Un dimanche matin, Jupillon s'habillait dans la chambre que lui avait
meublée Germinie. Sa mère assise le contemplait avec cet ébahissement
d'orgueil qu'ont les yeux des mères du peuple devant un fils qui se met
en _monsieur_.--C'est que t'es mis comme le jeune homme du premier! lui
dit-elle. On dirait son paletot... C'est pas pour dire, mais le riche te
va joliment, à toi...
Jupillon, en train de faire le nœud de sa cravate, ne répondit pas.
--Tu vas en faire, de ces malheureuses! reprit la mère Jupillon, et
donnant à sa voix un ton d'insinuation caressante:--Dis donc, bibi, que
je te dise, grand mauvais sujet: les jeunesses qui fautent, tant pis
pour elles! ça les regarde, c'est leur affaire... Tu es un homme,
n'est-ce pas?... t'as l'âge, t'as le physique, t'as tout... Moi je peux
pas toujours te tenir à l'attache... Alors, que je m'ai dit, autant
l'une que l'autre... Va pour celle-là... Et j'ai fait celle qui ne voit
rien... Eh bien! oui, pour Germinie... Comme t'avais là ton agrément...
Ça t'empêchait de manger ton argent avec de mauvaises femmes... et puis
je n'y voyais pas d'inconvénients à cette fille, jusqu'à maintenant...
Mais c'est plus ça à c't'heure... Ils font des histoires dans le
quartier... un tas d'horreurs qu'ils disent sur nous... Des vipères,
quoi!... Tout ça, nous sommes au-dessus, je sais bien... Quand on a été
honnête toute sa vie, Dieu merci!... Mais on ne sait jamais ce qui
retourne: mademoiselle n'aurait qu'à mettre le nez dans les affaires de
sa bonne... Moi d'abord la justice, rien que l'idée, ça me retourne les
sens... Qu'est-ce que tu dis de ça, hein, bibi?
--Dame, maman... ce que tu voudras.
--Ah! je savais bien que tu l'aimais, ta bonne chérie de maman! fit en
l'embrassant la monstrueuse femme.--Eh bien! invite-la à dîner ce
soir... Tu monteras deux bouteilles de notre Lunel... du deux francs...
de celui qui tape... Et qu'elle vienne sûr... Fais-lui des yeux...
qu'elle croie que c'est aujourd'hui le grand jour... Mets tes beaux
gants: tu seras plus révérend...
Le soir Germinie arriva sur les sept heures, tout heureuse, toute gaie,
tout espérante, la tête remplie de rêves par l'air de mystère mis par
Jupillon à l'invitation de sa mère. L'on dîna, l'on but, l'on rit. La
mère Jupillon commença à laisser tomber des regards émus, mouillés,
noyés sur le couple assis en face d'elle. Au café, elle dit, comme pour
rester seule avec Germinie:--Bibi, tu sais que tu as une course à faire
ce soir...
Jupillon sortit. Mme Jupillon, tout en prenant son café à petites
gorgées, tourna alors vers Germinie le visage d'une mère qui demande le
secret d'une fille, et enveloppe d'avance sa confession du pardon de ses
indulgences. Un instant, les deux femmes restèrent ainsi, silencieuses,
l'une attendant que l'autre parlât, l'autre ayant le cri de son cœur au
bord de ses lèvres. Tout à coup Germinie s'élança de sa chaise et se
précipita dans les bras de la grosse femme:--Si vous saviez, Mme
Jupillon!...
Elle parlait, pleurait, embrassait.--Oh! vous ne m'en voudrez pas!... Eh
bien! oui, je l'aime... j'en ai eu un enfant... C'est vrai, je l'aime...
Voilà trois ans...
À chaque mot, la figure de Mme Jupillon s'était refroidie et glacée.
Elle écarta sèchement Germinie, et de sa voix la plus dolente, avec un
accent de lamentation et de désolation désespérée, elle se mit à dire
comme une personne qui suffoque:--Oh! mon Dieu!... vous!... me dire des
choses comme ça!... à moi!... à sa mère!... en face! Mon Dieu,
faut-il!... Mon fils... un enfant... un innocent d'enfant! Vous avez eu
le front de me le débaucher!... Et vous me dites encore que c'est vous!
Non, ce n'est pas Dieu possible!... Moi qui avais si confiance... C'est
à ne plus pouvoir vivre... Il n'y a donc plus de sûreté en ce monde!...
Ah! mademoiselle, tout de même, je n'aurais jamais cru ça de vous!...
Bon! voilà des choses qui me tournent... Ah! tenez, ça me fait une
révolution... je me connais, je suis capable d'en faire une maladie!
--Madame Jupillon! madame Jupillon! murmurait d'un ton d'imploration
Germinie en se mourant de honte et de douleur sur la chaise où elle
était retombée. Je vous demande pardon... Ç'a été plus fort que moi...
Et puis je pensais... j'avais cru...
--Vous aviez cru!... Ah! mon Dieu, vous aviez cru! Qu'est-ce que vous
aviez cru? Vous la femme de mon fils, n'est-ce pas? Ah! Seigneur Dieu!
c'est-il possible, ma pauvre enfant?
Et prenant, à mesure qu'elle lançait à Germinie de ces mots qui font
plaie, une voix plus plaintive et plus gémissante, la mère Jupillon
reprit:--Mais, ma pauvre fille, voyons, faut une raison... Qu'est-ce que
j'ai toujours dit? Que ça serait à faire, si vous aviez dix ans de moins
sur votre naissance. Voyons, votre date, c'est 1820 que vous m'avez
dit... et nous voilà en 49... Vous marchez sur vos trente ans,
savez-vous, ma brave enfant... Tenez! ça me fait mal de vous dire ça...
Je voudrais tant ne pas vous faire de la peine... Mais il n'y a qu'
vous voir, ma pauvre demoiselle... Que voulez-vous? C'est l'âge... Vos
cheveux... on mettrait un doigt dans votre raie...
--Mais, dit Germinie en qui une noire colère commençait à gronder, ce
qu'il me doit, votre fils?... Mon argent? L'argent que j'ai retiré de la
caisse d'épargne, l'argent que j'ai emprunté pour lui, l'argent que
j'ai...
--Ah! de l'argent? il vous doit? Ah! oui, ce que vous lui avez prêté
pour commencer à travailler... Eh bien! v'la-t-il pas! Est-ce que vous
croyez avoir affaire à des voleurs? Est-ce qu'on a envie de vous le
nier, votre argent, quoiqu'il n'y ait pas de papier... à preuve que
l'autre jour... ça me revient... cet honnête homme d'enfant voulait
faire l'écrit de ça, au cas qu'il viendrait à mourir... Mais tout de
suite, on est des filous, voilà, ça ne fait pas un pli! Ah! mon Dieu, si
c'est la peine de vivre dans un temps comme ça! Ah! je suis bien punie
de m'être attachée à vous! Mais tenez, voilà que j'y vois clair
présent... Ah! vous êtes politique, vous!... Vous avez voulu vous payer
mon fils, et pour toute la vie!... Excusez! Ah! bien merci... C'est
moins cher de vous le rendre, votre argent... Le reste d'un garçon de
café!... mon pauvre cher enfant!... Dieu l'en préserve!
Germinie avait arraché de la patère son châle et son chapeau. Elle était
dehors.