—Je ne fais rien... je ne fais rien...

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et

a^{bc}.

BARNABÉ

OUVRAGES

DE

_FERDINAND FABRE_.

LES COURBEZON 1 vol.

(ouvrage couronné par l’Académie française.)

JULIEN SAVIGNAC 1 vol.

MADEMOISELLE DE MALAVIEILLE 1 vol.

LE CHEVRIER 1 vol.

L’ABBÉ TIGRANE 1 vol.

LE MARQUIS DE PIERRERUE:—LA RUE DU PUITS-QUI-PARLE 1 vol.

—— —— —LE CARMEL DE VAUGIRARD 1 vol.

BARNABÉ 1 vol.

BARNABÉ

PAR

FERDINAND FABRE

[Illustration: LOGO]

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

_Libraire de la Société des Gens de Lettres_

PALAIS-ROYAL, 17-19, GALERIE D’ORLÉANS

1875

Tous droits réservés.

_Je dédie ce livre_

_à_

_HECTOR MALOT,_

_Comme un témoignage de mon amitié._

_FERDINAND FABRE._

_Septembre 1874._

TABLE DES MATIÈRES.

Page

PRÉAMBULE 1

LIVRE PREMIER——_LA COMÉDIE_

I. 7

II. 16

III. 29

IV. 40

V. 50

VI. 60

VII. 69

VIII. 80

IX. 93

X. 104

LIVRE DEUXIÈME—_L’IDYLLE_

I. 117

II. 129

III. 144

IV. 156

V. 171

VI. 185

VII. 197

VIII. 209

IX. 222

X. 233

LIVRE TROISIÈME—_LE DRAME_

I. 249

II. 262

III. 274

IV. 286

V. 301

VI. 316

VII. 330

VIII. 343

IX. 358

X. 377

CONCLUSION 399

BARNABÉ

_PRÉAMBULE_

...C’est une chose désolante! On m’écrit du Midi qu’un à un les

ermitages se ferment, que les ermites, besace au dos, quittent leurs

chapelles solitaires et qu’on ne les voit plus revenir. Les ordres

sont-ils partis de la préfecture ou de l’évêché? Des deux côtés à la

fois, pense-t-on. Quel dommage! Ah! le pittoresque, cette richesse de

nos contrées, va perdre singulièrement!

Mon Dieu, je sais bien que les _Frères libres de Saint-François_, comme

aimaient à se faire appeler les membres de cette corporation absolument

laïque, avaient à la longue infiltré dans la pratique de la règle plus

de liberté qu’il ne convenait. Par exemple, il était peu édifiant, à

Bédarieux, de voir, le lundi, jour de marché, les ermites des montagnes

voisines sortir du cabaret de la _Grappe-d’Or_ en titubant, en se

bousculant, en vociférant, puis regagner, à la nuit, leurs demeures

isolées en décrivant des zigzags ridicules dans la poussière des

chemins...

Mais puisque ces frocards grotesques, qu’on regardait s’en aller

«_dodelinant de la tête et marmottant de la bouche_,» ne scandalisaient

en aucune façon nos populations méridionales, qui ne confondirent

jamais les détenteurs des ermitages avec les curés des paroisses,

pourquoi leur enlever violemment ces moines fantaisistes, sans

caractère religieux véritable, recrutés dans les fermes, non dans les

séminaires, paysans dans le fond, nullement prêtres, et capables, quand

la besogne pressait aux champs, de manœuvrer pour le premier venu ou

la serpette dans la vigne, ou la gaule dans l’olivette, ou la faucille

dans les blés? Hélas! ils avaient leurs faiblesses, paraît-il, et ces

faiblesses les ont perdus.

Qui tiendra désormais les ermitages en état? Va-t-on laisser

s’écrouler, à la cime de nos montagnes sourcilleuses, ces maisonnettes

parfois si gaies, parfois si terribles, selon les dispositions

gracieuses ou violentes du site, mais toujours si hospitalières et si

charmantes?

En décembre, étiez-vous surpris par la neige, chassant la grive

parmi les genévriers de Camplong, ou le lièvre dans les pierrailles

semées de thym de Lunas, vite vous couriez frapper à l’ermitage de

Saint-Sauveur ou à celui de Notre-Dame de Nize, et vous étiez accueilli

à bras ouverts. Quel feu flambant de ramures sèches de châtaigniers

dans l’âtre, et quelles santés à saint Hubert avec le vin quêté aux

meilleurs endroits du pays! Pour les chiens, vous n’aviez pas à vous

en occuper; cela regardait l’ermite, qui les caressait, les pansait

s’ils étaient blessés, et les installait en un coin sur de la paille

fraîche, une écuelle bien remplie sous le nez. Ces braves Frères libres

de Saint-François, quel entrain, quelle verve et quels rires éclatants

avec les chasseurs!

Du reste, il était de tradition en nos Cévennes, quand le titulaire

d’un ermitage venait à mourir, de lui donner pour successeur un homme

«_gai et bien délibéré_.» Les curés exigeaient bien du candidat

certaines garanties: il fallait qu’il fût réputé honnête par toute

la contrée, qu’il pratiquât très ostensiblement la religion,

qu’il fût célibataire ou veuf... Mais il avait beau réunir les

conditions requises, si on lui connaissait l’esprit morose, il était

impitoyablement rejeté.

«Avant d’endosser l’habit de saint François, va-t-en apprendre à rire,»

dit un jour Simon Garidel, maire des Aires, à un rustre mélancolique

qui sollicitait en larmoyant son appui pour obtenir l’ermitage de

Saint-Michel.

* * * * *

Maintenant, un mot, au point de vue historique, sur nos ermites

cévenols.

_La Confrérie des Frères libres de Saint-François_, qui vient de

disparaître, était fort ancienne; les renseignements puisés aux

meilleures sources en font remonter l’établissement dans nos pays au

commencement du treizième siècle, à la guerre des Albigeois.

Après le sac de Béziers, des reîtres, détachés des bandes de Simon de

Montfort, s’éparpillèrent dans nos villages où, trouvant le vin bon,

les femmes jolies, ils contractèrent des alliances et se fixèrent.

Mais le mariage et le jus de nos vignes plantureuses n’eurent pas

des douceurs égales pour tous ces guerriers vagabonds. On compta bon

nombre de réfractaires. Ceux-ci, gens farouches, échappés sans doute

des cloîtres, que le légat Pierre de Castelnau avait fait ouvrir

à deux battants pour grossir les rangs des Croisés, une fois les

hérétiques dépêchés par le fer et le feu, ne songèrent qu’à revenir

à la vie paisible du couvent. A la cime de nos montagnes, qu’ils

avaient couvertes de ruines, ils se bâtirent d’étroits sanctuaires, et

d’autorité, sous le vocable d’«_ermites_», s’en impatronisèrent les

maîtres. Ce fut seulement vers 1218, quand le concile de Latran eut

reconnu solennellement l’Ordre des Franciscains, que nos Réguliers sans

règle des Cévennes s’arrogèrent le nom pompeux de _Frères libres de

Saint-François_.

