Le jour de la visite, le jeudi venu, Mlle de Varandeuil partit pour voir
Germinie à midi et demi. Elle voulait être à son lit au moment juste de
l'ouverture, à une heure précise. Repassant par les rues où elle avait
passé quatre jours avant, elle se rappelait l'affreux voyage du lundi.
Il lui semblait, dans la voiture où elle était seule, gêner un corps
malade, et elle se tenait dans le coin du fiacre comme pour laisser de
la place au souvenir de Germinie. Comment allait-elle la trouver?... La
trouverait-elle seulement? Si son lit allait être vide!...
Le fiacre enfila une petite rue toute pleine de charrettes d'oranges et
de femmes qui, assises sur le trottoir, vendaient des biscuits dans des
paniers. Il y avait je ne sais quoi de misérable et de lugubre dans cet
étal en plein vent de fruits et de gâteaux, douceurs de mourants,
viatiques de malades, attendus par la fièvre, espérés par l'agonie, et
que des mains de travail, toutes noires, prenaient en passant pour
porter à l'hôpital et faire bonne bouche à la mort. Des enfants les
portaient gravement, presque pieusement, comme s'ils comprenaient, sans
y toucher.
Le fiacre s'arrêta devant la grille de la cour. Il était une heure moins
cinq minutes. À la porte se pressait une queue de femmes, avec leurs
robes des jours ouvriers, serrées, sombres, douloureuses et
silencieuses. Mlle de Varandeuil se mit à la queue, avança avec les
autres, entra: on la fouilla. Elle demanda la salle Sainte-Joséphine, on
lui indiqua le second pavillon au second. Elle trouva la salle, puis le
lit, le lit 14 qui était, comme on le lui avait dit, un des derniers
droite. D'ailleurs, elle y fut comme appelée, du bout de la salle, par
le sourire de Germinie, ce sourire des malades d'hôpital à une visite
inattendue qui dit si doucement, dès qu'on entre:--C'est moi, ici...
Elle se pencha sur le lit. Germinie voulut la repousser avec un geste
d'humilité et comme une honte de servante.
Mlle de Varandeuil l'embrassa.
--Ah! lui dit Germinie, le temps m'a bien duré hier... Je m'étais figuré
que c'était jeudi... et je m'ennuyais après vous...
--Ma pauvre fille!... Et comment te trouves-tu?
--Oh! ça va bien maintenant... mon ventre est dégonflé.... J'ai trois
semaines à être ici, voyez-vous, mademoiselle... Ils disent que j'en ai
pour un mois, six semaines... mais je me connais... Et puis je suis
très-bien, je ne m'ennuie pas... je dors maintenant la nuit... J'avais
une soif quand vous m'avez amenée lundi!... Ils ne veulent pas me donner
d'eau rougie....
--Qu'est-ce que tu as là à boire?
--Oh! comme chez nous... de l'albumine. Voulez-vous m'en verser, tenez,
mademoiselle... c'est si lourd, leurs choses d'étain!
Et se soulevant d'un bras avec le petit bâton pendant au milieu de son
lit, avançant l'autre mis à nu par la chemise relevée, tout maigre et
grelottant, vers le verre que lui tendait Mlle de Varandeuil, elle but.
--Là, fit-elle, quand elle eut fini, et elle posa ses deux bras étendus,
hors du lit, sur le drap. Elle reprit:--Faut-il que je vous dérange
comme ça, ma pauvre demoiselle... Ça doit être d'une saleté finie chez
nous?
--Ne t'occupe donc pas de ça.
Il y eut un instant de silence. Un sourire décoloré vint aux lèvres de
Germinie:--J'ai fait de la contrebande, dit-elle à Mlle de Varandeuil en
baissant la voix, je me suis confessée pour être bien...
Puis, avançant la tête sur l'oreiller de façon à être plus près de
l'oreille de Mlle de Varandeuil:
--Il y a des histoires ici... J'ai une drôle de voisine, allez, là...
Elle indiqua d'un coup d'œil et d'un mouvement d'épaule la malade
laquelle elle tournait le dos.--Elle a un homme qui vient la voir ici...
Il lui a parlé hier pendant une heure... J'ai entendu qu'ils avaient un
enfant... Elle a quitté son mari... Il était comme un fou, cet homme-là,
en lui parlant...
Et disant cela, Germinie s'animait comme toute pleine encore et toute
tourmentée de cette scène de la veille, toute fiévreuse et toute
jalouse, si près de la mort, d'avoir entendu de l'amour à côté d'elle!
Puis tout à coup, elle changea de figure. Il venait une femme vers son
lit. La femme parut embarrassée en voyant Mlle de Varandeuil. Au bout de
quelques minutes, elle embrassa Germinie, et comme une autre femme
venait, elle se hâta de partir. La nouvelle venue fit de même, embrassa
Germinie, et la quitta aussitôt. Après les femmes, un homme vint; puis
ce fut une autre femme. Tous, au bout d'un instant, se penchaient sur la
malade pour l'embrasser, et dans chaque baiser Mlle de Varandeuil
percevait vaguement un marmottement de paroles, des mots échangés, une
demande sourde de ceux qui embrassaient, une réponse rapide de celle qui
était embrassée.
--Eh bien! dit-elle à Germinie, j'espère qu'on te soigne!
--Ah! oui, répéta Germinie, avec une voix singulière, on me soigne!
Elle n'avait plus l'air vivant comme au commencement de la visite. Un
peu de sang monté à ses joues y était resté seulement ainsi qu'une
tache. Son visage semblait fermé; il était froid et sourd, pareil à un
mur. Sa bouche rentrée était comme scellée. Ses traits se cachaient sous
le voile d'une souffrance infinie et muette. Il n'y avait plus rien de
caressant ni de parlant dans ses yeux immobiles, tout occupés et remplis
de la fixité d'une pensée. On eût dit qu'une immense concentration
intérieure, une volonté de la dernière heure, ramenait au dedans de sa
personne tous les signes extérieurs de ses idées, et que tout son être
se tenait désespérément replié sur une douleur attirant tout à elle.
C'est que ces visites qu'elle venait de recevoir, c'étaient la
fruitière, l'épicier, la marchande de beurre, la blanchisseuse,--toutes
ses dettes vivantes! Ces baisers, c'étaient les baisers de tous ses
créanciers venant, dans une embrassade, flairer leurs créances et faire
_chanter_ son agonie!