IV.

Ceux qui voient la fin de la religion catholique dans le temps où nous

sommes, ne savent pas quelles racines puissantes et infinies elle pousse

encore dans les profondeurs du peuple. Ils ne savent pas les enlacements

secrets et délicats qu'elle a pour la femme du peuple. Ils ne savent pas

ce qu'est la confession, ce qu'est le confesseur pour ces pauvres âmes

de pauvres femmes. Dans le prêtre qui l'écoute et dont la voix lui

arrive doucement, la femme de travail et de peine voit moins le ministre

de Dieu, le juge de ses péchés, l'arbitre de son salut, que le confident

de ses chagrins et l'ami de ses misères. Si grossière qu'elle soit, il y

a toujours en elle un peu du fond de la femme, ce je ne sais quoi de

fiévreux, de frissonnant, de sensitif et de blessé, une inquiétude et

comme une aspiration de malade qui appelle les caresses de la parole

ainsi que les bobos d'un enfant demandent le chantonnement d'une

nourrice. Il lui faut, aussi bien qu'à la femme du monde, des

soulagements d'expansion, de confidence, d'effusion. Car il est de la

nature de son sexe de vouloir se répandre et s'appuyer. Il existe en

elle des choses qu'elle a besoin de dire et sur lesquelles elle voudrait

être interrogée, plainte, consolée. Elle rêve, pour des sentiments

cachés et dont elle a la pudeur, un intérêt apitoyé, une sympathie. Que

ses maîtres soient les meilleurs, les plus familiers, les plus

rapprochés même, de la femme qui les sert: ils n'auront pour elle que

les bontés qu'on laisse tomber sur un animal domestique. Ils

s'inquiéteront de la façon dont elle mange, dont elle se porte; ils

soigneront la bête en elle, et ce sera tout. Ils n'imagineront pas

qu'elle ait une autre place pour souffrir que son corps; et ils ne lui

supposeront pas les malaises d'âme, les mélancolies et les douleurs

immatérielles dont ils se soulagent par la confidence à leurs égaux.

Pour eux, cette femme qui balaye et fait la cuisine n'a pas d'idées

capables de la faire triste ou songeuse; et ils ne lui parlent jamais de

ses pensées. À qui donc les portera-t-elle? Au prêtre qui les attend,

les demande, et les accueille, à l'homme d'église qui est un homme du

monde, un supérieur, un monsieur bien élevé, savant, parlant bien,

toujours doux, accessible, patient, attentif et ne semblant rien

mépriser de l'âme la plus humble, de la pénitente la plus mal mise.

Seul, le prêtre est l'écouteur de la femme en bonnet. Seul, il

s'inquiète de ses souffrances secrètes, de ce qui la trouble, de ce qui

l'agite, de ce qui fait passer tout à coup dans une bonne, aussi bien

que dans sa maîtresse, une envie de pleurer ou des lourdeurs d'orage. Il

est seul à solliciter ses épanchements, à tirer d'elle ce que l'ironie

de chaque jour y refoule, à s'occuper de sa santé morale; le seul qui

l'élève au-dessus de sa vie de matière, le seul qui la touche avec des

mots d'attendrissement, de charité, d'espérance,--des mots du ciel tels

qu'elle n'en a jamais entendus dans la bouche des hommes de sa famille

et des mâles de sa classe.

Entrée chez Mlle de Varandeuil, Germinie tomba dans une dévotion

profonde et n'aima plus que l'église. Elle s'abandonna peu à peu à cette

douceur de la confession, à cette voix de prêtre égale, sereine et

basse, qui venait de l'ombre, à ces consultations qui ressemblaient à un

attouchement de paroles caressantes, et dont elle sortait rafraîchie,

légère, délivrée, heureuse, avec le chatouillement et le soulagement

d'un pansement dans toutes les parties tendres, douloureuses et

comprimées de son être.

Elle ne s'ouvrait et ne pouvait s'ouvrir que là. Sa maîtresse avait une

certaine rudesse masculine qui repoussait l'expansion. Elle avait des

brusqueries d'apostrophes et de phrases qui renfonçaient ce que Germinie

eût voulu lui confier. Il était dans sa nature d'être brutale à toutes

les jérémiades qui ne venaient point d'un mal ou d'un chagrin. Sa bonté

virile n'était point miséricordieuse aux malaises de l'imagination,

ces tourments que se crée la pensée, à ces ennuis qui s'élèvent des

nerfs de la femme et des troubles de son organisme. Souvent Germinie la

trouvait insensible: la vieille femme avait été seulement bronzée par

son temps et par son existence. Elle avait l'écorce du cœur dure comme

le corps. Ne se plaignant jamais, elle n'aimait pas les plaintes autour

d'elle. Et du droit de toutes les larmes qu'elle n'avait pas versées,

elle détestait les pleurs d'enfant chez les grandes personnes.

