En parlant mariage à Germinie, Mlle de Varandeuil touchait la cause du
mal de Germinie. Elle mettait la main sur son ennui. L'irrégularité
d'humeur de sa bonne, les dégoûts de sa vie, les langueurs, le vide et
le mécontentement de son être, venaient de cette maladie que la médecine
appelle _la mélancolie des vierges_. La souffrance de ses vingt-quatre
ans était le désir ardent, irrité, poignant du mariage, de cette chose
trop saintement honnête pour elle et qui lui semblait impossible devant
l'aveu que sa probité de femme voulait faire de sa chute, de son
indignité. Des pertes, des malheurs de famille venaient l'arracher à ses
idées.
Son beau-frère, le mari de sa sœur la portière, avait fait le rêve des
Auvergnats: il avait voulu joindre aux profits de sa loge les gains du
commerce de bric-à-brac. Il avait commencé modestement par cet étal dans
la rue, aux portes des ventes après décès, où l'on voit, rangés sur du
papier bleu, des flambeaux en plaqué, des ronds de serviette en ivoire,
des lithographies coloriées, encadrées d'une dentelle d'or sur fond
noir, et trois ou quatre volumes dépareillés de Buffon. Ce qu'il gagna
sur les flambeaux en plaqué le grisa. Il loua dans une allée de passage,
en face d'un raccommodeur de parapluies, une boutique noire, et il se
mit à faire là le commerce de cette curiosité qui va et vient dans les
salles basses de l'Hôtel des Commissaires-priseurs. Il vendit des
assiettes à coq, des morceaux du sabot de Jean-Jacques Rousseau, et des
aquarelles de Ballue signées Watteau. À ce métier, il mangea ce qu'il
avait gagné, puis s'endetta de quelques mille francs. Sa femme, pour
remonter un peu le ménage et tâcher de sortir des dettes, demandait et
obtenait une place d'ouvreuse de loges au Théâtre-Historique. Elle
faisait garder le soir sa porte par sa sœur la couturière, se couchait
une heure, se levait à cinq. Au bout de quelques mois, elle attrapa dans
les corridors du théâtre une pleurésie qui traîna et l'enleva au bout de
six semaines. La pauvre femme laissait une petite fille de trois ans,
attaquée d'une rougeole qui avait pris le caractère le plus pernicieux
dans l'empuantissement de la soupente et dans l'air où l'enfant
respirait depuis plus d'un mois la mort de sa mère. Le père était parti
au pays pour tâcher d'emprunter de l'argent. Il se remariait là-bas. On
n'en eut plus de nouvelles.
En sortant de l'enterrement de sa sœur, Germinie courut chez une vieille
femme vivant de ces curieuses industries qui empêchent à Paris la Misère
de mourir complètement de faim. Cette vieille femme faisait plusieurs
métiers. Tantôt elle coupait d'égale grandeur des crins de brosse,
tantôt elle séparait des morceaux de pain d'épice. Quand cela chômait,
elle faisait la cuisine et débarbouillait les enfants de petits
marchands ambulants. Dans le Carême, elle se levait à quatre heures du
matin, et allait prendre à Notre-Dame une chaise qu'elle revendait,
lorsque le monde arrivait, dix ou douze sous. Pour se chauffer, dans le
trou où elle logeait rue Saint-Victor, elle allait, à l'heure où le jour
tombe, arracher en se cachant de l'écorce aux arbres du Luxembourg.
Germinie, qui la connaissait pour lui donner toutes les semaines les
croûtes de la cuisine, lui louait une chambre de domestique dans la
maison au sixième, et l'y installait avec la petite-fille. Elle fit cela
d'un premier mouvement, sans réfléchir. Les duretés de sa sœur, lors de
sa grossesse, elle ne se les rappelait plus: elle n'avait pas même eu
besoin de les pardonner.
Germinie n'eut plus alors qu'une pensée: sa nièce. Elle voulait la faire
revivre, et l'empêcha de mourir à force de la soigner. Elle s'échappait
à tout moment de chez mademoiselle, grimpait quatre à quatre au sixième,
courait embrasser l'enfant, lui donner de la tisane, l'arranger dans son
lit, la voir, redescendait essoufflée et toute rouge de plaisir. Les
soins, les caresses, ce souffle du cœur dont on ranime un petit être
prêt à s'éteindre, les consultations, les visites de médecin, les
médicamentations coûteuses, les remèdes des riches, Germinie n'épargna
rien pour la petite et lui donna tout. Ses gages passaient à cela.
Pendant près d'un an, elle lui fit prendre tous les matins du jus de
viande: elle qui était dormeuse, se levait à cinq heures du matin pour
le faire, et elle se réveillait toute seule, comme les mères. L'enfant
était enfin sauvée, quand un matin Germinie reçut la visite de sa sœur
la couturière, qui était mariée depuis deux ou trois ans avec un ouvrier
mécanicien, et qui venait lui faire ses adieux: son mari suivait des
camarades qu'on venait d'embaucher pour aller en Afrique. Elle partait
avec lui et proposait à Germinie de lui prendre la petite et de
l'emmener là-bas avec son enfant. Ils s'en chargeaient. Germinie
n'aurait qu'à payer le voyage. C'était une séparation à laquelle il lui
faudrait toujours se résoudre, à cause de sa maîtresse. Puis elle était
sa tante aussi. Et elle ajoutait paroles sur paroles pour se faire
donner l'enfant avec lequel, elle et son mari, comptaient, une fois en
Afrique, apitoyer Germinie, lui attraper ses gages, lui carotter le cœur
et la bourse.
