Dans sa rêverie, Mlle de Varandeuil avait fermé les yeux.
La parole de la bonne s'arrêta, et le reste de sa vie, qui était sur ses
lèvres ce soir-là, rentra dans son cœur.
La fin de son histoire était ceci.
Lorsque la petite Germinie Lacerteux était arrivée à Paris, n'ayant pas
encore quinze ans, ses sœurs, pressées de lui voir gagner sa vie et de
lui mettre son pain à la main, l'avaient placée dans un petit café du
boulevard où elle servait à la fois de femme de chambre à la maîtresse
du café et d'aide aux garçons pour les gros ouvrages de l'établissement.
L'enfant, sortie de son village et tombée là brusquement, se trouva
dépaysée, tout effarouchée dans cette place, dans ce service. Elle
sentait le premier instinct de ses pudeurs et la femme qu'elle allait
être frissonner à ce contact perpétuel avec les garçons, à cette
communauté de travail, de repas, d'existence avec des hommes; et chaque
fois qu'elle avait une sortie et qu'elle allait chez ses sœurs,
c'étaient des pleurs, des désespoirs, des scènes où, sans se plaindre
précisément de rien, elle montrait comme une terreur de rentrer, disant
qu'elle ne voulait plus rester là, qu'elle s'y déplaisait, qu'elle
aimait mieux retourner chez eux. On lui répondait qu'elle avait déj
coûté assez d'argent pour venir, que c'étaient des caprices, qu'elle
était très-bien où elle était, et on la renvoyait au café tout en
larmes. Elle n'osait dire tout ce qu'elle souffrait à côté de ces
garçons de café, effrontés, blagueurs, cyniques, nourris de restes de
débauche, salis de tous les vices qu'ils servent, et mêlant au fond
d'eux les pourritures d'un _arlequin_ d'orgie. À toute heure, elle avait
à subir les lâches plaisanteries, les mystifications cruelles, les
méchancetés de ces hommes heureux d'avoir leur petit martyr dans cette
petite fillette sauvage, ne sachant rien, l'air malingre et opprimé,
peureuse et ombrageuse, maigre et pitoyablement vêtue de ses mauvaises
petites robes de campagne. Étourdie, comme assommée sous ce supplice de
toutes les heures, elle devint leur souffre-douleur. Ils
se jouaient de ses ignorances, ils la trompaient et l'abusaient par des
farces, ils l'accablaient sous la fatigue, ils l'hébétaient de risées
continues et impitoyables qui poussaient presque à l'imbécillité cette
intelligence ahurie. Puis encore ils la faisaient rougir de choses
qu'ils lui disaient et dont elle se sentait honteuse, sans les
comprendre. Ils touchaient avec des demi-mots d'ordure à la naïveté de
ses quatorze ans. Et ils s'amusaient à mettre les yeux de sa curiosité
d'enfant à la serrure des cabinets.
La petite voulait se confier à ses sœurs, elle n'osait. Comme, avec la
nourriture, il lui venait un peu de chair au corps, un peu de couleur
aux joues, une apparence de femme, les libertés augmentaient et
s'enhardissaient. Il y avait des familiarités, des gestes, des
approches, auxquels elle échappait et dont elle se sauvait pure, mais
qui altéraient sa candeur en effleurant son innocence. Rudoyée, grondée,
brutalisée par le maître de l'établissement, habitué à abuser de ses
bonnes, et qui lui en voulait de n'avoir ni l'âge ni l'étoffe d'une
maîtresse, elle ne trouvait un peu d'appui, un peu d'humanité qu'auprès
de sa femme. Elle se mit à aimer cette femme avec une sorte de
dévouement animal et à lui obéir avec des docilités de chien. Elle
faisait toutes ses commissions, sans réflexion ni conscience. Elle
allait porter ses lettres à ses amants, et elle était adroite à les
porter. Elle se faisait agile, leste, ingénument rusée, pour passer,
glisser, filer entre les soupçons éveillés du mari, et sans trop savoir
ce qu'elle faisait, ce qu'elle cachait, elle avait une méchante petite
joie d'enfant et de singe à se dire vaguement qu'elle faisait un peu de
mal à cet homme et à cette maison qui lui en faisaient tant. Il se
trouvait aussi parmi ses camarades un vieux garçon du nom de Joseph qui
la défendait, la prévenait des méchants tours complotés contre elle, et
arrêtait, quand elle était là, les conversations trop libres avec
l'autorité de ses cheveux blancs et d'un intérêt paternel. Cependant
l'horreur de cette maison croissait chaque jour pour Germinie. Une
semaine ses sœurs furent obligées de la ramener de force au café.