Bientôt le confessionnal fut comme un lieu de rendez-vous adorable et

sacré pour la pensée de Germinie. Il eut tous les jours sa première

idée, sa dernière prière. Dans la journée, elle s'y agenouillait comme

en songe; et tout en travaillant il lui revenait dans les yeux avec son

bois de chêne à filets d'or, son fronton à tête d'ange ailée, son rideau

vert aux plis immobiles, le mystère d'ombre de ses deux côtés. Il lui

semblait que maintenant toute sa vie aboutissait là, et que toutes ses

heures y tendaient. Elle vivait la semaine pour être à ce jour désiré,

promis, appelé. Dès le jeudi, des impatiences la prenaient; elle

sentait, dans le redoublement d'une angoisse délicieuse, comme

l'approche matérielle du bienheureux samedi soir; et le samedi venu, le

service bâclé, le petit dîner de mademoiselle servi à la hâte, elle se

sauvait et courait à Notre-Dame de Lorette, allant à la pénitence comme

on va à l'amour. Les doigts mouillés à l'eau bénite, une génuflexion

faite, elle passait entre les rangs de chaises, sur les dalles, avec le

glissement d'une chatte qui se coule sur un tapis. Inclinée, presque

rampante, elle avançait sans bruit, dans l'ombre des bas-côtés, jusqu'au

confessionnal mystérieux et voilé qu'elle reconnaissait, et auprès

duquel elle attendait son tour, perdue dans l'émotion d'attendre.

Le jeune prêtre qui la confessait se prêtait à ses fréquentes

confessions. Il ne lui ménageait ni le temps, ni l'attention, ni la

charité. Il la laissait longuement causer, longuement lui raconter

toutes ses petites affaires. Il était indulgent à ses bavardages d'âme

en peine, et lui permettait d'épancher ses plus petites amertumes. Il

acceptait l'aveu de ses inquiétudes, de ses désirs, de ses troubles; il

ne repoussait et ne dédaignait rien de cette confiance d'une servante

qui lui parlait de toutes les choses délicates et secrètes de son être

comme on en parlerait à une mère et à un médecin.

Ce prêtre était jeune. Il était bon. Il avait vécu de la vie du monde.

Un grand chagrin l'avait jeté, brisé, dans cette robe où il portait le

deuil de son cœur. Il restait de l'homme au fond de lui, et il écoutait,

avec une pitié triste, ce malheureux cœur d'une bonne. Il comprenait que

Germinie avait besoin de lui, qu'il la soutenait, qu'il l'affermissait,

qu'il la sauvait d'elle-même et la retirait des tentations de sa nature.

Il se sentait une mélancolique sympathie pour cette âme toute faite de

tendresse, pour cette jeune fille à la fois ardente et molle, pour cette

malheureuse, inconsciente d'elle-même, promise à la passion par tout son

cœur; par tout son corps, et accusant dans toute sa personne la vocation

du tempérament. Éclairé par l'expérience de son passé, il s'étonnait, il

s'effrayait quelquefois des lueurs qui se levaient d'elle, de la flamme

qui passait dans ses yeux à l'élancement d'amour d'une prière, de la

pente où ses confessions glissaient, de ses retours vers cette scène de

violence, cette scène où sa très-sincère volonté de résistance

paraissait au prêtre avoir été trahie par un étourdissement des sens

plus fort qu'elle.

Cette fièvre de religion dura plusieurs années pendant lesquelles

Germinie vécut concentrée, silencieuse, rayonnante, toute à Dieu,--au

moins elle le croyait. Cependant peu à peu son confesseur avait cru

s'apercevoir que toutes ses adorations se tournaient vers lui. À des

regards, à des rougeurs, à des paroles qu'elle ne lui disait plus,

d'autres qu'elle s'enhardissait à lui dire pour la première fois, il

comprit que la dévotion de sa pénitente s'égarait et s'exaltait en se

trompant elle-même. Elle l'épiait à la sortie des offices, le suivait

dans la sacristie, s'attachait à lui, courait dans l'église après sa

soutane. Le confesseur essaya d'avertir Germinie, de détourner de lui

cette ferveur amoureuse. Il devint plus réservé et s'arma de froideur.

Désolée de ce changement, de cette indifférence, Germinie, aigrie et

blessée, lui avoua un jour, en confession, les sentiments de haine qui

lui venaient contre deux jeunes filles, les pénitentes préférées de

l'abbé. Le prêtre alors, l'éloignant sans explication, la renvoya à un

autre confesseur. Germinie alla se confesser une ou deux fois à cet

autre confesseur; puis elle n'y alla plus; puis elle ne pensa plus même

à y aller; et de toute sa religion, il ne lui resta plus à la pensée

qu'une certaine douceur lointaine et comme l'affadissement d'une odeur

d'encens éteint.

Elle en était là quand mademoiselle était tombée malade. Pendant tout le

temps de sa maladie, ne voulant pas la quitter, Germinie n'alla pas à la

messe. Et le premier dimanche où mademoiselle tout à fait remise n'eut

plus besoin de ses soins, elle fut tout étonnée de voir «sa dévote»

rester et ne pas se sauver à l'église.

--Ah! çà, lui dit-elle, tu ne vas donc plus voir tes curés à présent?

Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, hein?

--Rien, fit Germinie.

Germinie Lacerteux(#17285) · 第 11 / 79 题