III.

Dans sa rêverie, Mlle de Varandeuil avait fermé les yeux.

La parole de la bonne s'arrêta, et le reste de sa vie, qui était sur ses

lèvres ce soir-là, rentra dans son cœur.

La fin de son histoire était ceci.

Lorsque la petite Germinie Lacerteux était arrivée à Paris, n'ayant pas

encore quinze ans, ses sœurs, pressées de lui voir gagner sa vie et de

lui mettre son pain à la main, l'avaient placée dans un petit café du

boulevard où elle servait à la fois de femme de chambre à la maîtresse

du café et d'aide aux garçons pour les gros ouvrages de l'établissement.

L'enfant, sortie de son village et tombée là brusquement, se trouva

dépaysée, tout effarouchée dans cette place, dans ce service. Elle

sentait le premier instinct de ses pudeurs et la femme qu'elle allait

être frissonner à ce contact perpétuel avec les garçons, à cette

communauté de travail, de repas, d'existence avec des hommes; et chaque

fois qu'elle avait une sortie et qu'elle allait chez ses sœurs,

c'étaient des pleurs, des désespoirs, des scènes où, sans se plaindre

précisément de rien, elle montrait comme une terreur de rentrer, disant

qu'elle ne voulait plus rester là, qu'elle s'y déplaisait, qu'elle

aimait mieux retourner chez eux. On lui répondait qu'elle avait déj

coûté assez d'argent pour venir, que c'étaient des caprices, qu'elle

était très-bien où elle était, et on la renvoyait au café tout en

larmes. Elle n'osait dire tout ce qu'elle souffrait à côté de ces

garçons de café, effrontés, blagueurs, cyniques, nourris de restes de

débauche, salis de tous les vices qu'ils servent, et mêlant au fond

d'eux les pourritures d'un _arlequin_ d'orgie. À toute heure, elle avait

à subir les lâches plaisanteries, les mystifications cruelles, les

méchancetés de ces hommes heureux d'avoir leur petit martyr dans cette

petite fillette sauvage, ne sachant rien, l'air malingre et opprimé,

peureuse et ombrageuse, maigre et pitoyablement vêtue de ses mauvaises

petites robes de campagne. Étourdie, comme assommée sous ce supplice de

toutes les heures, elle devint leur souffre-douleur. Ils

se jouaient de ses ignorances, ils la trompaient et l'abusaient par des

farces, ils l'accablaient sous la fatigue, ils l'hébétaient de risées

continues et impitoyables qui poussaient presque à l'imbécillité cette

intelligence ahurie. Puis encore ils la faisaient rougir de choses

qu'ils lui disaient et dont elle se sentait honteuse, sans les

comprendre. Ils touchaient avec des demi-mots d'ordure à la naïveté de

ses quatorze ans. Et ils s'amusaient à mettre les yeux de sa curiosité

d'enfant à la serrure des cabinets.

