Une heure arrivait dans cette vie où Germinie renonçait à la lutte. Sa
conscience se courbait, sa volonté se pliait, elle s'inclinait sous le
sort de sa vie. Ce qui lui restait de résolution, d'énergie, de courage,
s'en allait sous le sentiment, la conviction désespérée de son
impuissance à se sauver d'elle-même. Elle se sentait dans le courant de
quelque chose allant toujours, qu'il était inutile, presque impie, de
vouloir arrêter. Cette grande force du monde qui fait souffrir, la
puissance mauvaise qui porte le nom d'un dieu sur le marbre des
tragédies antiques, et qui s'appelle _Pas-de-Chance_ sur le front tatoué
des bagnes, la Fatalité l'écrasait, et Germinie baissait la tête sous
son pied.
Quand, à ses heures découragées, elle retrouvait par le souvenir les
amertumes de son passé, quand elle suivait depuis son enfance
l'enchaînement de sa lamentable existence, cette file de douleurs qui
avait suivi ses années et grandi avec elles, tout ce qui s'était succédé
dans son existence comme une rencontre et un arrangement de misère, sans
que jamais elle y eût vu apparaître la main de cette Providence dont on
lui avait tant parlé, elle se disait qu'elle était de ces malheureuses
vouées en naissant à une éternité de misère, de celles pour lesquelles
le bonheur n'est pas fait et qui ne le connaissent qu'en l'enviant aux
autres. Elle se repaissait et se nourrissait de cette idée, et à force
d'en creuser le désespoir, à force de ressasser en elle-même la
continuité de son infortune et la succession de ses chagrins, elle
arrivait à voir une persécution de sa malechance dans les plus petits
malheurs de sa vie, de son service. Un peu d'argent qu'elle prêtait et
qu'on ne lui rendait pas, une pièce fausse qu'on lui faisait passer dans
une boutique, une commission qu'elle faisait mal, un achat où on la
trompait, tout cela pour elle ne venait jamais de sa faute, ni d'un
hasard. C'était la suite du reste. La vie était conjurée contre elle et
la persécutait en tout, partout, du petit au grand, de sa fille qui
était morte, à l'épicerie qui était mauvaise. Il y avait des jours où
elle cassait tout ce qu'elle touchait: elle s'imaginait alors être
maudite jusqu'au bout des doigts. Maudite! presque damnée, elle se
persuadait qu'elle l'était bien réellement, lorsqu'elle interrogeait son
corps, lorsqu'elle sondait ses sens. Dans la flamme de son sang,
l'appétit de ses organes, sa faiblesse ardente, ne sentait-elle point
s'agiter la Fatalité de l'Amour, le mystère et la possession d'une
maladie, plus forte que sa pudeur et sa raison, l'ayant déjà livrée aux
hontes de la passion, et devant--elle le pressentait--l'y livrer encore?
Aussi n'avait-elle plus qu'une phrase à la bouche, une phrase qui était
le refrain de ses pensées: Que voulez-vous? je suis malheureuse... Je
n'ai pas de chance... Moi d'abord rien ne me réussit. Elle disait cela
comme une femme qui a renoncé à espérer. Avec la pensée chaque jour,
plus fixe d'être née sous un signe défavorable, d'appartenir à des
haines et à des vengeances plus hautes qu'elle, la terreur était venue
Germinie de tout ce qui arrive dans la vie. Elle vivait dans cette lâche
inquiétude où l'imprévu est redouté comme une calamité qui va entrer, où
un coup de sonnette fait peur, où on retourne une lettre, en en pesant
l'inconnu, sans oser l'ouvrir, où la nouvelle qu'on va vous dire, la
bouche qui s'ouvre pour vous parler, vous fait passer une sueur sur les
tempes. Elle en était à cet état de défiance, de tressaillement, de
tremblement devant la destinée, où le malheur ne voit que le malheur, et
où l'on voudrait arrêter sa vie pour qu'elle ne marche plus et qu'elle
n'aille pas devant elle, là où la poussent tous les vœux et toutes les
attentes des autres.
À la fin, elle arrivait par les larmes à ce dédain suprême, à ce faîte
de la souffrance, où l'excès de la douleur semble une ironie, où le
chagrin, dépassant la mesure des forces de l'être humain, dépasse sa
sensibilité, et où le cœur frappé et qui ne sent plus les coups, dit au
ciel qu'il défie: Encore!