Après la mort de ces moines-soldats, comme nos populations

enthousiastes goûtaient fort les pèlerinages, les abbayes sur le

territoire desquelles on avait édifié ces chapelles rustiques, en

prirent la direction souveraine, en y maintenant un frère-lai, lequel,

veuf de toute onction sacerdotale, vivait au milieu des paysans,

recevait leurs aumônes, et, aux termes de la Chronique, avait la

mission expresse de les «_édifier_». La célèbre abbaye de Joncels

pourvut, durant des siècles, à nos ermitages de la haute vallée d’Orb.

A la Révolution française, éclipse totale des Frères libres de

Saint-François; on n’en découvre la trace nulle part.

Cependant, dès 1805, l’apaisement s’était fait dans les esprits, et

le catholicisme, un moment aboli, ayant reparu triomphant depuis le

Concordat, on parla, chez nous, de restaurer les pèlerinages aux

chapelles votives. Les chapelles étaient bien demeurées debout; mais où

retrouver les ermites? Le fait est que les curés des paroisses, heureux

de céder à l’entraînement général, chargèrent des laïques pieux du soin

de nettoyer les ermitages et de mettre ces sanctuaires, dédiés aux

saints de la contrée, dans un état de décence qui permît d’y célébrer

la messe, au jour marqué des processions.

Jusqu’en 1819, ce furent ces honnêtes et dévots paysans—tantôt le

maître d’école, tantôt le sacristain, quelquefois le maire lui-même du

village—qui furent les ermites bénévoles de Saint-Michel des Aires ou

de Notre-Dame de Cavimont.

Mais vers cette époque, tout changea brusquement. Amnistiés d’avance

par l’exaltation religieuse que, sur divers points de nos campagnes, la

plantation des croix de Mission avait portée au paroxysme, quelques-uns

des laïques affectés à l’entretien des ermitages, se réclamant de

la tradition, osèrent revêtir l’habit monastique et ressusciter la

corporation éteinte des Frères libres de Saint-François.

En vain les desservants, effrayés d’une telle audace, en appelèrent-ils

à l’autorité diocésaine; les évêques, enfiévrés eux-mêmes par

l’excitation devenue endémique, négligèrent de prendre une décision et

finirent par fermer les yeux.

C’est grâce à cette tolérance inouïe, qui prit sa source, nous en

sommes convaincu, dans un sentiment respectable de propagande pieuse,

que, durant quarante années, nous avons vu, dans tout le midi de la

France, les Frères libres de Saint-François, rustauds masqués en

Religieux, commettre toutes sortes d’exactions. Au lieu de se vouer

exclusivement, ainsi que l’avaient fait les soldats de Simon de

Montfort ou les frères-lais des abbayes, à la propreté des sanctuaires

rustiques, ils quêtèrent partout pour vivre, et comme l’argent

salit ceux qui n’ont pas l’âme assez haute pour le mépriser, nos

ermites-paysans se vautrèrent dans l’ignominie.

Certes, le clergé des campagnes, si méritant, si respecté au pays

cévenol, tenta tous les moyens pour rendre les Frères libres plus

dignes de l’habit qu’ils s’étaient indûment attribué. Rien n’y fit.

L’homme de la terre resta, sous le froc, âpre, violent, purement

instinctif comme sous le sarrau, et il n’a pas fallu moins que la

gendarmerie pour délivrer la religion d’auxiliaires capables seulement

de la compromettre et de la déshonorer.

LIVRE PREMIER

_LA COMÉDIE_

I

M. Brémontier, mon maître d’école, me prouve qu’il a du nerf.

Dans mon enfance, la haute vallée d’Orb, à elle seule, comptait

six ermitages: Notre-Dame de Nize, Saint-Pantaléon de Boubals,

Saint-Sauveur de Camplong, Saint-Raphaël de la Bastide, Saint-Michel

des Aires et Notre-Dame de Cavimont. Trop jeune à dix ans pour être

autorisé à suivre les processions qui, à certains jours de fête, au

branle-bas de toutes les cloches de la ville, escaladaient nos rudes

pics cévenols vers les chapelles votives, je me souviens encore

avec quel étonnement ébahi je contemplais les Frères libres de

Saint-François, soit que le frère Barnabé, envoyé par mon oncle, curé

des Aires, vînt nous voir à la maison, soit que par hasard j’avisasse

un de ses confrères dans la rue. Tout me charmait en eux: et le miroir

du bourdon, et les coquilles de la pèlerine, et la croix en laiton de

l’énorme chapelet.

—Frère, une image!... Je vous en prie, Frère, donnez-moi une image!

Lui s’arrêtait court, tirait un rouleau de papier des profondeurs

de ses grandes poches, le dépliait à mes yeux éblouis, découpait

prestement un saint ou une sainte avec son couteau aiguisé comme un

rasoir, et me remettait son cadeau en me demandant ma demeure et mon

nom.

—Voilà notre maison, répondais-je levant la main.

Souvent il me suivait, et ma mère reconnaissait sa générosité envers

moi, tantôt par un long pli de saucisses, tantôt par une grosse tranche

de jambon. Quelquefois, ayant feint de m’oublier, le finaud paraissait

juste au moment où nous nous mettions à table, et, malgré mon père,

un peu bien surpris de l’arrivée d’un pareil convive, ma mère lui

indiquait un siége. Pauvre mère! pauvre mère!...

J’avais fini par faire la connaissance presque intime des six ermites

de la vallée; je savais leurs noms, et les jours de foire, bien sûr

de les voir arriver tous les six pour quêter dans la foule, j’allais

les attendre au pont de la rivière d’Orb, à l’entrée du faubourg

Saint-Louis.

—Hé! frère Barnabé!... Hé! frère Venceslas!... Hé! frère

Barthélemy!... Hé! frère Adon!... Hé! frère Agricol!... Hé! frère

Gratien!... m’écriais-je, les appelant au fur et à mesure qu’ils

passaient et battant joyeusement des mains.

Combien de fois je fus admis à l’honneur de les soulager de leur besace

encore vide ou à celui encore plus grand de marcher, tenant entre mes

doigts la croix luisante de leur chapelet flottant! Mes camarades—des

gamins ébouriffés—m’enviaient tant de préférences, et nous regardaient

défiler, les yeux pleins de cette bonne grosse envie des enfants, d’où

les luttes, les douleurs, les déconvenues de la vie n’ont pas encore

chassé la naïveté.