À quelques jours de là, comme il y avait une grande revue au Champ de
Mars, les garçons eurent congé pour la journée. Il ne resta que Germinie
et le vieux Joseph. Joseph était occupé dans une petite pièce noire
ranger du linge sale. Il dit à Germinie de venir l'aider. Elle entra,
cria, tomba, pleura, supplia, lutta, appela désespérément... La maison
vide resta sourde.
Revenue à elle, Germinie courut s'enfermer dans sa chambre. On ne la
revit plus de la journée. Le lendemain, quand Joseph voulut lui parler
et s'avança vers elle, elle eut un recul de terreur, un geste égaré, une
épouvante de folle. Longtemps toutes les fois qu'un homme s'approchait
d'elle, elle se retirait involontairement d'un premier mouvement
brusque, frémissant et nerveux, comme frappée de la peur d'une bête
éperdue qui cherche par où se sauver. Joseph, qui craignait qu'elle ne
le dénonçât, se laissa tenir à distance et respecta l'affreux dégoût
qu'elle lui montrait.
Elle devint grosse. Un dimanche, elle avait été passer la soirée chez sa
sœur la portière; après des vomissements, elle se trouva mal. Un
médecin, locataire de la maison, prenait sa clef dans la loge: les deux
sœurs apprirent par lui la position de leur cadette. Les révoltes
d'orgueil intraitables et brutales qu'a l'honneur du peuple, les
sévérités implacables de la dévotion, éclatèrent chez les deux femmes en
colères indignées. Leur confusion se tourna en rage. Germinie reprit
connaissance sous leurs coups, sous leurs injures, sous les blessures de
leurs mains, sous les outrages de leur bouche. Il y avait là son
beau-frère, qui ne lui pardonnait pas l'argent qu'avait coûté son voyage
et qui la regardait d'un air goguenard avec une joie sournoise et féroce
d'Auvergnat, avec un rire qui mit aux joues de la jeune fille plus de
rouge encore que les soufflets de ses sœurs.
Elle reçut les coups, elle ne repoussa pas les injures. Elle ne chercha
ni à se défendre, ni à s'excuser. Elle ne raconta point comment les
choses s'étaient passées, et combien peu il y avait de sa volonté dans
son malheur. Elle resta muette: elle avait une vague espérance qu'on la
tuerait. Sa sœur aînée lui demandant s'il n'y avait pas eu de violence,
lui disant qu'il y avait des commissaires de police, des tribunaux, elle
ferma les yeux devant l'idée horrible d'étaler sa honte. Un instant
seulement, lorsque le souvenir de sa mère lui fut jeté à la face, elle
eut un regard, un éclair des yeux dont les deux femmes se sentirent la
conscience traversée: elles se souvinrent que c'étaient elles qui
l'avaient placée, retenue dans cette place, exposée, presque forcée à sa
faute.
Le soir même, la plus jeune sœur de Germinie l'emmenait dans la rue
Saint-Martin, chez une repriseuse de cachemires, avec laquelle elle
logeait, et qui, presque folle de religion était porte-bannière d'une
confrérie de la Vierge. Elle la mit à coucher avec elle, par terre, sur
un matelas, et l'ayant là toute la nuit sous la main, elle soulagea sur
elle ses longues et venimeuses jalousies, le ressentiment des
préférences, des caresses données à Germinie par sa mère, par son père.
