plus hautes et plus froides que nos Cévennes,
quand je fais de si bonnes tisanes, moi!
—Elles ne m’ont pas guéri, vos tisanes!
—Mais elles vous guériront... Je suis bien sûre que si, au lieu d’un
morceau de sucre, j’en mettais deux dans votre tasse...
—Non, non, il faut partir, articula mon oncle d’un ton stoïque.
La vieille gouvernante considéra son maître avec une sorte de stupeur.