--Voilà, mademoiselle!... Regardez-moi, dit Germinie.
C'était à quelques mois de là. Elle avait demandé à sa maîtresse la
permission d'aller ce soir-là au bal de noce de la sœur de son épicier
qui l'avait prise pour demoiselle d'honneur, et elle venait se faire
voir en grande toilette dans sa robe de mousseline décolletée.
Mademoiselle leva la tête du vieux volume, imprimé gros, où elle lisait,
ôta ses lunettes, les mit dans le livre pour marquer la page, et fit:
--Toi, ma bigote, toi, au bal! Sais-tu, ma fille... ça me paraît tout
farce! Toi et le rigodon... Ma foi, il ne te manque plus que d'avoir
envie de te marier! Une chienne d'envie!... Mais si tu te maries, je te
préviens: je ne te garde pas... oust! Je n'ai pas envie de devenir la
bonne de tes mioches!... Approche un peu... Oh! oh! mais... sac
papier! mademoiselle Montre-tout! On est bien coquette, je trouve,
depuis quelque temps...
--Mais non, mademoiselle, essaya de dire Germinie.
--Avec cela que chez vous autres, reprit Mlle de Varandeuil en suivant
son idée, les hommes sont de jolis cadets! Ils te grugeront ce que tu
as... sans compter les tapes... Mais le mariage... je suis sûre que ça
te trotte la cervelle, cette histoire-là, de te marier quand tu vois les
autres... C'est ça qui te donne cette frimousse-là, je parie? Bon Dieu
de Dieu! Maintenant tourne un peu qu'on te voie, dit Mlle de Varandeuil
avec son ton de caresse brusque; et, mettant ses deux mains maigres aux
deux bras de son fauteuil, croisant ses deux jambes l'une sur l'autre,
et remuant le bout de son pied, elle se mit à inspecter Germinie et sa
toilette.
--Que diable! dit-elle au bout de quelques instants d'attention muette,
comment, c'est toi?... Je n'ai donc jamais mis mes yeux pour te
regarder... Bon Dieu, oui!... Ah! mais... ah! mais... Elle mâchonna
encore quelques vagues exclamations entre ses dents.--Où diantre as-tu
pris ce museau de chatte amoureuse? fit-elle à la fin; et elle se mit
la regarder.
Germinie était laide. Ses cheveux, d'un châtain foncé et qui
paraissaient noirs, frisottaient et se tortillaient en ondes revêches,
en petites mèches dures et rebelles, échappées et soulevées sur sa tête
malgré la pommade de ses bandeaux lissés. Son front petit, poli, bombé,
s'avançait de l'ombre d'orbites profondes où s'enfonçaient et se
cavaient presque maladivement ses yeux, de petits yeux éveillés,
scintillants, rapetissés et ravivés par un clignement de petite fille
qui mouillait et allumait leur rire. Ces yeux on ne les voyait ni bruns
ni bleus: ils étaient d'un gris indéfinissable et changeant, d'un gris
qui n'était pas une couleur, mais une lumière. L'émotion y passait dans
le feu de la fièvre, le plaisir dans l'éclair d'une sorte d'ivresse, la
passion dans une phosphorescence. Son nez court, relevé, largement
troué, avec les narines ouvertes et respirantes, était de ces nez dont
le peuple dit qu'il pleut dedans: sur l'une de ses ailes, à l'angle de
l'œil, une grosse veine bleue se gonflait. La carrure de tête de la race
lorraine se retrouvait dans ses pommettes larges, fortes, accusées,
semées d'une volée de grains de petite vérole. La plus grande disgrâce
de ce visage était la trop large distance entre le nez et la bouche.
Cette disproportion donnait un caractère presque simiesque au bas de la
tête, où une grande bouche, aux dents blanches, aux lèvres pleines,
plates et comme écrasées, souriait d'un sourire étrange et vaguement
irritant.
Sa robe décolletée laissait voir son cou, le haut de sa poitrine, ses
épaules, la blancheur de son dos, contrastant avec le hâle de son
visage. C'était une blancheur de lymphatique, la blancheur à la fois
malade et angélique d'une chair qui ne vit pas. Elle avait laissé tomber
ses bras le long d'elle, des bras ronds, polis, avec le joli trou d'une
fossette au coude. Ses poignets étaient délicats; ses mains, qui ne
sentaient pas le service, avaient des ongles de femme. Et mollement,
dans une paresse de grâce, elle laissait jouer et rondir sa taille
indolente, une taille à tenir dans une jarretière et que faisaient plus
fine encore à l'œil le ressaut des hanches et le rebondissement des
rondeurs ballonnant la robe, une taille impossible, ridicule de minceur,
adorable comme tout ce qui, chez la femme, a la monstruosité de la
petitesse.
De cette femme laide, s'échappait une âpre et mystérieuse séduction.
L'ombre et la lumière, se heurtant et se brisant à son visage plein de
creux et de saillies, y mettait ce rayonnement de volupté jeté par un
peintre d'amour dans la pochade du portrait de sa maîtresse. Tout en
elle, sa bouche, ses yeux, sa laideur même, avait une provocation et une
sollicitation. Un charme aphrodisiaque sortait d'elle, qui s'attaquait
et s'attachait à l'autre sexe. Elle dégageait le désir et en donnait la
commotion. Une tentation sensuelle s'élevait naturellement et
involontairement d'elle, de ses gestes, de sa marche, du moindre de ses
remuements, de l'air où son corps avait laissé une de ses ondulations. À
côté d'elle, on se sentait près d'une de ces créatures troublantes et
inquiétantes, brûlantes du mal d'aimer et l'apportant aux autres, dont
la figure revient à l'homme aux heures inassouvies, tourmente ses
pensées lourdes de midi, hante ses nuits, viole ses songes.
Au milieu de l'examen de Mlle de Varandeuil, Germinie se baissa, se
pencha sur elle, et lui embrassa la main à baisers pressés.
--Bon.... bon.... assez de lichades, dit mademoiselle. Tu vous userais
la peau... avec ta façon d'embrasser... Allons, pars, amuse-toi, et
tâche de ne pas rentrer trop tard... ne t'éreinte pas.
Mlle de Varandeuil resta seule. Elle mit ses coudes sur ses genoux,
regarda dans le feu, donna des coups de pincette sur les tisons. Puis,
comme elle avait l'habitude de faire dans ses grandes préoccupations, du
plat de sa main elle se frappa sur la nuque deux ou trois petits coups
secs qui mirent tout de travers son serre-tête noir.