—Est-il heureux! avaient-ils l’air de me crier avec une sorte de rage.

En effet, j’étais heureux. Songez donc, être devenu l’ami des ermites,

qui distribuaient des images, racontaient des histoires merveilleuses,

et, au besoin, si mon gousset sonnait creux, pouvaient payer ma place à

la _comédie_.

Ah! la comédie!...

Chez nous, tout spectacle, de quelque nature qu’on le suppose,

s’appelait la comédie. Une représentation de _Sainte Geneviève de

Brabant ou l’Innocence reconnue_, dans un vaste hangar de la rue du

Moulin-à-l’Huile, comédie! Les tours de passe-passe d’un escamoteur

ambulant dans une maison suspecte du quartier du Château, comédie! Un

combat féroce entre des ours pyrénéens et nos terribles chiens-loups

des Cévennes, sous la tente, au Planol, petite place située au bout de

la grande rue, comédie, toujours comédie!

A ces réunions bruyantes, les Frères libres de Saint-François n’avaient

garde de manquer. Que de fois, je vis les têtes des ermites Barnabé

Lavérune et Venceslas Labinowski, deux robustes gaillards, grands

comme des peupliers de la rivière d’Orb, émerger au-dessus de la foule!

Que de fois, j’entendis leurs éclats de rire détonner sur l’assistance

pareils à des fanfares joyeuses! Que de fois je me sentis transporté

par leurs applaudissements frénétiques, soit que Geneviève de Brabant

eût fait faire une gentille cabriole à sa biche, soit que l’escamoteur

fort habilement eût extrait sa muscade du nez d’un paysan tout ébaubi,

soit que nos chiens, race obstinée et courageuse, eussent roulé sous le

poteau du cirque l’ours, hurlant, ensanglanté, vaincu.

Cependant, si je voyais avec plaisir tous les ermites de la haute

vallée d’Orb, j’avoue que deux seulement me tenaient au cœur: Barnabé

Lavérune, frère de Saint-Michel des Aires, et Venceslas Labinowski,

frère de Notre-Dame de Cavimont. Pour Barnabé, la chose allait de soi.

Ermite de Saint-Michel des Aires, petit village des bords de la rivière

dont mon oncle était desservant, il n’avait jamais cessé de fréquenter

chez nous. Depuis des années, il était comme une sorte de trait d’union

ambulant entre le presbytère des Aires et notre maison de la rue de la

Digue. Mon oncle avait-il besoin que ma mère lui achetât un rabat neuf;

sa gouvernante Marianne, pour fêter quelque gros doyen des environs,

manquait-elle de pâtisseries:—«Barnabé!» lui criait-on.—Il partait.

Du reste, il était le premier Frère libre de Saint-François que j’eusse

vu. Puis il possédait un âne... oh! un âne! Il s’appelait Baptiste. Un

jour, Barnabé eut la patience admirable, comme je m’entêtais à vouloir

monter sur sa bête, de me faire faire le tour de la ville, tenant la

bride de Baptiste à la main. Le brave homme!

Les circonstances et les considérations de famille n’entraient pour

rien dans l’affection que, dès longtemps, j’avais vouée au frère

Labinowski. Je m’étais attaché à lui spontanément, charmé par la

douceur de sa voix, l’affabilité séduisante de ses manières. Oh! il

n’avait eu besoin de me bourrer les poches ni d’images ni de médailles.

Les jours où l’ermite de Cavimont paraissait à Bédarieux, je ne le

quittais point d’une semelle, et lui, brusque, hautain, sévère, qui ne

savait souffrir aucun enfant auprès de sa personne, me prenait par la

main et m’amenait partout, même au cabaret. Quels bons petits dîners

en un coin de la _Grappe-d’Or_, tandis que ma famille, inquiète, me

cherchait par toute la ville!

Comme il était Polonais et parlait assez mal le français, je rendais

quelques menus services au frère Venceslas: il n’était pas rare, par

exemple, que je l’aidasse à formuler ses demandes d’argent aux portes

des riches où il osait aller frapper, car l’ermite de Cavimont n’eût

accepté, lui, ni saucisse, ni boudin, ni lard, ni victuailles d’aucune

sorte. Il lui fallait de l’argent, rien que de l’argent. Il se disait

le dernier rejeton d’une famille noble de son pays, et certainement sa

tournure fière, ses façons un peu insolentes étaient bien faites pour

donner quelque vraisemblance à de pareilles prétentions.

Bien que je marchasse à peine sur mes onze ans, et qu’il y eût quelque

naïveté à m’abreuver de longs récits, cet homme ne tarissait pas avec

moi sur ses aventures. Il avait fait la guerre en Pologne en 1831;

s’était distingué au premier rang; avait traversé la Russie sur un

chariot au milieu des tourbillons de neige et des bandes hurlantes

de loups affamés; avait passé trois ans en Sibérie; s’était sauvé

après avoir tué deux de ses gardiens; avait pu gagner la France, et

le chanoine Kostka, arrière petit-neveu de saint Stanislas Kostka, de

Pologne, aujourd’hui prêtre auxiliaire de Saint-Roch, à Montpellier,

lui avait obtenu de monseigneur l’évêque l’ermitage de Notre-Dame de

Cavimont...

J’ai toujours pensé qu’en récitant à un enfant le long journal de sa

vie, le frère Venceslas n’avait d’autre but que de s’exercer dans la

pratique de notre langue, laquelle lui devenait, me disait-il, de

première nécessité.

* * * * *

Mais Barnabé, un peu marri sans doute de l’abandon où je le laissais

les jours de foire et de marché, me dénonça à mes parents comme allant

mendier aux portes avec l’ermite de Cavimont et poussant les choses

jusqu’à tendre la main pour lui. Le coup était de bonne guerre, il

porta. Mon père, furieux, me reconduisit lui-même chez M. Brémontier,

le maître d’école avec qui je labourais péniblement les premières pages

de l’_Epitome_, et me recommanda au chapitre.

M. Brémontier, un sous-officier du premier empire échappé de

la Bérésina,—pourquoi ne s’y était-il pas noyé avec tant

d’autres!—n’avait pas besoin de stimulant, quand il s’agissait de

dauber ses élèves. Il me réprimanda de sa grosse voix bourrue. Puis,

quand mon père fut sorti, décrochant un nerf de bœuf, jaune, desséché,

noueux, qui pendait derrière la porte, il m’en asséna le long des

épaules plusieurs coups qui me jetèrent à plat sur le carreau.

—Cela t’apprendra! ricanait mon bourreau, cela t’apprendra!