Ce furent mille petits supplices, des méchancetés brutales ou
hypocrites, des coups de pied dont elle lui meurtrissait les jambes, des
avancements de corps avec lesquels peu à peu elle poussait sa compagne
de lit, par le froid de l'hiver, sur le carreau de la chambre sans feu.
Dans la journée, la repriseuse s'emparait de Germinie, la catéchisait,
la sermonnait et lui faisait, avec le détail des supplices de l'autre
vie, une épouvantable peur matérielle de l'enfer dont elle lui faisait
toucher les flammes.
Elle vécut là quatre mois, enfermée, sans qu'on lui permît de sortir. Au
bout de quatre mois, elle accouchait d'un enfant mort. Quand elle fut
rétablie, elle entra chez une épileuse de la rue Laffitte, et elle y
eut, les premiers jours, la joie d'une sortie de prison.
Deux ou trois fois, dans ses courses, elle rencontra le vieux Joseph qui
voulait l'épouser, courait après elle; elle se sauva de lui: le
vieillard ne sut jamais qu'il avait été père.
Cependant, dans sa nouvelle place, Germinie dépérissait. La maison où on
l'avait prise pour bonne à tout faire, était ce que les domestiques
appellent «une baraque». Gaspilleuse et mangeuse, sans ordre et sans
argent, comme il arrive aux femmes dans les commerces de hasard et les
métiers problématiques de Paris, l'épileuse, presque toujours entre une
saisie et une partie, ne s'occupait guère de la façon dont se
nourrissait sa petite bonne. Elle partait souvent pour toute la journée
sans lui laisser de quoi dîner. La petite se rassasiait tant bien que
mal de crudités quelconques, de salades, des choses vinaigrées qui
trompent l'appétit des jeunes femmes, de charbon même qu'elle grignotait
avec les goûts dépravés et les caprices d'estomac de son âge et de son
sexe. Ce régime, au sortir d'une couche, dans un état de santé mal
raffermi et demandant des fortifiants, maigrissait, épuisait, minait la
jeune fille. Elle arrivait à faire peur. Son teint devenait de ce blanc
qui paraît verdir au plein jour. Ses yeux gonflés se cernaient d'une
grande ombre bleuâtre. Ses lèvres décolorées prenaient un ton de
violettes fanées. Elle était essoufflée pour la moindre montée, et l'on
souffrait auprès d'elle de cette incessante vibration qui s'échappait
des artères de sa gorge. Les pieds lents, le corps affaissé, elle allait
en se traînant, comme trop faible et pliant sous la vie. Les facultés et
les sens à demi sommeillants, elle s'évanouissait pour un rien, pour la
fatigue de peigner sa maîtresse.
Elle s'éteignait là tout doucement, quand sa sœur lui trouvait une autre
place, chez un ancien acteur, un comique retiré, vivant de l'argent que
lui avait apporté le rire de tout Paris. Le brave homme était vieux, et
n'avait jamais eu d'enfant. Il prit en pitié la misérable fille,
s'occupa d'elle, la soigna, la choya. Il la menait à la campagne. Il se
promenait avec elle, sur les boulevards, au soleil, et se sentait mieux
réchauffé à son bras. Il était heureux de la voir gaie. Souvent, pour
l'amuser, il décrochait de sa garde-robe un costume à demi mangé, et
tâchait de retrouver un bout de rôle qu'il ne se rappelait plus. Rien
que la vue de cette petite bonne, son bonnet blanc, était un rayon de
jeunesse qui lui revenait. La vieillesse du Jocrisse s'appuyait sur elle
avec la camaraderie, les plaisirs et les enfances d'un cœur de
grand-père. Mais il mourait au bout de quelques mois; et Germinie
retombait à servir des femmes entretenues, des maîtresses de pensionnat,
des boutiquières de passage, quand la mort subite d'une bonne la faisait
entrer chez Mlle de Varandeuil, logée alors rue Taitbout, dans la maison
dont sa sœur était portière.