Se séparer de sa nièce, cela coûtait beaucoup à Germinie. Elle avait mis
un peu de son existence sur cette enfant. Elle s'y était attachée par
les inquiétudes et les sacrifices. Elle l'avait disputée et reprise à la
maladie: cette vie de la petite fille était son miracle. Cependant elle
comprenait qu'elle ne pourrait jamais la prendre chez mademoiselle; que
mademoiselle, à son âge, avec la fatigue de ses années et le besoin de
tranquillité des vieilles gens, ne supporterait jamais le bruit toujours
remuant d'un enfant. Puis, cette petite fille dans la maison prêtait aux
cancans et faisait causer toute la rue: on disait que c'était sa fille.
Germinie s'en ouvrit à sa maîtresse. Mlle de Varandeuil savait tout.
Elle savait qu'elle avait pris sa nièce; mais elle avait fait semblant
de l'ignorer, elle avait voulu fermer les yeux et ne rien voir pour tout
permettre. Elle conseilla à Germinie de confier sa nièce à sa sœur, en
lui montrant toutes les impossibilités de la garder, et lui donna
l'argent pour payer le voyage du ménage.
Ce départ fut un déchirement pour Germinie. Elle se trouva isolée et
inoccupée. N'ayant plus cette enfant, elle ne sut plus quoi aimer; son
cœur s'ennuya, et, dans le vide d'âme où elle se trouvait sans cette
petite, elle revint à la religion et reporta ses tendresses à l'église.
Au bout de trois mois, elle reçut la nouvelle de la mort de sa sœur. Le
mari, qui était de la race des ouvriers geignards et pleurards, lui
faisait dans sa lettre, avec de grosses phrases émues et des ficelles
d'attendrissement, un tableau désolant de sa position, avec
l'enterrement à payer, des fièvres qui l'empêchaient de travailler, deux
enfants en bas âge, sans compter la petite, une maison sans femme pour
faire chauffer la soupe. Germinie pleura sur la lettre; puis sa pensée
se mit à vivre dans cette maison, à côté de ce pauvre homme, au milieu
des pauvres enfants, dans cet affreux pays d'Afrique; et une vague envie
de se dévouer commença à s'éveiller en elle. D'autres lettres suivaient
où, en la remerciant de ses secours, son beau-frère donnait à sa misère,
à l'abandon où il se trouvait, au malheur qui l'enveloppait, une couleur
encore plus dramatique, la couleur que le peuple donne aux choses avec
ses souvenirs du boulevard du Crime et ses lambeaux de mauvaises
lectures. Une fois prise à la blague de ce malheur, Germinie ne put s'en
détacher. Elle croyait entendre, là-bas, des cris d'enfants l'appeler.
Elle s'enfonçait, s'absorbait dans la résolution et le projet de partir.
Elle était poursuivie de cette idée et de ce mot d'Afrique qu'elle
remuait et retournait sans cesse au fond d'elle, sans une parole. Mlle
de Varandeuil, la voyant si rêveuse et si triste, lui demanda ce qu'elle
avait, mais en vain: Germinie ne parla pas. Elle était tiraillée,
torturée entre ce qui lui semblait un devoir et ce qui lui paraissait
une ingratitude, entre sa maîtresse et le sang de ses sœurs. Elle
pensait qu'elle ne pouvait pas quitter mademoiselle. Et puis elle se
disait que Dieu ne voulait pas qu'elle abandonnât sa famille. Elle
regardait l'appartement en se disant: il faut pourtant que je m'en
aille! Et puis elle avait peur que mademoiselle ne fût malade quand elle
ne serait plus là. Une autre bonne! A cette idée, elle était prise de
jalousie, et elle croyait déjà voir quelqu'un lui voler sa maîtresse. À
d'autres moments, ses idées de religion la jetant à des idées
d'immolation, elle était toute prête à vouer son existence à celle de ce
beau-frère. Elle voulait aller habiter avec cet homme qu'elle détestait,
avec lequel elle avait toujours été mal, qui avait à peu près tué sa
sœur de chagrin, qu'elle savait ivrogne et brutal; et tout ce qu'elle en
attendait, tout ce qu'elle en craignait, la certitude et la peur de tout
ce qu'elle aurait à souffrir, ne faisait que l'exalter, l'enflammer, la
pousser au sacrifice avec plus d'impatience et d'ardeur. Tout cela
souvent en un instant tombait: à un mot, à un geste de mademoiselle,
Germinie revenait à elle-même et ne se reconnaissait plus. Elle se
sentait tout entière et pour toujours rattachée à sa maîtresse, et elle
éprouvait comme une horreur d'avoir seulement pensé à détacher sa vie de
la sienne. Elle lutta ainsi deux ans. Puis un beau jour, par un hasard,
elle apprit que sa nièce était morte quelques semaines après sa sœur:
son beau-frère lui avait caché cette mort, pour la tenir et l'attirer
lui, avec ses quelques sous, en Afrique. À cette révélation, Germinie,
perdant toute illusion, fut guérie d'un seul coup. À peine si elle se
rappela qu'elle avait voulu partir.