Mademoiselle était assise dans son grand fauteuil au coin de la cheminée
où dormait toujours un peu de braise sous les cendres. Son serre-tête
noir, abaissé sur les rides de son front, lui descendait presque
jusqu'aux yeux. Sa robe noire, en forme de fourreau, laissait pointer
ses os, plissait maigrement sur la maigreur de son corps et tombait tout
droit de ses genoux. Un petit châle noir croisé était noué derrière son
dos à la façon des petites filles. Elle avait posé sur ses cuisses ses
mains retournées et à demi ouvertes, de pauvres mains de vieille femme,
gauches et raidies, enflées aux articulations et aux nœuds des doigts
par la goutte. Enfoncée dans la pose fléchie et cassée qui fait soulever
la tête aux vieillards pour vous voir et vous parler, elle se tenait
ramassée et comme enterrée dans tout ce noir d'où ne sortaient que son
visage jauni par la bile des tons du vieil ivoire, et la flamme chaude
de son regard brun. À la voir, à voir ces yeux vivants et gais, ce corps
misérable, cette robe de pauvreté, cette noblesse à porter l'âge en tous
ses deuils, on eût cru voir une fée aux Petits-Ménages.
Germinie était à côté d'elle. La vieille demoiselle se mit à lui
dire:--Il y est toujours le bourrelet sous la porte, hein, Germinie?
--Oui, mademoiselle.
--Sais-tu, ma fille, reprit Mlle de Varandeuil après un silence, sais-tu
que quand on est né dans un des plus beaux hôtels de la rue Royale...
qu'on a dû posséder le Grand et le Petit-Charolais... qu'on a dû avoir
pour campagne le château de Clichy-la-Garenne... qu'il fallait deux
domestiques pour porter le plat d'argent sur lequel on servait le rôti
chez votre grand'mère... sais-tu qu'il faut encore pas mal de
philosophie,--et mademoiselle se passa avec difficulté une main sur les
épaules,--pour se voir finir ici... dans ce diable de nid à rhumatismes
où, malgré tous les bourrelets du monde, il vous passe de ces gueux de
courants d'air... C'est cela, ranime un peu le feu...
Et allongeant ses pieds vers Germinie agenouillée devant la cheminée,
les lui mettant, en riant, sous le nez:--Sais-tu qu'il en faut pas mal
de cette philosophie-là... pour porter des bas percés!... Bête! ce n'est
pas pour te gronder; je sais bien, tu ne peux tout faire... Par exemple,
tu pourrais bien faire venir une femme pour raccommoder... Ce n'est pas
bien difficile... Pourquoi ne dis-tu pas à cette petite qui est venue
l'année dernière? Elle avait une figure qui me revenait.
--Oh! elle était noire comme une taupe, mademoiselle.
--Bon! j'étais sûre... Toi d'abord, tu ne trouves jamais personne de
bien... Ce n'est pas vrai ça? Mais est-ce que ce n'était pas une nièce
la mère Jupillon? On pourrait la prendre un jour... deux jours par
semaine...
--Jamais cette traînée-là ne remettra les pieds ici.
--Allons, encore des histoires! Tu es étonnante toi pour adorer les
gens, et puis ne plus pouvoir les voir... Qu'est-ce qu'elle t'a fait?
--C'est une perdue, je vous dis.
--Bah! qu'est-ce que ça fait à mon linge!
--Mais, mademoiselle...
--Eh bien! trouves-m'en une autre... Je n'y tiens pas à celle-là... Mais
trouves-m'en une.
--Oh! les femmes qu'on fait venir ne travaillent pas... Je vous
raccommoderai, moi... Il n'y a besoin de personne.
--Toi?... Oh! si nous comptons sur ton aiguille!... dit gaiement
mademoiselle; et puis est-ce que la mère Jupillon te laissera jamais le
temps...
--Madame Jupillon?... Ah! pour la poussière que je ferai maintenant chez
elle!...
--Bah! Comment? Elle aussi! la voilà dans les lanlaire?... Oh! oh!
Dépêche-toi de faire une autre connaissance, car sans cela, bon Dieu de
Dieu! nous allons avoir de vilains jours!