L'amour qui lui manquait, et auquel elle avait la volonté de se refuser,
devint alors la torture de sa vie, un supplice incessant et abominable.
Elle eut à se défendre contre les fièvres de son corps, et les
irritations du dehors, contre les émotions faciles et les molles
lâchetés de sa chair, contre toutes les sollicitations de nature qui
l'assaillaient. Il lui fallut lutter avec les chaleurs de la journée,
avec les suggestions de la nuit, avec les tiédeurs moites des temps
d'orage, avec le souffle de son passé et de ses souvenirs, avec les
choses peintes tout à coup au fond d'elle, avec les voix qui
l'embrassaient tout bas à l'oreille, avec les frémissements qui
faisaient passer de la tendresse dans tous ses membres.
Des semaines, des mois, des années, l'affreuse tentation dura pour elle,
sans qu'elle y cédât, sans qu'elle prît un autre amant. Se craignant
elle-même, elle fuyait l'homme et se sauvait de sa vue. Elle restait
casanière et sauvage, enfermée chez mademoiselle, ou bien en haut dans
sa chambre: le dimanche elle ne sortait plus. Elle avait cessé de voir
les bonnes de la maison, et, pour s'occuper et s'oublier, elle s'abîmait
dans de grands travaux de couture, ou s'enfonçait dans le sommeil. Quand
des musiciens venaient dans la cour, elle fermait les fenêtres pour ne
pas les entendre: la volupté de la musique lui mouillait l'âme.
Malgré tout, elle ne pouvait s'apaiser ni se refroidir. Ses mauvaises
pensées se rallumaient toutes seules, vivaient et s'agitaient sur
elles-mêmes. À toute heure, l'idée fixe du désir se levait de tout son
être, devenait dans toute sa personne ce tourment fou qui ne finit pas,
ce transport des sens au cerveau: l'obsession,--l'obsession que rien ne
chasse et qui revient toujours, l'obsession impudique, acharnée,
fourmillante d'images, l'obsession qui approche l'amour de tous les sens
de la femme, l'apporte à ses yeux fermés, le roule fumant dans sa tête,
le charrie tout chaud dans ses artères!
À la longue, l'ébranlement nerveux de ces assauts continuels,
l'irritation de cette douloureuse continence, mettaient un commencement
de trouble dans les perceptions de Germinie. Son regard croyait toucher
ses tentations: une hallucination épouvantable approchait de ses sens la
réalité de leurs rêves. Il arrivait qu'à de certains moments ce qu'elle
voyait, ce qui était là, les chandeliers, les pieds des meubles, les
bras des fauteuils, tout autour d'elle prenait des apparences, des
formes d'impureté. L'obscénité surgissait de toutes choses sous ses yeux
et venait à elle. Alors, regardant l'heure au coucou de sa cuisine comme
une condamnée qui n'a plus son corps à elle, elle disait: Dans cinq
minutes, je vais descendre dans la rue...--Et, les cinq minutes passées,
elle restait et ne descendait pas.