La petite voulait se confier à ses sœurs, elle n'osait. Comme, avec la

nourriture, il lui venait un peu de chair au corps, un peu de couleur

aux joues, une apparence de femme, les libertés augmentaient et

s'enhardissaient. Il y avait des familiarités, des gestes, des

approches, auxquels elle échappait et dont elle se sauvait pure, mais

qui altéraient sa candeur en effleurant son innocence. Rudoyée, grondée,

brutalisée par le maître de l'établissement, habitué à abuser de ses

bonnes, et qui lui en voulait de n'avoir ni l'âge ni l'étoffe d'une

maîtresse, elle ne trouvait un peu d'appui, un peu d'humanité qu'auprès

de sa femme. Elle se mit à aimer cette femme avec une sorte de

dévouement animal et à lui obéir avec des docilités de chien. Elle

faisait toutes ses commissions, sans réflexion ni conscience. Elle

allait porter ses lettres à ses amants, et elle était adroite à les

porter. Elle se faisait agile, leste, ingénument rusée, pour passer,

glisser, filer entre les soupçons éveillés du mari, et sans trop savoir

ce qu'elle faisait, ce qu'elle cachait, elle avait une méchante petite

joie d'enfant et de singe à se dire vaguement qu'elle faisait un peu de

mal à cet homme et à cette maison qui lui en faisaient tant. Il se

trouvait aussi parmi ses camarades un vieux garçon du nom de Joseph qui

la défendait, la prévenait des méchants tours complotés contre elle, et

arrêtait, quand elle était là, les conversations trop libres avec

l'autorité de ses cheveux blancs et d'un intérêt paternel. Cependant

l'horreur de cette maison croissait chaque jour pour Germinie. Une

semaine ses sœurs furent obligées de la ramener de force au café.

À quelques jours de là, comme il y avait une grande revue au Champ de

Mars, les garçons eurent congé pour la journée. Il ne resta que Germinie

et le vieux Joseph. Joseph était occupé dans une petite pièce noire

ranger du linge sale. Il dit à Germinie de venir l'aider. Elle entra,

cria, tomba, pleura, supplia, lutta, appela désespérément... La maison

vide resta sourde.

Revenue à elle, Germinie courut s'enfermer dans sa chambre. On ne la

revit plus de la journée. Le lendemain, quand Joseph voulut lui parler

et s'avança vers elle, elle eut un recul de terreur, un geste égaré, une

épouvante de folle. Longtemps toutes les fois qu'un homme s'approchait

d'elle, elle se retirait involontairement d'un premier mouvement

brusque, frémissant et nerveux, comme frappée de la peur d'une bête

éperdue qui cherche par où se sauver. Joseph, qui craignait qu'elle ne

le dénonçât, se laissa tenir à distance et respecta l'affreux dégoût

qu'elle lui montrait.

Elle devint grosse. Un dimanche, elle avait été passer la soirée chez sa

sœur la portière; après des vomissements, elle se trouva mal. Un

médecin, locataire de la maison, prenait sa clef dans la loge: les deux

sœurs apprirent par lui la position de leur cadette. Les révoltes

d'orgueil intraitables et brutales qu'a l'honneur du peuple, les

sévérités implacables de la dévotion, éclatèrent chez les deux femmes en

colères indignées. Leur confusion se tourna en rage. Germinie reprit

connaissance sous leurs coups, sous leurs injures, sous les blessures de

leurs mains, sous les outrages de leur bouche. Il y avait là son

beau-frère, qui ne lui pardonnait pas l'argent qu'avait coûté son voyage

et qui la regardait d'un air goguenard avec une joie sournoise et féroce

d'Auvergnat, avec un rire qui mit aux joues de la jeune fille plus de

rouge encore que les soufflets de ses sœurs.

Elle reçut les coups, elle ne repoussa pas les injures. Elle ne chercha

ni à se défendre, ni à s'excuser. Elle ne raconta point comment les

choses s'étaient passées, et combien peu il y avait de sa volonté dans

son malheur. Elle resta muette: elle avait une vague espérance qu'on la

tuerait. Sa sœur aînée lui demandant s'il n'y avait pas eu de violence,

lui disant qu'il y avait des commissaires de police, des tribunaux, elle

ferma les yeux devant l'idée horrible d'étaler sa honte. Un instant

seulement, lorsque le souvenir de sa mère lui fut jeté à la face, elle

eut un regard, un éclair des yeux dont les deux femmes se sentirent la

conscience traversée: elles se souvinrent que c'étaient elles qui

l'avaient placée, retenue dans cette place, exposée, presque forcée à sa

faute.

Le soir même, la plus jeune sœur de Germinie l'emmenait dans la rue

Saint-Martin, chez une repriseuse de cachemires, avec laquelle elle

logeait, et qui, presque folle de religion était porte-bannière d'une

confrérie de la Vierge. Elle la mit à coucher avec elle, par terre, sur

un matelas, et l'ayant là toute la nuit sous la main, elle soulagea sur

elle ses longues et venimeuses jalousies, le ressentiment des

préférences, des caresses données à Germinie par sa mère, par son père.

