L'hiver de cette année dut assurer à Mlle de Varandeuil une part de
paradis. Elle eut à subir tous les contre-coups du chagrin de sa bonne,
le tourment de ses nerfs, la vengeance de ses humeurs contrariées,
aigries, et où les approches du printemps allaient bientôt mettre cette
espèce de folie méchante que donnent aux sensibilités maladives la
saison critique, le travail de la nature, la fécondation inquiète et
irritante de l'été.
Germinie se mit à avoir des yeux essuyés qui ne pleuraient plus, mais
qui avaient pleuré. Elle eut un éternel:--Je n'ai rien,
mademoiselle,--dit de cette voix sourde qui étouffe un secret. Elle prit
des poses muettes et désolées, des attitudes d'enterrement, de ces airs
avec lesquels le corps d'une femme dégage de la tristesse et fait un
ennui de son ombre. Avec sa figure, son regard, sa bouche, les plis de
sa robe, sa présence, avec le bruit qu'elle faisait en travaillant dans
la pièce à côté, avec son silence même, elle enveloppait mademoiselle du
désespoir de sa personne. Au moindre mot, elle se hérissait.
Mademoiselle ne pouvait plus lui adresser une observation, lui demander
la moindre chose, témoigner une volonté, un désir: tout était pris par
elle comme un reproche. Elle avait là-dessus des sorties farouches. Elle
grognait en pleurant:--Ah! je suis bien malheureuse! Je vois bien que
mademoiselle ne m'aime plus! Sa _grippe_ contre les gens trouvait des
bougonnements sublimes:--Elle vient toujours quand il pleut, celle-là!
disait-elle, pour un peu de crotte laissé sur le tapis par Mme de
Belleuse. La semaine du jour de l'an, cette semaine où tout ce qui
restait de parents et d'alliés à Mlle de Varandeuil montait sans
exception, les plus riches comme les plus pauvres, ses cinq étages, et
attendait à sa porte, sur le carré, pour se relayer sur les six chaises
de sa chambre, Germinie redoubla de mauvaise humeur, de remarques
impertinentes, de plaintes maussades. À tout moment, forgeant des torts
à sa maîtresse, elle la punissait par un mutisme que rien ne pouvait
rompre. Alors c'étaient des rages d'ouvrage. Tout autour d'elle,
mademoiselle entendait à travers les cloisons des coups de balai et de
plumeau furieux, des frottements, des battements saccadés, le travail
nerveux de la domestique qui semble dire en malmenant les meubles:--Eh
bien, on le fait ton ouvrage!
Les vieilles gens sont patients avec les anciens domestiques.
L'habitude, la volonté qui s'éteint, l'horreur du changement, la crainte
des nouveaux visages, tout les dispose à des faiblesses, à des
concessions, à des lâchetés. Malgré sa vivacité, sa facilité
s'emporter, à éclater, à jeter feu et flamme, mademoiselle ne disait
rien. Elle avait l'air de ne rien voir. Elle faisait semblant de lire
quand Germinie entrait. Elle attendait, racoquinée dans son fauteuil,
que l'humeur de sa bonne se passât ou crevât. Elle baissait le dos sous
l'orage; elle n'avait contre sa bonne, ni un mot, ni une pensée
d'amertume. Elle la plaignait seulement, pour la faire autant souffrir.
C'est que Germinie n'était pas une bonne pour Mlle de Varandeuil, elle
était le Dévouement qui devait lui fermer les yeux. Cette vieille femme
isolée et oubliée par la mort, seule au bout de sa vie, traînant ses
affections de tombe en tombe, avait trouvé sa dernière amie dans sa
domestique. Elle avait mis son cœur sur elle comme sur une fille
d'adoption, et elle était malheureuse surtout de ne pouvoir la consoler.
D'ailleurs, par instants, du fond de ses mélancolies sombres et de ses
humeurs mauvaises, Germinie lui revenait et se jetait à genoux devant sa
bonté. Tout à coup, pour un rayon de soleil, pour une chanson de
mendiant, pour un de ces riens qui passent dans l'air et détendent
l'âme, elle fondait en larmes et en tendresses; c'étaient des effusions
brûlantes, un bonheur d'embrasser, comme une joie de revivre qui
effaçait tout. D'autres fois, c'était pour un bobo de mademoiselle; la
vieille bonne se retrouvait aussitôt avec le sourire de son visage et la
douceur de ses mains. Quelquefois, dans ces moments-là, mademoiselle lui
disait:--Voyons, ma fille... tu as quelque chose... Voyons, dis? Et
Germinie répondait:--Non, mademoiselle, c'est le temps...--Le temps!
répétait mademoiselle d'un air de doute, le temps...