Cela ne m’apprit rien; car, un mois après, comme les souvenirs de cette

scène s’étaient effacés, et que ma mère, indignée des brutalités du

maître d’école, avait presque congédié Barnabé, première cause de mon

malheur, je parvins à dépister la surveillance des miens et à me rendre

bien en avant de la ville pour attendre Venceslas. Justement nous

étions au 22 septembre, jour où se tient, à Bédarieux, la foire la plus

belle, la plus populeuse de l’année. Evidemment, l’ermite de Cavimont

ne pouvait manquer de passer bientôt sur la route d’Hérépian. Je me

rasai dans un champ, au milieu d’une luzernière assez haute, derrière

une haie épaisse, non loin de la grange de M. Lautrec, et j’attendis.

Des paysans, des paysannes défilaient sous mon œil attentif, les hommes

juchés royalement sur leurs montures, les femmes marquant la trace de

leurs pieds nus dans les ornières du chemin. Je vis passer M. Combal,

maire des Aires. Il se prélassait à califourchon sur un mulet noir

magnifique et avait en croupe sa fille Juliette, toute fraîche et toute

contente. Sa femme, la Combale, courbée sur un bâton tout défléchi par

le service, cheminait péniblement à quelques pas. Pourquoi Juliette

laissait-elle sa mère se fatiguer ainsi, au lieu de lui céder sa place

et de marcher? Ah! mauvais cœur!... Sur un chariot attelé d’un gros

cheval de labour, je remarquai le marguillier Simon Garidel avec son

fils Simonnet. Il me parut que Simonnet faisait des signes à Juliette

Combal et lui souriait, mais je n’en suis pas sûr absolument. Je

reconnus encore bien des visages: entre autres celui de Jean Maniglier,

dit _Braguibus_, le joueur de fifre, le sorcier, le chanteur... Ah!

j’aperçus aussi M. Martin, curé d’Hérépian...

On jasait avec animation. Deux fois, au milieu de phrases volubiles,

je saisis au vol le nom de Venceslas. Que lui voulait-on? Je tendis

l’oreille. Plus rien...

Il allait sans doute arriver, le Frère que j’aimais tant! J’explorai la

route d’un regard rapide. Là-bas, un groupe de jeunes gens s’avançaient

en chantant. Je ne l’ai pas oublié, il était environ sept heures

du matin, et le soleil, émergeant au-dessus des montagnes comme la

gueule chauffée à blanc d’une fournaise, rougissait déjà les grands

blocs granitiques du mont Caroux.—Mon Dieu! mon Dieu! mon Venceslas

qui ne paraissait point.—Enfin le voilà! pensai-je, démêlant, dans

les derniers lambeaux de la brume matinale, à quelque distance de ma

luzernière, une longue silhouette couronnée d’un vaste chapeau.

On s’approchait. Ciel! c’était Barnabé. Mon oncle, maigre et pâle, se

tenait sur Baptiste, que son maître, armé d’une houssine, fouaillait

impitoyablement à tour de bras. Je reconnus également le personnage

qui, monté sur une mule aux yeux farouches, cheminait à côté de mon

oncle. C’était M. Anselme Benoît, le médecin des Aires et autres lieux.

Quand tout ce monde, parlant haut, frôla la haie qui me cachait, on

devine si ma tête disparut dans les hautes herbes et si je retins ma

respiration.

—Ce Venceslas est un véritable brigand de la Calabre! s’exclama frère

Barnabé de sa voix de basse profonde.

—C’est un scélérat digne de la corde! ajouta M. Anselme Benoît.

—C’est pis que tout cela, conclut mon oncle, frère Labinowski est un

sacrilége!

Ils s’éloignèrent.

II

Notre héros saigne du nez devant la statue de Paul Riquet, à Béziers.

Je fus atterré. Qu’avait fait Venceslas, mon Venceslas? Je restai

longtemps couché dans la luzerne, non que je redoutasse de me

montrer,—Barnabé et mon oncle étant passés, je n’avais désormais plus

rien à craindre,—mais je sentis tout à coup mes forces m’abandonner.

Que reprochait-on au Frère de Notre-Dame de Cavimont? Quel était son

crime? Dieu! moi qui étais l’ami de Venceslas, ne me trouverais-je pas

confondu dans l’accusation qui pesait sur lui? Certes, les jours de

foire, le curé des Aires, frère Barnabé, M. Anselme Benoît, quelquefois

M. Combal, le maire, avaient l’habitude de venir à Bédarieux; mais,

après le méchant coup de l’ermite de Cavimont, qui sait si ce n’était

pas pour me juger qu’ils y venaient aujourd’hui? Tous avaient un air

indigné bien fait pour justifier mes appréhensions.

La paralysie me gagnait les membres, et je me sentais la tête lourde.

Un instant, il me sembla que la haie vive qui me séparait du chemin

exécutait une sarabande folle autour de moi. Tout tournait: et la

grange de M. Lautrec avec son pigeonnier bariolé de pigeons, et les

longues rangées de mûriers de la Bastide, et le clocher de l’ermitage

de Saint-Raphaël, dont, à travers les touffes épaisses des saules

blancs, j’entrevoyais la toiture rouge, de l’autre côté de l’Orb.

J’ignore combien de temps je passai dans cet état d’écrasante

prostration. Oh! les peurs de l’enfance, qui les a oubliées! Mes

terreurs obsédantes—il était évident qu’à mon insu j’avais dû tremper

dans le forfait dont Venceslas s’était rendu coupable—finirent par

avoir raison de ma pensée haletante, de mes nerfs malades, et je

m’endormis, pelotonné dans ma luzernière comme un lapin que les chiens

ont traqué,—quels chiens féroces que nos pensées!—et qui retrouve

enfin son trou.

Quand je revins à moi, la route d’Hérépian à Bédarieux se trouvait

absolument déserte. Mes regards se portèrent au ciel. Le soleil avait

marché à pas de géant, et remplissait la vallée tout entière de

gerbes d’or à profusion. Qui sait? peut-être était-il tard déjà. Et

personne pour demander l’heure! Je me passai la main sur le front,

comme tout étourdi. Je pensai à ma mère, à mon père, qui en ce moment

sans doute se mettaient à table avec mon oncle, Barnabé, M. Anselme

Benoît... Comment les aborder?—Si je partais pour Notre-Dame de

Cavimont?—L’audace des enfants ne mesure pas les obstacles. Je me mis

debout et, sans plus ample délibération, par un bond de jeune chevreau,

je sautai sur le chemin.

—Et que fais-tu donc là, toi? me cria une voix féroce.

Je me retournai. O terreur! des broussailles de la haie je vis saillir

le bicorne d’un gendarme.