Ce furent mille petits supplices, des méchancetés brutales ou

hypocrites, des coups de pied dont elle lui meurtrissait les jambes, des

avancements de corps avec lesquels peu à peu elle poussait sa compagne

de lit, par le froid de l'hiver, sur le carreau de la chambre sans feu.

Dans la journée, la repriseuse s'emparait de Germinie, la catéchisait,

la sermonnait et lui faisait, avec le détail des supplices de l'autre

vie, une épouvantable peur matérielle de l'enfer dont elle lui faisait

toucher les flammes.

Elle vécut là quatre mois, enfermée, sans qu'on lui permît de sortir. Au

bout de quatre mois, elle accouchait d'un enfant mort. Quand elle fut

rétablie, elle entra chez une épileuse de la rue Laffitte, et elle y

eut, les premiers jours, la joie d'une sortie de prison.

Deux ou trois fois, dans ses courses, elle rencontra le vieux Joseph qui

voulait l'épouser, courait après elle; elle se sauva de lui: le

vieillard ne sut jamais qu'il avait été père.

Cependant, dans sa nouvelle place, Germinie dépérissait. La maison où on

l'avait prise pour bonne à tout faire, était ce que les domestiques

appellent «une baraque». Gaspilleuse et mangeuse, sans ordre et sans

argent, comme il arrive aux femmes dans les commerces de hasard et les

métiers problématiques de Paris, l'épileuse, presque toujours entre une

saisie et une partie, ne s'occupait guère de la façon dont se

nourrissait sa petite bonne. Elle partait souvent pour toute la journée

sans lui laisser de quoi dîner. La petite se rassasiait tant bien que

mal de crudités quelconques, de salades, des choses vinaigrées qui

trompent l'appétit des jeunes femmes, de charbon même qu'elle grignotait

avec les goûts dépravés et les caprices d'estomac de son âge et de son

sexe. Ce régime, au sortir d'une couche, dans un état de santé mal

raffermi et demandant des fortifiants, maigrissait, épuisait, minait la

jeune fille. Elle arrivait à faire peur. Son teint devenait de ce blanc

qui paraît verdir au plein jour. Ses yeux gonflés se cernaient d'une

grande ombre bleuâtre. Ses lèvres décolorées prenaient un ton de

violettes fanées. Elle était essoufflée pour la moindre montée, et l'on

souffrait auprès d'elle de cette incessante vibration qui s'échappait

des artères de sa gorge. Les pieds lents, le corps affaissé, elle allait

en se traînant, comme trop faible et pliant sous la vie. Les facultés et

les sens à demi sommeillants, elle s'évanouissait pour un rien, pour la

fatigue de peigner sa maîtresse.

Elle s'éteignait là tout doucement, quand sa sœur lui trouvait une autre

place, chez un ancien acteur, un comique retiré, vivant de l'argent que

lui avait apporté le rire de tout Paris. Le brave homme était vieux, et

n'avait jamais eu d'enfant. Il prit en pitié la misérable fille,

s'occupa d'elle, la soigna, la choya. Il la menait à la campagne. Il se

promenait avec elle, sur les boulevards, au soleil, et se sentait mieux

réchauffé à son bras. Il était heureux de la voir gaie. Souvent, pour

l'amuser, il décrochait de sa garde-robe un costume à demi mangé, et

tâchait de retrouver un bout de rôle qu'il ne se rappelait plus. Rien

que la vue de cette petite bonne, son bonnet blanc, était un rayon de

jeunesse qui lui revenait. La vieillesse du Jocrisse s'appuyait sur elle

avec la camaraderie, les plaisirs et les enfances d'un cœur de

grand-père. Mais il mourait au bout de quelques mois; et Germinie

retombait à servir des femmes entretenues, des maîtresses de pensionnat,

des boutiquières de passage, quand la mort subite d'une bonne la faisait

entrer chez Mlle de Varandeuil, logée alors rue Taitbout, dans la maison

dont sa sœur était portière.

Germinie Lacerteux(#17285) · 第 10 / 79 题