—Je ne fais rien... je ne fais rien...

—Veux-tu bien filer chez ton père, polisson, et laisser la justice

tranquille.

—La justice!... la justice!...

Je n’attendis pas qu’on me répétât le commandement, car on avait

commandé. Par le sentier de la grange de M. Lautrec, je gagnai les

bords de la rivière au pas de course, traversai vivement la passerelle

sur l’Orb, franchis le petit bois du Cros tout d’une haleine, et

rentrai dans la ville par le faubourg Trousseau.

Comme je passais devant l’église Saint-Alexandre, les douze coups de

midi sonnèrent à la grosse horloge du clocher.

* * * * *

Sauf mon père, que ses travaux d’architecture retenaient souvent dans

une vaste chambre au troisième, où il lavait à l’encre de Chine des

plans que je trouvais admirables, quand j’entrai, tout le monde était

assis autour de la table: mon oncle, le Frère, le médecin. Ma mère et

Marion, notre bonne, vaquaient dans la cuisine aux derniers apprêts du

repas.

—Tu cours donc toujours? me dit le curé des Aires voyant mon front

ruisselant.

—Vous comprenez, mon oncle, les jours de foire..., balbutiai-je.

Il m’embrassa et n’ajouta plus un mot.

—Eh bien! as-tu vu ton Venceslas aujourd’hui, pétiot? me demanda

Barnabé en m’allongeant une tape amicale sur la joue.

—J’étais au Planol tout à l’heure, répondis-je, esquivant la question,

et comme ces hommes de la Catalogne ont perdu l’ours qui leur restait,

cette après-midi on fera battre des ânes avec les chiens-loups de la

montagne. Si vous voulez que j’amène faire battre Baptiste?

—Est-il fou, cet enfant! s’écria le Frère: attacher ma bête au poteau

et la laisser tranquillement dévorer!

—Baptiste ruera pour se défendre comme les autres, dis-je.

Mon père entra.

Une fois la soupe dépêchée,—à Bédarieux, on la mange à midi,—chacun

respira.

—Savez-vous, demanda mon père, si l’on a mis la main sur le Frère de

Cavimont? Depuis ce matin, toute la ville est en rumeur à cause de lui.

—La gendarmerie est à ses trousses, répondit mon oncle; mais elle ne

l’a pas saisi.

—Le saisira-t-elle? intervint M. Anselme Benoît. Je ne le crois pas.

Venceslas Labinowski, qui a passé trois années en Sibérie, y dépista la

police russe. Comment n’échapperait-il pas à nos bons gendarmes? Ils

sont si bêtes!...

—Oh! pour ça, j’en réponds, interrompit Barnabé, éclatant de rire.

On leur en fait voir de grises tout de même, à ces pauvres gendarmes.

Et tenez, moi qui vous parle, une fois, à Saint-Pons, avec M.

Cœurdevache...

Il s’arrêta court.

—Une fois? interrogea mon oncle, arrêtant un regard sévère sur

l’ermite de Saint-Michel... Cette aventure n’est pas à votre louange,

et je vous invite à ne pas réveiller le souvenir de M. Cœurdevache, de

Saint-Pons.

Barnabé, subitement terrifié, laissa tomber son nez dans son assiette,

et dévora, sans oser relever la tête, le bouilli de mouton que ma mère

venait de lui servir.

—Mais enfin, reprit mon père, après un silence de quelques minutes,

vous qui êtes renseignés, fixez-moi sur cette aventure, car on la

raconte de mille façons.

—Voici la vérité vraie, dit mon oncle.

Et, ayant déposé avec précaution sa fourchette et son couteau, s’étant

essuyé les lèvres par ce geste à la fois solennel et recueilli dont les

ecclésiastiques contractent l’habitude à l’autel, il allait prendre son

élan, quand M. Anselme Benoît, lui faisant un signe:

—Prenez garde, monsieur le curé, vous êtes atteint d’une affection de

la gorge qui, pour le moment, n’offre rien de grave, je le crois, mais

qui vous condamne à de grands ménagements...

—Pourtant, mon ami..., hasarda le pauvre saint homme, pris brusquement

d’une légère toux.

—Vous voyez... vous voyez, s’écria le docteur, voilà une quinte! Quand

je vous le disais!... Taisez-vous, je vous en prie, et au besoin je

vous l’ordonne... Barnabé parlera pour vous. Il n’a pas la langue trop

mal pendue, notre Frère... Allons, Barnabé!

L’ermite leva sur l’assistance une face radieuse. Heureux de saisir la

balle au bond, avant d’avaler le morceau qui lui emplissait la bouche:

—Tous, ici, vous connaissez mon fils Félibien Lavérune?

barbouilla-t-il.

—Nous le connaissons, répondirent mon père et M. Anselme Benoît.

—Comme vous le savez, il est dans les horlogeries, et travaille

présentement à Moret, département du Jura, un pays aussi loin des Aires

que Pâques est loin de la Trinité. S’il vous faut son adresse, il

demeure rue des Balances, vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier...

—Eh! que nous fait votre fils! interrompit M. Anselme Benoît, prêt à

se fâcher. Parlez-nous de Venceslas Labinowski et laissez à tous les

diables Félibien Lavérune avec son bourrelier.

—Figurez-vous donc, poursuivit Barnabé, difficile à intimider,

figurez-vous donc que, toutes les fois que je vais à Béziers,—ce qui

m’arrive de cent en quarante, car les quêtes ne rapportent pas un fétu

de ce côté-là,—je n’en reviens jamais sans être allé boire un coup

chez M. Briguemal, horloger dans la rue Française. Pensez, c’est là que

Félibien apprit son métier; puis ce sont des gens si bien éduqués,

ces Briguemal! Madame Briguemal porte au cou une chaîne en or, en or

fin, s’il vous plaît, qui pèse au moins une demi-livre... Pour lors,

voici qu’avant-hier, vers les onze heures du soir, après avoir mis à

sec, de compagnie avec M. Briguemal, trois bouteilles de vin blanc de

Maraussan...

—Trois bouteilles! se récria mon oncle.

—Oh! des fioles de rien, aussi petites que des fioles d’apothicaire...

—Eh bien? demanda M. Anselme Benoît.

—Eh bien, je descendais pour me coucher vers l’_Auberge des

Deux-Mulets_, où m’attendait Baptiste, quand, traversant la Place de la

Citadelle, devinez qui j’aperçus sous les arbres de la promenade?...

Pardi! Venceslas... Ah! j’en jure Dieu, il me fallut plus d’un coup

d’œil pour le reconnaître. Ni froc, ni capuchon, ni pèlerine, ni

chapelet, ni chapeau de Frère; un monsieur, je vous prie, un monsieur,

le cigare à la bouche et la canne à la main. Etait-ce possible,

paradis du Seigneur? Le maraussan—un coquin de vin tout de même qui

fait des siennes sans en avoir l’air—ne m’avait-il pas brouillé les

vitres? Comptez que ce n’était pas tout: notre homme se pavanait

comme un roi, tenant à son bras gauche une femme qui laissait flotter

une écharpe de soie à sa taille et sur sa tête un bonnet à rubans...

Peut-être ne le savez-vous pas, mais moi qui ai voyagé, une fois

jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle et deux fois jusqu’à Rome, je vous

apprendrai qu’il y a comme ça, dans les grandes villes, des créatures

sans conduite ni religion qui...

—Barnabé! interrompit mon oncle avec un clignement d’yeux qui me

désignait.

L’ermite, trop prompt à battre l’amble sur un sujet scabreux, demeura

tout interdit.

—Continuez, voyons, c’est très amusant, lui dit M. Anselme Benoît.

Les rênes lui étant rendues, le Frère reprit carrière.

—Il y a au bout de la promenade de Béziers le piédestal de la statue

de Paul Riquet, un homme tout en bronze, à ce que l’on dit, de pied

en cap..... Vous allez voir... Semblablement au renard qui cherche

son terrier, je me faufilai derrière ce piédestal de marbre, et,

n’osant aborder mon couple sans être bien sûr du fait, je l’observai

attentivement... Monsieur le curé, fâchez-vous si vous ne pouvez

retenir votre colère: tout d’un coup, comme il n’y avait pas grand

monde rôdant par là, Venceslas prit cette femme dans ses bras et

l’embrassa, en répétant: «Catherine! Catherine!...»

—Barnabé, c’est inconvenant, à la fin! s’écria mon oncle.

—Je le sais, monsieur le curé. Aussi je ne fis ni une ni deux; je

sautai de ma cachette et posai cinq doigts au collet du Frère de

Cavimont.

«—Ah! rufian! ah! homme sans foi ni loi! lui criai-je.

«—Eh bien! qu’est-ce que je fais? eut-il le front de me répondre.

«—Comment, misérable, tu ne vois pas que tu déshonores le métier?

«—Alors, parce qu’on est Frère libre de Saint-François, on n’a pas le

droit de se promener avec sa sœur?

«—Ta sœur!... Est-ce que les sœurs ont des écharpes de soie et des

bonnets à rubans? Tu crois donc parler à un conscrit? Tu crois donc que

je ne connais pas les femmes, moi? J’ai été marié; la preuve, c’est que

j’ai un enfant dans les horlogeries, à Moret, département du Jura; et

je saisies femmes par cœur, les honnêtes aussi bien que...»

—Les autres, interjeta vivement mon oncle, toujours à l’affût de

quelque énormité.

«—Les honnêtes et les autres...» Mais comme je ne le lâchais mie, et

que mon poignet commençait à lui peser lourd sur la poitrine, sans que

j’y prisse méfiance, Venceslas passa une de ses jambes à travers les

miennes, fit un mouvement brusque de tout le corps, pareillement à

Baptiste quand je l’étrille à rebrousse-poil, et nous nous trouvâmes

séparés. Seulement lui disparaissait dans une ruelle obscure avec sa

Catherine, tandis que moi, étendu comme une bête morte sur le gravier

de la promenade, je ramassais un à un mes quatre membres endoloris

et essayais de les faire jouer. Quel coup! Je ne vis pas le fil de

la chose. C’est un coup de la Pologne sans doute... Je pus enfin me

relever, rattraper mon chapeau que la bise emportait, secouer la pauvre

soutane que me donna M. le curé, tout endommagée par la chute, et me

traîner jusqu’à un banc de pierre qui se trouvait là. Lorsque je fus

assis, je m’aperçus que le sang coulait de mon nez comme coule l’eau

claire de ma fontaine de Saint-Michel... Ah! scélérat de Venceslas! si

nous nous rencontrons jamais à la fourche de deux chemins!...

Mon oncle resta grave. Mon père réprima une furieuse envie de rire.

Quant à M. Anselme Benoît, moins discret, il éclata bruyamment.

* * * * *

Les transports exhilarants du docteur blessèrent l’ermite. Le paysan,

que l’ignorance où il se débat rend ombrageux, a comme nous la peur

terrible du ridicule. De ses deux petits yeux noirs, où la malice et la

colère pétillaient ensemble, il dévisagea d’abord M. Anselme Benoît,

placé en face de lui; puis, lestement, projetant son bras par-dessus la

table, il le saisit à l’épaule et le secoua.

Cette familiarité, qui dépassait toutes les bornes, ne parut offusquer

en aucune façon le médecin des Aires, un rustre qu’on avait arraché à

la charrue pour aller appliquer des cataplasmes à l’hôpital Saint-Eloi,

à Montpellier, et qui en était revenu trois ans après avec un diplôme

d’officier de santé; mais elle agréa médiocrement à mon père.

—Barnabé, dit-il au Frère, je crains un peu que vous ne confondiez ma

maison avec le cabaret de la _Grappe-d’Or_. Une autre fois, je vous

prierai de prendre votre repas à la cuisine, en compagnie de Marion.

—Et j’y serai mieux qu’avec vous, car Marion au moins ne se gaussera

pas de moi, riposta-t-il.

—Personne, ici, ne songe à se moquer de vous. On vous permet donc de

continuer l’histoire de Venceslas, à une condition pourtant, c’est que

vous surveillerez vos expressions.

—Mes expressions! mes expressions!... Ah ça! croyez-vous que moi,

j’ai, durant des années, poli comme vous le banc des écoles avec le

fond de mes chausses! J’étais vannier quand ce bon M. le curé, qui

avait dit un mot de la chose à Monseigneur, me fit présent d’une

soutane et du même coup m’accorda l’ermitage de Saint-Michel. Voilà.

Je parle donc avec les mots de chez nous, et, lorsque la langue se

trouve à court, les bras l’aident à finir la besogne... Je vous baille

présentement l’histoire amoureuse de Venceslas, et M. le médecin me rit

au nez. Qui sait s’il rirait d’aussi bon appétit, si je vous racontais

la sienne. Tout le monde connaît, aux Aires et dans les environs, que

les jupons ne lui font pas peur, à M. Anselme Benoît.

Mon oncle leva la tête et fut au moment de lancer quelques paroles

vives à Barnabé, peut-être à le sommer d’avoir à quitter la table; mais

un chatouillement qu’il éprouva soudain à la gorge lui ravit toute

haleine, et il recommença à tousser.

—Voilà ce dont vous êtes cause, vous! dit le docteur à l’ermite d’un

ton irrité.

Ce reproche atteignit profondément le Frère de Saint-Michel. Sa face se

crispa, et ses _vitres_, comme il appelait ses yeux, se troublèrent.

Obéissant à son cœur, resté bon dans la perversion native du sens

moral, il se leva et alla tomber à genoux aux pieds de mon oncle.

—Monsieur le curé, mon excellent monsieur le curé, je vous jure, foi

d’honnête homme, que je ne vous occasionnerai plus le moindre déplaisir.

Et, pour donner une idée des regrets qui lui bouleversaient l’âme, de

son poing fermé il s’asséna un coup terrible sur la poitrine.

Mon oncle, touché, se pencha. A l’étonnement général, il embrassa le

Frère.

—Pardonnez-lui tous, balbutia d’une voix éteinte le curé des Aires. Si

vous saviez avec quel dévouement Marianne et lui me soignèrent, pendant

la longue pneumonie qui m’a laissé cette affreuse toux... Ce pauvre

ermite!... Tout le temps que dura la crise, le jour, la nuit, Barnabé

ne déserta pas mon chevet, me souriant, m’encourageant, m’administrant

tisanes et potions, ses deux yeux inquiets fixés sur moi. Et comme

il était docile à la moindre parole de Marianne, comme il volait au

moindre geste, ici, là, partout où on avait besoin de l’envoyer! Ah!

il ne ressemble guère à Barthélemy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël!

Barnabé seul, je m’en souviens, parvenait, sans me faire souffrir, à me

retourner dans mon lit, tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le côté

droit, tantôt sur le dos. Un malade est toujours exigeant. Eh bien!

tous mes caprices ne purent lasser sa bonne volonté. Jusqu’au moment où

il me fut permis de me lever, le Frère se montra aussi serviable, aussi

empressé, aussi généreux. Et quelle joie quand il me vit debout! Je ne

puis y songer encore sans me sentir ému et sans lui redire ces mots que

je lui ai répétés si souvent: «Merci, mon Barnabé, merci!»

Il fut contraint de s’arrêter.

Il y eut un long moment de silence. Ma mère pleurait presque. Quant à

moi, il s’en fallait que je fusse à mon aise. Je n’avais plus faim.

III

Venceslas Labinowski, par des arguments péremptoires démontre qu’il

n’est pas boiteux.

Cependant le dîner, qui n’était pas près de finir, Marion ayant voulu

se distinguer, après avoir commencé d’une façon joyeuse, menaçait de se

terminer fort tristement. Chacun tenait les yeux fixés sur son assiette

et mangeait d’un air ennuyé. Le plus morne était mon père, désolé de

sa sévérité envers l’ermite de Saint-Michel, sévérité qui avait pu

affliger mon oncle, habitué à tout supporter du Frère et à tout lui

passer. Comment réparerait-il sa faute? C’est à quoi il songeait. A

la longue, rien ne lui sembla plus capable de faire oublier à Barnabé

l’admonestation un peu dure de tout à l’heure, que de l’inviter à

poursuivre le récit de l’aventure de Venceslas Labinowski. La mauvaise

humeur de l’ermite, s’il en conservait, disparaîtrait bientôt, noyée

dans les flots de son éloquence, un peu trop salée sans doute, mais

abondante, curieuse, singulièrement drôle et imagée.

—Eh bien, Barnabé, lui dit-il, vous nous avez mis l’eau à la bouche et

vous nous plantez là maintenant?

—Mais..... balbutia le Frère, promenant des yeux pleins d’hésitation

autour de la table.

—Il nous faut la fin de votre histoire, insista mon père.

—Il nous la faut absolument, appuya M. Anselme Benoît.

—Puis-je parler, monsieur le curé? demanda-t-il d’un ton humble,

presque piteux.

Mon oncle se contenta d’acquiescer du geste.

—Vous comprenez, dit l’ermite, repartant toutes voiles dehors,

que voir couler son sang rouge sur le gravier, à la nuit, dans une

ville étrangère, il y a là de quoi vous bouleverser tout l’estomac.

Pourtant je ne perdis pas la caboche. Je m’encourus à l’_Auberge

des Deux-Mulets_, où, m’étant plongé, comme fait un canard, quatre

ou cinq fois la tête dans l’abreuvoir aux bêtes, la fraîcheur de

l’eau arrêta la rivière de mon nez... Vous voyez d’ici la nuit que

je dus passer. Ah! je vous le déclare, je ne rêvai point, ainsi que

cela m’arrive quelquefois, de mon magot de Saint-Michel.—Vous ne le

répéterez à personne, mais sachez que, sans que ça paraisse, j’ai bien

six mille francs de bons écus blancs au fond d’un bas pour établir

Félibien, «_quand son heure sera venue_», comme on lit dans le saint

Evangile.—Au petit jour, je bridai hardiment Baptiste, et nous

allâmes rôder à travers la ville. Pour dire vérité, je comptais bien

achever de remplir l’outre de peau de bouc que ma bête portait sur son

dos et où il manquait dix litres encore; mais au fond, si j’allais

vaguer par tout Béziers, c’était dans l’espoir de rencontrer Venceslas.

Quelle bataille! Rien ne m’eût empêché d’assommer sur place ce vaurien,

ni ma soutane, ni mon bourdon, ni la règle de Saint-François, ni le

bon Dieu lui-même en personne. On est homme avant d’être ermite,

me semble-t-il... J’eus beau fouiller les places, les boulevards,

n’oublier aucune de ces ruelles où s’abritent, semblablement à des

taupes en leurs terriers, les méchantes femmes sans vergogne, pas

plus de Venceslas que sur ma main.—Oh! je rencontrai M. Briguemal.

Il allait porter une pendule à la sous-préfecture. Quelle pendule,

Seigneur-Jésus! Figurez-vous que c’était un homme en bronze, tout

pareil à Paul Riquet, et que les heures lui sonnaient dans le ventre...

—Avançons, Barnabé, avançons! interrompit M. Anselme Benoît.

—M. Briguemal fit jouer le grand ressort, puis...

—Et Venceslas? interjeta mon père.

—M’y voilà, les amis, m’y voilà...

Il se recueillit quelques secondes.

Il continua:

—Cependant notre promenade, de Saint-Aphrodise à Saint-Jacques et

de Saint-Jacques à la Madeleine,—il y a cinquante églises dans ce

Béziers, mais on n’y est pas plus dévot pour ça,—ennuyait visiblement

Baptiste, et d’autant plus que, un verre de vin par-ci, une bouteille

de vin par-là au pauvre Frère, l’outre de bouc était devenue comble

à souhait... Que faire?..... Peut-être, ayant rompu le licou de

Saint-François pour courir après Catherine, mon gueux de Venceslas, son

régal fini, était-il rentré à Notre-Dame de Cavimont.

«—En route, Baptiste, mon ami! m’écriai-je en montrant le chemin de

chez nous.

«Et nous laissâmes Béziers et M. Briguemal derrière les talons.

«Tout en cheminant, il me vint bien comme ça dans les esprits d’aller

au plus pressé, et, auparavant de bouter pieds à Saint-Michel, de

monter en droiture à Notre-Dame de Cavimont. Malheureusement, à la

descente de Pétafy, laquelle dévale profond pareille à une route qui

piquerait sa pointe en enfer, Baptiste eut un faux pas, s’abattit

sous sa charge un peu lourde en vérité, et mon outre s’endommagea.

J’arrangeai la chose vivement, ne pouvant souffrir que mon vin arrosât

les cailloux. Mais j’eus beau serrer de force la peau de bouc avec

ma ficelle, l’outre resta malade, et je dus songer à regagner la

maison sans pratiquer le moindre crochet. Une fois mon vin mis dans la

barrique, nous verrions bien du reste de quoi il retournerait entre

Venceslas Labinowski et moi. J’étais pour qu’il retournât une bonne

volée de coups de trique à rompre les os à ce Polonais.»

Il respira, vida son verre, s’essuya le front, puis reprit:

—Hier donc j’étais debout dès trois heures du matin... Quelle lune

grosse et ronde!... Vous comprenez, j’avais le plan de prendre mon

drôle entre les deux draps, la pie au nid, comme on dit. Je cassai une

croûte, dis un bonjour au vin nouveau, un petit bonjour de rien, car

il s’agissait de garder la tête en clarté, fis mes adieux à Baptiste,

et me voilà déboulant vers la vallée d’Orb. Une nuit aussi claire que

le jour, et pas un homme, pas une charrette sur la route. J’étais si

content que j’en riais tout seul.—A propos, j’oubliais d’ajouter que

moi, qui plus que pas un aime à accompagner ma marche du bourdon, je

n’avais pas pris le mien à cette fête. Il y aurait bagarre entre le

Frère de Cavimont et celui de Saint-Michel, il grèlerait des coups,

et je ne devais point exposer mon bourdon, lequel est joli, délicat,

orné des quatre animaux évangéliques taillés au couteau par Caramel,

de Bédarieux... Tenez! ce Caramel possède des doigts d’ange. Il m’a

montré une canne en buis, qu’il fabrique pour M. Lautrec, de la rue

du Château, qui vaut son pesant d’or. Il y a, pour appuyer la main,

une tête de chien parlante, et, à chaque nœud que forme le bois, il

a figuré des coquilles de la mer en tout pareilles à celles de ma

pèlerine. Il n’y manque rien, à ces coquilles de la mer...

—Allons, bon! s’écria M. Anselme Benoît; après M. Briguemal, c’est

Caramel à présent.

—Barnabé, dit mon père impatienté, il s’agit de Venceslas Labinowski.

Un moment, le Frère regarda dans le vide. Évidemment, perdu lui-même

dans la trame de son récit, qu’il compliquait à plaisir, il avait

quelque peine à se retrouver. Néanmoins, l’angoisse de ce rustre trop

prolixe ne fut pas de longue durée. Tout à coup, son œil vague redevint

vif et clair: l’esprit égaré entrevoyait sa route et de nouveau allait

y marcher librement.

Il poursuivit:

—En escaladant la côte de Cavimont, je réfléchis que peut-être

conviendrait-il, avant de sauter au combat, de s’armer les mains

d’un long et solide gourdin. Venceslas avait bataillé dans son pays

contre les armées des Russes, puis il était très expert dans la

savate polonaise, comme il m’en cuisait encore au nez. Justement, à

deux pas du sentier, l’aube, qui souriait à peine, me montra un épais

taillis de rouvres.—Ce taillis appartient à M. Étienne Baticol, maire

d’Hérépian.—J’y entrai, j’étendis le bras et je coupai un jeune plant.

Il était fort tout ensemble et souple à l’égal d’un osier. Il ferait

bon travailler avec cet instrument. Ah! je vous promets que j’atteignis

promptement le plateau de Cavimont. Deux enjambées, et je touchai à la

porte de l’ermitage.

«—Venceslas! Venceslas! m’écriai-je, descends de là-haut! Viens donc:

un particulier qui passe par ici aurait deux mots à te dire à l’oreille.

«J’attendis, mon bâton en arrêt.

«La maison garda le silence.

«—Venceslas! Venceslas Labinowski! criai-je encore.

«Et mon rouvre ébranla les volets du rez-de-chaussée. La danse

commençait.

«Aucune réponse... Ni les volets ni la porte ne bougèrent.

«—Je suis Barnabé, Barnabé Lavérune! dis-je, collant mes lèvres au

trou de la serrure. Descends! J’arrive pour te rendre ce que tu me

donnas à Béziers, près du piédestal de Paul Riquet...

«Un hibou que le jour levant dérangeait, car le ciel ouvrait de plus en

plus son grand œil du côté de la terre, sortit d’un trou de la muraille

et s’en alla battant des ailes. Voilà toute la réponse qu’on me fit.

«—Ohé! Frère sans conduite et sans règle! ohé! gibier de potence!

repris-je, frappant encore à tour de bras, tantôt la porte, tantôt les

volets. Ah! tu ne veux pas sortir du lit; tu trouves sans doute qu’il

est plus commode de faire le flambart sur les promenades des villes,

avec des femmes de perdition, que de regarder en face le visage de

l’honnête homme qui te réclame. Sois tranquille, je vas m’asseoir ici

sur ton seuil, et tu ne perdras rien pour attendre. Nous verrons, bête

féroce, quand la faim te fera sortir du terrier, si ta mère de la

Pologne te mit dans les veines de l’eau de sa cruche ou du véritable

sang.

«Pendant que je bataillais ainsi tout seul, le soleil avait montré le

bout de son nez. Aucun bruit sur le haut plateau de Cavimont, si ce

n’est celui des oisillons voletant parmi les buissons de cades poussés

aux crevasses du rocher. Je crois pourtant avoir ouï le cri rauque d’un

aigle. Vous savez, l’aigle noir des Hautes-Cévennes, assez rare chez

nous. Pour sûr, il y en avait un par là guettant quelque lièvre ou

quelque lapin, comme moi je guettais Venceslas.

«Ah ça! pensai-je, si finalement le Frère n’était pas revenu de ses

caravanes à Béziers!

Barnabé · 第 1 / 21 段